QUAND LES CHIENS SE BATTENT,
FUKUSHIMA FUME
De Py homosexuel chrétien de droite à Serrano artiste chrétien… en passant par Luc Bondy le grand bourgeois du théâtre européen, petite chronique d’avril 2011.
Que l’Odéon passe de Olivier Py à Luc Bondy, cela ne me touche guère… La semaine passée du 11 au 17 avril a vu le petit milieu de la crème du théâtre français s’émouvoir devant que le citoyen Olivier Py soit dégagé de la tête de l’Odéon pour faire place au seigneur Bondy. Arrive un texte signé d’un panel de ce qui se fait de mieux dans le théâtre public, acteurs, metteurs en scène, directeurs de lieux au coude à coude. Le texte, comme impersonnel, dégouline de bons sentiments : évoquant jusqu’aux records du taux de remplissage, sans oublier l’attention que l’Odéon porterait aux débutants, grâce au festival Impatience, organisé en queue de saison, ou encore à la vie intellectuelle de ce pauvre pays, invitant des Agamben et des Sloterdjiks (ce qui est juste inviter des stars de la philosophie), ce texte évite avec des précautions d’une demoiselle de vertu à l’égard du sexe de parler art. Oui, art. Et puis de rendre à César ce qui est à César. Si Lavaudant était ce qu’il était, il reste que c’est lui qui fonda le festival de fin d’année. Même s’il ne donnait pas plus que Py, de moyen et de débouché concrets aux artistes qui ne sont pas impatients, mais qui travaillent seulement dans des conditions déplorables pendant que les grands du théâtre dépensent à foison en cachets et en scénographie pour faire oublier qu’ils n’ont rien à dire, semble-t-il… Quand on voit l’esthétique de la plaquette de saison de l’Odéon, à laquelle Py semble être attaché depuis son mandat, on se demande ce qui se passe… Non seulement c’est laid, mais en plus ça ne ressemble à rien, sinon des illustrations pour livres d’enfants, considérant que ce genre de livre prend les enfants pour des autistes qui ne regardent pas leur monde.
Alors, parlons art, l’Odéon où j’allais, aussi par nostalgie d’un Luis Pasqual (il y a longtemps), je n’y vais plus : deux créations de Py dont l’une sur Mitterand et l’autre avec Eschyle, d’un sérieux à vous assommer un agent de sécurité ; suite à échange de bons procédés avec le TNS, Julie Brochen qui dirige cet autre énorme théâtre national créant une inoubliable Cerisaie sous les ors du théâtre à l’italienne ; une intégrale d’un Valère Novarina qui semble fasciné à l’idée de devenir le nouveau Hugo de la France (“qui touche la langue, touche le fond” est la citation de l’auteur vaudois dans la plaquette de saison, et là, on se demande si on doit se tenir les côtes, ou admirer la remarquable aisance à nager dans la prétention, aisance de ce dernier comme de ceux qui le citent), un Marivaux de Raskine qui éveille le désir comme pas deux (“Renverse, ravage, brûle, enfin épouse !” est la citation retenue dans la plaquette de saison en exergue du laïus de présentation) ; un vrai Hugo par Laurent Pelly (Mille francs de récompense, tout un poème… Laurent Pelly adore mêler l’opérette, le théâtre, l’argent public et privé). Ensuite, quand même, trois Pommerat, deux pour jeune public et une création qui vient d’obtenir un Molière, selon un consensus admiratif à son avantage qui me semble rendre des plus suspectes son oeuvre à force… ; deux habitués de l’Odéon : Warlikowski et Osterneïer, plus un Peter Stein vieillissant et italianisant, qui nous a servi du Dostoïevski (Les démons) à la traditionnelle (12 heures)… Enfin, un Hamlet du russe Nikolaï Kolyada qui a sans doute son intérêt, mais encore Hamlet ! Seul Noli me tangere de Jean-François Sivadier (du 27 avril au 13 mai) semble à part, et donne l’envie de se déplacer (et qui est avec le travail de Pommerat le seul qui fasse place à l’écriture de plateau, à un théâtre plus d’écriture que d’interprétation, encore que très relativement). C’est tout. Tout le reste, on pourrait s’en passer.
