Publié par : mari mai corbel | octobre 26, 2008

Littératateur /Pierre Bergounioux

De façon récurrente, le nom de Pierre Bergounioux me tombe sous les yeux, à l’étal d’un libraire. Je me dis, que, l’homme ne doit pas être mauvais, un critique, de gauche, un écrivain, quelqu’un, je ne sais pas, je me dis, que, Pierre Bergounioux, ça peut m’intéresser. Je feuillette cette fois Agir écrire, dans la belle édition des poètes, celle de Fata Morgana. Des poètes un peu au-dessus du lot, tout de même. Bon. Je tombe sur un phrase qui évoque l’odyssée, et puis une autre, que voici :

- la grandeur de Stendhal, de Baudelaire, de Flaubert, surtout, est proportionnée à celle de leur refus qui est total -

la grandeur me fait peur mais le refus total me séduit / me voilà, au fond de mon lit, à lire ce qui après les premières pages, se révèle un ouvrage à la gloire de Faulkner. Bien. Je n’ai jamais lu Faulkner, je n’ai rien contre cet auteur américain, j’ai bien essayé, tant de gens m’ont dit, que, Faulker c’était….  et là je voyais une bourrasque les traverser / je me disais, on verra plus tard pour Faulkner / je n’ai rien contre le génie,  mais je suis trop petite pour entrer dans le tableau panoramique  -

 la prose de P. B. est entraînante – un mélange de Quignard et de Faulkner, c’est rude, coupant et des fois ça revient en boucle / le motif de l’Amérique qui passe en accéléré du néolithique à la supra modernité / celui de l’Europe pourrie avec sa caste de littérateurs coupés du monde, superficiels avec leurs plaisirs trop raffinés… Ça revient même un peu trop, ça, ce motif des écrivains enfermés dans leur chambre tendue de toile de Jouy… et de jouissance presque / pourtant, il reconnaît, Pierre B. que ces écrivains bien vêtus ont lutté contre leur temps, mais ils lui paraissent l’avoir fait au prix de s’en être exclus, retirés, de s’être isolés  dans un monde livresque… ils n’auraient engendré que des livres de morts, des livres où la vie est immobile ou artificielle… Alors P. B. sort  Faulkner, comme une marionnette géante, ou un gros épouvantail volé dans un champ de coton des années 1930, une sorte de mannequin africain qui exorciserait  la maladie selon lui de la littérature européenne,  celle de sa sophistication qui exige d’elle qu’elle s’écrive à part, après de longs exercices d’orthographe, de grammaire et de lectures / ben oui, il est difficile d’écrire en faisant le maçon / un regret pour P. B. qui aimerait que la vie, le grand récit de la vie, la vie des hommes, de tous les hommes, l’universelle vie des hommes et des femmes et des enfants et des bêtes rentrent dans un récit, dans un seul / ça peut pas rentrer / sauf chez Faulkner, dit-il, parce que Faulkner lui sait agir et écrire, dit-il / Faulkner, plongé dans la merde serait plus spontanée /

sauf que le moindre extrait de Faulkner me fait l’effet d’un plan de western / le western qui depuis que je suis petite me fait chier / voilà je l’ai dit dans la langue où agir et écrire est enfin réuni / le western m’a toujours ennuyée avec ses tourbillons de poussière, ses mecs courts d’esprit qui se tuent pour une poignée de dollars et ses putes, exclusivement belles – même au fin fond de l’Arkansas – ses putes toujours prêtes à se transformer en bourgeoises romantiques / plus tard mon ennui a fait place à la stupeur devant que tant d’individus aiment regarder des westerns /ça me fait vraiment soupirer cet écrivain régionaliste que reste Bergounioux avec Miette, un premier livre sur la paysannerie corrézienne d’où il vient,  qui encense le western / il reste ce prof de lettres en son village corrézien qui rêve de grande odyssée littéraire…

