Ivanov [ou ce qui reste de la vie]
d’après la pièce de Tchékhov
mise en scène Jean-Pierre Baro
Mains d’Œuvres, du 15 au 19 avril 2009.
Le metteur en scène Jean-Pierre Baro donne une interprétation inhabituelle du drame d’Ivanov, cet ennuyé de la vie. Il montre un jeune homme qui se fige en refusant de vivre, par peur de se perdre. C’est la première étape, après une résidence à Mains d’Œuvres de trois semaines, pour le projet de sa sixième mise en scène.
Ivanov, la passion. Ivanov le théâtre tchékhovien de la passion ou de son envers, l’ennui mortel qu’il inflige à ceux qui s’y refusent (ou cent cinquante ans plus tard, la soif démente de distractions). Ivanov, deux morts, Ivanov lui-même et sa femme Sarah, entre eux l’amour à mort qui les étouffe de ne trouver chez Ivanov qu’un déni. Jean-Pierre Baro éclaire dans sa mise en scène une facette improbable du personnage d’Ivanov, résumé habituellement à sa fatigue de trentenaire usé, tandis que la pièce est en général associée à un discours philosophico politique sur l’ennui d’une société pourrissante, grosse de l’orage révolutionnaire. Le discours d’Ivanov sur lui-même est de ce point de vue constant, il est une crapule, il a brûlé sa jeunesse, il a trop lu, trop vécu, tout fait, dit-il, mais il jure ne pas se mentir, et maintenant, tiens maintenant, il le dit, il est un homme franc, rationnel. Sarah je ne t’aime plus, voilà, j’ai le cran de te le dire en face, preuve de mon courage, dit-il. Maintenant, ajoute-t-il, la jeunesse de Sacha ma voisine m’émoustille ; je veux oublier le passé et passer à autre chose, c’est ça la modernité. Ben tiens. Je suis un homme, n’est-ce pas, ça c’est l’éternité. Et je le paie de ma culpabilité, passéiste, n’est-ce pas assez cher payé ? Le type pleurnichant de ne pas obtenir l’absolution pour ses délits de fuite, auprès de son propre ego. Il y a une contradiction en lui. Tout n’est pas si clair, donc. Son cynisme est freiné par quelque chose… Il répète aussi qu’il ne se comprend pas lui-même, et qu’il ne sait pas qui il est. Et il renonce au dernier instant au mariage avec Sacha. Jean-Pierre Baro suggère qu’en effet, une brève illumination a, un instant, éclairé sa nuit, avant la mort de Sarah. Oui, il a commencé de se comprendre. Un instant. Il a compris aimer à la folie Sarah, tout en n’ayant pas cessé de chercher une pose où il lui tournerait le dos. Jusqu’à l’antisémitisme, parce que Sarah est définie dans la société locale par sa judéité, bien qu’elle se définisse elle par son désir amoureux pour Ivanov, désir qui lui a fait tout quitter pour cet homme. Et ce n’est pas du tout un détail glauque du texte, mais son centre. Pas du tout un trait historique, ainsi que l’avait traduit le directeur du théâtre de la Colline et metteur en scène Alain Françon, dans sa mise en scène de 2004, où la scénographie et les costumes discouraient sans cesse sur l’époque, étouffant le sens profond de cette insulte que lance Ivanov à Sarah qui est au bord de la mort. « - Sale Youpine ! » dit Ivanov. Sale femme, sale envahisseur, sale colonisatrice, sale vampire, sale étrangère, aurait-il pu lui dire tout aussi bien. Sale Autre, reprend en chœur la petite société provinciale où croupit Ivanov, antisémite avec un naturel déconcertant. D’un antisémitisme, faut-il le rappeler, nullement débonnaire, mais qui, au moment où Tchékhov écrit Ivanov (1887), a déclenché des pogroms sanglants (dès 1881) d’une manière telle, que les Juifs polonais et russes fuient vers l’Allemagne et la France… où l’antisémitisme aura la carrière sinistre que l’on sait. Les amis d’Ivanov – ses doubles ou faire-valoir : son cousin, ses voisins et créanciers, les pique-assiettes locaux – tous sont atteints du même mal identitaire, celui de secrètement refuser ce qui ne leur ressemble pas, tout en se définissant en permanence dans les miroirs où ils se contemplent en se flattant mutuellement. Leur vanité est prodigieuse, et rien chez l’autre ne saurait les troubler.