C’est ça donc que ces signataires défendent, contre le droit arbitraire de l’Etat de nommer qui il veut comme il veut à la tête des théâtres nationaux. Ils défendent le style plon-plon très Restauration, devant un État bonapartiste… On comprend qu’ils n’y comprennent rien : plus ils lèchent, moins ils sont respectés… (c’est pourtant simple à comprendre !)…
Leur émois aura été si bien mis en scène et sans doute orchestré tant la spontanéité des masses est un rêve d’utopistes attardés, que le ministre de la culture deux jours après annonce que Py, ce “chrétien homosexuel de droite” comme il se définit lui-même ne sera pas jeté comme un malpropre, puisqu’on lui confiera le festival d’Avignon en 2013. Un poste qu’il lorgnait depuis 2006, sans aucune pudeur vis-à-vis de Baudriller et d’Archambault. Ces derniers sont ce qu’ils sont mais quand même sont d’excellents programmateurs, qui naviguent comme ils peuvent dans une situation politique extrêmement défavorable à l’art critique tout court. Mais il semble qu’en ce monde de gens si bien et si au-dessus des impatients petits artistes de merde, l’impatience à aller à la grosse sou-soupe ne soit pas mal élevé : allez pousse-toi de là que je m’y mette, j’ai des choses à dire moi monsieur. Py a un programme (à défaut de savoir programmer) : “Préserver le théâtre de texte”. Le pauvre, il va si mal en effet. Si encore Py se battait pour qu’on puisse répéter trois mois le théâtre de texte, mais non !!! Ce qu’il veut, c’est sortir du paysage le théâtre d’écriture, d’invention, le théâtre de parole, le théâtre critique des formes théâtrales de la théâtralité bourgeoise, bref. Pour imposer quoi ? Une espèce de théâtre chiant, d’interprétation de textes rebattus, avec des acteurs renommés qui ahanent et se pâment, en se donnant la réplique, mais qui ne travaillent plus, qui ne cherchent plus rien, qui ont leur truc, leur voix, leur technique, et qui vendent tout ça contre de bons cachets. En moyenne : un mois de répétition, pour les grosses productions.
Il suffit de lire la programmation actuelle du festival pour voir ce que Py veut dire. Si l’on y garde ce théâtre de texte, il reste deux Mademoiselle Julie et à la rigueur, le dernier Mouawad, la création de Rambert (auteur-metteur en scène). Autant dire 2013, année du grand nettoyage du théâtre français…
Avec Luc Bondy, ce sera pire, à n’en pas douter. Ce sera plus que jamais du théâtre de texte, d’interprétation, ça va sans dire. Luc Bondy aime aussi, il faut le savoir, le boulevard anglais, on peut s’attendre à voir ces excellents vaudevilles britanniques venir nous divertir…(1) (il le déclarait dans un entretien donné au Monde en 2009 – 06.01.09 -, au moment des Bouffes du Nord, devant changer de directeur, Peter Brook passant la main). Mais pire, c’est autre chose, c’est financier, c’est le fric. Bondy va certainement trouver des mécènes pour pouvoir donner à ce fleuron du théâtre européen qu’est l’Odéon des stars dignes de ce nom. La question que Jean-Pierre Vincent lui pose dans son article du Libération du 16-17 avril doit simplement le faire sourire. Jean-Pierre Vincent lui demande si son salaire à l’Odéon lui suffira. Il faut le savoir, Luc Bondy est un grand bourgeois qui vit dans des grands hôtels et qui aime le grand luxe, c’est un véritable artiste qui ne supporte pas la réalité, il a beaucoup de choses à dire en ce bas monde, et notamment, ce qu’il fit dans un article au moment où il convoitait, tout bavant, les pauvres Bouffes du Nord, que les Français d’après lui sont nuls, trop idéologisés, et qu’ils devraient savoir mêler argent public et privé sans fausses pudeurs. Luc Bondy n’aura aucun problème à se faire un salaire de 15.000 euros, par exemple en invitant EDF à financer la culture pour tous…
Bon, alors Bondy, à l’Odéon, et Py à Avignon, c’est notre avenir… tandis que l’intermittence finit de crever (le déficit est revenu au niveau de 2003, avec 30.000 intermittents de moins), quoiqu’il en restera toujours un succédané (s’il en reste 5000 avec le même déficit tous les 7 ans, ça veut dire que ces 5000 seront bien riches… )…
Bon, alors, tout cela m’indiffère, en fin de compte. Ces gens riches qui parlent d’art comme s’ils étaient les propriétaires de la vérité sur le sujet, qui regardent leur carrière comme un palmarès de sportif, et dont toute l’énergie se dépense à se prouver à eux-mêmes qu’ils ne se sont vendus en rien, je regarde ça de loin comme un mauvais film qui passerait sur une télé, que je regarderais par hasard, une nuit, chez un amant d’un soir…