P.B. a d’ailleurs une vision de la littérature un iota tronquée, vu qu’il oublie Cendrars, qui, lui, aussi, a agi et écrit / Cendrars aventurier et auteur, manquant d’un bras après une guerre, la 14-18 / Cendrars engagé dans tout ce qui tourbillonne dans ces années-là, la tête dans le vin et les chattes /Cendrars qui me fait autrement penser à Faulkner mais en moins complaisant avec l’or, dont il fit un récit surréaliste, L’Or, que les imbéciles prennent au premier degré comme un hymne à la lingoterie / il y a un déni dans le fait que le nom de Cendrars ne vienne pas à la bouche de Bergounioux, qui ne peut l’ignorer, en bon petit père normalien qu’il est – mais  Cendrars n’a rien de la grande poupée exorcisant le démon de la littérature écrite au lit entre deux branlettes /  Cendrars, poète qui démasque le merveilleux dans le quotidien,  inventeur de langue, que m’en reste-t-il ?  un grand remue ménage, un portait de vieille femme amputée qui baise avec un légionaire, la Sarah Bernhard en fin de vie, une histoire d’amour dans une grange sur le front entre Kupfka et sa femme,  Saint Joseph de Copertino qui vole à reculons, et alors ? alors, je fais quoi avec cette idée qu’on volait avant mais plus maintenant qu’il y a de vrais avions ? / / pour le style, ça me fatigue maintenant, je ne le relirais pas /ce serait comme retourner prendre des rails de coke, replonger dans le long voyage nocturne /ça se fait jeune, ça, dans l’inconscience,  mais à mon âge… c’est fait. En attendant,  Bergounioux me fait sourire, il a beau être normalien d’origine, son crachat sur les auteurs trop cultivés de l’Europe ne peut choir qu’en omettant de citer l’alter ego de Faulkner /l’une des rares poètes autodidactes  (avec Malaparte) /  Entre faire et dire, agir et écrire, connaître et transmettre, il y aura toujours un fossé et heureusement ! car, à une époque où les hommes, les films et les bourses d’actions font rêver les foules, il n’y a rien de plus urgent que de dire stop / on se calme / car tout va au néant, alors  on se couche, on verra pour la bouffe plus tard / le néant grandit tous les jours tandis que l’amoncellement de riens remplit l’espace mental et visuel pour des existences de plus en plus rabougries et privées d’aventures / la rencontre maintenant, il paraît que ça se pratique sur Meetic / oui, l’aventure amoureuse est en voie de disparition /  Agir écrire fait partie de ces rêves en toc, qui rêve la littérature pour ne pas voir celle qui existe, qui se fait, pour ne pas voir qu’il n’y a pas de récit englobant, pas de technique mana qui permette de dire le monde, le cosmos les bêtes et les femmes, en quelques pages /

Pierre Bergounioux va jusqu’à écrire ceci : - [cet environnement physique et social, cette culture de l'argent] sont l’énergique remède à l’illusion dont les écrivains européens se sont bercés... - la loi de l’argent, typiquement américaine, remet les pendules à l’heure et les auteurs dans la réalité, dit-il donc… /  à le lire Bergounioux, on entend un Faulkner qui relativise le désastre qu’est l’Amérique nord /on oublie l’Irak, Bush et toute cette énergétique d’énergumènes plutôt dangereux à force d’agir en tous sens,  qui se dégage des States / on finit par se dire, que oui, c’est chouette l’Amérique, là-bas c’est la vraie vie à chaque seconde remise en jeu comme sur un tapis à Las Vegas / tanpis pour les peaux rouges – je ne sais pas pourquoi mais j’ai envie de gerber

Publié par : mari mai corbel | septembre 19, 2008

NURITH AVIV /

Langue sacrée, langue parlée + rétrospective jeu de paume

 

Aux 3 luxembourg www.lestroisluxembourg.com et =>23 septembre, au jeu de paume  : www.jeudepaume.org/?page=article&sousmenu=14&idArt=744&lieu=1

 

 

RER A, Paris.

