LE ROMAN
Ce matin, en me réveillant, j’étais bien. J’avais fini la veille LE MARCHÉ DES AMANTS, sur la plage de La Baule, au soleil, entre deux bains, assez frais, je le reconnais. Rares étaient les baigneurs. Je l’avais lu aussi les soirs, au lit. C’était violent comme lecture, je devais lire jusqu’au bout, je ne pouvais pas reposer le livre, mais je le reposais pour le faire durer ; j’étais heureuse, de le lire, sur la plage. J’avais passé tout l’été à bûcher dans l’anxiété maximum, pour un article important dans Mouvement. Les dernières semaines, j’étais vissée à ma chaise de 7H à plus de minuit, je sirotais un verre de vin vers 21 h pour me donner du courage, tous les jours, moi qui ne bois plus… ça m’aidait… Plus un demi paquet de clopes par jour… Maintenant, je pouvais ne rien faire, ne plus fumer… m’alanguir sur la plage, me dorer, me baigner, marcher le nez au vent pour humer l’air qui sent bon, sentir les odeurs d’aiguilles de pin et de terre mouillée, caractéristiques des automnes à la Baule… et puis, parallèlement, j’étais hantée par ma propre histoire, ou mon doute amoureux ; par cette impression d’un gâchis, de quelque chose qui ne viendra plus, maintenant que j’ai attrapé quarante-deux ans, et qui, si ça venait, alors aurait la couleur du crépuscule. J’étais là, à la Baule où j’ai grandi, chez ma mère avec laquelle je n’ai pas une relation ordinaire. Sans en dire trop ici, je peux livrer que c’est une relation reconstruite. La mère et la fille sont mortes plusieurs fois, déjà. Désormais subsiste entre nous, le lien, réduit à sa quintessence psychique/organique, mais le lien symbolisé, élaboré, mis à nu, dans son mystère aussi. Cette mère-là, et pas une autre, m’a fait être ce que je suis. Et, comme je lui ai dit la veille de partir, je voyais maintenant son amour… Le disant, j’ai fondu en larmes. Et puis j’ai dit que je ne comprenais pas qu’aucun homme n’ait jamais su voir son amour, et sa beauté, quand bien même ma mère fut ce qui s’appelait, une très belle femme… Elle m’a dit qu’elle n’avait rien fait pour. Comme s’il fallait se vendre ! Comme s’il y avait un marché… Mais les nuits là-bas, et cette lecture en parallèle, m’ont fait plonger très loin, très très loin d’ici… J’ai laissé le livre à la Baule, j’ai dit à ma mère, tiens si tu veux lire…
Le Marché des Amants est un roman, même si transposant un vécu bien réel. C’est un roman parce qu’il n’est possible de le lire – comme souvent les livres de Angot – qu’en participant à fond, c’est-à-dire en croyant à la narration, à la confidence faite sur le ton d’un je qui aimante le lecteur, et l’absorbe. Et toute la question, alors, est de sentir la violence de ce qui se joue, là, ou plutôt, pourquoi ce je est possible, aujourd’hui, du fait de la société du spectacle. Le je se vit en spectacle, il n’a plus de consistance que dans un spectacle qu’il se donne à lui-même avant tout, dans une résonance qu’il cherche comme un écho qui lui prouverait qu’il parle. Je ne sors pas “la société du spectacle”, comme une tarte à la crème, mais bien comme ce qui fait le fond de ce livre. Christine Angot dont les livres depuis une quinzaine d’année raniment un peu la vie littéraire locale française, soit qu’ils déplaisent, soit qu’ils enthousiasment, n’a pas refusé de devenir un personnage médiatique ou du moins, une notoriété. Elle n’a pas fait n’importe quoi pour le devenir, non plus, mais elle a été vue sur des plateaux de télé. Il se pourrait bien que ça participe de son écriture. Qu’elle fasse un peu exprès pour donner à son je une profondeur trouble. Or, dans ce dernier livre, Le marché des amants, elle tisse un lien nouveau avec la société du spectacle à travers le récit de sa relation avec Doc Gynéco. Oui, on a du mal à le croire, qu’elle ait pu s’entretenir avec un tel garçon, mais ce n’est pas moi, femme, qui la désavouerait, tant il est pénible de dégoter aujourd’hui dans la foule, l’homme qui ne vit pas dans sa tête et qui n’est pas pour autant limité aux zones du bas-ventre. L’homme poète, l’homme qui sait que le désir et l’amour c’est tout un. Mais Duras l’a dit dans Détruire dit-elle, que j’ai relu et vu puisqu’elle en a fait un film, “artisanal” comme elle dit. Or les hommes sont dans le tout ou rien, entre la putain et la mère vierge (!), ou entre l’obscénité et la sentimentalité niaise et creuse, toujours versatile à moins d’un régime disciplinaire ! À