Langue sacrée, langue parlée + rétrospective jeu de paume
Aux 3 luxembourg www.lestroisluxembourg.com et =>23 septembre, au jeu de paume : www.jeudepaume.org/?page=article&sousmenu=14&idArt=744&lieu=1
RER A, Paris.
18 sept. Jeu de Paume, salle de projection, pleine. Je suis la première sur la liste d’attente, pour Vaters land (La perte) de Nurith Aviv, 19H. Je rentre et croise le regard de la réalisatrice qui, sans doute très concentrée, ne me reconnaît pas, il faut dire que depuis 2005 où on se voyait, j’ai changé – je ne porte plus de lunettes, mes cheveux sont coupés plus courts. Nurith Aviv intervient succinctement avant la projection. Ses quelques mots me rappellent soudain comme je suis attachée à cette voix, à cet accent, à cette exigence dans la pensée, à cette indépendance d’esprit, à cette hauteur de vue, voire à cette précision dure dans l’expression, mais aussi à ces grands yeux doux qui soudain, vous isolent, vous détachent de la masse, vous passent dessus aussi sans vous pénétrer. Le film dure 33 min’. Il évoque l’ensevelissement de pans entiers de la pensée, sous le nazisme, en Allemagne. Dans les années 50, la physique et la philosophie n’étaient plus étudiées, et, pire, les universitaires ne s’en parlaient pas, de ce vide, comme si, une complicité… Il y a au début du film une interview de Annah Arendt (je ne l’avais jamais vue et là, c’est un choc, de voir cette femme fumer, habillée en dame américaine, parlant avec un bagout appuyé). Elle raconte qu’en 1933, elle s’est jurée de ne plus jamais fréquenter de milieux intellectuels, parce que les premiers à changer de visage et à ne plus reconnaître leurs collègues, ce furent eux, alors que les gens ordinaires, non. Je pense aux éditoriaux réacs de Jacques Julliard, à cet imbécile de Finkelkraut, à ce pauvre type prétentieux et laid qu’est Jean Clair, à ce publicitaire à la coupe de cheveux savamment étudiée qu’est Onfray, à tous ces pondeurs de livres ou donneurs de leçons, qui se retrouvent pour déclamer qu’il n’y a plus d’art aujourd’hui, que les artistes contemporains sont des merdes, sauf les génies. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que la haine ou le mépris des artistes des arts contemporains est connectée au nazisme. Il y a une perversion ambiante, un lien avec la célébrité, quelque chose dérange chez les artistes contemporains quand ils font de l’art une manière ordinaire de vivre, quand ils ne cherchent visiblement pas à convaincre des foules ou à briller comme idoles. Quelque chose qui dérange tout ceux qui sont esclaves de leur célébrité. Quelque chose de l’obscur qui ne veut pas se connaître. Il faut qu’on dise d’où l’on vient, le fils de qui on est, qui nous a adoubé, quel grand artiste nous a dit d’y aller, quelle appartenance on peut décliner. Et si aucune, si pas d’origine sauf la boue obscure des Temps, alors ça rend nerveux. Quelque chose de très chrétien dans cette nervosité à propos des origines… Quelque chose d’un déni où il faudrait entrer, pour en être, non, les Juifs n’étaient pas juifs, non, les convertis au christianisme eux étaient juifs et depuis, plus de juifs, que des chrétiens ou des impies. Les autodafé au moyen-âge des livres talmudiques. Tout ce qui est juif doit disparaître et déjà, cette idée est connectée à la nécessité de masquer un mensonge collectif sur l’origine. Les intellectuels interviewés évoquent leur enfance dans cette ambiance factice qui ne cesse de se perpétuer, parce que personne ne comprend vraiment de quoi il s’agit dans l’angoisse d’origine, ils découvrent donc comment ils ont découvert brutalement un jour, le manque laissé, comment ils ont été accueillis ensuite par les exilés quand ils allaient à l’étranger renouer les fils du savoir. Tout à coup, je ressens moi aussi le manque. Je le sens en moi, moi aussi. Le trou. J’entends celui qui parle des Allemands qui se sont inventés des biographies juives, après la guerre, pour être du côté des victimes, et qui dit que pourtant la judaïté est dans la perte. Nurith Aviv filme les gares, les arrivées et les départs, qui correspondent à ses déplacements en Allemagne pour aller voir chacune de ses personnes. Les gares, les trains, le train, le cinéma, le travelling, tout cela résonne avec l’industrie de la mort que fut le nazisme. C’est difficile de se pratiquer à nouveau des techniques qui ont servi à tuer. L’une des intellectuelles parle de la langue, comment elle a étudié que la langue allemande porte les séquelles de son instrumentalisation nazie.