Tout comme cette histoire d’un artiste américain, Andres Serrano qui déclare “être un artiste chrétien”… et qui a vu deux de ses oeuvres exposées au musée de la Collection Lambert à Avignon, profanées par des intégristes catholiques. On pourrait se tenir les côtes là encore. Quoique j’ai envie de rappeler que c’est impossible d’être un artiste chrétien, après le grand combat des Lumières. C’est tout à fait contradictoire. Serrano peu loquace commente tout de même son projet, concernant un crucifix mêlé à des excréments, du sang, etc., voulant rappeler les souffrances du Christ, auxquelles il a été sensibilisée dans son enfance dans sa famille d’origine des Caraïbes (où l’homosexualité est un crime pénal) et du Honras… Je préfère un David Nebreda dans le genre, au moins lui il y alla de sa propre personne. Serrano ajoutant même que son rêve est de travailler pour le Vatican… dont j’imagine il approuve la politique dans tous les domaines, y compris dans la lutte contre le port du préservatif ou la condamnation de la sodomie, de l’avortement, etc. Dieu a bon dos. Comme disait Marguerite Duras, l’alcool, c’est dieu. Marx, lui a dit, dieu, c’est l’opium du peuple. L’instrument d’asservissement des consciences, le distributeur d’oeillères, la cause de toute moralité publique, l’explication de cette merveille qu’est la vie humaine, la presse sur le cerveau des enfants…
Voir des intégristes violenter des oeuvres, qui ne sont que des jeux en un certain sens où les jeux sont parfois interdits et dangereux, est au fond aussi obscène que d’entendre leur auteur affirmer avoir la foi – ce qui supprime tout jeu.
Quand la pensée s’est soulevée au XVIIe, puis au XVIIIe, dans toute l’Europe pour avoir droit à un art profane, pour en finir avec le pompier et le ronflant, avec l’académisme prostitué aux pouvoirs de toutes sortes, avec l’art du serpent et de la contorsion pour subvertir les censures, voir des Serrano et des Py se déclarer artistes chrétiens, ça fait froid dans le dos. Tout le XIXe s. il faut rappeler que l’art moderne est né contre les standards sociaux, contre la moralité publique, et contre ce qui règne par l’exploitation des croyances. Ça n’a pas cessé au XXe s.. Surréalistes, expressionnistes et tout ce qui germa de Schoenberg à John Cage et Marcel Duchamp (qui ne vendit jamais une de ses oeuvres parce qu’il s’y refusa), se virent catalogués dans l’art dégénéré justement parce qu’ils étaient athées, profondément. Ils n’étaient pas chrétiens, et ils ne pensaient rien de dieu, qui n’était plus une question qui les concernait. Éventuellement, comme concept, comme sujet de réflexion, et encore.
Les chiens se battent entre eux sur une botte de paille. Pendant ce temps-là, la censure interne à la presse efface tous les jours davantage les traces de la radioactivité japonaise, collaborant en douce aux intérêts obscurs des nucléocrates français, dans l’indifférence générale. Sur google, il faut être un malade qui passe des heures pour trouver une info qui ne reprenne pas la dépêche officielle de Tepco, de l’Asn française, de l’AIEA, du gouvernement japonais ou français ou de EDF – Areva. Les Américains qui ont des soldats là-bas ne sont pas plus causants. De toute façon, de quoi je me mêle, nous les Français, çe ne peut nous arriver… jamais l’Odéon ne sera dans une zone d’exclusion même si Nogent / Seine, vétuste et défectueuse pète, à 80KM de Paris. La zone de stockage de déchets de Bure ? Hein ? ??? Flammaville ? On s’en fout. Nous une telle horreur, jamais ne nous touchera, nous sommes trop au-dessus du monde, et puis, on ne peut pas se passer du nucléaire. Oui nous voulons ignorer qu’il ne contribue qu’à hauteur de 12 % de la consommation d’énergie en France. (Et qu’en faisant des économies on pourrait baisser de 38% cette part électrique de la consommation.) Non, nous, ce qui nous intéressent, c’est de nous battre pour avoir plus, plus d’argent, plus de lumière, plus de gloire, plus d’agitation, plus de bruit, plus d’alcool, plus de putes gratuites (je pense ici à une pétition qui a circulé dans le milieu du théâtre contre la pénalisation des clients de prostituées), plus de débat sur la burqa ou les mosquées en France (pfffttt… !), afin d’oublier notre vide intérieur et les trafics d’âme auquel on se livre sans scrupule. Quelle époque moderne ! Il n’y a plus personne aujourd’hui pour oser dire que toutes les religions ont un seul point commun : la haine de la sexualité, la haine de la pensée critique.
