Publié par : mari mai corbel | juillet 23, 2009

NARRER L’INDICIBLE

La manière dont le thème de la narration choisi cette année pour le festival d’Avignon est traité dans les différents documents qui le présentent (Voyage pour Avignon 2009, POL, plaquette du programme) par ses codirecteurs Vincent Baudriller et Hortense Archambault, de même que les interventions de Wajdi Mouawad, l’artiste associé à cette édition 2009, tendent à occulter le véritable sujet qu’un tel thème pose, pour en faire un débat moral. Donc politique. Faut-il narrer ? au lieu de comment et quels empêchements. Rien de plus périlleux comme confusion. Cet article ci-dessous propose de revoir le problème de la narration comme universel. Le problème de n’importe qui en somme. Et sa souffrance, du fait que les facultés de récits, que ce soient celles des écrivains ou des conteurs à la veillée, soient entamées. Ce qui est la séquelle d’une mémoire sensorielle (d’une sensibilité inaccessible à la technique et à la science) elle-même détruite en partie, plus ou moins. Mémoire, parole, art du récit, tout est lié. L’art nous ferait retrouver de cette mémoire-là.

 

 

« Un poème, pour moi ne raconte pas d’histoires. (…) Pour moi, un poème est ce qui transforme la vie par le langage et le langage par la vie. C’est mon lieu, et je le partage. »

Henri Meschonnic.

 

Cette année 2009, le festival d’Avignon a reçu pour thème « la narration ».  Ce qui à première vue est un thème de forme ou de technique d’écriture. Comment narrer, comment écrire des histoires, des récits, comment ces histoires sont-elles montrées / montées / jouées. Quelle est la part de la fiction, du document, de l’autobiographie. Du réalisme au symbolisme, toutes sortes d’histoires peuvent se raconter de toutes sortes de manière, comiques, tragiques, grotesques. Des fragmentaires, des romanesques. Et plus profondément, réfléchir sur la narration, cela peut aussi faire le sujet poétique de pièces qui évoquent le désir et la difficulté comme la souffrance à narrer.  C’est ce qui s’entend aussi quand Wajdi Mouawad, l’artiste associé de cette édition 2009 du Festival, confesse (texte de la plaquette) : « La comptabilité[i] des années crée chez moi une gêne, un malaise, refoulant du même coup mes souvenirs et mes peurs. / Tout cela évidemment est indissociable du désir de raconter. » Il relie ainsi explicitement le désir de narrer au souvenir en souffrance, à une mémoire perdue. Mais s’il brûle, là, c’est pour refroidir immédiatement après.

Narrer est le problème de n’importe qui aujourd’hui. C’est un désir ordinaire mais qui se heurte à un handicap tout aussi ordinaire. Plus personne ne sait vraiment raconter ni à l’oral, ni à l’écrit. C’est trop long, trop court, trop détaillé ou impersonnel, ou le rythme est perdu.. Combien de gens, après que je leur ai dit que j’écris, me proposent d’écrire leur vie comme si écrivain voulait dire nègre. Je n’ose leur dire que j’en suis au même point qu’eux ! Des gens simples, parfois très jeunes, sans culture, plongés dans le monde de maintenant, rencontrés une nuit ou dans un train… Rien de pire pour eux que la marginalité… Leurs tribulations leur semblent extraordinaires, mais ce que je vois, c’est leur panique devant la banalité de ce qu’ils sont. Ce que je sens, c’est qu’en souhaitant sous-traiter le récit de leur vie dont ils sont incapables, ils croient qu’ils obtiendraient une vie à eux. Ils fantasment que je ne les sorte  de leur situation de locataires aphasiques des HLM de l’existence.  Comment leur dire qu’il n’y a qu’eux qui puissent reconquérir leur parole, alors même qu’ils sont aujourd’hui dépossédés de tout moyen intellectuel d’en penser la perte… Enfoncés dans l’ordinaire à perpétuité, avec au-dessus d’eux les people flottant dans les nuages, je sens combien chaque fois qu’on leur raconte des histoires, on leur fait bien sentir qu’ils ne sauront jamais rien dire de la leur. Mais ils sont les premiers à dire généreusement que c’est beau de se consoler en regardant les belles histoires des autres… Ils vivent naturellement par procuration comme ils ont donné en viager leur démocratie aux puissants qui les écrasent. Quand ils disent écris-mon histoire, ils espèrent tenir leur vie dans leur main et se l’approprier, comme un objet, en somme. Ils s’enferrent. De même, les people qui font de leur vie le matériau d’œuvres médiatiques, s’aliènent plus encore. Les vies spectaculaires, comme celles de ces stars qui, démaquillées, sont défigurées et hagardes, ont pour principe la vacuité d’une photo séparée de la vie. Un fétiche qui permet de faire croire qu’il y a une totalité – la réalité ou la vie vraie -, là où il n’y a plus qu’une accumulation d’anecdotes, de scoops, de coups de théâtre, mais plus ni ressenti ni transmission du ressenti. Les stars qui finissent tôt ou tard par céder à cette folie de demander à un nègre de leur écrire leur vie et de leur offrir une intériorité de synthèse font halluciner la possibilité du récit. On reste dans l’enchaînement des événements, enchaînés à la chronologie qui est le temps des horloges synchronisés, comme de la théologie chrétienne. Ce n’est pas ainsi que l’espace -temps s’ouvre. Ce n’est pas ainsi que Proust a dit qu’il fallait penser l’autobiographie. Penser la recherche du temps intérieur l’ayant fait rencontré son narrateur.