Jean-Pierre Baro s’approprie complètement sa lecture de Tchékhov, dans cet Ivanov [ce qui reste de la vie] pour soutenir une parole forte, notamment en hybridant les trois traductions de Lacascade, de Marcowicz et de Vitez. Sa mise en scène rend audible cette vanité de l’homme absorbé en lui-même, centre du monde, centre d’émission du discours sur le monde, pérorant ad libitum sur lui-même prisonnier de ce centre d’où il ne voit rien. Deux fois, Jean-Pierre Baro fait ainsi entendre une scène inaugurale, qui est en fait la scène finale du suicide d’Ivanov, façon de mettre en scène non pas Ivanov mais un regard distancié de cet Ivanov concentrique sur lui-même. Ainsi le spectateur peut entendre Ivanov s’entendre dire. Elios Noël l’interprète comme quelqu’un passionné jusqu’au vertige par sa propre personne, tout en donnant consistance à ce regard critique du personnage mort sur lui-même, vivant. Il est là, clignant des yeux, incapable qu’il est de les ouvrir et d’aller un peu au-delà de lui-même poser son regard sur l’aimée, au risque de se laisser emporter… Cette façon de faire entendre les paroles d’Ivanov sur lui-même comme un discours rôdé, très masculin*, annonce l’autre moment où, dans la mise en scène, les ténèbres d’Ivanov s’éclairent, et que, dans un mouvement enfin ! heureux, il étreint Sarah, lui dit Je t’aime… Mais elle, épuisée par l’attente, défiante depuis la tromperie avec Sacha, mourante, est à contretemps. Alors aussitôt, la nuit retombe, la vanité reprend le dessus, Ivanov ne peut même pas voir que cette femme devant lui meurt de tuberculose et de douleur, et c’est là qu’il lui crache son venin, alors qu’il était au bord de l’amour et qu’il lui dit plein de dépit, Sale… etc. Et Jean-Pierre Baro, à la grande différence de Françon en 2004, met en scène Sarah prise par sa colère politique en tant que victime du mal identitaire, par sa meurtrissure d’amante qui n’aura trouvé dans Ivanov qu’un mur, et tout cela étant lié, son pathos ineffable, tragique, archaïque, grec…
Le pathos, voilà bien ce que dans cet Ivanov, les personnages fuient, comme nos sociétés propres sur elles, rationnellement gérées jusque dans leurs sentimentalités mesquines, où l’amoureux et l’amoureuse sont devenues des « partenaires » qui se choisissent par Internet – à quand les contrats d’assurance sur l’erreur de personne… ? Tout ça par horreur de l’hystérie, des conflits liés à l’altération, des ruptures et des rencontres pleines d’inconnu… Il n’y a là que la fuite des états de corps passionnés, qu’à l’époque, Tchékhov stigmatise déjà comme se répercutant dans l’alcoolisme, ou dans l’exaltation fournie à bon compte, par les idées aussi neuves que creuses du libéralisme. Et souterrainement, l’allo-phobie inconsciente terrasse et paralyse ces personnages tchékhoviens, aussi misogynes qu’antisémites, rappelons-le. Pour un peu d’ailleurs, la misogynie passe pour un trait d’époque, aussi ! Mais les humains sont-ils donc si noirs ou l’angoisse serait-elle plus forte que tout ? Tchékhov met en scène, comme le montre Jean-Pierre Baro, non pas seulement la critique contre la petite société fermée sur elle-même d’une bourgade russe, mais l’espace qui les cerne et les creuse. Trous d’airs, béances, ombres noires, les menacent en permanence, dans cette écriture tchékhovienne qui assemble des scènes ou des actions sans grand esprit de suite. C’est cet espace-là que Jean-Pierre Baro met en scène par sa scénographie. Le rien de sa mise en scène côté accessoire et décor, sinon quelques chaises, une table, des airs de musique, traduit le rapport démesuré entre l’humain et l’espace. La pauvreté de l’humain, son côté démuni. Donnant à chaque réplique une existence performative en partie autonome, Jean-Pierre Baro continue de mettre en scène le cerne de vide et d’ignorance qui menace chaque être. Une distribution non homogène* dans