LES INDES AU BOUT DU FIL…
CALL CUTTA IN A BOX
Call cutta in a box est une proposition interactive entre un spectateur et un call center de Calcutta, conçue par les Berlinois du Rimini Protokoll, et programmée au Centquatre jusqu’au 7 décembre 2008.07.01.2009–27.02.2009 => New York. Goethe Institut New York
et 04.02.2009–31.03.2009 => Athen. Bios
Call cutta in a box – une pièce téléphonique intercontinentale est une proposition interactive entre un spectateur et un call center de Calcutta, conçue par les Rimini Protokoll, un groupe d’artistes basés à Berlin. Coproduite et programmée au Centquatre jusqu’au 7 décembre 2008, elle aura été jouée à Moscou, Helsinki, Copenhague, Varsovie, Amsterdam, Zurich, Mannheim, Berlin, Dublin ou Séoul. Cette vocation internationale résulte du projet même des Rimini Protokoll qui, depuis 2001, à travers plus d’une cinquantaine de pièces de formes très différentes, intègrent à chaque fois la mondialisation. En France, on a pu voir dernièrement et probablement pas pour la dernière fois au festival d’Avignon (2008), une pièce de l’un d’eux, Stefan Kaegi (Airport kids co-écrite et mise en scène avec Lola Arias) ; à la scène nationale de Cavaillon Cargo-Sofia (mai 2008), toujours de Stefan Kaegi. Les artistes des Rimini Protokoll, Stefan Kaegi, Helgard Haug et Daniel Wetzel, travaillent soit en solo, soit à deux ou trois. Ce groupe très actif déplace à la fois les méthodes de création et la ligne de partage entre les spectateurs et les acteurs, tout cela d’une manière qui fait trembler le cadre de la représentation. C’est qu’à chercher le contact d’une réalité mondiale, il leur arrive souvent de sortir le théâtre de ses théâtres.
Pour Call cutta in a box, ils se sont mis en relation avec une société de marketing téléphonique, Escon Ltd, située en plein le quartier de Salt Lake City à Calcutta où les sociétés de call centers sont concentrées. « En Inde, des millions de personnes travaillent dans des call centers. Pour des salaires défiant toute concurrence, ces ”Bengalore butlers“ délivrent maints services… » informe la feuille de salle. Stefan Kaegi, Helgard Haug et Daniel Wetzel ont pu acheter les services d’une société et formé un employé multilingue. Toutes les heures de 12 à 19 heures, un spectateur peut être reçu dans l’une des ailes du Centquatre, et conduit dans un petit bureau où il prendra un appel.

CHAMBRE DE JEU. Dans cette étrange opération théâtrale ou plutôt anti-théâtrale, le spectateur est tout à la fois gratifié d’une relation personnalisée, et sollicité. Mais il conserve la faculté de refuser – de dessiner, de répondre aux questions ou de danser, voire d’être visible par webcam…. Cependant, la performance est construite pour faire tomber les réticences. L’inconnu au bout du fil, parlant un français excellent, commence par des questions bateaux qui en passent cependant par des interrogations cruciales sur la mort, la chair, la vie : Croyez-vous à la réincarnation ? et si oui, en quel animal reviendriez-vous volontiers ? Quel est le plus beau jour de votre vie ? êtes-vous satisfait de votre existence ? Ces questions qui touchent directement à la structure de la passion ont tôt fait de rendre secondaire la facticité de la situation… Ouvertes, elles laissent aussi d’y répondre en inventant ou en déplaçant la réponse pensée, de ne pas s’exposer non plus totalement. Par ailleurs, pendant cette entrée en matière, le cadre conventionnel de la relation téléphonique est taraudé par des événements saisissants, drôles voire agréables : Une bouilloire se met à chauffer pour préparer un thé ; un lecteur CD se met en marche et une musique indienne se fait entendre ; l’ordinateur s’allume ; une clé cachée est indiquée et permet d’ouvrir un tiroir à surprises ; un fax arrive… Le bureau mute en chambre de jeu et le spectateur quitte le temps banal de la journée pour, entre réel et imaginaire, France et Inde, migrer dans un entre-deux mondes.