la recherche du temps

Pour que notre vie nous appartienne, il faut la connaître. C’est la leçon de la psychanalyse qui ne naît pas pour rien en même temps que Proust. Loin de nous expulser de nous-mêmes comme il est de bon ton aujourd’hui de le faire croire, sous prétexte que nous ne serions plus dans l’illusion de la toute-puissance sur nous-mêmes mais inconscients, la psychanalyse nous aide à entendre que l’ignorance est savante quand elle se sait. Et la bêtise vertigineuse chez qui se croit savant. Mais c’est étrange, la psychanalyse est souvent critiquée ces derniers temps (et notamment par Mouawad, ce que j’évoque à la fin de ce texte)… Or ce que la psychanalyse montre à ceux qui s’allongent, est très intéressant pour le récit : car en effet, rien de plus difficile que de (se) raconter, parce que c’est difficile de se laisser aller à de libres associations, à s’entraîner à ne plus contrôler sa parole. C’est presque un travail d’acteur ! Les affects sont alors là, à fleur de peau, qui font éclater en sanglot au milieu d’un mot tout à fait insignifiant… L’analyse ne vient qu’en second, l’analyse qui fait reconstituer une histoire ou récrire par-delà le roman familial une autre histoire,  fait de l’analysant un enquêteur qui ne dispose que de traces infimes et de témoignages douteux, car parasités de fantasmes.  On s’y perd, on a la sensation de couper des cheveux en quatre, qu’on ne voit pas à quoi ça sert de savoir ça ! Mais de cette expérience,  sans raccourci possible, il ressort que le souvenir se présente comme  source du récit – il est fait de langage. C’est toujours une scène, et derrière, une sensation qui attend de se dire – en souffrance de mots. Tout est langage, même les visions mentales. On croit avoir vu quelque chose et on a fait que repenser à quelque chose d’oublié à partir d’un mot – la vision est codée, et imbibée de désir comme dans les rêves… C’est long, très long de se réapproprier une existence dont on a été exclu, et l’on peut échouer. Mais l’enjeu n’est pas tant de savoir son histoire que de recouvrer ses madeleine de Proust et avec, son désir propre. Sa liberté critique pour affirmer ce même désir envers et contre les romans et les morales.

C’est sur ce fond-là de difficultés et de pathos, que le débat propre au milieu artistique et intellectuel sur le récit après Auschwitz se greffe et déforme. Il y a un glissement, d’une question poétique (le récit en souffrance, comment raconter, l’impossibilité ou non de l’histoire, le rythme du récit) vers une question de morale : Faut-il raconter ? Or, le débat sur la possibilité du récit après les camps d’extermination ne s’est pas posé ainsi, comme sa banalisation a fini par le faire croire. Nombre de commentateurs se précipitant sur  la petite phrase d’Adorno sans avoir rien lu de lui, phrase disant : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare » (in « Kritikkultur » de 1949). On en fait un père fouettard, alors qu’Adorno, ardent esprit critique, est étranger au raisonnement d’autorité. Pas à la sensibilité ni aux affects.  Adorno quand il parle de la barbarie est en colère contre les directions prises dès l’Après-guerre, pour faire oublier aux populations que la crise nazie n’a été qu’un pic dans un processus continu d’acculturation. Un processus où la critique de la culture est au centre des discours. Soit l’accusant d’être bourgeoise et non populaire, soit au contraire, d’être l’ornement ridicule d’aucun profit, tendance dont Sarkosy en France est emblématique. Ornement ridicule en effet pour accomplir la pleine rationalisation du monde, et passer à une ère bionique et technologique.Mais surtout ornement encombrant qui peut transmettre le virus critique. Adorno n’ayant pas dit que « devenir poète après Auschwitz est barbare », mais produire des poèmes qui ressemblent à de la Poésie pour donner à la société hideuse en train d’apparaître ses formes cosmétiques. Pour Adorno, être poète, ce n’est pas être le nègre de cette société, mais vivre à rebours de toute idée de carrière ou de métier, en refusant cette insoutenable transformation du monde, et c’est surtout refuser de donner des oeuvres qui ressemblent à du théâtre, à de la danse, à de la peinture, toutes choses qui appliquent l’art sur les régimes politiques comme des crèmes de beauté.  Que Mouawad proteste qu’il y aurait un« diktat de la mode », un « tabou de la narration » (Voyage pour… p. 32)  n’en veuille rien savoir, du problème d’Adorno ne fait partie à mon sens que de l’étrange climat d’inconscience qui flotte actuellement dans les sphères les plus autorisées de la culture. Qu’il ne développe dans ce livre collectif avec les codirecteurs du festival que des arguments  autobiographiques (son histoire avec l’exil, le Liban… ) et qu’il n’en puise aucun dans la tradition littéraire et artistique, est inquiétant. La négation même de la difficulté à narrer, et à fabriquer tout bonnement des histoires, le mutisme sur ses propres manières d’écrire et de faire… J’ai l’impression que, sous un standing intellectuel plutôt cheap d’ailleurs, c’est la logique du fait accompli.  C’est une critique populiste en fait de la culture qui se répand là. Si je prends le Festival d’Avignon et Wajdi Mouawad pour exemple, c’est d’abord parce qu’ils ont eu la générosité de publier leurs pensées et ensuite parce qu’ils ne sont signes parmi d’autres d’un assombrissement…

