Publié par : mari mai corbel | 14/07/2011

Salomé – Jean-François Sivadier – bis

Ceci est un texte qui a vient en complément du premier, sur ce sujet, qui se situe dans le blog juste en dessous… Il faut donc dans l’idéal lire le premier qui a été écrit entre le 27 mai et le 15 juin, “La malédiction Salomé” et puis ensuite ce “Tout n’est pas dit”…. 

TOUT N’EST PAS DIT…

 

Voilà presque un mois que j’ai publié ce texte sur Noli me tangere de Jean-François Sivadier, et soudain, je réalise que j’ai omis de dire combien était étrange cette figure de Salomé en 2011, combien était étrange qu’elle persiste. Et je revoyais Marie Cariès dans sa robe bleue et ses rangers, avec son petit corps buté et son regard aussi insolent que tendre, tout en fragilités ; je la revois seule sur ce grand plateau de l’Odéon, je ne sais plus quelle scène, c’est une vision, et je me dis, Salomé, là, en toi, en elle, en quelques rares femmes qui voient plus loin qu’elles-mêmes.

C’est incongru de monter une Salomé aujourd’hui et d’ailleurs pour éviter le malentendu, Jean-François Sivadier l’a cachée dans sa pièce dont le titre emmène plutôt vers Marie-Madeleine, “noli me tangere” étant le célèbre mot du Christ apparaissant au tombeau, en jardinier, à la pauvre qui pleurait devant l’antre, et qui d’abord ne le reconnaît pas. Puis, il lui dit, Comment, tu ne me reconnais-pas ? La voix… Mais si ! elle le reconnaît et aussitôt à ce geste de vouloir le toucher. C’est là qu’il lui intime “ne me touche pas”… Il y a petit essai très beau de Nancy, à ce sujet, aux éditions Metalié. Certes, associer Salomé à Marie-Madeleine qui fut soupçonnée de prostitution mais qui, d’après le film d’Abel Ferrara, Marie (avec Binoche dans le rôle-titre), était aussi une intellectuelle dont les évangiles ont été soigneusement égarés – parce que sa parole étant celle d’une femme, il y allait de l’ordre du monde… c’est aussi subtil que juste. Jean-François Sivadier attribuant à Salomé ces qualités d’intellectuelles, du moins d’étudiante, qui ne vont pas avec le portrait d’une adolescente lubrique et évaporée qu’en a fait le XIXe symboliste. C’est la même, suggère, Jean-François Sivadier. Il dit même plus. Non seulement il ne donne pas son prénom, dans le titre (Salomé, ou Marie-Magdelena) mais il la désigne par la défense que lui a faite, le Christ ressuscité en jardinier du Tombeau,  ”noli me tangere”… C’est exactement ce qui définit dans notre bas monde la femme : un trou, un creux, qu’on désigne par un signe qui s’adresse à elle. Ou une synecdote, sois femme ! lui dit l’homme, tandis qu’elle se demande ce que c’est que de l’être.  Elle, finalement, elle est libre, elle peut danser, elle est légère, elle n’est pas encombrée comme l’homme par l’appareil viril, par ce pathos-là. Elle est une possibilité, “un devenir”, a dit Deleuze. Elle n’a qu’à imaginer, ce que c’est que d’être femme !

A l’homme qui refuse de se servir du sexe pour se lier avec elle, car c’est ça qu’elle propose au prophète Jean-Baptiste, moins faire l’amour, que de se laisser surtout émouvoir, toucher par elle, elle va répondre par la politique du pire… Après tout, si l’homme ne veut pas jouer l’amour, s’il lui oppose ses interdits et dogmes venus d’on ne sait où, animés par on ne sait quelle haine, alors… autant danser pour lui couper la tête. Et il verra bien alors, ce que ses idées sur la pureté valait.

Agnolo di Cosimo, 1561, Louvres.

Rembrandt, 1638, à remarquer les anges dans la grotte...

La petite robe bleue et l'ange... (Ph. Brigitte Enguerand).

Que cette figure là passe dans notre paysage théâtral en 2011 reste surprenant, voire surréaliste. C’est comme une figure qui s’obstine, indépendamment de notre époque qui ne comprend rien au sexe, comme une obsession qui continue à nous hanter de loin, du fond d’un vieux rêve oublié… Une époque qui ne comprend rien au sexe, parce que soit il est associé à la question de la libération, de la permissivité et de la transgression (c’est ce qu’il y a de moins pire comme méprise et au moins cela peut incliner à l’humour !), soit il opposé à l’amour (la plus bête et conne de toutes les méprises), soit encore il est défini comme une usine à produire du plaisir (c’est un désastre, là). Alors, dans sa robe bleue et ses rangers, Salomé  nous interroge du regard : Croyez-vous que je sois femme pour faire fonctionner le plaisir ? Croyez vous que j’aimais saint-jean machin parce qu’il était bien roulé ? C’est sa voix qui m’a fait vibrer, j’ai entendu à sa voix qu’il y avait quelqu’un mais lui ne veut pas me voir, il refuse de me considérer, de se considérer lui-même, il se hait, je suis pour lui juste une sale petite bête, un truc accessoire, tandis que lui se prend pour un insecticide ! Pourquoi tant de haine !  Un peu décalée aujourd’hui cette figure, comme n’importe quel humain digne de ce nom d’ailleurs.

Voici quelques mots de Marcel Mauss, écrits en 1925, que je dérobe à Annie Le Brun dans Si le rien avait une forme, ce serait cela (Gallimard, 2010), en conclusion :  ” Ce sont nos sociétés d’Occident qui ont, très récemment, fait de l’homme “un animal économique”. Mais nous ne sommes pas tous encore des êtres de ce genre. Dans nos masses et nos élites, la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante [...] L’home œconomicus n’est pas derrière nous, il est devant nous [...]. L’Homme a été très longtemps autre chose. Il n’y a pas bien longtemps qu’il est une machine, compliqué d’une machine à calculer.” (Essai sur le don, in Sociologie et Anthropologie, PUF, 1999, p. 271-272)

Machine à produire de la jouissance, du calcul, du discours. Rondement, efficacement (le plus possible), toujours un peu en panne, en dysfonctionnement (ce qui fait la fortune des médecins en tout genre). Mais ça n’a pas toujours été ainsi, rappelle Marcel Mauss. Il y a des mystères que connaît Salomé, en initiée d’Isis, enfant de Shiva, directement connectée à la Lune, à Hécate et ses chiens. Des mystères qui lui font dire, que le mystère de l’amour est plus grand que celui de la mort. De ce savoir secret, qui ne peut se transmettre par le discours, uniquement par l’expérience, qu’est-ce que Jean-Baptiste, ce rustaud du désert, peut comprendre ? Rien. Et pourtant, Salomé le sait, c’est sa race barbare qui vaincra, et elle, elle n’a plus qu’à maudire ce monde… A commettre l’acte qui va précipiter sa perte et accélérer le processus chrétien, soit la décomposition du monde ancien… et la venue d’un monde nouveau, plus dangereux que le monde chrétien mais où il sera permis à quelques Salomé de vivre dans l’ombre leur question, de vivre une liberté de penser et de mouvement sans égale qui aide à inventer la femme, donc l’homme. (Pour celles qui vivent à l’abri de quelques pays occidentaux, parce que pour les autres, l’enfer est sur terre…).


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