Le Monde, 24 juillet 2009. Le festival d’Avignon bat son plein entre ses chers remparts. Aussi les critiques dramatiques des grands journaux nationaux ont les coudées plus franches dans des pages dont la rubrique culture est step by step poussée dehors le restant de l’année. Aussi donc, Fabienne Darge, l’une des rescapés de l’équipe de critiques dramatiques du Monde, s’étale sur plusieurs colonnes pour clamer (bramer ?) sa découverte, une nouvelle coqueluche possible, le beau Stefan Kaegi, alors même qu’elle n’a pas vu que depuis quelques années, la notion de coqueluche au théâtre en France n’a plus aucune épaisseur. Mais Stefan Kaegi pourra peut-être en redonner ? Ce Suisse polyglotte qui travaille en principe avec les Rimini Protokoll mais qui semble – comme c’est étrange… - s’en distancier jusqu’à faire oublier cette appartenance collective qui le définit au départ, à mesure que le succès le porte. Ça, on ne pourra pas le lui retirer. Mais si le succès intéresse le critique dramatique, il n’a pas à le justifier. L’applaudimètre n’a pas le rôle du pouvoir populaire dans les démocraties directes. Et il n’est pas signe d’un esprit critique en progrès.
Ici, les remarques qui vont suivre pointent comment le sens de ce que la critique dramatique fait, en se perdant aujourd’hui, rend sensible la crise de la culture tout court. Ou comment l’idolâtrie peut tranquillement avoir pignon sur rue et se prendre pour une pensée, et pire, s’en estimer la seule valable au nom d’un amour pour le théâtre qui semble total…
Je dis ici le mot ”total” pour suggérer que derrière la pâmoison pour la dernière coqueluche ou derrière de dernier produit théâtral adapté à la mondialisation , l’ombre du totalitarisme façon troisième millénaire s’allonge. Oui, je ne vais pas être gaie. Mais de toute façon ce que fait Kaegi ne l’est pas non plus, jouant sur tous les tableaux pour produire un théâtre dénué de révolte. Or l’art amputé de sa révolte ne fait qu’une production esthétique officielle, d’autant plus si subventionnée… Or elle n’y voit goutte, Fabienne Darge dont tout le travail critique se réduit à séparer le bon théâtre du mauvais, sans rien démontrer côté poétique et esthétique, pour s’exposer elle dans son ravissement tout personnel, comme preuve – ainsi offrant sa foi et la montrant en extase. (Si FD se pâme, c’est du BON théâtre… ) Ce qui témoigne d’une mentalité religieuse foncière, peu adaptée à l’exercice critique. Il y a un décalage entre ce que S. Kaegi fait et ce que Fabienne Darge se complaît à y voir sous l’effet de son absence de regard. Et elle tombe d’autant plus dans le panneau, que Radio Muezzin met en scène des… religieux. Ce que Kaegi exploite, nous intimant ainsi de renoncer à tout doute envers ces braves muezzins, des croyants purs, n’est-ce pas, pour faire passer en contrebande l’image d’une mondialisation à visage humain. Une image qu’il construit de pièce en pièce depuis 2002 à la manière d’un puzzle kitsch, presque touristique. Or si le projet des Rimini Protokoll a bien à voir avec une critique du tourisme, la réalisation chez Kaegi est loin de nous y entraîner. C’est bien au contraire l’adhésion, qu’il entraîne. L’adhésion religieuse, à contresens du théâtre dont le nerf est de démystifier les idoles, de montrer les ficelles des magiciens, et de faire tomber les masques des spectateurs par le même temps. Ou encore de nous faire discerner la différence entre un amour passionnel pour un gigolo ou un type qui vous fait passer par toutes les couleurs pour jouir de l’emprise qu’il peut exercer sur vous, et un amour fou réciproque et non platonique, doublement engagé. Par là, je tiens à écarter tout malentendu qui verrait dans la mentalité religieuse et idolâtre le sang chaud des grands amoureux et du côté des critiques, l’humeur froide des sans coeurs. C’est peut-être même l’inverse, car : pas de mentalité religieuse sans tartufferie, tout croyant sachant au fond qu’il se ment à lui-même pour faire tenir le social…