sombre époque

Des “rêves d’héroïsme” sont au programme 2009/2010 au théâtre de la Colline qui en même temps appuie sur la chanterelle du renouveau du théâtre de texte. Des rêves de merveilleux à Chaillot pour la danse et des mythes à l’Odéon pour nous sortir de la déprime, et nous donner du courage grâce à « l’alliance du romantisme et de la politique », promise par Olivier Py. Un romantisme politique ou une politique romantique ? Faudra-t-il pleurnicher devant la grandeur du tricolore et chanter notre hymne avant chaque spectacle ?  Olivier Py voit loin, il voit démocratiquement : “La culture comme projet public et civique, l’aspiration utopique et concrète à un égal accès de tous aux oeuvres de l’esprit, le bonheur comme exigence de justice”. C’est pourquoi les places sont à 32 euros et 18 pour les chômeurs. ”Ici avec vous, nous y croyons encore et peut-être plus que jamais.” Avec qui ? Tandis que la plupart des artistes crèvent sans bruit, le théâtre public le plus riche de France va se payer en une année le luxe de deux stars : Huppert et Moreau dont je doute que les cachets soient de 1500 euros / mois comme celui d’un acteur lambda sur une scène nationale – ne parlons même pas des scènes aujourd’hui à la recette même si faisant partie des plus réputées. Je suis saisie comme devant quelque scène d’une extraordinaire brutalité, et mon premier sentiment, c’est la peur. Les mots me manquent, ou encore, je ne suis plus sûre de moi. Je me sens bien seule à exprimer une peur. Je sens que si je dis j’ai peur, on va me dire “consulte, pas de panique, tout va bien”. Je me dis que dans un avion qui s’écrase, c’est peut-être ce que disent les hôtesses aux passagers. Tout paraît à la plupart de mes camarades d’une normalité ordinaire. Pourtant, je leur montre telle phrase, mais ils me disent : « Oh ce ne sont que des phrases… » Ou : « Non, mais c’est vrai, il y a des questions à poser… » Il reste que j’ai bien plus peur de gens qui disent n’avoir plus peur et de ceux qui n’ont aucun tabou à  violer les préventions qui, après Auschwitz, ont pu naître, que de manquer d’histoires, de romans, ou de films d’une heure trente cofinancé par ARTE.

Rien ne me rassure non plus dans le fait qu’Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui jusqu’à présent avaient mon respect puissent signer ceci : « L’Homme a besoin de raconter des histoires car elles lui confèrent son humanité, elles lui permettent d’appréhender le monde et de combattre la tentation de l’amnésie.»  Oui, vous lisez bien,  l’amnésie est tentante. Outre que l’allusion est trop codée pour n’être comprise que des happy few regardants sur la question du grand débat sur la possibilité de rapporter ce qui s’est passé dans les camps d’extermination… Outre que l’amnésie reste une pathologie involontaire et que l’inconscience ne saurait pas être associée à un vice mais si cela devait, à une souffrance qu’aucune bonne volonté ou pénitences ne pourraient exorciser… il faut se demander où l’on en est pour qu’à ce niveau-là, la perte de mémoire soit associée à un péché tentateur ! Ce lapsus sur l’amnésie diabolique n’est cependant rien à côté de l’énormité de l’énoncé qui l’amène, cet l’Homme avec son H de la grande Histoire. Celui-là nous déclare qu’il exige des artistes, lui qui est sans parole (aux deux sens), qu’ils soient ses nègres afin qu’ils lui donnent cette humanité dont lui, en tant que virus de la rationalisation de l’espèce humaine n’a pas, puisqu’il n’est qu’une abstraction sans chair. Et que pour parler, dixit Proust, il faut une mémoire sensorielle. Ainsi, s’énonce l’hybridation morbide de la culture et de la politique, la première donnant à la seconde sa chair de synthèse, comme désormais un fait accompli. Nous voilà bien.