18 sept. Jeu de Paume, salle de projection, pleine. Je suis la première sur la liste d’attente, pour Vaters land (La perte)  de Nurith Aviv, 19H. Je rentre et croise le regard de la réalisatrice qui, sans doute très concentrée, ne me reconnaît pas, il faut dire que depuis 2005 où on se voyait, j’ai changé – je ne porte plus de lunettes, mes cheveux sont coupés plus courts. Nurith Aviv intervient succinctement avant la projection. Ses quelques mots me rappellent soudain comme je suis attachée à cette voix, à cet accent, à cette exigence dans la pensée, à cette indépendance d’esprit, à cette hauteur de vue, voire à cette précision dure dans l’expression, mais aussi à ces grands yeux doux qui soudain, vous isolent, vous détachent de la masse, vous passent dessus aussi sans vous pénétrer. Le film dure 33 min’. Il évoque l’ensevelissement de pans entiers de la pensée, sous le nazisme, en Allemagne. Dans les années 50, la physique et la philosophie n’étaient plus étudiées, et, pire, les universitaires ne s’en parlaient pas, de ce vide, comme si, une complicité… Il y a au début du film une interview de Annah Arendt (je ne l’avais jamais vue et là, c’est un choc, de voir cette femme fumer, habillée en dame américaine, parlant avec un bagout appuyé). Elle raconte qu’en 1933, elle s’est jurée de ne plus jamais fréquenter de milieux intellectuels, parce que les premiers à changer de visage et à ne plus reconnaître leurs collègues, ce furent eux, alors que les gens ordinaires, non. Je pense aux éditoriaux réacs de Jacques Julliard, à cet imbécile de Finkelkraut, à ce pauvre type prétentieux et laid qu’est Jean Clair, à ce publicitaire à la coupe de cheveux savamment étudiée qu’est Onfray, à tous ces pondeurs de livres ou donneurs de leçons, qui se retrouvent pour déclamer qu’il n’y a plus d’art aujourd’hui, que les artistes contemporains sont des merdes, sauf les génies. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que la haine ou le mépris des artistes des arts contemporains est connectée au nazisme. Il y a une perversion ambiante, un lien avec la célébrité, quelque chose dérange chez les artistes contemporains quand ils font de l’art une manière ordinaire de vivre, quand ils ne cherchent visiblement pas à convaincre des foules ou à briller comme idoles. Quelque chose qui dérange tout ceux qui sont esclaves de leur célébrité. Quelque chose de l’obscur qui ne veut pas se connaître. Il faut qu’on dise d’où l’on vient, le fils de qui on est, qui nous a adoubé, quel grand artiste nous a dit d’y aller, quelle appartenance on peut décliner. Et si aucune, si pas d’origine sauf la boue obscure des Temps, alors ça rend nerveux. Quelque chose de très chrétien dans cette nervosité à propos des origines… Quelque chose d’un déni où il faudrait entrer, pour en être, non, les Juifs n’étaient pas juifs, non, les convertis au christianisme eux étaient juifs et depuis, plus de juifs, que des chrétiens ou des impies. Les autodafé au moyen-âge des livres talmudiques. Tout ce qui est juif doit disparaître et déjà, cette idée est connectée à la nécessité de masquer un mensonge collectif sur l’origine. Les intellectuels interviewés évoquent leur enfance dans cette ambiance factice qui ne cesse de se perpétuer, parce que personne ne comprend vraiment de quoi il s’agit dans l’angoisse d’origine, ils découvrent donc comment ils ont découvert brutalement un jour, le manque laissé, comment ils ont été accueillis ensuite par les exilés quand ils allaient à l’étranger renouer les fils du savoir. Tout à coup, je ressens moi aussi le manque. Je le sens en moi, moi aussi. Le trou. J’entends celui qui parle des Allemands qui se sont inventés des biographies juives, après la guerre, pour être du côté des victimes, et qui dit que pourtant la judaïté est dans la perte. Nurith Aviv filme les gares, les arrivées et les départs, qui correspondent à ses déplacements en Allemagne pour aller voir chacune de ses personnes. Les gares, les trains, le train, le cinéma, le travelling, tout cela résonne avec l’industrie de la mort que fut le nazisme. C’est difficile de se pratiquer à nouveau des techniques qui ont servi à tuer. L’une des intellectuelles parle de la langue, comment elle a étudié que la langue allemande porte les séquelles de son instrumentalisation nazie.

Comment Nurith Aviv connaît-elle tous ces gens ? Déjà dans Misafa Lesafa, elle interviewe des dizaines d’intellectuels, de penseurs, d’artistes… La projection est suivie de Misafa lesafa (d’une langue à l’autre) que j’ai déjà vu. J’ai prévu de sortir entre les deux et de marcher jusqu’aux 3 Luxembourg où à 21h il y a une séance du dernier film de Nurith Aviv, Langue sacrée, langue parlée, suivie d’un débat avec Maurice Clender et Alain Fleisher, qui sont linguistes. 


