quintessence amoureuse
trois performances au centre beaubourg
DANCING INSIDE OUT
MAID IN SOUTH AFRICA
CHANDELIER
Steven Cohen a été invité en France par Régine Chopinot. C’est la chorégraphe qui a longtemps dirigé le centre chorégraphique de la rochelle qui est allée un jour en Afrique du Sud, qui l’a vue, et immédiatement invité.
Ce n’était pas facile à voir. Steven Cohen, vu de loin, est un drag queen, un très beau drag queen au top, mais un performer ? un chorégraphe ? !

At the Lubavitch Event Sandton Square 1998 (photo extraite de son site)
Il peut éventuellement être classé en plasticien pour les quelques objets qu’il réalise, des objets loufoques, plus décoratifs qu’autre chose. Je n’exagère pas. Ce qu’il montre de lui, avant sa rencontre de Régine Chopinot, c’est un drag queen assez provocateur et qui prend une dimension particulière de ne pas oeuvrer de nuit mais de jour. Enfin, il y a en a eu d’autres. Alberto Sorbelli qui n’est un pas drag mais un artiste au départ danseur étoile, a, lui, ”tapiné” dans des musées, ou posé – plus en travesti, c’est vrai, qu’en drag – devant la Joconde, pour poser un acte symbolique et critique. Alberto Sorbelli, un plasticien aussi, une personne qui dépasse toutes les (mesquines) catégories, pour seulement poursuivre l’énigme, la grande énigme, etc. Steven lui ressemble de ce point de vue. Mais il est plus drag au départ et aussi plus déchiré qu’Alberto.
Pour Steven Cohen, avoir peur de monter sur une scène, ce n’est pas possible. A-t-on jamais vu quelqu’un d’aussi là, présent, et défait de toute angoisse ? C’était au moment de ses trois performances qu’il a données les 6/7/8 novembre derniers (2008) que cela m’a frappé. Dans sa pièce avec Régine Chopinot, l’an passé, absolument sublime, ce n’était pas pareil. Je n’avais pas fait attention à ça. C’était une pièce chorégraphique particulière mais une pièce, pas une performance.
Là, il est seul, sur ce grand plateau noir, il est devant un écran aussi grand que la largeur de scène, tout petit devant les images de ses vidéos, et du premier rang, je vois qu’il n’a pas de tremblote, qu’il peut enfoncer la sonde dans son anus pour que nous partagions la vision d’un intérieur intestinal, ou qu’il peut passer près de nous, tout à fait comme… Pas comme si c’était rien. Il est juste concentré, juste dans la pensée de ce qu’il fait et est. Il sait ce qu’il fait, non pas d’un savoir mental, mais de toute sa chair engagé dans la souffrance… Il est juif, il est homosexuel…
(photo extraite du Chandelier (to bring light) : la performance a d’abord lieu dans un bidonville de Johanesbourg, et c’est dans la même tenue de chandelier que Steven Cohen se fait hisser au-dessus du plateau, avant de passer devant nous).
….il est blanc sud-africain…
/ des souffrances collectives qui le traversent…
Que fait-il ? qui est-il ?
Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas. LUi ? IL NE SEMBLE PAS CONNAÎTRE L’ÉGO. Il n’existe pas peut-être, ou il est juste un petit homme passé par de grandes souffrances, qui aime quelqu’un fort, fort. Elu, peut-être, son ami, qui l’accompagne. Peut-être pas. Ça me traverse l’esprit: j’ai envie que Steven Cohen soit un amoureux sinon ce qu’il fait ne m’éclaire pas, mais m’opacifie. Et puis je le vois alors commettre des actes symboliques pour défendre cette dimension-là, d’homme qui n’a pas eu peur de la douleur, des larmes, de regarder l’horreur d’avant, l’horreur d’où nous sommes tous rescapés. Je vois un homme-femme, parfait androgyne, qui ne cache ni sa virilité (son sexe) ni sa fragilité (quand il vacille sur ces énormes chaussures de drag où il se tient en permanence comme dans des chaussons pour faire des pointes). Il est nu, ou porte un accessoire (corset, bas). Sa tête rasée est maquillée de dessins assez beaux, et mystérieux qui doivent lui signifier quelque chose. Je pense aux chanteuses des cabarets berlinois. Il le fait exprès, il a mis des musiques pour me faire penser à cette époque-là. Le premier acte est une performance devant le mémorial de la déportation à Lyon. Il fait entendre des enregistrements de bandes sonores des années 40… Pétain, Hitler… Et il accomplit, soit sur scène, soit devant l’ami qui le filme (on ne le voit pas mais on le suppose là), des actes symboliques gratuits mais frappants : par exemple, il est une figure portant une étoile de David devant l’institut de sciences politiques à Lyon, avec une loupe grossissante devant son sexe… Pourquoi Lyon et un IEP ? Parce que, sans doute, c’est la ville du monde d’où les thèses négationistes on reçu une valeur universitaire. Oui, c’étaient les années 1985. J’étais étudiante. C’est de là que c’est venu, de la France et en France de Lyon. Alors Steven danse devant l’IEP où les enseignants nazis ont eu pignon sur rue, et il danse en pleine rue, et les gens le regardent à peine… Ça dure, dure…. Il laisse les films dans leur durée, il ne se passe rien sauf lui sur la voie publique, mais oui, ça fait quelque chose, il se passe en fait beaucoup de chose dans ce montage entre sa figure et le monde, dans ce collage entre lui et le reste… ça fait réaction chimique, ça explose partout dans ma tête, et puis, à un moment, on se dit ils ne vont pas le laisser, comment ça se fait qu’ils le laissent, que quelqu’un ne le frappe pas (Alberto Sorbelli lui a été frappé plusieurs fois). Ben, oui, les flics finissent par arriver, droit sur lui. Ils savaient qu’il était là, l’homme bizarre, sans doute quelqu’un a appelé, en douce et les voilà et c’est assez violent, très même… Presque ils le frappent, en tout cas ils se saisissent de lui, le mettent à terre et abîment… Le film s’arrête assez vite, peut-être j’imagine là, peut-être je n’ai pas vu tout ça… juste vu les flics arriver et sans même lui adresser la parole, pan !