tout prendre, la femme en avance préfère l’homme obscène, car elle trouve avec lui une alliance objective, intenable certes, mais à travers lui, sa rage et son envie de mourir peuvent s’exprimer à titre de révolte. – Tiens je te suce un coup, si tu veux savoir ! manière “d’enculer” les familles et toute la respectabilité des sentimentaux bien versatileset trompeurs ! L’homme du milieu est quasiment la perle, l’introuvable, le poète disparu, l’énamouré lunaire, le clochard céleste et éperdu, celui que ça ne dérange pas de ne rien faire, et, dès que quelque garçon semble l’annoncer, il apparaît comme idéal. Je vois bien ce que Christine Angot, qui rame comme nous toutes, depuis des années, avec la longueur d’avance des femmes libérées, a pu trouver à un tel homme, rebutant à première vue, considérant son antisémitisme notoire et imbécile ou encore sa position pour la droite sarkosyste et cléricale ! Vague rappeur, animateur d’émissions d’éducation sexuelle, cet homme qui aime les projecteurs ou les a attirés ne pouvait être l’homme du milieu qui ne peut être, lui, que taillé dans l’étoffe de l’ombre, étoffe très koltésienne. Et il faut bien lire, et jusqu’au bout, ce Marché des amants - ce que des critiques ne semblent pas avoir fait, tant par exemple dans le numéro du Monde des Livres, le livre semble escamoté par la description qui en est faite, notamment dans sa conclusion sublime, qui voit surgir un réel homme du milieu, d’une marge improbable, un homme d’ombre naturellement… De ce rebondissement assez poétique, rien n’est dit, et Angot est ramenée à une bourgeoise, un peu raciste même, à côté d’un doc Gyneco qu’elle vernirait ! Passons, c’est normal, la société médiatique ne peut que se flatter de se trouver belle dans son représentant, et de rejeter celle qui quoiqu’on en pense, résiste aux lumières des médias. C’est presque ça, son truc au sujet Angot, la résistance, le défi. Elle se met sous les projecteurs et elle montre comme la lumière glisse sur elle, sans la faire briller ni la rendre transparente. Christine Angot reste trouble, opaque, terne, un auteur quoi. Vous n’aimez pas le terne ? Vous trouvez que les objets ternis et les vêtements usés sont moches ? vous aimez plutôt les jupes à paillettes et les montres en or ?
Cette lecture bouscule les idées reçues, cela pousse dans les retranchements – ah tiens, moi aussi, je n’aurais pas cru ça de moi, le côté people me tient en haleine ? ah oui, ce phénomène de perte de vie intime, de société du spectacle, moi aussi, malgré mes luttes quotidiennes… ? Christine Angot a pris là le risque de se faire honnir, vu que je vois mal les lecteurs ordinaires accepter de descendre aussi bas en eux… pour voir ce qui s’y passe.
La délicatesse de Christine Angot est de laisser au lecteur le soin d’être un peu observateur ou de savoir faire quelques recoupements pour savoir ce qu’elle en pense, de Doc Gynéco et de ce qu’il incarne. En tout cas, ce n’est pas elle qui ira se faire mousser en détaillant toute la misère de cette pauvre gloire sans emploi, au surnom mi obscène mi grotesque. Ici le roman est écrit en creux, il laisse le lecteur remplir les creux. Cela fait vivre par procuration, projeter. Il y a aussi le mimétisme. Christine Angot écrit à ce sujet, indirectement, sur les bandes de jeunes qui dans les rues, se forment autour de cet intérêt là. Mais le lecteur est-il différent d’un jeune gars de la Goutte d’Or ? Le bovarysme est un mal connu… Dans Le Marché des amants, les modèles semblent réels, ils en sont encore plus troublants. Les modèles ayant la qualité de célébrités, le lecteur est renvoyé implicitement à son ombre, à son inexistence publique, à un sentiment injuste de vacuité, et il est plus encore entraîné à se projeter imaginairement dans les personnages, comme pour se remplir. Comme si ces fantômes, des publicitaires d’eux-mêmes, vampirisaient sa propre vie intime pour prendre vie dans son imaginaire de lecteur, mais ce dernier, une fois le livre refermé, se sent avoir été dévalisé /