Marche / Perte. Je repense à ces étés de mon enfance où mon père était moniteur de voile dans une colonie d’adolescents juifs, dans le midi. Dans cette colonie, dans les année 70, il n’y avait pas de religiosité sinon culturelle. C’est pourquoi nous pouvions y être. Or moi qui n’avais pas été baptisée, je n’avais encore pas entendu parlé de dieu. Le ciel m’était bleu et vide : pur. Mais je n’ai pas souvenir qu’à Hyères mon ciel se soit meublé, même les jours de shabbat que j’accueillais comme une fête tout court, ni religieuse ni profance, mais une fête sacrée. Mon père lavait tout le matériel de voile, comme tout le monde se mettait à tout laver. La judaïté là-bas était une manière d’être. Je me souviens d’une table dressée dehors, avec une nappe et vaguement, des hommes habillés avec des linges blancs, aussi la kippa que tous les garçons mettaient, ça beaucoup, ça m’a marqué comme quelque chose de joyeux (le velours, doux et brodé), et les bougies allumées alors qu’il y avait encore bien du soleil. L’obscur nous cerne, disaient-elles. Ensuite, miam, le repas, les grandes tables nappées de papier blanc, et tout le monde à la même table. C’était ça, shabbat. Ça rythmait la semaine, ça donnait à la semaine une couleur spéciale. La colonie disposait d’une pinède avec un accès direct à une plage, privative, qui jouxtait la plage réservée aux enfants anormaux d’un institut spécialisé voisin. Je me souviens d’un hydrocéphale qui vient près de moi, qui me regarde et je crie, je fuis. J’ai six ans. J’étais libre d’aller et venir, nous logions dans une grande tente en toile bleue délavée, et les colons dans des tentes collectives. Je me souviens, hormis ces choses, de très peu d’autres : des feuilles de cactées gravées de signes amoureux ;  le sable mouillé qui dégouline de ma main, pour construire des châteaux étranges ; des Bernard l’ermite ; de siestes où j’ai des visions fantasmatiques traumatisantes. Je me souviens de moi comme avec personne autour. Les visages de mes parents et de ma soeur manquent ; leurs présences, évanouies. Je regarde en catimini dans la salle polyvalente des colons qui font du théâtre. Je regarde ça, ça me marque à vie, mais je n’ai pas d’images. C’est tout. C’est comme l’hébreu, quand je l’entends aujourd’hui, il m’est familier, il me bouleverse intimement, mais je ne me souviens pas sauf d’une bribe de chant, que je peux psalmodier encore aujourd’hui, si je veux me mettre à pleurer. Il y a une perte énorme, alors que pour moi, tout commence : le théâtre, le midi méditerranéen, antique,  le fantasme incestueux (retrouvé en psychanalyse), l’hydrocéphale, les bougies, la judaïté qui va incarner tout ça. Et aujourd’hui, parmi les idéaux que j’ai eus qui sont devenus des illusions perdues, c’est le seul qui tienne le coup. Voilà, j’ai traversé Paris sans le voir, traversé l’affreux 6è arrondissement, par les rues des galeries, un soir de vernissage généralisé, je me souvenais pas que ce quartier était aussi puant, agité (beaucoup de circulation), voire provincial si ce n’était l’air plus pollué qu’ailleurs.

21H. 3 Luxembourg. Nurith Aviv me reconnaît, je suis intimidée. Je n’ose pas lui dire que Vaters land m’a bouleversée.

Le film. Même principe, que je vais décrire : Nurith va de Jérusalem à Tel Aviv, en train, pour  interviewer des écrivains, et des poètes, des artistes. Plans pris du train, de droite à gauche, comme on écrit l’hébreu ou l’arabe. Puis, plans d’un siège devant un mur vide, blanc. Puis plan de la personne dans son intérieur, où chaque fois, une bibliothèque fournie domine. La bande-son fait entendre sa voix, mais la personne est immobile. Puis plan de la personne assise et la voix redevient synchrone. De temps en temps, plan fixe sur des mots hébreux qui apparaissent comme transcrivant ce que disent les gens.