Comment Nurith Aviv connaît-elle tous ces gens ? Déjà dans Misafa Lesafa, elle interviewe des dizaines d’intellectuels, de penseurs, d’artistes… La projection est suivie de Misafa lesafa (d’une langue à l’autre) que j’ai déjà vu. J’ai prévu de sortir entre les deux et de marcher jusqu’aux 3 Luxembourg où à 21h il y a une séance du dernier film de Nurith Aviv, Langue sacrée, langue parlée, suivie d’un débat avec Maurice Clender et Alain Fleisher, qui sont linguistes.
Marche / Perte. Je repense à ces étés de mon enfance où mon père était moniteur de voile dans une colonie d’adolescents juifs, dans le midi. Dans cette colonie, dans les année 70, il n’y avait pas de religiosité sinon culturelle. C’est pourquoi nous pouvions y être. Or moi qui n’avais pas été baptisée, je n’avais encore pas entendu parlé de dieu. Le ciel m’était bleu et vide : pur. Mais je n’ai pas souvenir qu’à Hyères mon ciel se soit meublé, même les jours de shabbat que j’accueillais comme une fête tout court, ni religieuse ni profance, mais une fête sacrée. Mon père lavait tout le matériel de voile, comme tout le monde se mettait à tout laver. La judaïté là-bas était une manière d’être. Je me souviens d’une table dressée dehors, avec une nappe et vaguement, des hommes habillés avec des linges blancs, aussi la kippa que tous les garçons mettaient, ça beaucoup, ça m’a marqué comme quelque chose de joyeux (le velours, doux et brodé), et les bougies allumées alors qu’il y avait encore bien du soleil. L’obscur nous cerne, disaient-elles. Ensuite, miam, le repas, les grandes tables nappées de papier blanc, et tout le monde à la même table. C’était ça, shabbat. Ça rythmait la semaine, ça donnait à la semaine une couleur spéciale. La colonie disposait d’une pinède avec un accès direct à une plage, privative, qui jouxtait la plage réservée aux enfants anormaux d’un institut spécialisé voisin. Je me souviens d’un hydrocéphale qui vient près de moi, qui me regarde et je crie, je fuis. J’ai six ans. J’étais libre d’aller et venir, nous logions dans une grande tente en toile bleue délavée, et les colons dans des tentes collectives. Je me souviens, hormis ces choses, de très peu d’autres : des feuilles de cactées gravées de signes amoureux ; le sable mouillé qui dégouline de ma main, pour construire des châteaux étranges ; des Bernard l’ermite ; de siestes où j’ai des visions fantasmatiques traumatisantes. Je me souviens de moi comme avec personne autour. Les visages de mes parents et de ma soeur manquent ; leurs présences, évanouies. Je regarde en catimini dans la salle polyvalente des colons qui font du théâtre. Je regarde ça, ça me marque à vie, mais je n’ai pas d’images. C’est tout. C’est comme l’hébreu, quand je l’entends aujourd’hui, il m’est familier, il me bouleverse intimement, mais je ne me souviens pas sauf d’une bribe de chant, que je peux psalmodier encore aujourd’hui, si je veux me mettre à pleurer. Il y a une perte énorme, alors que pour moi, tout commence : le théâtre, le midi méditerranéen, antique, le fantasme incestueux (retrouvé en psychanalyse), l’hydrocéphale, les bougies, la judaïté qui va incarner tout ça. Et aujourd’hui, parmi les idéaux que j’ai eus qui sont devenus des illusions perdues, c’est le seul qui tienne le coup. Voilà, j’ai traversé Paris sans le voir, traversé l’affreux 6è arrondissement, par les rues des galeries, un soir de vernissage généralisé, je me souvenais pas que ce quartier était aussi puant, agité (beaucoup de circulation), voire provincial si ce n’était l’air plus pollué qu’ailleurs.