Comme un surfeur internautique peut le constater, je suis plusieurs fois (sur ce blog) revenue à Kaegi. Il me tracasse depuis le premier spectacle que j’ai vu de lui, Airport Kids, à Avignon en 2008. Il y était déjà venu avec Mnemopark et ailleurs en France avec Cargo Sofia. J’ai vu cet automne Call cutta in a box, qui fait partie des pièces non spectaculaires des Rimini Protokoll, pièce qui m’a complètement “eue”. Côté métier, un travail irréprochable – et débordant de sens (si l’on voulait l’y voir, on en voyait) – mais côté sensible, un malaise. J’avais écrit “Spectacle pour adultes consentants” après Airport Kids. Comment l’aspect spectaculaire de ce qui était un show en vérité, passant par l’emploi d’enfants, jouait sur les refoulés des adultes qui les regardaient. Mais je n’étais pas sûre. Mon texte n’est pas partisan. J’étais ahurie seulement devant que les publics se soient abandonnés sans scrupules devant ces petits passant leur scène, comme dans ces émissions de téléréalité où aujourd’hui des 6-10 ans sont déguisés en micro stars. Et malgré tout ce que je sais de l’inceste et des pulsions d’agressivité contre les enfants, je n’étais pas indemne de cette fascination pour ces bêtes de scène ! Et se rajoutait à cela, que le visage du futur m’apparaissait défiguré dans les yeux de ces enfants qui voulaient vivre jusqu’à 99 ans, croyaient en les villes flottantes, sans une pensée pour le politique. Tiens, me suis-je dit en écoutant la petite Brésilienne, c’est fou ça, de vouloir devenir militaire de carrière pour une petite fille. J’étais ressortie abattue alors que les gens battaient des mains comme au cirque ! Et ce qui m’avait achevée, c’était de me dire que le show était excellent, que c’était juste moi qui n’aura plus de place dans le futur donc dans le présent. J’étais de trop avec mon dégoût devant qu’on nous demandât de nous vautrer tous en choeur – qu’ils sont mignons, ces enfants ressemblant à des adultes-nains d’autant que les adultes aujourd’hui sont des nains complètement infantiles ! Mais je m’en voulais d’être aussi cassante. Les enfant, les purs enfants, n’avaient-ils pas écrit leur spectacle ? Le leur ? C’était vrai tout ça, il n’y avait pas à en discuter. Tout de même, je cherchais les failles. Cela ne me lâcha plus.
J’avais entamé un échange par e-mail avec Kaegi, où je lui envoyais ce texte (les adultes consentants) mais il était bien le premier artiste à ne pas me répondre. Il est vrai que je n’avais pas pris la dimension de son succès international… Qu’avait-il à faire de moi lui pour qui Heiner Goebbels ou Hans Thies Lehman écrivaient des articles très censés ? Bref. Kaegi me répondit qu’il ne lisait pas bien le français. J’appris quand même qu’il était au Caire et de fil en aiguille, je décidai d’aller voir sa prochaine création à Berlin au Hebbel, sachant qu’elle irait ensuite à Avignon. Contre un article dans Mouvement, le festival d’Avignon prit en charge le billet, comme d’usage, pour nous journalistes ou critiques militants, nulle part salariés.
Au Hebbel, on ne me laissa voir qu’un soir le spectacle, sous prétexte que la jauge est débordée. Ordinairement, il est toujours possible de faire entrer un critique, même debout, surtout dans une salle comme au Hau 2. Impossible aussi d’obtenir le texte des surtitrages, en anglais. Bizarre… Enfin, Kaegi me reçoit une heure, tout en mangeant et en recevant des appels et discutant avec une copine, serveuse au restaurant du théâtre. Bien. Son français est assez bon. Impression d’avoir été esquivée.