Une série. Je me demande, encore une fois, comment Nurith Aviv connaît autant de gens de cette qualité ? On a l’impression qu’il y a un vrai peuple d’intellectuels, et que c’est possible d’avoir sa place dans une société en étant juste intellectuel. Il existerait une entité collective non revendiquée, discrète, de gens qui n’ont pas besoin de la célébrité pour exister (on s’en doute, mais l’intellectuel, quand même, est défini comme ça aujourd’hui) ; Nurith en même temps construit cette entité à partir d’entretiens singuliers qui donne à chacun toute la place. Singulièrement préparés. Les intervenants semblent parler comme ça, comme des livres, mais ils ont été préparés par Nurith Aviv qui est top précise pour partir à l’aventure sur ce sujet. Chaque personne filmée a été en amont l’objet d’une rencontre, comme elle l’a fait dans “Misafa Lesafa” et dans “Vater lands”. Sa direction d’acteur, en somme, est remarquable. Il y a une richesse ensuite de sens, des réseaux d’une individualité à une autre se tissent. Tous ces gens, aussi, torturés par leur temps, contemporains, parce que regardés par les ténèbres du temps présents. Je lis ça dans le RER qui me ramène vers Châtelet, puis Nation, de Giorgio Agamben, dans la parution d’un séminaire  ”Qu’est-ce que le contemporain ? ” (Rivages poche, 2008) :

” Ce que nous percevons dans l’obscurité du ciel, c’est cette lumière qui voyage vers nous à toute allure, mais qui malgré cela ne peut nous parvenir, parce que les galaxies dont elle provient s’éloignent à une vitesse supérieure à la lumière. Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporain. C’est également pourquoi, être contemporain, est, avant tout, une affaire de courage.” (p.20).

   Anxieux, hyper sensibles, de tout âge, de toute génération, origine, sont ces intellectuels et artistes…  La série filmée par Nurith Aviv, est ouverte : on imagine qu’il y a en a d’autres, que ce ne sont pas les seuls, on sent qu’il y a un peuple de solitaires, qui pensent, à partir du nazisme, à partir de la faillite d’une culture qui a produit cela… 

    Langue sacrée : l’hébreu, comme mot, ne veut rien dire dans les textes sacrés. Dans ces textes, on dit “langue sacrée”. Etait-elle parlée ? Tout à coup, une langue est décongelée, plus de deux milles ans après sa présumée vie. Les accents sont inventés, il y a des lettres qui sont imprononçables pour les Ashkénazes. Et en cent ans, les Israéliens en font une langue parlée. Les auteurs sont évidemment confrontés à cette difficulté d’une langue sacrée, qui en devenant un instrument du discours sioniste, se sacralise encore d’un cran. Les inventions de mots, d’orthographes, les rythmes aussi liturgiques à casser ou au contraire à refaire chanter…  

Je pense à ce livre de Pierre Fédida que j’ai commencé il y a quelques jours, Des bienfaits de la dépression – éloge de la psychothérapie (Poche Albin Michel). Le premier chapitre s’appelle “un aspect glaciaire”. Il dit que la dépression porte la trace d’une glaciation, qui protège l’animé de la vie. Il dit que la vie est violente, j’ajoute corruptrice, dégradante, vouée à la mort, à l’angoisse. Devant cela, la glaciation dépressive retient quelque chose, fige le vivant. Fédida rappelle le double apport de Freud et de Ferenczi.

“Au risque de passer  pour ce qu’elle n’est pas – à savoir réductrice et biologisante – la fantaisie spéculative entraîne la vue à imaginer les formes symptomatiques simples d’une névrose glaciaire, protégeant la vie contre ce qu’elle aurait de vivant. À cet égard, la dépression serait l’état corrélatif d’une névrose glaciaire (névrose obsessionnelle) dont il serait la protection. Ce qu’on appelle “psychique”, ne serait-ce pas cela  - le processus même d’une sorte d’évolution fixe accordant les moyens nécessaires de défense contre ce que le vivant de la vie a de traumatique ? (..) Ferenzci ne manque jamais de mentionner la fonction assurée par la dépression comme l’équivalent d’un sommeil d’hibernation et qui doit être traitée et respectée avec tact, afin que l’excitation vivante ne fasse pas violence à la vie ainsi sauvegardée…” (p.35)

Tuileries – on voit mal, c’est un enfant que la dame porte d’une main comme une langue vivante retenue 

éternellement vivante dans un corps de pierre

Je me dis que le dégel de la langue sacrée pour en faire une langue parlée, intervient à un moment où la vie du peuple juif est menacée de façon irréversible, comme une réaction violente de survie, mais que la vie libérée d’un coup est aussi en même temps, un vrai risque, une grande violence. Je pense au terrorisme qui est né là-bas, véritablement, certes en même temps que le terrorisme gauchiste européen, mais celui qui nous reste vient de là-bas. Des bombes comme des bulles de vie bouillante, explosive, intenable. Comme le dit Michal, l’écrivain, il lui arrive de penser qu’un jour, tout cela aura disparu et c’est pourquoi maintenant elle écrit ses livres comme pour témoigner d’avance de la vie qui a eu lieu, là. 