j’ai une obsession, l’obsession des travestis. Ce sont eux qui m’ont fait aimer les boîtes de nuit, je ne sors que dans les boites où je peux en rencontrer, je vais vers eux, je parle avec eux, je cherche à les toucher à les embrasser, je leur offre des verres, je les suis en after, je les vois changer de tenue trois fois dans la nuit… Ils sont à les yeux, la Poésie en personne. La Poésie dans ce qu’elle a de non établi, repérable comme poétique. Trash, d’une dérision toujours vertigineuse, d’une sensibilité inouïe, même le moindre trans argentin a plus de sensibilité que certains prétendus artistes…Vibratiles, exposés, nus, graves… Oui, graves, comme le disent d’eux sans doute nombre des petits banlieusards qui la nuit leur tournent autour, en silence, comme des moineaux qui attendent la becquée… Mais je le sais, eux, je ne sais pas qui ils sont. Je sais qu’ils prennent en charge quelque chose, comme des chaman ou des sorciers. Ils disparaissent sous cette figure qui les appelle et c’est elle qu’ils nous donnent. L’androgyne, la fusion des contraires, l’idole non castrée, le monde d’avant le mythe de la castration des femmes, qui terrifie les hommes parce qu’ils s’imaginent que ayant quelque chose en moins qu’eux la femme va leur voler leurs chères parties… ou se venger de tout le mal qu’il faut en se racontant la castration, pour se dire, eux, au-dessus des femmes, et justifier moralement que leur force physique leur ait donné le dessus (ils auraient un truc en plus, un truc spécial)… Les travestis et les drag, ils disent, qu’eux hommes sont des femmes, non pas pour dire que les femmes sont des hommes, mais pour affirmer que personne n’a rien en plus de l’autre. Il n’y a pas de plus qui tienne. Il y a du manque partout et du postiche, du fard, du fétiche, tout ce qui masque le manque et qui finalement l’annonce en gros plan. La loupe sur les parties, ce n’est pas pour dire elles sont plus là que tout, mais pour dire, elles ne sont que des parties, elles sont un postiche à elles-seules, elles sont ce qui masquent le manque de ça.. Mais le déni du manque, c’est le pire ! c’est le fait du négationnisme, qui dit cela qu’il n’y a pas eu X millions de corps carbonisés volatilisés. Alors Steven se met devantdevant l’IEP et il vient comme réparer cette “menterie” du déni pour montrer l’homme postiche ou le postiche qu’est l’homme et rappeler que d’abord l’homme est juif… Il dit que lui il dénie directement la castration, il dit, regardez-moi, je les ai, elles sont sous la loupe, bien en vue… S’il n’y a pas de castration, mais du manque partout et non surtout pas, du plus partout, alors il y a l’imaginaire qui supplée au manque, qui invente. On peut imaginer un autre monde si les femmes ne sont pas considérées castrées et rendues menaçantes pour les hommes… On peut imaginer un monde où les hommes pleurent et tombent et tremblent et se serrent dans le girons de leurs femmes, et un monde où les femmes regardent avec des yeux de désir, choisissent, baisent et jouissent… comme des louves… Parce que faut voir, les têtes des femmes ! ça se voit celles qui ont joui et les autres ! oh là là quel gâchis de chair vaine, tant de siècles de retard… Voilà Steven Cohen il me parle de tout ça. Je laisse la judéité de côté ici, ça demanderait trop de mots…
PS/ Une autre pièce était prévue dans le cadre de cette programmation du festival d’Automne, mais Steven Cohen a décidé de ne pas la présenter, ne s’estimant pas prêt. Ils sont rares, les artistes qui n’essaient pas coûte que coûte de produire, ou encore qui se sentent liés par des contrats…
Je vous aime
Par simonbourgade le juillet 14, 2009
à 1:54