Et ils sont nombreux à sortir du bois, tout à coup, à se faire des plus objectifs devant la situation, qu’il ne faut pas peindre l’avenir en noir, et aussitôt, à tendre leurs cœurs à la république policière désormais en place. Ils sont de plus en plus, ceux qui acceptent une nomination mais aucun à démissionner devant tel manifestant à l’œil crevé par un flashball, ou des intellectuels jetés six mois en prison pour terrorisme sans le moindre commencement d’une preuve, puis persécutés par d’infâmes mesures de contrôle judiciaire… Nombreux encore à tenir pour rien un mort à la fête de la musique alors qu’en 1986 le cas Malik Oussékine a failli faire tomber un gouvernement. La liste est interminable, de gens anonymes blessés dans des manifestations, des raves, des interpellations, traumatisés par des gardes à vue iniques, mais ça n’intéresse pas les acteurs culturels. Ça ne regarde plus personne en fait. Pas de panique, ça va passer, un mauvais coup de vent, en attendant, il faut plier comme les roseaux… Bienvenu à la commission Marin Karmitz, en ligne directe avec le Président de la République pour penser entre intimes la refonte du financement de la culture… Zut, je n’aurais pas dû le dire ; en vérité, le sujet officiel de leurs réunions c’est de penser la création artistique. Certains, parmi des critiques, vont même jusqu’à se démarquer des artistes qu’ils ont soutenus des années, en leur demandant de produire des messages plus clairs, de revenir à des formes plus lisibles… Ah bon ? Je ne savais pas que j’allais au théâtre pour recevoir des messages en grosses lettres… Devant la désorientation où l’évolution du monde plonge, et l’angoisse qui s’ensuit, les artistes devraient distribuer des gélules d’espoir, des extases de sens facile à comprendre, le tout dans un rythme entraînant qui donnent envie de se lever le matin suivant…. En somme, les intervenants culturels demandent aux artistes de materner les publics, d’être un « rempart contre le désespoir » (Hortense Archambault). J’entends résonner les pas des gardes frontières postés sur les créneaux de ma forteresse “monde des riches”. Oui continuer à faire tourner ce système destructeur, sacrifiez-lui vos vies, pendant que nous restons aux commandes… Mais cette manière de gérer les angoisses putatives des publics, on ne fait que se comporter en mères toutes-puissantes, en familles sécuritaires qui dissuadent leur progéniture de sortir des murs de leur propriété (dehors, c’est dangereux, tu peux te perdre, et se perdre c’est mal, on fait de mauvaises rencontres…) ; j’entends les pères dire “il faut” et les profs dire “tu es mauvais, tu ne sais rien”, afin d’étouffer tout esprit critique et inventif, afin de pétrifier toute sensibilité à ce qui n’est pas défini,  aux plaisirs de la perdition, des métamorphoses, des dérives, des recherches, et du désir… Il y a de quoi flipper, comme disent les jeunes.

Et la peur se propage dangereusement. Peur tapie au fond de chacun, de vivre n’importe quoi ou de ne plus rien vivre du tout. Peur de l’incohérence pour d’autres, comme si la cohérence et l’ordre établi n’étaient pas tout aussi effrayants… Mais c’est plus fort que nous, nous croyons préférer les belles maisons bien ordonnées aux squats : « Il existe aussi une autre manière de tenir qui consiste à redonner de la cohérence au milieu de l’incohérenceun peu comme celui qui, ayant perdu tous ses êtres chers, décide de refaire l’amour pour redonner pour chaque mort un vivant », écrit Wajdi Mouawad. Je n’ai même pas envie de commenter ces lignes où angoisse, démographie, sexualité  sont intriquées dans une logique de fuite en avant qui fait faire en effet aujourd’hui des familles sur des amas de morts. Sur un « charnier », comme désigne d’ailleurs Wajdi Mouawad (in programme d’Avignon), l’ensemble des victimes de génocides et de guerres du XXe siècle. Une fosse commune d’un réalisme refroidissant. Ah bon ? C’est tout pareil au même ? Bon, qu’on les oublie vite alors et qu’on ne se torture plus de savoir pourquoi, mieux vaut ne rien sentir du tout que de souffrir. Qu’on en fasse « une énigme » (ibid) ! Ce qui est plus poétique et presque Oedipien… Soyons Thèbes délivrée de la peste, plutôt que de penser la déraison de la raison comme  justement Adorno le fit dans son oeuvre que nous ne lirons pas. Adorno reliant le XXe s. à une critique du XIXe et voyant d’un oeil moins imaginatif et plus précis le désastre occidental. Mais Mouawad est plus encombré  qu’intéressé par ces questions désormais vieilles d’un siècle : « Que faire du charnier que fut le XXe siècle ? », oui, vous entendez bien, il est au passé ce siècle trop sombre et il faut chercher une place aux archives.  Le sens explicite et volontaire n’est bien sûr pas celui-là… Car l’inconscience est toujours pour le Bien. Ici j’ai déroulé le sens latent.