Fédida, dans la suite, continue cette idée que la dépression régule les états vivants, comme un circuit de refroidissement. Et il dit que c’est pourquoi, il ne faut pas sortir un déprimé de son état comme ça, avec des médicaments par exemple, maintenant que la chimie, selon lui, peut le faire /

/ paysages israéliens captés par Nurith Aviv de la fenêtre de trains, paysages qui sont de nulle part, comme j’en ai vu dans l’un des derniers films d’Amos Gitaï. Maladie du mondialisme qui nécrose les surfaces… Panneaux publicitaires, mitage urbain, laideur des automobiles, campagnes cultivées, ou alors abandonnées et désertifiées, polluées peut-être…  Ici comme ailleurs ou nulle part, même chaos, même décalage de l’humain qui ne peut pas se fondre dans le paysage (seul le bourgeois sait se fondre dans le tableau, et faire du paysage un tableau, mais alors la vie y est pétrifiée, factice). 

“Cette non coïncidence, cette dyschronie, ne signifient naturellement pas que le contemporain vit dans un autre temps, ni qu’il soit un nostalgique (…). Un homme intelligent peut haïr son époque mais il sait qu’il lui appartient irrévocablement. (…) La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances ; elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme. Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, ceux qui conviennent parfaitement avec elle (…), ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle” (G. Agamben, ibid, p.10.)

Alors c’est dans ce pays-là, peut-être imaginaire dans la Bible précise au moment du débat Nurith Aviv, qui rejoint et décongelé avec sa langue, suscite l’apparition de ces intellectuels anonymes, qui ne s’approprient pas la pensée (puisque sans notoriété mais aussi parce que dans leur manière de penser, la citation, l’héritage est premier, et second, l’imaginaire qu’il avive); mais qui lui donnent chacun un accent singulier. Comment ne pas voir qu’ils sont les contemporains par excellence, à la pointe ou à la proue du temps, le regard fixant l’obscur ? Avec cet hébreu fantastique (comme une ombre fantastique d’un château hanté), d’être consonatique, parce que l’absence de voyelles remet à chacun une part d’ombre, un manque à vocaliser). C’est celle langue qui entretient l’anachronisme entre le présent des corps et l’immémorial du langage, et qui par là oblige à la contemporainéité dans l’invention linguistique, pour trouver des mots qui disent l’intime, le singulier…

Et là, mille pensées sont possibles… 

 

 

 

 

Publié par : mari mai corbel | septembre 17, 2008

LE MARCHÉ DES AMANTS /CHRISTINE ANGOT

LE ROMAN


    Ce matin, en me réveillant, j’étais bien. J’avais fini la veille LE MARCHÉ DES AMANTS, sur la plage de La Baule, au soleil, entre deux bains, assez frais, je le reconnais. Rares étaient les baigneurs. Je l’avais lu aussi les soirs, au lit. C’était violent comme lecture, je devais lire jusqu’au bout, je ne pouvais pas reposer le livre, mais je le reposais pour le faire durer ; j’étais heureuse, de le lire, sur la plage. J’avais passé tout l’été à bûcher dans l’anxiété maximum, pour un article important dans Mouvement. Les dernières semaines, j’étais vissée à ma chaise de 7H à plus de minuit, je sirotais un verre de vin vers 21 h pour me donner du courage, tous les jours, moi qui ne bois plus… ça m’aidait… Plus un demi paquet de clopes par jour… Maintenant, je pouvais ne rien faire, ne plus fumer… m’alanguir sur la plage, me dorer, me baigner, marcher le nez au vent pour humer l’air qui sent bon, sentir les odeurs d’aiguilles de pin et de terre mouillée, caractéristiques des automnes à la Baule… et puis, parallèlement, j’étais hantée par ma propre histoire, ou mon doute amoureux ; par cette impression d’un gâchis, de quelque chose qui ne viendra plus, maintenant que j’ai attrapé quarante-deux ans, et qui, si ça venait, alors aurait la couleur du crépuscule. J’étais là, à la Baule où j’ai grandi, chez ma mère avec laquelle je n’ai pas une relation ordinaire. Sans en dire trop ici, je peux livrer que c’est une relation reconstruite. La mère et la fille sont mortes plusieurs fois, déjà. Désormais subsiste entre nous, le lien, réduit à sa quintessence psychique/organique, mais le lien symbolisé, élaboré, mis à nu, dans son mystère aussi. Cette mère-là, et pas une autre, m’a fait être ce que je suis. Et, comme je lui ai dit la veille de partir, je voyais maintenant son amour…  Le disant, j’ai fondu en larmes. Et puis j’ai dit que je ne comprenais pas qu’aucun homme n’ait jamais su voir son amour, et sa beauté, quand bien même ma mère fut ce qui s’appelait, une très belle femme…  Elle m’a dit qu’elle n’avait rien fait pour. Comme s’il fallait se vendre ! Comme s’il y avait un marché… Mais les nuits là-bas, et cette lecture en parallèle, m’ont fait plonger très loin, très très loin d’ici… J’ai laissé le livre à la Baule, j’ai dit à ma mère, tiens si tu veux lire…