J’écris quelques temps plus tard mon article pour Mouvement, et, étant bonne fille, je finis par injecter un maximum de sens dans sa démarche. Selon l’idée que ses pièces très diverses par leur forme composent un puzzle où ce qui compte, ce sont les pièces manquantes, les “trous”. Je parle d’image et de fétichisme, de mondialisation autrement représentée que dans les médias. Bref, c’est tarte mais très convaincant. Mais voilà que, coup de théâtre, le week-end avant le bouclage, je me trouve au festival Extra à Annecy, où je rencontre une jeune femme. On se trouve à parler jusqu’à ce qu’elle me dise : – J’étais la baby sitter d’Airport kids ! Et soudain, Et elle me raconte…. je comprends que tout est faussé dans la démarche de Kaegi, que les Rimini Protokoll nous abuse, au sens où la vraie question est de se demander si ces “vrais gens” qu’ils mettent en scène et dont ils disent qu’ils écrivent leur spectacle ne sont pas entraînés dans des jeux qui n’ont rien à voir avec le théâtre. J’apprends que la petite Brésilienne pleurait avant chaque entrée en scène parce qu’elle, ce qu’elle voulait, c’était être vétérinaire ! Jamais de la vie elle n’aurait voulu tuer des gens ! Anecdote aussi révélatrice : Kaegi jamais ne mangeait avec eux, ils étaient juste de petits employés, qu’il grondait facilement !
Bien. Je ne m’emballe pas. Je me dis que cette personne qui devient mon indicateur, je ne la connais pas, qu’elle n’a seulement pas pu inventer la situation (d’être la baby sitter). Elle aurait pu ressortir de cette expérience vexée par Kaegi, et aurait exagéré voire menti, même si cela peut paraît fort improbable, c’est du moins ce que Kaegi pourrait arguer. Je ne vais donc pas la citer ni dénoncer la truanderie, mais m’en tenir à ce ci, que le système esthétique de Kaegi repose sur la croyance qu’on a dans les “vrais gens”. “Des idoles plus vraies que nature“, écris-je donc en intertitre de cet article. Parce que ce qui est raconté, c’est que les pièces sont créées avec ces “experts de tous les jours” ou “du quotidien”, titre d’un docte ouvrage sur le travail des Rimini Protokoll (Experts of everyday). Qu’ils sont libres et qu’ils disent ce que, eux, pensent. Mais là, dans le cas des enfants d’Airport Kids, qu’en savons-nous ? Et est-ce une question artistique ou théâtrale de se demander si des interprètes disent vrai ou fabriquent ? Une drôle de dérive est là amorcée, qui pourrait légitimer qu’un spectateur exige dans un procès une enquête pour savoir si oui ou non la petite Brésilienne rêve d’être un mercenaire… En tout cas, comme par hasard, parmi le tas d’ambitions désolantes que ces enfants affichaient, c’est celle-là qui m’avait le plus frappée comme incroyable. Avec la force d’un fait accompli, d’un déni, avec la brutalité d’un coup de poing qui me clouait le bec. J’avais bien senti donc le mensonge qui se tramait, et qu’au fond, ce monde futur tel que Kaegi voulait dessiner n’existait pas encore ; néanmoins, son théâtre participait à son accomplissement. Un théâtre idéologique en somme. Nous voilà bien ! Car ce genre de théâtre exista mais dans des régimes totalitaires, alors qu’aujourd’hui, les artistes sont libres…
Voilà. J’ai donc repris entièrement mon article pour Mouvement dans la nuit, pour inviter à remettre en cause Kaegi. Mais qui l’aura lu, cet article ou même compris ? J’ai pourtant écrit que ce théâtre n’avait rien de dissident et tout d’un théâtre officiel. Mais on m’a dit que j’étais trop subtile. Je suggérais quelque chose, mais je ne frappais pas. J’ai cependant dit que pour des Orientaux, les muezzins racontaient de façon bien glaciale leur vie dont il restait un récit décharné. C’est-à-dire qu’à Berlin, je m’étais dit “quels gros tas ringards ! ” et que maintenant ils me semblaient se présenter
comme dans ces régimes totalitaires où on se conforme à la norme tout en ayant l’air complètement coincé, puisqu’on cache la vraie vie. Je veux dire que ces muezzins pourquoi acceptent-ils de venir à Avignon, à Berlin et ailleurs en Europe ? Si ce n’est que sur les cinq, quatre très pauvres pourront vivre avec leurs cachets pendant des années et que le cinquième, le business muezzin comme je l’ai surnommé est un idéologue qui a tout intérêt à participer en tant que représentant de commerce ou chargé de com de son business à nous faire penser que l’esprit religieux est inoffensif ?