j’ai fermé le livre de Angot vers minuit, il me restait encore une cinquantaine de pages, mais je me suis effondrée en larmes, pas à cause du livre, mais à cause de ce à quoi il me faisait penser. À ma mère. Il y a la visite de la mère de Angot, pendant le livre, qui a une présence très forte alors qu’elle ne fait qu’un passage éclair et encore, sans réplique. Mais la mère est là, dans l’ombre, la référence d’une femme rejetée parmi d’autres, mal vue. Je me suis dit que maman était une femme bouleversante. Si… Si j’écris sur elle, je lui donne une importance qu’elle refuse ou qui n’est pas la sienne… Maman se cache en riant quand je la photographie ou la filme, l’air de me dire, oh nooon, pas moi, moi une si petite personne… Mais les toutes petites personnes solitaires, un peu sauvages, comme elle, ont une vie secrète intense, un vrai monde intérieur, à fleur de peau, dont la plupart des humains, par comparaison, quand je les croise après avoir été longtemps chez maman, me semblent complètement dépourvus. Au point que je me demande parfois si le clonage n’a pas déjà commencé, ou encore si l’espèce des humains qui correspond aux être de désir, n’est pas en voie de disparition. Cependant, pour bien comprendre qui est ma mère, dont j’hérite, il faut savoir qu’elle a été abandonnée petite fille et qu’ainsi elle a toujours connu une distance entre elle et son identité. Ce qui n’est pas sans lien avec l’identité de Angot, abandonnée avec sa mère, par son père, avant d’être violée par lui dans un raffinement assez ignoble, pour la laisser vierge… et que son acte demeure improuvable ou encore pire, que sa fille reste respectable pour la façade…
lisant ce Marché des amants, je suis mise à nue,
parce que cette histoire-là, si elle n’est pas la mienne, je la connais. Je souffre du même problème d’amour. D’abord pendant longtemps j’étais moi-même trop dans ma tête, alors je suis descendue en moi et devenue du milieu, notamment sous l’influence d’auteurs comme Guibert et d’amis aimant les hommes d’amour et de désir. Mais les hommes que j’ai aimés étaient trop en bas, ou au contraire trop dans leur tête,aucun n’était dans le milieu du corps – milieu comme élément ou milieu naturel – dans le corps comme milieu. Alors, avec les premiers, tu jouis peut-être, mais tu supportes tout d’eux – leurs caprices, leurs manières de faire comme si tu n’avais pas besoin qu’on t’appelle, comme si tu étais indépendante ; leur idéologie du sexe qui n’est pas l’amour ou qui sert à faire des enfants ; tu es supposée deviner qu’ils te prennent pour la femme de leur vie (et c’est bien ce que C. Angot rapporte de la solution qu’elle a trouvé pour comprendre Doc Gyneco à la fois prétendant l’aimer et n’étant pas prêt à s’installer avec elle, à renoncer à sa précieuse indépendance). Mais comme il lui dit : Mets-moi au centre de ta vie ! Belle phrase, qui a le mérite d’être claire ! Résultat, elle devrait régler son emploi du temps sur le sien dont une partie de est off – si jamais elle en est jalouse, ou anxieuse, elle s’entend dire qu’elle est vraiment lamentable d’éprouver des sentiments aussi bas… Jamais elle ne se défait de l’impression d’être tombée dans un piège ou manipulée. Alors elle se fait reprocher de n’avoir pas de confiance, de ne pas éprouver la force du sentiment qu’il y aurait entre eux. Mais, avec les seconds, que je connais bien aussi, ceux qui vivent dans leur tête, là c’est sûr, tu ne jouiras pas ; ils sont à demi impuissants, ils jouissent de te maintenir dans la frustration, et eux (aussi ?) te trompent, ils suivent toujours plusieurs pistes féminines comme des flirts années cinquante, pour se sentir supérieur à toi; ils se racontent qu’ils t’aiment et tu as intérêt à ne pas les détromper ! Avec ceux-là tu passes des soirées dans les restaurants, ou à discuter après la séance cinéma des amours des autres, rien n’est direct, tout est feutré… Ils sont jaloux même quand tu ne couches pas avec eux. Ceux-là te plongent dans la souffrance d’une ouate, d’un réel qui s’absente, tu finis par croire que ces messieurs déjeunent avec toi sans arrière-pensées sexuelles. Ils te font te sentir laide mais non ils te le disent, ils te trouvent très bien aujourd’hui, bonne mine. Il faut dire que pour eux, la représentation sociale compte beaucoup et qu’il leur importe d’être vu dans des endroits en vue, avec une jeune femme qui a bonne mine, parce qu’ils sont en général plus âgés que toi, ceux-là ne regardent plus les femmes au-dessus de 45 ans. Si cette femme est une notoriété comme Christine Angot cela a deux fois plus de prix et elle peut avoir 50 ans. Ceux-là te parlent d’amitié, comme Fabrice ou Marc à Christine, qui la mettent dans de fausses confidences : Christine est tout autant vidée par eux que par Doc Gyneco.