C’est ce sens-là qui donne une portée catastrophique à ceci : «  …Cette caverne sans ombre [le platonicisme] n’est pas mon histoire. Mon histoire est d’ailleurs : personne dans ma famille n’a collaboré ni résisté, personne n’est mort dans un camp de concentration ou n’y a survécu. Me dire cela, ce fut aussi me demander : Quelle est mon histoire ? Dès lors, la nécessité de la narration s’imposait à moi : elle pourrait m’arracher à l’exil, au Liban, au Québec, ces pays qui ne sont pas les miens et le sont quand même, des récits capables de me constituer [ tout à coup, là, récupération d’un lexique de psychologue...] . Si je raconte des histoires pour comprendre mon histoire, c’est aussi que j’ai lu et vu des histoires… » (p. 34 du Voyage…) Catastrophique parce que comme le rappelle Alain Badiou, « il y a un seul monde » (dans « Le Huitième point » in De quoi Sarkosy est-il el nom ?, Ed. Lignes). Catastrophique parce que, sous un vernis de culture (d’avoir beaucoup lu et vu d’histoires, dit-il), Wajdi Mouawad rate l’histoire de son pays, le Liban, qui est  liée à celle de l’État d’Israël et donc à l’histoire de l’antisémitisme européen comme des idées communisantes et utopiques, qui le produisent dans les années 1900… comme celle du colonialisme… Comment peut-il à ce point ne pas voir que son histoire personnelle et familiale est imprégnée de l’histoire du monde ? Bien sûr que cette histoire de la Shoah est la sienne ! 

Je n’entends pas Wajdi Mouawad  autrement que comme un petit garçon irrité que le monde soit triste (“je n’aime pas le chagrin” confie-t-il à Jean-Marc Adolphe pour Charlie Hebdo, 8 juillet 2009)  et surtout, que derrière la déraison de la raison, il y ait cet énorme masse noire du fantasme et de la sexualité intriquée à la complication passionnelle de l’amour. Il est de ces hommes qui aimeraient toujours s’amuser, jouer, sans être dépendants de passions  incontrôlables qu’on ne se choisit pas. Je me conterais ici de rapporter comment sa parole est hantée par ça, à en être d’une certaine façon ridicule… « Là où on est bien, c’est au col », dit-il, regrettant qu’ « en montée et en descente, on a toujours mal aux genoux », tout cela dit, perché sur les hauteurs d’un commentaire d’une tragédie grecque (Antigone) comparée à une “montagne”. Curieuse montagne avec un versant Ismène et un versant Antigone. On se croirait entre une paires de seins. À moins qu’une motte voluptueuse n’ait pris ces proportions alpines… On y est si bien au col, qu’on désire y revenir, d’une manière alors obsédante, au risque de devenir passionné, ce qui est bien insupportable. « La question, c’est de s’arracher à la passion. Mais il faut bien que je la décrive, cette passion ; il faut bien que je raconte ce moment où le personnage est soumis à cette passion dont il n’arrive pas à s’extraire, un peu comme l’abeille dans le pot de miel ». Oui butiner est mieux qu’aimer passionnément le même col et en mourir noyé dans le miel. Mais jamais le Poète ici ne nommera la passion amoureuse, le sexe, toutes ses choses trop basses et introspectives.  Lui voit loin, les grands récits pour le monde entier, les montagnes, les hauteurs d’où l’on domine des aventures englobantes et des sociétés dans leur totalité….

