Publié par : mari mai corbel | octobre 26, 2008

Littératateur /Pierre Bergounioux

De façon récurrente, le nom de Pierre Bergounioux me tombe sous les yeux, à l’étal d’un libraire. Je me dis, que, l’homme ne doit pas être mauvais, un critique, de gauche, un écrivain, quelqu’un, je ne sais pas, je me dis, que, Pierre Bergounioux, ça peut m’intéresser. Je feuillette cette fois Agir écrire, dans la belle édition des poètes, celle de Fata Morgana. Des poètes un peu au-dessus du lot, tout de même. Bon. Je tombe sur un phrase qui évoque l’odyssée, et puis une autre, que voici :

- la grandeur de Stendhal, de Baudelaire, de Flaubert, surtout, est proportionnée à celle de leur refus qui est total -

la grandeur me fait peur mais le refus total me séduit / me voilà, au fond de mon lit, à lire ce qui après les premières pages, se révèle un ouvrage à la gloire de Faulkner. Bien. Je n’ai jamais lu Faulkner, je n’ai rien contre cet auteur américain, j’ai bien essayé, tant de gens m’ont dit, que, Faulker c’était….  et là je voyais une bourrasque les traverser / je me disais, on verra plus tard pour Faulkner / je n’ai rien contre le génie,  mais je suis trop petite pour entrer dans le tableau panoramique  -

 la prose de P. B. est entraînante – un mélange de Quignard et de Faulkner, c’est rude, coupant et des fois ça revient en boucle / le motif de l’Amérique qui passe en accéléré du néolithique à la supra modernité / celui de l’Europe pourrie avec sa caste de littérateurs coupés du monde, superficiels avec leurs plaisirs trop raffinés… Ça revient même un peu trop, ça, ce motif des écrivains enfermés dans leur chambre tendue de toile de Jouy… et de jouissance presque / pourtant, il reconnaît, Pierre B. que ces écrivains bien vêtus ont lutté contre leur temps, mais ils lui paraissent l’avoir fait au prix de s’en être exclus, retirés, de s’être isolés  dans un monde livresque… ils n’auraient engendré que des livres de morts, des livres où la vie est immobile ou artificielle… Alors P. B. sort  Faulkner, comme une marionnette géante, ou un gros épouvantail volé dans un champ de coton des années 1930, une sorte de mannequin africain qui exorciserait  la maladie selon lui de la littérature européenne,  celle de sa sophistication qui exige d’elle qu’elle s’écrive à part, après de longs exercices d’orthographe, de grammaire et de lectures / ben oui, il est difficile d’écrire en faisant le maçon / un regret pour P. B. qui aimerait que la vie, le grand récit de la vie, la vie des hommes, de tous les hommes, l’universelle vie des hommes et des femmes et des enfants et des bêtes rentrent dans un récit, dans un seul / ça peut pas rentrer / sauf chez Faulkner, dit-il, parce que Faulkner lui sait agir et écrire, dit-il / Faulkner, plongé dans la merde serait plus spontanée /

sauf que le moindre extrait de Faulkner me fait l’effet d’un plan de western / le western qui depuis que je suis petite me fait chier / voilà je l’ai dit dans la langue où agir et écrire est enfin réuni / le western m’a toujours ennuyée avec ses tourbillons de poussière, ses mecs courts d’esprit qui se tuent pour une poignée de dollars et ses putes, exclusivement belles – même au fin fond de l’Arkansas – ses putes toujours prêtes à se transformer en bourgeoises romantiques / plus tard mon ennui a fait place à la stupeur devant que tant d’individus aiment regarder des westerns /ça me fait vraiment soupirer cet écrivain régionaliste que reste Bergounioux avec Miette, un premier livre sur la paysannerie corrézienne d’où il vient,  qui encense le western / il reste ce prof de lettres en son village corrézien qui rêve de grande odyssée littéraire…

P.B. a d’ailleurs une vision de la littérature un iota tronquée, vu qu’il oublie Cendrars, qui, lui, aussi, a agi et écrit / Cendrars aventurier et auteur, manquant d’un bras après une guerre, la 14-18 / Cendrars engagé dans tout ce qui tourbillonne dans ces années-là, la tête dans le vin et les chattes /Cendrars qui me fait autrement penser à Faulkner mais en moins complaisant avec l’or, dont il fit un récit surréaliste, L’Or, que les imbéciles prennent au premier degré comme un hymne à la lingoterie / il y a un déni dans le fait que le nom de Cendrars ne vienne pas à la bouche de Bergounioux, qui ne peut l’ignorer, en bon petit père normalien qu’il est – mais  Cendrars n’a rien de la grande poupée exorcisant le démon de la littérature écrite au lit entre deux branlettes /  Cendrars, poète qui démasque le merveilleux dans le quotidien,  inventeur de langue, que m’en reste-t-il ?  un grand remue ménage, un portait de vieille femme amputée qui baise avec un légionaire, la Sarah Bernhard en fin de vie, une histoire d’amour dans une grange sur le front entre Kupfka et sa femme,  Saint Joseph de Copertino qui vole à reculons, et alors ? alors, je fais quoi avec cette idée qu’on volait avant mais plus maintenant qu’il y a de vrais avions ? / / pour le style, ça me fatigue maintenant, je ne le relirais pas /ce serait comme retourner prendre des rails de coke, replonger dans le long voyage nocturne /ça se fait jeune, ça, dans l’inconscience,  mais à mon âge… c’est fait. En attendant,  Bergounioux me fait sourire, il a beau être normalien d’origine, son crachat sur les auteurs trop cultivés de l’Europe ne peut choir qu’en omettant de citer l’alter ego de Faulkner /l’une des rares poètes autodidactes  (avec Malaparte) /  Entre faire et dire, agir et écrire, connaître et transmettre, il y aura toujours un fossé et heureusement ! car, à une époque où les hommes, les films et les bourses d’actions font rêver les foules, il n’y a rien de plus urgent que de dire stop / on se calme / car tout va au néant, alors  on se couche, on verra pour la bouffe plus tard / le néant grandit tous les jours tandis que l’amoncellement de riens remplit l’espace mental et visuel pour des existences de plus en plus rabougries et privées d’aventures / la rencontre maintenant, il paraît que ça se pratique sur Meetic / oui, l’aventure amoureuse est en voie de disparition /  Agir écrire fait partie de ces rêves en toc, qui rêve la littérature pour ne pas voir celle qui existe, qui se fait, pour ne pas voir qu’il n’y a pas de récit englobant, pas de technique mana qui permette de dire le monde, le cosmos les bêtes et les femmes, en quelques pages /

Pierre Bergounioux va jusqu’à écrire ceci : - [cet environnement physique et social, cette culture de l'argent] sont l’énergique remède à l’illusion dont les écrivains européens se sont bercés... - la loi de l’argent, typiquement américaine, remet les pendules à l’heure et les auteurs dans la réalité, dit-il donc… /  à le lire Bergounioux, on entend un Faulkner qui relativise le désastre qu’est l’Amérique nord /on oublie l’Irak, Bush et toute cette énergétique d’énergumènes plutôt dangereux à force d’agir en tous sens,  qui se dégage des States / on finit par se dire, que oui, c’est chouette l’Amérique, là-bas c’est la vraie vie à chaque seconde remise en jeu comme sur un tapis à Las Vegas / tanpis pour les peaux rouges – je ne sais pas pourquoi mais j’ai envie de gerber


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