Publié par : mari mai corbel | septembre 19, 2009

passionnel

ANTIGONE / GWENAËL MORIN

ANTIGONE / GWENAËL MORIN

 

Laboratoires d’Aubervilliers, 25°C, le théâtre permanent de Gwénaël Morin se tient dehors, pour Antigone.Le mur d’un entrepôt qui jouxte le théâtre, peint de bandes jaunes et blanches subitement prend la valeur d’un mur antique, tandis qu’un autre mur de clôture adjacent ménage une acoustique, avec même de l’écho amplificateur. Subitement, resurgit l’hypothèse de Vilar à Avignon, d’un premier théâtre de tréteaux, l’été, en plein air, presque rien, juste des acteurs et des accessoires de rien, soudain la voix n’est plus celle fausse du théâtre, mais celle de gens qui se parlent, dehors. L’imagine plus que jamais là, contigu à la réalité, mêlé à elle, dans un jeu d’enfant.

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Antigone, allégorie vivante du théâtre, ne veut pas renoncer aux devoirs sacrés du deuil, oh pas tant par puritanisme ou bigoterie, que par un mouvement humain qui sait que sans enterrer les morts, ils hantent, ils reviennent, ils ne laissent plus de répit aux survivants. Antigone le dit à un moment, dans cette traduction sans doute en ce sens, qu’il n’y a plus de vie pour elle, elle ne sera ni vivante, ni morte, si elle survit avec un frère livré aux charognes, dans l’esprit. Antigone a besoin d’assigner à la dépouille une dernière demeure, un lieu, pour qu’il ne soit pas sans lieu, partout et nulle part à la fois. Sinon donc l’espace perd son orientation. C’était assez simple en fait. Mais Créon, pour des raisons justement morales, refuse au frère chicaneur, l’un de ses neveux la reconnaissance et veut le condamner pour exemple, afin de dissuader quiconque à l’avenir de se disputer dans Thèbes. La tragédie montre les développements d’un tel conflit, et Gwenaël Morin, faisant circuler après l’intervention imprévisible d’un Térésias sur le mur de clôture latéral, bruit là de clochette, jette aux spectateurs des images d’humains déchiquetés, de chairs éventrées, images terribles du concret de toute guerre ou attaque armée. 

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Je devine d’avance les critiques contre la facilité d’un tel geste, je devine les critiques des deux bords, les réac qui aiment le théâtre d’art rouspétant qu’il y a là un raccourci grossier, vulgaire, et les contemporains qui ont tout vu, blasés donc. Moi j’en reste à ce geste là, tel quel, qui me touche, brutalement, tout à coup, j’ai cette image dans les mains. Tout à coup, de la viande ouverte en photo me parle d’Antigone et de son problème. Comment faire avec les morts sans sépulture ?

Théâtre fragile, trois bouts de ficelle et du bois, théâtre où les accessoires sont  en excès, ou viennent ne dire que leur excès étrange, oui, c’est ça, ils viennent dire leur excès énigmatique, en même temps qu’ils sont souvent couvert d’un mot, marqués par exemple l’épée du garde en carton porte à l’intérieur la mention “GARDE”. 

Chaque détail semble nous appeler, et dire “regarde”.

Théâtre de la pauvreté qui ne veut pas non plus tout faire porter à l’acteur. S’il est essentiel, il n’est pas tout, il reste le superflu, l’accessoire médium. 

Que fait-on d’une représentation, une fois qu’elle est finie ? L’enterre-t-on ? comment le théâtre hante-t-il ? 

le choeur, composé de gens visiblement pas acteurs, ou alors débutant, car chacun d’eux a quelque chose de vrai, quelque chose d’une absence de contrôle sur le corps, qui obéit aux consignes de la mise en scène mais qui reste comme “hors du théâtre”. Mais que fait-on aux acteurs pour que ça soit la première chose qu’ils attrapent, une manière de se tenir, de marcher et d’être qui pue le théâtre appris ? 

Créon, à la fin, qui n’est plus rien. Sa silhouette ratatiné contre le mur du fond et les autres du choeur, des personnages, qui l’abandonnent

“comprendre pour ceux qui ont été arrogant et ont tout perdu, peut-être le sujet d’une vie, et finir par rendre heureux” c’est à peu près le sens d’une des dernière phrases. C’est presque le sens de venir regarder du théâtre. Cet étrange bonheur aride de comprendre, et en même temps, d’être délié. 

C’est presque dérangeant, ce face-à-face avec des gens qui jouent le choeur et qui pourraient être nous. On se dirait les mêmes en face d’un miroir. Un bref instant je me dis que le théâtre appartient à ceux qui ne sont pas même que dans la salle, qui sont dans une différence radicale, afin d’éviter la fusion. L’instant suivant je me déplace et pense que non, la fusion elle est en moi qui croit voir les mêmes dans ces gens uniquement à leur apparence. En vérité, ce sont des autres. 

 

À SUIVRE.


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