Wajdi Mouawad n’aimerait pas ce commentaire un peu dur que je fais de sa parole, pas plus qu’il n’aime la psychanalyse qu’il accuse de nous rendre égocentrques et qu’il ne semble avoir pas mené ou dépassé tant il en parle peu en connaisseur. « C’est une invitation à l’introspection, écrit-il, et non plus au récit du monde. Sur le fronton des temples grecs, le « connais-toi toi-même » avait une autre valeur : “ Ne te prends pas pour un dieu », donc : « Connais ta mesure », donc enfin : « Sache ton histoire, d’où tu viens, jusqu’où tu peux aller… ” Ce détournement par l’introspection psychologique du sujet a fait beaucoup de tort à la nécessité du récit » (p. 37 du Voyage…) Freud (et Lacan) sont pour Mouawad des épines dans le pied, qui gênent pour prendre pleinement  ses désirs pour des réalités et la vie pour une romance : « Il y a différentes manières de dire : “ Il était une fois… ” Or, qu’importe la manière, puisque chaque fois que quelqu’un dit cela, il redonne de la cohérence en disant “début-milieu-fin”. On peut très bien faire cela tout en sachant parfaitement qu’aucune cohérence n’existe réellement dans la vie. » [ii] Imposer son désir de raconter des histoires comme l’enfant trépignant avant de s’endormir, qui en réclame, lui, chez lui, part d’un déni scient de réalité. (En principe le déni est inconscient et masqué). Nous voilà à fond dans le fétichisme et la négation de la castration,en plein deuil mondial pour cette chose évidée de l’intérieur que fut  Mackaël Jackson. Qu’à Avignon, la logique des programmations produise Wajdi Mouawad en artiste associé au même moment, comme le produit lui-même de cette logique Jackson, signe que le théâtre symboliquement cède à l’enchantement idolâtre. Y a-t-il jamais renoncé ? Ce sont deux tendances qui déchirent le théâtre même public, entre démystification critique et sensible des réalités  passant par des recherches d’acteurs, et adulation des actrices, affiche et spectacles à succès glorifiant les apparences, les renforçant, ceci dans un style naturalo-réalisto-romantique.  Cette seconde tendance étant chez elle au théâtre privé. Il ne faut pas s’étonner ainsi que depuis un ou deux lustres, les passages au privé, sans que cela pose le moindre problème à personne, de metteurs en scène comme Luc Bondy, Jacques Lassalle ou Hans Peter Cloos, ou Jorge Lavelli (il y en a d’autres, de moindre renom, et en mettant Arias de côté, pour des raisons artistiques) tous noms qui doivent leur renom aux scènes publiques où ils firent leurs armes et leurs style, pendant vingt ans. Au frais de la princesse, donc, si tant est que je ne serais pas claire ici, sur le problème que cela soulève. Ce style naturalo-romantique passe- partout, basé sur des acteurs qui “jouent” leur personnage comme si c’était vrai, est là pour figer toujours plus ce monde où nous nous tenons, si péniblement. Mais pour nous faire croire que nous sommes vivants alors que pétrifiés, il nous faut croire que ces acteurs qui peuvent refaire cent cinquante fois la même chose, sont là pour la première fois, et d’ailleurs, nous ne les verrons qu’une fois. Ce sont nos idoles plus vraies que nature, qui toutes tiennent d’idoles en idoles à ce parangon que fut la plus monstrueuse de toute, M. Jackson. Un qui avait parfaitement incorporé ce qu’on attendait de lui, qu’il fût le tout, la mère et le père, l’enfant et la mère, le fils et le père, etc. Un tout, homme-femme. Blanc et noir. Et comme le marketing conditionne planétairement pour déclenché le réflexe idôlatre instantannée à la moindre apparition du fétiche signe qu’il y a de l’idole, immédiatement, les populations se ruent sur les disques, les sites Internets, les bouts d’image, sur n’importe quoi. Voilà où nous en sommes, quand à Avignon, les autorités nous proposent de voir des histoires cohérentes tout en nous prévenant que ça n’existerait pas dans la vie, la cohérence, pas plus que dans ces vies racontées par des nègres pour le star system où la partie parle pour le tout. Mais l’idole oui, mais le réflexe conditionné bien sûr. Ce qui compte ici, c’est l’inconscience au travail à travers un artiste qui involontairement est allié d’un système politique aliénant, et en même temps, surtout, la négation qu’il existe une cohérence de l’existence autre que  chronologique. Qu’il existe en effet un chemin intérieur, difficilement racontable, semé d’épreuves et de métamorphoses… intriqué à l’histoire du monde de façon complexe. Un chemin dont la destination n’est pas tout à fait la mort et mais un peu avant, le désir – suivez la flèche d’éros…  Autrement dit : non pas un mur et un trou, mais une force, un inconnu qu’on ne voit pas, à suivre à la trace… C’est tout à fait différent comme optique que celle qui fait de la mort un terme, un objectif presque, et pour y bien aller, qui fait de la vie un fonctionnement fonctionnel rond des organes et des synapses. Et fatalement, le temps n’est plus décompté mais ouvert, sur l’infini… Dès lors, s’il n’y a plus le tout, d’une cohérence qui se tient comme les parpaings d’un mur bétonné, il reste des lignes de sens, des entrelacements, des noeuds, des fragments de sens, des indices pour les relier ou les disjoindre, il reste le jeu spirituel (au sens profond de la spiritualité), très proche du jeu des acteurs en recherche, de chercher en ayant dépassé cette niaiserie de croire qu’il peut y avoir une mère androgyne, équipée de son phallus, nous garantissant tel une amulette contre la castration finale – la mort. Finalement, dans sa manière d’y penser, Mouawad “ne croit pas” à la mort. Tout de sa pensée témoigne d’une mentalité religieuse, qui, après la petite histoire naissance-vie-mort, imagine le partage des âmes entre enfer-purgatoire-paradis. Ses histoires, oui, le rassurent et consolent.