Là-dessus, Avignon arrive et Fabienne Darge signe son petit papier. FD d’abord remarquera non pas un conflit de classe mais que les “cinq hommes n’ont pas le même statut social”. C’est un euphémisme ! le business muezzin nous apprend qu’il est issu d’une grande bourgeoisie, d’un clan puissant et intégré à la société politique internationale musulmane. Sur les photos, on le voit avec des éminences indonésiennes et dans divers banquets. Et lui joue bien en costume cravate. Mais alors que lui et les quatre autres, ensemble sur la scène n’ont aucun risque de se croiser dans la vie, c’est pour FD un problème de statut social. Le riche, elle le trouve “chic“, disant de quel côté ainsi son coeur balance, quand moi j’y ai vu un type à la mine patibulaire, en effet il est un champion d’haltérophilie et aurait rêvé d’être un footballer célèbre. Si les quatre miséreux sont tous atteints (un aveugle, un boiteux…) dans leur chair, le cinquième lui est intact et évoque un Américain acculturé et commerçant. Le détail qui tue, cependant pour FD ce n’est pas ce fossé inouï entre deux sortes de corps, mais que le clocher de la chapelle attenante au cloître des Célestins où elle assiste à cette représentation historique ressemble furieusement à un minaret. La bourgeoise que reste Fabienne Darge, s’encanaille dans une image à la fois obscène (un phallus dressé la sidère) et condescendante : “oui, même nos lieux les plus sublimes ne sont pas si loin de l’architecture de ces peuples si exotiques…” Entendons aussi la connotation politique : “Oui, nous sommes tous frères, nos lieux de culte au fond sont les mêmes, communions donc, pas de raison de nous faire peur mais respectons nos différences locales “. Et elle insiste, disant que ces muezzins sont montrés de manière “très désacralisée” . Allez savoir ce que le sacré veut dire pour elle… C’est quand même un problème… parce que justement, non, pas du tout, ils sont montrés comme des pères de famille soumis et des Cairotes à qui on va enlever leur activité (l’appel à la prière) au nom de motifs bien étranges, et qui n’ont rien à dire là-dessus… Soumis jusqu’au bout des doigts… Mais la désacralisation pour FD ne touche pas son fétiche, son bout de talisman : “Sacré Kaegi” sont les mots de la fin. Un jeu de mots. Ah ah on est mort de rire. Oui, elle plaisante, comme dans un dîner bourgeois sur la réversibilité du monde et l’absence de morale au fond. Un homme de théâtre en effet lui donne sa pâtée de croyante en l’espèce d’une communion qu’elle a su trouver en montrant des hommes pieux qui ne sont que des animateurs sociaux, tout bien réfléchi.
