Pourquoi les jeunes
ne montent-ils
plus Heiner Müller ?
Maya Bösch a dédié la saison du GRü à Heiner Müller. Cinq créations, cinq metteurs en scène, une scénographie évolutive signée Mark Lammert, pour illustrer la saison dite “Chaos” – prononcez avec l’accent grec <kaosse>. Et comme un soir d’octobre nous en parlions, d’HM, elle me demande tout à trac : “veux-tu animer ma plateforme les 12/13 décembre ? J’invite Jourdheuil, Hans Thies Lehman, Mark Lammert… ” D’autres noms suivent mais je ne les identifie pas. J’entends une seule chose, de toute façon, c’est que Maya veut que je sois assise à côté de monstres préhistoriques… Si, si, insiste-t-elle, c’est toi qu’il faut pour ça. Oui. Depuis, je suis dans Müller jusqu’au cou, je le retrouve plutôt. Il a tant compté pour moi, secrètement. Ce n’est pas d’avoir vu ses mises en scène. À Avignon en 1992, j’entends dans une cour d’un Céméa, une nuit, un jeune homme parler de La mission ou d’Hamlet-Machine ; il est passionné, ça doit être l’époque des mises en scène de Jourdheuil. À Bayreuth, où en 93, un ami m’invite, je passe à côté du Tristan et Ysold qu’il met en scène, pour Parsifal monté par un fils Wagner de manière épouvantable avec une star dans le rôle titre. Sinon, j’en ai vu, tous ratés, hormis deux : Anatomie of fall of Titus, par Philippe Vincent et Hamlet-machine par Dominique Barbier. Un truc de Mathieu Bauer, pas mal à la Ménagerie de Verre en 2003, mais de quel Müller s’agissait-il ? Aucun souvenir, la batterie des Sentimental Bourreaux absorbait tout le sens. Les poupées en sacs poubelles de Irène Bonnaud, une Normalienne, pourTracteur, et l’enfermement scolaire de Quartett sous la main d’une Célie Pauthe qui citait en veux-tu en-voilà Foucault, faute de comprendre Müller, ont été des navets. Mais aussi, pourquoi seules les femmes qui n’ont pas la folie des amoureuses ensanglantées par les Temps… touchent-elles à cette matière ?
Médée-Matériau, de Vassiliev, oui, bien sûr, mais Müller était écrasé entre la tragédie retrouvé et le souffle de Vassiliev…
Ne parlons pas de la messe récente à l’Odéon avec l’actuelle administratrice du Français et l’actuel directeur d’un CDN à Dijon.
Comme si pour entrer dans le monde de Müller, il fallait être un spécialiste de Müller ou un monstre, voire les deux. Ou encore un savant brechtien doublé d’un germaniste qui n’aurait rien à apprendre de ses apôtres.
Pourtant, le moindre texte dans Fautes d’impression par exemple a pris en dix ans une fraîcheur glaçante. Oui, HM connaissait son monde et savait où il allait. Non, Müller n’est pas vieux.
l’art ne change pas le monde, mais permet d’y survivre
…seul le comédien peut introduire le hasard dans le jeu…
…le théâtre, maison de plaisance et cabinet des horreurs de la métamorphose…
<deux méthodes pour en finir avec la littérature : en parler ou se taire, la vendre ou l’interdire>
la banalité de tous les jours contre le pathos de l’intellectuel qui souffre de l’histoire
maladie infantile du socialisme né avant-terme (un État qui se conçoit révolutionnaire doit faire la critique des besoins son premier besoin…
je ne suis pas un dealer, je n’ai pas d’espoir à fourguer
Jean Jourdheuil m’assure que HM est lu, monté et joué. Pourtant, lorsque je consulte les catalogues de saison, je vois bien que Müller échappe au devenir spectacle du théâtre ! tant mieux, mais en même temps, comment se fait-il que sa voix soit comme assourdie aujourd’hui ?