Je reprends. « Mon histoire est d’ailleurs : personne dans ma famille n’a collaboré ni résisté, personne n’est mort dans un camp de concentration ou n’y a survécu. Me dire cela, ce fut aussi me demander : Quelle est mon histoire ? » Ce qui se déclare ici, c’est la logique du chacun chez soi qui y règne, logique du marché et du droit. À chacun ses morts. On se croirait chez un notaire en train de faire des comptes d’inventaire. Ou à un procès en réparation où Mouawad dit que ces morts-là ne sont pas les siens, ça ne le regarde pas, il ne leur doit rien. Je l’ai démontré, c’est faux historiquement, c’est un contresens grave, très grave. Négateur encore une fois. Le déni de réalité, le revoilà, encore et toujours. Évidemment tout ce qui dérive du négationisme pur et dur, en participe. Nous voilà surtout très loin de ces années où la clameur s’élevait, disant « nous sommes tous des juifs allemands ». Ou encore quand Robert Antelme en 1947 rappelait par le titre de son récit concernant sa déportation en camp, que nous étions une seule et unique Espèce humaine. Oui, un verrou saute. Et ce n’est pas la convocation d’une brochette de stars payées en conséquence avec Amos Gitaï en tête, dans ce projet ridicule d’adaptation du livre précieux mais épais et antique de Flavius Josèphe, historien romain dont les histoires sont fatalement loin de ce qu’on entend par ” histoire”, qui risque de le remettre en place ! Dans la brèche, tous les dénis sont permis… Et dans la carrière Boulbon en plus, comme ça, le romantisme sera sublime.

On oublie là complètement la condition des gens sans histoire. On ne sait pas bien sûr que la modernité est née d’un silence, d’une souffrance, d’une parole en souffrance. On ne sait pas parce qu’on s’en fiche, et la modernité, personne ne sait plus ce que c’est, avec le postmodernisme et le contemporain, le moderne fait modern style – vieux. En revanche, je me suis intéressée de très près à la question, Baudelaire disant le moderne, c’est l’alliance du transitoire et de l’éternel, en 1863 pour des peintres. Le moderne existant depuis les premières formes “informes” qui ne ressemblaient à rien, comme par exemple les quatre ou cinq textes de Büchner, mort si jeune, en 1837. Imaginez. La révolution française libère une tourmente qui dévaste l’Europe, via Napoléon et ses idées puissantes de nation, de peuple, de liberté. Au XIXe siècle, les gens ont vu les idées libres qui pendant des siècles sont généreusement portés par des penseurs sans espoir quant à les voir accepter, se commuer instantanément en prétextes à des guerres nationalistes, à des révolutions réprimées dans le sang, à des enfermements massifs et des déportations, à une répression sans commune mesure des sexualités, à une industrialisation désastreuse pour les peuples… ou à la propagation des canons de la laideur bourgeoise. L’emphase bourgeoise, voilà le style artistique qui naît et qui donnera aux voix ce ton étrange jusque dans les années 60. Mais devant ces horreurs diverses, de très rares individus me semblent comme  saisis d’un silence. Parce que ce sont les mots qui ont provoqué cela, ils sont soudain pétrifiés à l’idée que de dire des choses même critiques finiraient par être récupérés par cette ère bourgeoise qui sanctifie les réalités naturelles et réalistes positivement. Je ne dis pas que ces poètes pensent le silence qui les saisit mais qu’à travers leurs corps sensibles, le langage se suspens. Un silence définitif un jour chez Rimbaud, ou en forme de blancs dans la page chez Mallarmé. Ou d’un bégaiement, d’une rupture de la métrique qui impose le petit poème en prose. La bouche s’arrondissant dans la stupeur. Ou alors comme chez Dostoïevski, à l’inverse la panique, la logorrhée… Accalmie chez Proust, mais tout de même, course de la langue contre la montre…  L’angoisse est tapie dans les nouvelles formes. Et la bêtise fait peur, voire perd ses contempteurs, tant elle se dérobe à la critique pensée. Flaubert est terrassé par son propre récit laissé inachevé, de Bouvard et Pécuchet. Je vous le dis, la brutalité extraordinaire avec laquelle la bêtise surgit comme si elle était la vérité, me pétrifie. Le déni qui est aussi à la base de la tartufferie religieuse ou croyante, est aussi quelque chose qui me glace. Comment fait-on pour SE MENTIR sciemment ? Comment peut-on croire sciemment que sa souffrance d’exilé n’est pas la condition même humaine et la seule même qui donne son humanité à ce que nous sommes ? Je ne sais pas ce qui peut advenir d’un monde qui hait avec autant de rage les larmes, le chagrins, ou la défaite et l’exil. Je ne sais pas ce qui peut sortir du chapeau d’un magicien qui nous raconte que la vie est une et indivisible comme la nation française, qu’on a le droit à une vie cohérente et à un récit pour tous. Je ne sais pas où nous allons si nous en sommes à croire que l’exil n’est pas la condition humaine de la venue au monde, le premier monde étant le ventre de la mère (je cite ici Quignard et toute sa pensée, dans ses Derniers Royaumes entre autres… parus chez P.O.L., mais aussi la connaissance freudienne du vivant…) Nous venons au monde en plus, en trop, en surnombre, personne n’y a sa place, sauf à se raconter des histoires, mais cela ne nous en exclut pas ni nous condamne au nomadisme du schizophrène. Simplement rien n’y est dû et tout est détresse, appel, échos, renvois, perte, angoisse… mis au monde, promis à la mort, habités de désir… Je ne sais pas pourquoi de toutes les avancées intellectuelles du 19e s, la seule qui soit rabaissée, c’est la psychanalyse. Une avancée qui ne peut pas être rejetée avec des arguments aussi faibles que celui du “fronton des temples grecs”, qui ici laisse résonner le cri de l’idole abandonnée, comme encore un indice que toute sa manière de pensée est hantée par le fétichisme… Le connais-toi toi-même est bien plus vaste, c’est tout un monde de sensations, d’images, de scènes, de rêves, qui relie l’enfance à l’âge adulte… c’est tout une étrangeté aussi à soi et aux autres… Comment peut-on dire “c’est du passé !” quand tout dans le comportement traduit la hantise : Mouawad ne parle que de son origine, que de son exil et de cette enfance libanaise qu’il a oubliée. Dans ses déclarations et dans ses pièces. Il ne parle que de “reconstituer son histoire”. Il n’est que dans l’égocentrisme, dans le moi-je, dans son chantier intime. Très bien. Mais ne confondrait-il pas l’atelier théâtral avec une cure analytique à sa façon qui lui en épargnerait les désagréments (la perte de l’illusion du déni) ?