LES BONS MOTS DES JOURNALISTES. Elle fait son bon mot comme les journalistes critiques en raffolent, le cul entre deux chaises qu’ils sont, parce que trop sérieux ils ne peuvent l’être, vu qu’ils ne sont savants en rien, et trop superficiels, cela en ferait des chroniqueurs mondains. Remarquons, ils seraient plus intéressants dans cette veine, qui les rendraient curieux des moeurs et des financements des artistes comme de leurs rétributions… Dans cette idée de comparer les antagonismes entre les paroles d’un côté et les pratiques de l’autre. Mais ils sont bien au-dessus de ces égouts-là, eux… Alors donc, ça se donne un petit genre intello et ça écrit : “Kaegi saisit l’appel du muezzin et fouille la beauté du réel“. C’est là que pour moi, c’est trash. Je suis peut-être une obsédée, mais cette image m’évoque une vision sexuelle très suggestive. Fouiller, saisir, beauté… Vous allez vous demander comment je peux commencer par dénoncer la mentalité religieuse et sans transition inférer que le refoulé de FD lui fait prendre des vessies pour des lanternes… Mais, aussitôt ai-je écrit ceci, que le lien vous apparaît : derrière dieu ou l’idole, il y a la figure androgyne, d’un père-mère, d’une femme dûment pourvue des parties, femme-homme total(e). Croire en cette image (ce que la sexualité infantile du nourrisson fait faire à nous tous dans ses premiers mois) c’est croire bien sûr à l’immortalité (le paradis) et penser que la mort nous castrera point. Prendre toute partie pour signe qu’il existe un tout, c’est faire un fétiche. Labeautéduréel-l’appeldumuezzin constitue ce couple androgyne parfait (double-face) qui fonde la foi dans un tout chez la critique. Elle l’a trouvé, elle le tient son signe que Kaegi fabrique des assurances contre le théâtre qui a des manques. Pas de castration pour madame qui ne ne veut que perfection esthétique. Evidemment, quelque recul permet de réaliser que les scènes de Kaegi sont d’une beauté des plus douteuses. Petits tapis cheap de prières, murs de vidéo dans le fond, éclairages sans caractère, interprètes volontairement costumés comme à la ville soit comme des sacs, dramaturgie sérielle sans surprise…
Dans les spectacles de Kaegi “c’est la matière humaine qui est précieuse“. Voilà, devant l’idole parfaite, nous n’arrivons pas à sa cheville, nous tous qui sommes soient qu’hommes, soit que femmes, nous ne sommes plus que des matières maintenant. Pas d’esprit dans la matière. Ou nous ne sommes plus que des ressources humaines dans les mains de l’Idole. Fabienne Darge ne s’est pas entendue, elle a vraiment écrit “matière”, dans le sens d’une pâte à pétrir, d’une argile précieuse, quelque chose de beau, comme un tissu ou une crème réparatrice anti-âge. C’est qu’elle est très loin d’oser écrire que les humains sont l’espèce la plus nuisible comme les faits désormais le montrent. Loin de voir “ce que la foi de ces hommes peut avoir d’obscurantiste” comme ne le gommerait pas Kaegi, selon FD, qui bien sûr nous rappelle que l’islam suscite dans nos contrées pourtant tellement éclairées “peurs et fantasmes“, j’ai vu ce que cette foi peut avoir de simplet. On est loin de l’obscurantisme, on est très loin de l’image d’Epinal “d’un pays pauvre où la lutte pour la survie occupe tellement de place qu’il en reste peu pour s’élever vers autre chose” selon Fabienne Darge, qui constate ainsi que “la religion rafle la mise”, comme si un lien de cause à effet existait entre la lutte pour la vie et le fait de s’en remettre à une idéologie religieuse . On se demande bien pourtant comment les Papous qui ne