Ce qu’il y a de sûr, c’est que les deux catégories sont incapables d’aimer, de se perdre dans le regard sur l’autre, de s’oublier, de se bouleverser, de se prendre pour personne, de s’éprouver éperdus. Les premiers se prennent pour des mâles et les seconds pour des importants vite importuns. Il y a toujours quelque chose chez eux qui soit te teste, soit te prend de haut. Evidemment, ça vient de leurs névroses carabinées, ils ont des problèmes de dépendance, c’est-à-dire de lien avec maman, et de sevrage, tandis qu’ils ont une peur fétichiste folle de se faire couper les choses, ce qui donne soit des profils de collectionneurs, soit d’idoles célèbres ou de bruns ténébreux. Ce que raconte Angot, c’est cette impossibilité pour les hommes de faire le lien entre la culture, le corps, l’amour, l’esprit. Ils n’y arrivent pas, Donc Gyneco est bourré de références, mais comme il dit, peut importe qui a dit ça puisque maintenant, lui le dit, c’est à lui. Ils méprisent la culture qui est une transmission minutieuse, délicate, ou ils méprisent le corps qui demande trop de doigté (!!) pour être touché. Les deux types d’hommes trouvent un terrain d’entente dans le mépris des femmes. Entre Doc Gyneco et Philippe Sollers, il y a toute la différence entre un blanc et un noir : aucune. Si j’ai pleuré en pensant à ma mère en lisant ce livre, c’est aussi que cette lecture m’a renvoyé à la souffrance des femmes et à celle de ma mère, une parmi d’autres, qu’aucun homme n’a su regarder, ni aimer, désirer garder, ou choyer. Si ça vient, car il n’est jamais trop tard, ce sera un don du ciel ou un miracle poétique mais pas de l’ordre du réel humain. Je ne parlerais pas ici de mon père – un homme minable comme les autres, homme banal dont l’aveuglement n’est qu’un stigmate de la souffrance d’une enfance ratée. Mais je le revois, c’est fin des années 80, il est assis sur une chaise dans la cuisine, en train de pleurer. Bref, ce type qui avait trompé, menti, qui s’était moquée de moi et ma soeur toute notre enfance durant (on peut lire aussi à ce sujet ce qu’a écrit Anne Brochet dans un livre sur son enfance ou encore le récit de Chloé Delaume, comme deux portraits de pères ordinaires), ce type qui s’apprêtait à disparaître, sans même connaître de ses petits-enfants que ma soeur lui a données, réussissait à se faire passer pour une victime, à s’apitoyer sur lui-même. Si encore il m’avait regardé et dit, je pleure parce que j’ai tout gâché, je n’ai rien compris, je ne comprends rien, je ne fais que des conneries, je ne sais pas ce que je veux, je vous fais du mal, j’ai peine à jouir sans faire du mal… Mais non, penses-tu, c’était juste qu’il aurait aimé qu’on le traite en pacha après tout ce qu’il avait déjà fait…mais lui il a refait sa vie, sa peine sur sa chaise n’était pas très grave, il est même devenu papa d’un petit garçon… Voilà les hommes. Toujours victimes mais destructeurs. En lisant Angot, je me suis dit c’est de ça dont elle parle. De cette impossibilité là, qu’ils ont de s’ouvrir, d’aimer quelque chose de plus qu’eux. Ils sont limités, ils n’arrivent pas à se dépasser. Quand ils lisent des livres ou vont au théâtre, ils n’arrivent pas à faire le lien avec leur désir, à changer. Ils ne voient pas pourquoi ils changeraient, puisque la société les met au centre, quand ils sont hétérosexuels du moins. Tout ça, Christine Angot le montre dans des faits, mais n’en dit rien. Elle ne dénonce pas.
Dans le roman, le lecteur est invité aussi à se mettre dans la position de l’analyste et à spéculer sur le réel. Un homme peut-être en lisant cela… On est d’abord projeté, puis dans la douleur, et alors, on analyse. Le réel est glissant. Le lecteur s’analyse en même temps. Il peut presque juger les personnages, non pas dire qu’ils ont tort, etc., dans l’optique d’une justice, mais comprendre leur névrose, leurs écarts, leurs surdités, ou leurs réactions paranoïaques, ou leurs imaginations déplacées, etc. Alors le lecteur comprend à la fin que l’ombre qui fait son statut (de lire) n’est pas une vacuité néfaste mais un milieu juste.