C’est le sujet des histoires qui compte, pas leur forme, pas la narration, mais le sujet poétique. Peut-être que Mouawad a pour réel sujet poétique, la souffrance des facultés du récit, la perte des facultés narratrices. Ce n’est pas pour rien, que Freud et Proust apparaissent à la même époque, pour dire de manière différente, que devant l’enfouissement ou la destruction de la mémoire sensorielle, les facultés de parole et de récit étaient en danger. Qu’il ne restait plus qu’à partir à la recherche de son narrateur, désormais perdu. Ça c’est un sujet intéressant. Peut-être le vrai livre de Mouawad serait de raconter l’histoire d’un petit garçon dont la mémoire sensorielle a été dévastée tant et si bien, ainsi qu’il le dit, de sa première enfance au Liban, il ne lui en reste presque rien… L’histoire alors qu’un enfant qui voulait que tout redevienne comme avant, que ses dons pour la vie lui soient rendus, qu’il ne soit plus dans cette souffrance qui ne se soulage qu’une fois dans les bras de Vénus, ce qui est retombé de Charybde en Sylla…

Il y a à ce festival d’Avignon au moins deux pièces qui sont en plein le sujet, qui est la mutilation de nos facultés de récit propre, ou de légende. Les témoins ordinaires de Rachid Ouramdane à partir du recueil de témoignages de faits de torture, qui évoque la relation entre la parole, la mémoire, le récit et l’événement traumatique, de manière universelle et dans leur rapport au vécu intérieur du corps (un démembrement). Et Les cauchemars du gecko, de Thierry Bédard avec Jean-Luc Raharimanana comme auteur. Je n’en dis pas plus ici, invitant à entendre ces deux pièces, y compris aussi Les excuses et dires liminaires de Za qui sont à la 25e heure, faisant le pendant des Cauchemars du gecko. J’invite à voir ces pièces avec ce que je dis. J’invite à voir dans Za une hypothèse de narrateur pour Raharimana, et dans les Cauchemars, comment le langage rationaliste nous possède… à quel ouvrage sinistre il est employé… à quel silence il nous accule.

MARI-MAI CORBEL.


[i] Ici, je souligne la laideur de l’expression, d’une comptabilité des années, d’un réalisme à faire en effet éprouver un malaise. Il s’humilie en se forçant à peser sa vie propre en annuités. Il est au bord de dire : d’après les statistiques, il me reste tant à vivre…

 

[ii] P. 7 de Voyage pour le Festival d’Avignon 2009, (POL, 2009) et www.festival-avignon.com/fichiers/t_fichier/89/fichier_fichier_fr_Voyage_lectureweb.pdf


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