doivent pas avoir eu la vie facile ont fait pour s’élever vers d’autres sphères qu’un dogme collectiviste, et oppressif de la sexualité féminine. Ce qui m’intéresse ici c’est l’inaptitude d’une critique dramatique à ne pas lire entre les lignes d’un documentaire fabriqué dans un certain sens, et sa faculté elle obscurantiste à prendre la scène pour une bouche de vérité. Alors que c’est du théâtre. Ce que Kaegi montre c’est du Théâtre. Le Théâtre des gens ordinaires – ici des tartuffes à la mode orientale, qui sont dans l’état où la tartufferie qui consiste d’abord à se mentir à soi, met. Ensuite, on est devant la mise en scène de quelqu’un qui se sert de ces tartuffes-là pour dire quelque chose. Et là c’est plus sinueux. Son objectif est certes atteint quand Fabienne Darge parle des “peurs et fantasmes” que dans nos contrées illuminées, on éprouve devant ces gens somme toute tout à fait inoffensifs – (enfin pas le business muezzin qui me semble un militant pugnace). Ainsi Radio muezzin a un côté éducatif. Ce que l’image d’une radio joue dans ce titre, à lire Fabienne Darge, ce détail ne veut rien dire. Or il est le nerf dramaturgique de la pièce qui parle de la mondialisation qui vient au Caire à travers cette grotesque rationalisation des appels à la prière. Cela va entraîner un peu plus de désoeuvrement chez ces pauvres types, mais Fabienne Darge n’en a que faire. Pire, elle ne dit rien sur le fait qu’AU NOM DE CETTE RATIONALISATION, IL S’AGIT D’UNE REPRISE EN MAIN IDÉOLOGIQUE (POLITIQUE) DES MOSQUÉES. Ce qui ouvre le sens, puisque ce syllogisme selon lequel le progrès exige des sacrifices chez les hommes, se fait au nom d’une idéologie qui n’a rien à voir en fait avec ce que la technologie ou l’économie imposerait.
Le pire c’est quand la critique du Monde conclut en soulignant que tout ça n’ayant pas de sens, mise à part le fait de nous accoutumer à fréquenter des “monstres” (cf peurs et fantasmes), c’est pour fabriquer un théâtre au nom de la beauté, du signe et du formel : “On peut le voir comme une forme de théâtre où tout est question de voix, de phrasé [ça c'est le pire pour moi !] , d’interprétation“. Chercher le miracle de l’incarnation, le grand acteur et même dans un veau sans expérience de la scène, vous le trouverez, c’est juste une question d’avoir la foi. Elle a la foi, en tout cas, Fabienne Darge, la foi dans le théâtre et dans ce monde de l’élévation par la beauté, elle se trouve sublime de ne pas appartenir aux sphères obscurantistes et misérables de cette Egypte méconnue, et elle se dit qu’elle a bien de la chance, elle, “à Avignon de l’entendre en direct [ndla : on s'en doute ! donc il y aurait à en douter ?] le temps de quelques soirs, le grain de la voix, montant dans la nuit chaude. Sacré Kaegi.”. Quelle voix ? quel grain ? Je n’ai pas du tout entendu ça, les voix étant au micro, et quant au phrasé, c’est délicat d’en saisir les nuances puisque tout est dit en arabe, et que le spectateur non arabisant est condamné aus surtitres. Comment peut-elle même parler d’interprétation ? Kaegi travaille dans le sens inverse - et ça on ne peut pas le lui enlever – pour que tout soit sans affect, sans jeu, vrai. Tout le problème ou son désir étant qu’en effet, malgré cela, cela “pue” l’interprétation : ainsi il montre que le social ne produit en fait de gens intégrés que de mauvais acteurs recopiés les uns sur les autres. Le grand problème étant que ce théâtre pour moi très clair est illisible pour la plupart des gens, et qu’il génère du malentendu. On peut le voir en le croyant exempt de toute révolte.
