Publié par : mari mai corbel | 27/09/2011

Q / Laurent Bouhnik / L’innocence amoureuse des sexes

L’INNOCENCE AMOUREUSE DES SEXES

Quand un film touche là où ça fait mal, là où ça vit, là où ça palpite, entre larmes et jouissance, entre secret et impudeur. Q. Laurent Bouhnik. Qui se souvient des Nuits fauves et de Cyril Collard.

Déborah Revy & Johny Amaro

Déborah Revy

Parler de ce film (ou d’art) sans s’avouer est impossible. Et ainsi,  la plupart des critiques en refusant de voir ce que Q est, n’ont parlé que de leur propre renoncement à aimer sans tricher avec la chair. De leur échec dans la vie. De leur lâcheté. Parce que Laurent Bouhnik ne cesse de rappeler dans son film que les mots jaillissent de la chair ou ne veulent plus rien dire, à commencer par celui de “aimer”. Aimer un film c’est l’aimer dans sa chair, c’est y être renvoyé à ses propres émois, et donc à sa vie. Il faut donc avoir des émois propres, et pour cela, à la base, une vie amoureuse qui ne triche pas, qui ne colle pas du sentiment là où la chair s’abstient. Ce n’est pas un hasard si Laurent Bouhnik sur son site, écrit un texte sur la peur. Malgré tout ce que notre époque essaie de nous faire avaler, comme quoi le sexe, l’amour, le désir, et toutes leurs zones troubles n’avaient pas d’abord affaire avec le dévoilement et la mise à nu, avec le vertige, avec le tremblement devant l’autre, avec la vie mise à vif, et surtout quand tout est fait pour nous faire porter des masques, Laurent Bouhnik part de là, de la peur. Pour avoir du courage, il faut être effrayé. Pour se mouiller, il faut se jeter à l’eau, et pour apprendre à nager… C’est une parabole qu’un des personnages dit.

Les acteurs jouent à nu. Les scènes sexuelles sont tournées en vrai et elles sont très nombreuses, mais souvent elles montrent le ratage, le manque, l’inaboutissement, la déception. Ce n’est pas une sexualité joyeuse et militant pour le bonheur qui est filmée, mais ce qui nous constitue, et qui est bien en porte-à-faux avec l’idéologie du bien-être et du bonheur pour tous. Simplement, il y a du vécu, et dans tout vécu, quelque chose qui ne se regrette pas, quelque chose qu’on s’approprie et qui fait que la vie a été bue. Quelque chose qui fait qu’on est un corps, qu’on est, qu’on ne fait pas semblant de vivre. Les visages ne miment pas, les voix n’imitent pas, ils révèlent la jouissance. Ils révèlent ce qui ne peut être simulé parce que le principe du sexuel est de nous mettre en contact avec un réel inimitable. Heureusement ! Il nous reste ce secret-là – pour l’instant ! Filmer un réel c’est faire du spectateur un témoin, c’est imperceptiblement nous surprendre, nous gêner, non pas parce que ce serait obscène (bien qu’il y ait de l’obscène là) mais parce que tout à coup on est ramené à notre dimension mortelle, à notre propre réel. Le cinéma (comme trop souvent le théâtre) sollicite clairement le fantasme, la fantasmagorie, représente ce qu’on aimerait vivre, créant du malentendu, permettant de sortir quasi indemne, de ce qu’on voit. Ici, on ne peut pas sortir indemne. Soit qu’on se dise qu’on rate ce qui fait la vie et qu’on se souvienne à part soi qu’on a renoncé, qu’on n’a pas tenté jusqu’au bout, soit qu’on le vive et qu’on connaisse ce vertige devant l’inconnu amoureux. Parce que c’est toujours devant l’inconnu que le sexe nous jette. Quelque chose s’ouvre, devient possible et en même temps, ça n’est pas prévisible ni éternel. Le réel amoureux, c’est d’abord la difficulté du désir à se trouver, et retrouver. A se prolonger.

On dira c’est un film sur la jeunesse. Une jeunesse désoeuvrée. C’est un fait, l’arrière-plan est une ville de province au bord de la mer en Normandie, où il n’y a pas de travail ou peu. Les personnages vivent on se demande comment. Ce n’est pas une facilité du scénario pour libérer les personnages des obligations sociales ! C’est au contraire la logique même de ces personnages d’abord centrés sur leur désir de ne pouvoir s’intégrer à une société qui, pour cela, leur demande de renoncer à leur temps intérieur, à eux-mêmes au fond. Du point de vue social, pas de temps à perdre sur ces questions puériles du point de vue économique. L’avenir pour eux, ce serait de réussir à demeurer dans leur quête intérieure, tout en tenant économiquement. Ils n’ont de toute façon pas besoin de grand chose, puisque la question qui les tient leur fait ignorer le besoin de consommer, de se divertir, d’exister par la possession, et le social. Et puis, pour eux, tout le problème est ce no future, d’un monde qui ne fait pas de place à ce qu’ils sont. D’un monde de vieux ou de ratés jaloux qui les excluent, ou veut leur faire payer leur naïveté d’une certaine manière.  Ou leur sex appeal, qui leur vient non pas d’une beauté qu’ils auraient reçu au berceau, mais du fait même de leur rapport au désir. Ça aussi, c’est inaudible aujourd’hui.