21H. 3 Luxembourg. Nurith Aviv me reconnaît, je suis intimidée. Je n’ose pas lui dire que Vaters land m’a bouleversée.
Le film. Même principe, que je vais décrire : Nurith va de Jérusalem à Tel Aviv, en train, pour interviewer des écrivains, et des poètes, des artistes. Plans pris du train, de droite à gauche, comme on écrit l’hébreu ou l’arabe. Puis, plans d’un siège devant un mur vide, blanc. Puis plan de la personne dans son intérieur, où chaque fois, une bibliothèque fournie domine. La bande-son fait entendre sa voix, mais la personne est immobile. Puis plan de la personne assise et la voix redevient synchrone. De temps en temps, plan fixe sur des mots hébreux qui apparaissent comme transcrivant ce que disent les gens.
Une série. Je me demande, encore une fois, comment Nurith Aviv connaît autant de gens de cette qualité ? On a l’impression qu’il y a un vrai peuple d’intellectuels, et que c’est possible d’avoir sa place dans une société en étant juste intellectuel. Il existerait une entité collective non revendiquée, discrète, de gens qui n’ont pas besoin de la célébrité pour exister (on s’en doute, mais l’intellectuel, quand même, est défini comme ça aujourd’hui) ; Nurith en même temps construit cette entité à partir d’entretiens singuliers qui donne à chacun toute la place. Singulièrement préparés. Les intervenants semblent parler comme ça, comme des livres, mais ils ont été préparés par Nurith Aviv qui est top précise pour partir à l’aventure sur ce sujet. Chaque personne filmée a été en amont l’objet d’une rencontre, comme elle l’a fait dans “Misafa Lesafa” et dans “Vater lands”. Sa direction d’acteur, en somme, est remarquable. Il y a une richesse ensuite de sens, des réseaux d’une individualité à une autre se tissent. Tous ces gens, aussi, torturés par leur temps, contemporains, parce que regardés par les ténèbres du temps présents. Je lis ça dans le RER qui me ramène vers Châtelet, puis Nation, de Giorgio Agamben, dans la parution d’un séminaire ”Qu’est-ce que le contemporain ? ” (Rivages poche, 2008) :
” Ce que nous percevons dans l’obscurité du ciel, c’est cette lumière qui voyage vers nous à toute allure, mais qui malgré cela ne peut nous parvenir, parce que les galaxies dont elle provient s’éloignent à une vitesse supérieure à la lumière. Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporain. C’est également pourquoi, être contemporain, est, avant tout, une affaire de courage.” (p.20).
Anxieux, hyper sensibles, de tout âge, de toute génération, origine, sont ces intellectuels et artistes… La série filmée par Nurith Aviv, est ouverte : on imagine qu’il y a en a d’autres, que ce ne sont pas les seuls, on sent qu’il y a un peuple de solitaires, qui pensent, à partir du nazisme, à partir de la faillite d’une culture qui a produit cela…
Langue sacrée : l’hébreu, comme mot, ne veut rien dire dans les textes sacrés. Dans ces textes, on dit “langue sacrée”. Etait-elle parlée ? Tout à coup, une langue est décongelée, plus de deux milles ans après sa présumée vie. Les accents sont inventés, il y a des lettres qui sont imprononçables pour les Ashkénazes. Et en cent ans, les Israéliens en font une langue parlée. Les auteurs sont évidemment confrontés à cette difficulté d’une langue sacrée, qui en devenant un instrument du discours sioniste, se sacralise encore d’un cran. Les inventions de mots, d’orthographes, les rythmes aussi liturgiques à casser ou au contraire à refaire chanter…
Je pense à ce livre de Pierre Fédida que j’ai commencé il y a quelques jours, Des bienfaits de la dépression – éloge de la psychothérapie (Poche Albin Michel). Le premier chapitre s’appelle “un aspect glaciaire”. Il dit que la dépression porte la trace d’une glaciation, qui protège l’animé de la vie. Il dit que la vie est violente, j’ajoute corruptrice, dégradante, vouée à la mort, à l’angoisse. Devant cela, la glaciation dépressive retient quelque chose, fige le vivant. Fédida rappelle le double apport de Freud et de Ferenczi.
