Publié par : mari mai corbel | octobre 27, 2008

NULLIPARE /JANE SAUTIÈRE / le désir ou la vie

ralentir

 

À la différence de Pierre Bergounioux évoqué dans le texte précédent, Jane Sautière n’est pas fascinée par la vie pour la vie, ou encore par la vie qui tourne sur elle-même voire à l’envers comme une roue de diligence dans un western, au rythme de la noria des naissances et des décès. nullipare - terme qualifiant les femmes qui n’ont pas eu d’enfant, une fois la ménopause arrivée – fait le titre de son livre. Quelque chose qui est réputé faire l’objet de la vie féminine n’est pas arrivé à Jane Sautière. Pour une fois, une femme écrit non pas sur le bébé et ses joies – rappellerais-je ce récit ridicule de Marie Darrieuseucq… Pour une fois une femme le dit, elle n’a pas eu d’enfants et ce n’est ni triste ni heureux, ce n’est rien /

ce n’est rien du tout /

Jane Sautière le dit et, à la différence des parturientes qui font de l’enfantement et de l’enfance un discours, Jane Sautière ne discourt pas sur le fait de n’en avoir pas, pas plus que sur le manque. C’est même cette peur d’être happé par un discours, un moule et un ordre parental ou de le servir à corps défendant, qui l’aurait retenue de mettre au monde…  N’importe quelle mère est un corps objecté par l’ordre social aux demoiselles, vieilles filles, femmes non appropriées, et autres femmes dépréciées. Et la mauvaise mère, qui est-elle sinon la femme incapable d’abdiquer ? Toutes des sauvages ou des putes, celles-là ! Quelle femme nullipare n’aura pas entendu ces réflexions subites, éruptives, lui enjoignant de se taire (de se la fermer) sur le sujet de l’éducation de ses nièces et neveux ou de l’enfance en général, car qu’y connait-elle, elle sans ? ? ? Mais n’importe quel curé  a plus de droit dans cette conversation qu’une femme sans – /

femme sans / je suis une femme-sans / une femme-sang /femme de sang / femme de chair /femme désirante 

C’est qu’il faut taire que l’on tait qu’il faut taire, ce qu’il y a de toute urgence à taire si l’on veut que ça tienne, cette société de pullulation biologique et économique, société de croissance gloutonne, qui croît pour croître…   Jane Sautière ne le dit pas… Elle vit dans sa sphère, où son champ de vision se découpe dans la nuit où le désir l’emmène… 

Par fragments, Jane Sautière évoque comment c’est arrivé. Ce n’était pas un programme, elle n’avait pas au programme de ne pas en faire. Elle n’avait pas de programme de vie, juste un désir mystérieux dans le corps, un désir connecté à l’amour. Un désir tout court, désir de jouir et d’aimer qui ferait suffisamment rêver pour jouir, désir d’infini, désir d’un monde non fixé, non prévisible, non tracé, désir d’errance, un désir non rabattu sur le désir d’enfant, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est dans le tremblement que donne ce désir-là, d’inconnu, qui cherche tremblant son objet, sa lueur, d’un tremblement d’animal aveugle qui tâtonne, tremblement de ceux qui écrivent à la recherche d’un corps, qu’elle avance mot après mot, souffle après souffle. Mettre de la bouche là où il y avait des mots, écrit-elle. Écrire pour qu’advienne le corps dans l’aventure du désir, voilà ce que j’en entends.

 

Jane Sautière ne récrimine pas – c’est moi qui le ferait à partir d’elle, une fois le livre refermé. Moi qui m’intéresse encore au destin de mes semblables dont pourtant j’ai des preuves comme quoi j’ai peu avoir avec. Je ne suis pas des leurs. Je préfère demeurer coucher, je préfère rêver, je préfère ne pas faire d’enfant (ni d’argent), rester dans ce possible que j’aurais pu, ou que je pourrais en avoir / J’ai bien trop à faire avec l’amour, je finis par voir qu’il n’y en aura pas pour moi, pas plus que pour toutes celles qui ne se la ferment pas / je vois bien que l’homme n’aime pas la femme qui parle / il l’aime faite objet ou idéalisée en mère cocue ou quelques brèves années quand il arrive à la rêver fatale. Je vois bien que l’homme méprise la parturition, que l’homme ne fait rien pour bâtir un monde accueillant aux choses fragiles, graciles, sensibles, imaginatives. Universel mépris masculin pour les larmes féminines. Je vois bien que l’homme tue, frappe, rejette, abandonne, brûle, lapide, viole, suit le rythme de ses éjaculations dont il fait tout pour se persuader qu’elles sont chimiques, utilitaires et dépourvues de sens ou d’énigme, comme pour détruire l’érotisme et le rêve. Je ne vois donc pas quel homme serait fiable pour ça. Pourtant, ça a été plus fort, des fois, que ma lucidité et, comme elle qui écrit, J. S., ça m’est venu / une rêverie / l’envie d’un enfant qui s’appellerait et que…