Mais on n’a pas dit que c’est un film extraordinaire sur les femmes ou les filles. Il n’est question que de la jouissance féminine, et de ce trouble que la femme sème entre sexe et amour. Il est question de filmer le sexe féminin, plusieurs sexes féminins, et alors on réalise que si les membres virils sont régulièrement filmés ainsi que les nus féminins, on ne voit pas de chattes en vérité sur les écrans. Comme si pire qu’obscène. Sexe et amour, ce n’est pas séparé, dit Laurent Bouhnik. Ce n’est pas clair, non plus. Toute la sensibilité des acteurs met en lumière cette difficulté entre ce qui peut se dire, ce qui ne se dit pas, ce qui se cache, pas seulement par couardise, mais parce que pour maintenir le désir, on ne peut pas tout lâcher, tout dire. Les filles dans Q ne veulent pas dire qu’elles aiment, parce qu’elles devinent que ça fait fuir les garçons, non pas qu’ils seraient sans coeur, mais ça débande. Elles le disent autrement. Et ça finit par se dire, aussi. Les garçons sont magnifiquement filmés, entre écorchés vifs, fêlés (au deux sens) et farouche défense défense de ce qui les fait être ce qu’ils sont : leur désir. Mais finir par dépasser sa peur d’en crever, et avouer aimer… c’est bon aussi. Et alors ça prend tout son sens, parce que le mot aimer là veut dire quelque chose, quand Johny Amaro le dit, à la toute fin, parce qu’on sent instantanément que la chair est éprise – que c’est ça le coeur du sujet. Et alors encore, vient la chanson de Noir désir, Et ainsi le vent nous portera... Lyrique, mais oui, parce que c’est lyrique le désir, et puis la mer derrière tout ça, rajoute encore. Loin du monde. On ne peut que pleurer, sur soi peut-être mais qu’est-ce qu’on est d’autre sinon ça ? Tout en regret, en attente, en débâcle, et pendant ce temps-là, on vibre – on vit.

On n’a rien dit non plus sur le fait qu’il n’y a à proprement pas parler d’histoire. Ce sont des bribes d’histoire, avec un côté conte. Le personnage de Cécile (Déborah Revy) agit autour d’elle comme une initiatrice. Elle n’a pas froid aux yeux, elle ne triche pas avec son désir, et elle contamine son entourage. C’est aussi ça qui se dit, que la rencontre sexuelle n’est amoureuse que pour autant qu’elle passe quelque chose, qu’il y a une passation. Il y a toujours un maître et un initié. Cécile initie celui qu’elle aime à le dire. Mais elle-même est initiée à son tour, quand elle finit par jeter les cendres de son père mort, et là c’est symbolique : le père mort (en vrai ou symboliquement) elle le gardait encore en elle depuis longtemps, se refusant à croire qu’aimer peut vouloir dire quelque chose qui s’inscrive dans une histoire. Être fidèle au père mort, cela pouvait vouloir dire coucher avec un tas de garçons sans croire un instant qu’il y a de l’amour pour elle chez eux. C’est le seul moment où Laurent Bouhnik – mais moment essentiel – inscrit la question amoureuse dans le psychique. Ce serait le seul fil narratif, du film, cette idée d’initiation, si tant est qu’il y en ait un. Et si l’histoire n’a pas lieu, ce n’est pas un parti pris formel, mais c’est parce que la structure même de la vie sexuelle-amoureuse n’est pas univoque, linéaire, mais jetée dans l’inconnu, imprévisible, inattendue, surprenante, qu’elle est cassante, et cassée. Ce qu’il y a de réussi aussi dans Q c’est que les personnages constituent une constellation. Il y a un focus sur celui de Cécile et de celui qu’elle aime, mais ils ne sont pas des “principaux”, des principes. Autour, ça vit aussi, parce que ça pleure, ça bande, ça jouit, ça tente, ça attend. C’est là que c’est profondément corrosif pour le cinéma, dont le principe est le récit, l’histoire, le scénario qui raconte. Vous racontez quoi, au fait ? C’est quoi votre propos ? Laurent Bouhnik pourrait répondre qu’il ne fait que représenter ce qui nous constitue à la racine. Et tanpis si ça semble ne rien raconter. Sinon la source de nos larmes, de nos folies. C’est un film symbolique plus que tout, au sens où il est dénué de tout naturalisme, malgré les apparences des images. Encore que, pas mal de plans ont le son et l’image désynchronisés, créant un décalage. A plusieurs reprises, des plans tournés dans des douches collectives en noir et blanc, avec toutes les actrices nues, qui ne montrent que leurs sexes, leurs culs et leurs ventres, leurs cuisses, indiquent que quelque chose se passe sur un plan autre. Deux fois, un blanc dévore l’image au moment d’une scène de jouissance, disant ce moment où la conscience s’abandonne et passe ailleurs, disant l’extrême vide aussi au sens non pas de l’ennui mais quasi cosmique, auquel on aspire en cherchant ça.

C’est un film radical parce que ça parle d’une quête radicale qui aujourd’hui ne peut pas se mener comme ça, sans rejeter beaucoup de choses de ce monde. Le désir crève des compromis qu’on y fait, peut-être pas le sexe pour le sexe, mais le désir, si.


Réponses

  1. Je suis sans voix, après tant d’insultes et de mépris qu’à reçu ce film. Je le porte en moi depuis si longtemps que j’aurai vraiment aimé le partager avec d’autres. Mais les médias déversant leur bile contre moi et ce public absent ont été comme une sorte de guillotine sur mes espoirs. Encore un désert de plus à traverser en criant pour personne. Et puis cette petite lumière que tu fais jaillir de nul part me réchauffe un peu de tant de solitude. Merci.
    LB


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