les habitudes de jeu accentue encore ces abîmes où les personnages sombrent, quand ils perdent la parole… Abîmes de solitude où ils peuvent ressentir la souffrance de vivre. Mais au lieu d’écouter un peu leur chair en souffrance, chair travaillée inconsciemment par le désir, ils s’agitent en tout sens, impatients de se précipiter chez quelqu’un pour ne plus s’entendre, ne cessant alors de dénigrer et de se plaindre de leurs manques en tout genre… Ainsi le rythme enlevé de la mise en scène traduit-il cet esprit de fuite… Dans ce poème qu’est Ivanov, chaque personnage semble confronté à l’univers et à la vie, mais incapable de faire face, manquant à lui-même, pris dans une course contre lui-même. « Il y a tant de travail à faire ! » se plaint un pique-assiette… qui préfère boire qu’ouvrir un œil. Oui, beaucoup de travail pour faire vibrer la chair anesthésiée par la bêtise d’une définition identitaire de soi, pour donc instaurer un écart entre soi et soi, et un regard juste, d’une justice qui n’ait rien à voir avec celle des biens et des honneurs, mais avec la présence des absents. Ainsi Jean-Pierre Baro construit ce regard du spectateur, en demandant aux acteurs d’être témoins de ce que les autres jouent – même en dehors de leurs scènes, ou même pour Sarah après sa mort, spectatrice sur sa chaise des immondes répliques négatrices de ceux qui veulent oublier le passé pour aller mieux. Disent-ils. Déjà Tchékhov prévoit le négationnisme. Dans la scène de reconnaissance d’Ivanov pour Sarah, scène qu’il va gâcher par son insulte, le plateau se déserte néanmoins, car dans la passion amoureuse, l’on ne comparaît que devant l’autre, sans échappatoire. Mais sans cette justice du regard de l’autre, quel ennui que la vie ! Incommensurable. La très amère chanson de Souchon, la vie de Théodore, et son refrain, « l’ennui, l’ennui, l’ennui, l’ennui », chanson dédiée à la mémoire de Théodore Monod et à son combat pour que l’Occident reconnaisse la douleur du reste du monde, rythme la représentation. Reconnaître la douleur de l’autre, ce fut au cœur de la tragédie grecque (et personne ne comprend la catharsis !), et c’est le travail du théâtre.
Jean-Pierre Baro dont Ivanov [ce qui reste de la vie] est le cinquième projet avec sa compagnie la bien nommée Extime, a été accueilli trois semaines en résidence à Mains d’œuvres, avec huit acteurs et les créateurs du son et des lumières, le régisseur son (le metteur en scène Pascal Kirch), et quelques techniciens, tous oeuvrant pour les beaux yeux de la princesse. Quelle affolante réalité de l’économie de la création théâtrale ! C’est qu’en ce monde qui fuit plus que jamais à toute jambe, tout ce qui pourrait donner à entendre que nous subissons la vie, l’autre et la souffrance est complètement insupportable. Mais le vrai nom d’Ivanov est Sarah. Sarah qui était le visage pour lui de cette passion de l’autre dont il n’a rien eu à faire, cette passion tragique parce que liée à la naissance qui voue à la mort, à l’énigme du désir et de l’imaginaire, à cette puissance cosmique qui nous projette sans qu’on sache pourquoi, dans ce qui pas nous-mêmes.
Mari-Mai Corbel. REVUE MOUVEMENT.
* Ceci étant dit sans misandrie et laissant leur chance à ceux qui échappent à cette pression terrifiante exercée sur l’être masculin
** En Sacha, Caroline Breton dont la poétique personnelle s’illustre par ailleurs dans des performances puisant au monde du merveilleux et du légendaire ; en Ivanov, Elios Noël, un acteur qui ne joue pas de personnage, quand il est dans les créations d’Éléonore Weber ou des Lumières d’Août. Simon Bellouard, Tonin Palazzotto, Roxanne Cleyet-Merle, en revanche sont plus comédiens. Enfin plus encore, Ruth Vega-Hernandez dont l’accent suédois et la flamme donne à Sarah l’étrangeté adéquate, et dans Lebedev Philippe Noël dont le CV est traversé par l’histoire du théâtre.