      Alors le cauchemar ne venait plus de l’homme mais du monde / je ne pourrais pas mettre en crèche mon bébé, le fourrer dans ces maternelles collectivistes et dans ces écoles qui achèvent de vamper l’esprit. Il faudrait l’élever seule… Ça prendrait tout le temps. Où en serais-je de mon désir ? et si cet homme qui aujourd’hui me fait rêver de ça –  parce que je me dis qu’il a bien le droit de devenir père et qu’il me faut par amour surmonter mes répugnances – me larguait ? Que cela reste une possibilité suspendue dans les limbes ! Une manière d’épargner à un innocent les souffrances, surtout psychiques, que l’aventure humaine dispense plus ou moins, mais toujours à tout à chacun / J’aurais cette grâce de faire grâce de la vie, donc de la mort… Tout le désir ne se sera pas épuisé. Bien sûr, comme Jane Sautière, je viens d’un comportement anorexique/boulimique qui parle du refus du plein et du désir de vide, pour avoir faim, pour refaire de la place au désir, pour résister au contentement. Mais ça, ce corps qui ne mangeait plus sans gerber, n’était qu’un cri contre la satisfaction dominicale répugnante qui se dégage de l’univers masculin, occidental ou non, alors même qu’il ne peut plus compter ses crimes. Il y a dans la femme nullipare ou anorexique, un Gandhi. Il y a dans la préférence du désir un acte politique secret.

      La démographie humaine stable pendant vingt-cinq mille ans, se multiplie par six en deux siècles, le temps pour l’homme d’invente la bombe atomique, la bombe à neutrons et les armes bactériologiques, afin de disposer de la possibilité, tel ce dieu qu’il a fantasmé dans son esprit malade depuis seulement 5000 ans, quelque soit sa civilisation ou sa région, de neutraliser toute vie sur terre. L’hymne à la vie, que les mères consentantes chantent en choeur avec les pères de l’ordre me semble masquer son contraire / un ressentiment venimeux contre la vie du désir, contre le secret du désir qui est l’esprit et la pensée / les enfants les plus malheureux sont sans doute ceux fait exprès pour combler le prétendu désir d’enfants / Haine ici refoulée contre tout ce qui fait le corps désirant sans objectif, qui le fait corps subjectif, incertain, espiègle, fantasque, un agir en pur perte, incapable de s’épargner comme de profiter de l’autre ou de quelque chose / un désir à ouverture infinie, sans calcul, un désir de don sans retour / C’est cela qu’il faut à l’ordre nier pour que l’humanité demeure à la botte des hommes d’affaires. Il y a une démesure dans la maternité qui me semble, au contraire de ce que suggère Jane Sautière comme quoi la nullipare garderait une virginité, rafraîchir à chaque parturition la virginité des mères. Enfanter purifie ; mettre au monde met au monde la jeune fille comme Vierge Marie parmi les hommes. Alors que l’éternelle demoiselle n’est plus vierge, d’être léchée très tôt des yeux ; et le vieillissement, accusant l’improductivité  du désir amoureux, souligne la saleté des vieilles (comme des femmes qui ont leur règle), de ne pas engendrer. 

 

 la joie de vivre, la pureté faite femme…

 La fin de nullipare suggère le vieillissement comme atteinte à un corps retiré de la circulation. – je n’ai pas été maîtresse de tout ce qui a poussé en moi avant de décroître, je peux, à la rigueur, m’accoutumer – elle se dénude sur une plage / que le soleil touche, caresse ce corps que peut-être plus beaucoup d’hommes ne regarderont / sans / de toute façon, que voient-ils du centre du monde où ils se tiennent,  dans l’éblouissement où leur grandeur les tient, sinon rien ? que regardent-ils sinon des projections de leurs fantasmes invariablement fétichistes ?

 Mireille, à qui comme à moi-même, les imbéciles donnent dix ou quinze ans de moins que nos 42 ans, me rapporte qu’en Espagne, il y a de plus en plus de femmes qui ont un premier enfant vers 45 ans. Elle me demande si je… 

Non, je, non, je n’ai rien à transmettre, vraiment pas, le HIV et Meetic pour panorama de l’aventure sexuelle adolescente, l’extasy, les fringues de marque et les tubes de merde pour pop culture / je n’aurais pas cette folie douce / Non, je suis bien sans, je suis un peu hors du temps, dans ce suspens, je n’envie aucune femme enceinte / une amie surgit il y a peu avec un gros ventre, la première réflexion qui me vient c’est : comme c’est bizarre, je la croyais de gauche / je la vois à la crèche, discuter avec les autres mères et les éducatrices / je la vois voir son gosse avoir peur de chômer / se normaliser / le regard vide de l’adolescence / peut-être votera-t-il à droite pour la faire chier / voudra à tout prix un scooter / je la vois là avec son ventre rond, qui a cédé, qui se dit peut-être que ce sera bien /il fallait voir pour savoir / je la vois couler – bulle éclatée du ventre à la surface d’une mer de néant – je me dis que c’est agréable aussi de ne pas tout savoir -

 

 


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