mari-mai corbel
(1) “Mais, sans être populiste, je trouve insupportable que les gens ne puissent s’offrir une bonne pièce de boulevard parce que c’est trop cher. (…) Le boulevard est une culture dont on peut apprendre beaucoup. Il y a une technique et des acteurs merveilleux. En Angleterre, ils sont capables de prendre une tragédie d’Eschyle et d’en faire une pièce. Il n’y a pas cette séparation entre le pur et l’impur, qui est fausse : une pièce est bonne ou pas. Un des plus grand chefs d’oeuvre du monde, pour moi, c’est Bernstein, qui a dirigé des symphonies de Beethoven comme personne, et écrit West Side Story.” Il faut comprendre la première remarque avec ce qu’il déclare juste avant : “Le grand problème en France c’est l’ostracisme entre le théâtre public et le théâtre privé. Il y a des acteurs du privé qu’on rêverait de trouver dans le public [ndlt : et qu'il faudrait payer en conséquence]. et inversement. Mais les deux systèmes se regardent comme des chiens qui aboient l’un sur l’autre. Il est vrai que quand on voit le prix des places dans le privé, et le public qui peut se le payer, on n’a pas nécessairement envie de travailler là.” Ce qu’il insinue c’est que si on subventionnait le privé, les pauvres pourraient se le payer. Et il faut savoir que ça se raccorde à la revendication du syndicat du théâtre privé, qui voudrait que la subvention soit répartie en fonction des sièges occupés. Mais c’est aussi, que le mécénat pourrait privatiser le financement du théâtre public, pour s’offrir ces précieux acteurs qui font leurs cachets sur les planches pourris du théâtre commercial, ou tout simplement de bonnes vieilles stars de cinéma…
que dire de plus un très bel article, merci
Par mariussel le 24/04/2011
à 20:37
Merci de votre mot. Vous savez, il y a plus de 1000 personnes déjà en quelques jours (ce qui est énorme pour mon blog qui plafonnait à 20 par jours dans les meilleurs) , qui l’ont lu et je reçois beaucoup de mots, de remerciement, via facebook. Je m’étonne moi-même du retentissement que cette parole que j’ai prise rencontre, mais il faut croire que j’ai été en phase avec un certain ras-le-bol secret.
Par mari mai corbel le 25/04/2011
à 05:01
Merci Mari-mai. Ça fait du bien de lire votre ras-le-bol… et personnellement, je le partage. À bientôt,
Didier
Par didier galas le 27/04/2011
à 13:44
[...] Lire à ce sujet l’excellent article de Mari-Mai Corbel, Quand les chiens se battent, Fukushima fume. [...]
Par En avril, ne te découvre pas d’un Py « Jetées le 29/04/2011
à 10:28
Sur votre blog, votre petit texte, très enlevé ! j’aime beaucoup… Oui, personne ne défend baudriller et archambault, sans doute parce que dans ce petit milieu, très corporatiste, les artistes (je veux dire les grands, riches et médiatiques) ne considèrent pas qu’ils font partie des leurs… Merci en tout cas. Question un peu indiscrète, vous faites quoi ?… on pourrait continuer à correspondre.
mari-mai
Par mari mai corbel le 29/04/2011
à 15:55
Extrêmement intéressant et polémique. Avignon, Odéon, … bidule, machin … Tout cela vole un peu trop haut, le mal de la culture française et sa “starification”.
Préfère notre petit système belge ou jamais un Directeur, quel qu’il soit, n’aura un salaire de 15.000 €. Avec cette somme nous répétons à 5 penant 8 semaines…
De mal en Py?
Par L'Ornithorynque le 09/05/2011
à 17:07
C’est très français en effet… C’est même pas de la starification parce qu’il n’y a pas de paillettes. C’est plutôt du républicanisme plon-plon. Bondy, c’est le prestige viennois (il a dirigé le festival de Vienne et a refusé de démissionner pour protester à l’époque contre Haider chancelier)… placé à Paris. Le plus drôle ce serait qu’il ne tienne pas jusqu’à sa prise de poste, étant donné qu’il est très malade depuis des années, et que souvent il met en scène depuis l’hôpital avec un staff d’assistants et des vidéos conférences ! Véridique. Et votre remarque, avec tant, je fais tant, est précisément le sujet que je traite implicitement : ces gens qui ne créent plus rien, qui ne font que fabriquer de la mise en scène de métier, pompent la subvention de la culture, si bien qu’il ne reste rien pour ceux qui créent, qui sont dans une recherche de création. C’est aussi politiquement une reprise en main des scènes, pour imposer une théâtralité basée sur le texte de théâtre, (plus que sur l’écriture), et à travers ça, censurer des formes qui s’adressent autrement à la sensibilité. Merci de votre lecture. Mari-Mai
Par mari mai corbel le 10/05/2011
à 11:16