Là où Christine Angot ne comprend pas peut-être, faute de regard politique, historique, porté sur son temps, c’est que la société, en mettant les hommes au centre, les « colle » à leur personnage, et ils se prennent pour eux-mêmes, ce qui est un désastre. Ils sont autocentrés. Ils ne peuvent pas regarder une femme et s’oublier en la regardant. Seuls les homosexuels ont une chance de se décentrer, s’ils entrent dans une vraie critique politique. Mais les hétérosexuels ne peuvent pas se décadrer, ne pas se prendre pour les Hommes – c’est une vraie impuissance qui les menace, de devenir sexuelle. Alors que les femmes quand elles ont réussi à sortir des mille rôles qui leur sont assignés ne font plus que ça, vivre en regardant les hommes et en les aimant, tout en les devinant. Oui, s’ils ouvraient, ils pourraient… Mais non, ils ne s’ouvriront pas car il faudrait qu’ils renoncent à leur pouvoir, il faudrait qu’ils s’abandonnent, qu’ils cessent de croire en leur nom, prénom, comme un pseudo de scène. Qu’ils renoncent à ces façons de dire « ma femme », pour se donner le droit de vomir sur celles avec lesquelles ils vont pour un soir. C’est eux leurs bourreaux. Virginie Despentes dans King-Kong Theory, le dit très bien.
J’étais presque en colère avec ce livre. Surtout au début, je me demandais comment l’amour pouvait être réduit à ça. Et puis, après pourquoi elle me faisait ça, de me montrer que je préférais les hommes du bas à ceux du haut, moi pour qui l’art, la culture, enfin ce que vous voudrez mais ces choses-là sont toute la vie ? Ce livre était crade, limite un roman people de gare, limite une opération commerciale avec ce mariage monstrueux de l’écrivain sensible et d’un Doc Gyneco. Mais il me tenait. C’était le mien. La violence de cette invasion imaginaire que je subissais, renvoyait à cette chose qu’elle nomme, Angot, qu’elle dit d’elle-même, disant qu’elle ne sait plus qui elle est, où elle est, elle dit ça plusieurs fois. Elle peut le dire car elle ne dit pas ce qu’elle pense en tant que narratrice. C’est ça qui est intéressant chez elle, car elle s’approche là d’un réel, désagréable à entendre. Alors moi aussi, je me sentais disparaître avec elle, en même temps que mon histoire de vie me semblait de plus en plus pauvre, minuscule, un peu comme si je passais mon temps à étirer de façon romanesque un vécu qui se résume en quelques phrases : ton père est parti, tu as connu une période trash avec de la drogue et de l’alcool, comme tous ceux de ta génération qui ont fait ça, dans les années 2000 tu as cherché à t’en sortir, depuis tu reviens un peu à la surface, mais pour toi, c’est foutu de toute manière ; après quelques histoires chaotiques et toujours brèves, parfois borderline comme avec le repris de justice A., depuis trois ans tu vis une love story avec un mec qui ne vient jamais chez toi alors que tu es à 30 min de chez lui, un peu alcoolique, qui t’aime beaucoup, enfin tu présumes, il ne t’a encore jamais caressée sur tout le corps, il n’aime pas t’embrasser avec la langue, il veut être tranquille et certaines nuits quand vous dormez ensemble, il te repousse si tu te colles à lui, disant qu’il a mal au dos, il ne vient jamais avec toi dans les soirées, il ne t’accompagne pas. Doc Gyneco par exemple n’accompagne pas sans faire la gueule Christine dans des soirées qui se terminent affreusement chaque fois. Au fond tu es très seule, et tu rêves du grand amour, tu t’accroches à celui-ci, parce que c’est vrai, tu es éperdue dès que tu le vois, même si à force d’égratignures, il a refroidi beaucoup ton désir. Mais tu l’aimes et puis lui aussi t’aimes, la preuve, lorsque tu arrives chez lui, il te sourit d’une manière que personne n’a encore jamais eue. Puis par rapport à ce que tu as connu avant, il a la palme côté douceur. Il est le premier qui ne te fait pas peur. Tu t’es même remise à manger normalement depuis que tu le connais. Voilà, et on vit dans un paradis à côté des autres pays ! On est une tout petit groupuscule de femmes privilégiées dans un monde de plus en plus rétrograde. Alors on serre le corps qu’on trouve. Duras disait que l’amour ça ne se choisit pas, on prend celui avec qui on fait l’amour et avec qui il y a du désir. Voilà, on prend, on fait avec. Jusqu’à ce que ça lâche.