À contre-pied du cynisme du marketing, les Rimini Protokoll crée les conditions d’une conversation ludique entre deux personnes pareillement déplacés par le dispositif. Le spectateur n’en est plus tout à fait un, à cause de l’interactivité, et l’employé performeur ne travaille plus dans une démarche mercantile et confie même des signes de lui. Mais le déplacement n’est pas non plus radical. Le spectateur se retrouve, au contraire de ce que l’interactivité ordinaire provoque, plus abrité que dans un théâtre du regard, étant même caché ; aucun autre spectateur ne peut l’importuner, et la performance suit le rythme de ses réactions et décisions. Le mode téléphonique offre de plus une intimité, pas tant avec l’interlocuteur, qu’avec soi-même. La voix de l’inconnu réactive cette part psychique archaïque de l’audition, d’origine utérine : Le bureau se convertit en chambre d’échos. Le peu de soi qui s’y trahit (inflexions de voix, confidences) y devient audible par soi-même mais y reste confidentiel ; cela s’adresse moins à l’employé performeur qu’à un passeur ou médium. Ce sont des parts psychiques enfouies, car inaudibles dans le monde actuel qui, incidemment, peuvent remonter en surface, et se faire entendre de soi.
L’AURA PLUS VRAIE QUE NATURE. Le dispositif de Call cutta in a box est la réalisation littérale – et des plus spirituelles – de cette réflexion célèbre due à Walter Benjamin sur l’aura de l’œuvre d’art depuis les mutations techniques (1). Selon ce dernier, l’œuvre d’art rayonne d’une aura qui la rend à la fois proche et intouchable, alors que le produit reproduit perd toute authenticité (c’est le kitsch). Or, dans Call Cutta in a box, si l’on analyse que l’œuvre se constitue de la rencontre du spectateur et de l’employé, alors leur conversation écrirait le texte. Ainsi, le spectateur ne serait être plus proche d’une œuvre mais, en même temps, il en est éloigné à jamais. Le regard spectateur, au-delà même de la scène cachée du call center d’où des images parviennent par vidéo, se porte sur ces Indes utopiques, image de l’imaginaire et de l’utopie dont chaque rencontre est porteuse. En ce sens, l’employé signale au trois quarts de la performance un passage à l’acte 4, qu’il nomme : « Acte de l’imagination ».
Alors que Call cutta in a box était annoncé comme procédant d’un théâtre documentaire, le spectateur est au contraire convié à une situation proprement situationniste, à un moment poétique non reproductible. Le voilà concomitamment complice d’instiller en un temple du marketing une micro perturbation. Mais la perturbation a un effet de retour. Car la performance procurant ce plaisir irrésistible qui rappelle les jeux de l’enfance, montre aussi comment une relation placebo peut être plus confortable qu’un contact réel, en même temps que trahir la dimension fantasmatique de toute relation véritable. L’évocation, dès le commencement de la performance, de la réincarnation bouddhiste peut même résonner d’un sarcasme sur notre désincarnation, incapable que nous serions de ressentir la différence entre un contact réel et téléphonique, ou du moins de saisir comment le second supplée au manque du premier, à la manière d’une drogue. Il y a vingt ans, un auteur allemand a prédit que dans l’avenir, le contact réel ne serait tellement plus supporté, que l’assassinat à main nue y deviendrait synonyme d’humanité (1). L’ambivalence de Call cutta in a box ouvre un espace critique fécond. Il est même présent dès cette dissociation du visuel (à l’ordinateur) et du sonore (voix téléphonée) qui suppose un monde immergé, obscur, celui des sens. La distance intercontinentale y invite à garder ses distances pour entrer en relation avec ce champ-là. MARI-MAI CORBEL.
(1) « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », deux versions de 1935 et 1939 publiée dans ŒUVRES III (Folio n°374)
(2) Il s’agit d’Heiner Müller, in « Le siècle de la contre-révolution », 1990, paru dans Fautes d’impression – textes et entretiens (L’Arche, 1992), p. 186.