Fabienne Darge est à des kilomètres de ces questionnements tout de même cruciaux. Elle élude le problème que pose ce travail théâtral, soupçonnable ainsi d’escroquerie (de vrais gens jouant de fausses vies relookées). S’ils semblent jouer et puent l’interprétation, c’est aussi qu’ils ne jouent pas ce qu’ils auraient à nous dire s’ils jouaient franc jeu. D’une part parce qu’ils ne jouent certainement jamais franc jeu dans leur propre vie, et d’autre part parce que forts de ces aptitudes au mensonge, ils peuvent en rajouter dans le travestissement de leur existence en jeu social. Autrement dit, ils profitent de la spectacularisation de leurs existences pour se montrer encore plus désincarnés…
Fabienne Darge ne parle pas de cet étrange détail, peu compréhensible il est vrai pour le spectateur car rien n’annonce le sens de la liste qui, à la fin du spectacle, passe en projection. Une liste de choses qui ont été refusées par les muezzins (être vus en photo avec des animaux ; jouant aux dés ;… ) – Or elle est diffusée pour nous faire sentir qu’on est ici en démocratie, qu’on ne nous ment pas. Oui, eh bien justement, il aurait fallu dans ce cas, projeter aussi la liste des choses que Kaegi a demandé aux muezzins et qu’ils ont accepté de faire ou de dire. Tout cela est troublant mais aucune de ces questions n’est même effleurée par la critique Fabienne Darge qui préfère se faire plaisir avec son amour du théâtre, de la voix et du phrasé, amour qui n’est pas sans évoquer une frustration… Or sa propre manière de penser la frustration ici, sans la penser mais en la déplaçant, est obscurantiste : elle croit ce qu’on lui dit, du moment que c’est signé d’un artiste… Elle parle de l’anecdotique (le minaret et le clocher ; le parlé arabe qui comme chacun sait a son charme mais comme beaucoup de langues étrangères). Elle ne demande pas en quoi ces gens sont des acteurs costumés qui cachent le fait qu’ils jouent…
Si j’épingle ici Fabienne Darge, ce n’est pas sans avoir longtemps suivi ses critiques et depuis aussi longtemps décrypté le manque d’esprit critique qu est le sien. Elle n’est pas la seule. Elle n’est pas la pire non plus. Mais à travers sa conduite dénuée d’éthique au fond, on voit bien comment s’occultent les vrais problèmes au nom de la morale (la beauté) et de façon inconsciente, au nom de fantasmes sexuels. Car ce qui justifie l’amour du théâtre et l’emphase pour des acteurs, jusqu’à ce comble de s’enthousiasmer pour des non acteurs parce qu’ils jouent bien leur mensonge, jusque sur scène, c’est la faim d’idoles. Une idole est un homme-femme (androgynie), complet qui par son existence, dénie que l’homme n’est pas tout-puissant mais soumis à la loi de la séparation des sexes, et de l’incomplétude, soit de la mort. On appelle cela d’un terme de psychanalyse, “castration”, aussi parce que la grande terreur se fixe sur ce signe phallique qui différencie homme et femme. Mais même sans passer par cette théorie de la psyché , on peut penser ce phénomène de l’idolatrie comme la folie de chercher dans l’existence d’idoles, la présence d’une totalité possible. La négation de nos manques, de nos absences, de plus en plus étendues qui plus est depuis le XXe siècle et ses cataclysmes qui ont dévasté les mémoires, bien avant qu’on ait pu se souvenir de quoi que ce soit… Le besoin d’idole ne fait donc que s’amplifier pour exorciser le constat, nous ne sommes plus que des humains malheureux, mutilée de leur existence… Tout ce qui peut signaler l’idole, soit l’être complet et parfait, devient fétiche. La partie est prise pour le tout. Un clocher devient un minaret et la scène de théâtre devient le Caire ; l’exercice critique : un voyage exotique. Ce que je vois étant bien sûr du point de vie d’un fétichiste idolâtre non seulement incompréhensible mais laid, puisque renonçant la toute-puissance et démystifiant la beauté comme une fanfreluche… Enfin, ça, non, mais disons que je la replace dans le cadre sexuel qui lui convient et de ses jeux fantasmatiques, afin de fouiller cette beauté là du réel dans l’amour non platonique… !
(Ce texte n’a pas été écrit à Avignon, mais à distance.. juillet 2009.)