“Au risque de passer pour ce qu’elle n’est pas – à savoir réductrice et biologisante – la fantaisie spéculative entraîne la vue à imaginer les formes symptomatiques simples d’une névrose glaciaire, protégeant la vie contre ce qu’elle aurait de vivant. À cet égard, la dépression serait l’état corrélatif d’une névrose glaciaire (névrose obsessionnelle) dont il serait la protection. Ce qu’on appelle “psychique”, ne serait-ce pas cela - le processus même d’une sorte d’évolution fixe accordant les moyens nécessaires de défense contre ce que le vivant de la vie a de traumatique ? (..) Ferenzci ne manque jamais de mentionner la fonction assurée par la dépression comme l’équivalent d’un sommeil d’hibernation et qui doit être traitée et respectée avec tact, afin que l’excitation vivante ne fasse pas violence à la vie ainsi sauvegardée…” (p.35)
Tuileries – on voit mal, c’est un enfant que la dame porte d’une main comme une langue vivante retenue
éternellement vivante dans un corps de pierre
Je me dis que le dégel de la langue sacrée pour en faire une langue parlée, intervient à un moment où la vie du peuple juif est menacée de façon irréversible, comme une réaction violente de survie, mais que la vie libérée d’un coup est aussi en même temps, un vrai risque, une grande violence. Je pense au terrorisme qui est né là-bas, véritablement, certes en même temps que le terrorisme gauchiste européen, mais celui qui nous reste vient de là-bas. Des bombes comme des bulles de vie bouillante, explosive, intenable. Comme le dit Michal, l’écrivain, il lui arrive de penser qu’un jour, tout cela aura disparu et c’est pourquoi maintenant elle écrit ses livres comme pour témoigner d’avance de la vie qui a eu lieu, là.
Fédida, dans la suite, continue cette idée que la dépression régule les états vivants, comme un circuit de refroidissement. Et il dit que c’est pourquoi, il ne faut pas sortir un déprimé de son état comme ça, avec des médicaments par exemple, maintenant que la chimie, selon lui, peut le faire /
/ paysages israéliens captés par Nurith Aviv de la fenêtre de trains, paysages qui sont de nulle part, comme j’en ai vu dans l’un des derniers films d’Amos Gitaï. Maladie du mondialisme qui nécrose les surfaces… Panneaux publicitaires, mitage urbain, laideur des automobiles, campagnes cultivées, ou alors abandonnées et désertifiées, polluées peut-être… Ici comme ailleurs ou nulle part, même chaos, même décalage de l’humain qui ne peut pas se fondre dans le paysage (seul le bourgeois sait se fondre dans le tableau, et faire du paysage un tableau, mais alors la vie y est pétrifiée, factice).
“Cette non coïncidence, cette dyschronie, ne signifient naturellement pas que le contemporain vit dans un autre temps, ni qu’il soit un nostalgique (…). Un homme intelligent peut haïr son époque mais il sait qu’il lui appartient irrévocablement. (…) La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances ; elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme. Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, ceux qui conviennent parfaitement avec elle (…), ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle” (G. Agamben, ibid, p.10.)
Alors c’est dans ce pays-là, peut-être imaginaire dans la Bible précise au moment du débat Nurith Aviv, qui rejoint et décongelé avec sa langue, suscite l’apparition de ces intellectuels anonymes, qui ne s’approprient pas la pensée (puisque sans notoriété mais aussi parce que dans leur manière de penser, la citation, l’héritage est premier, et second, l’imaginaire qu’il avive); mais qui lui donnent chacun un accent singulier. Comment ne pas voir qu’ils sont les contemporains par excellence, à la pointe ou à la proue du temps, le regard fixant l’obscur ? Avec cet hébreu fantastique (comme une ombre fantastique d’un château hanté), d’être consonatique, parce que l’absence de voyelles remet à chacun une part d’ombre, un manque à vocaliser). C’est celle langue qui entretient l’anachronisme entre le présent des corps et l’immémorial du langage, et qui par là oblige à la contemporainéité dans l’invention linguistique, pour trouver des mots qui disent l’intime, le singulier…
Et là, mille pensées sont possibles…