  

maman il y a un ou deux ans.

        Le Marché des Amants est un roman, même si transposant un vécu bien réel. C’est un roman parce qu’il n’est possible de le lire – comme souvent les livres de Angot – qu’en participant à fond, c’est-à-dire en croyant à la narration, à la confidence faite sur le ton d’un je qui aimante le lecteur, et l’absorbe. Et toute la question, alors, est de sentir la violence de ce qui se joue, là, ou plutôt, pourquoi ce je est possible, aujourd’hui, du fait de la société du spectacle. Le je se vit en spectacle, il n’a plus de consistance que dans un spectacle qu’il se donne à lui-même avant tout, dans une résonance qu’il cherche comme un écho qui lui prouverait qu’il parle. Je ne sors pas “la société du spectacle”, comme une tarte à la crème, mais bien comme ce qui fait le fond de ce livre. Christine Angot dont les livres depuis une quinzaine d’année raniment un peu la vie littéraire locale française, soit qu’ils déplaisent, soit qu’ils enthousiasment, n’a pas refusé de devenir un personnage médiatique ou du moins, une notoriété. Elle n’a pas fait n’importe quoi pour le devenir, non plus, mais elle a été vue sur des plateaux de télé. Il se pourrait bien que ça participe de son écriture. Qu’elle fasse un peu exprès pour donner à son je une profondeur trouble. Or, dans ce dernier livre, Le marché des amants, elle tisse un lien nouveau avec la société du spectacle à travers le récit de sa relation avec Doc Gynéco. Oui, on a du mal à le croire, qu’elle ait pu s’entretenir avec un tel garçon, mais ce n’est pas moi, femme, qui la désavouerait, tant il est pénible de dégoter aujourd’hui dans la foule, l’homme qui ne vit pas dans sa tête et qui n’est pas pour autant limité aux zones du bas-ventre. L’homme poète, l’homme qui sait que le désir et l’amour c’est tout un. Mais Duras l’a dit dans Détruire dit-elle, que j’ai relu et vu puisqu’elle en a fait un film, “artisanal” comme elle dit. Or les hommes sont dans le tout ou rien, entre la putain et la mère vierge (!), ou entre l’obscénité et la sentimentalité niaise et creuse, toujours versatile à moins d’un régime disciplinaire ! À tout prendre, la femme en avance préfère l’homme obscène, car elle trouve avec lui une alliance objective, intenable certes, mais à travers lui, sa rage et son envie de mourir peuvent s’exprimer à titre de révolte. – Tiens je te suce un coup, si tu veux savoir ! manière “d’enculer” les familles et toute la respectabilité des sentimentaux bien versatileset trompeurs  ! L’homme du milieu est quasiment la perle, l’introuvable, le poète disparu, l’énamouré lunaire, le clochard céleste et éperdu, celui que ça ne dérange pas de ne rien faire, et, dès que quelque garçon semble l’annoncer, il apparaît comme idéal. Je vois bien ce que Christine Angot, qui rame comme nous toutes, depuis des années, avec la longueur d’avance des femmes libérées, a pu trouver à un tel homme, rebutant à première vue, considérant  son antisémitisme notoire et imbécile ou encore sa position pour la droite sarkosyste et cléricale ! Vague rappeur, animateur d’émissions d’éducation sexuelle, cet homme qui aime les projecteurs ou les a attirés ne pouvait être l’homme du milieu qui ne peut être, lui, que taillé dans l’étoffe de  l’ombre, étoffe  très koltésienne. Et il faut bien lire, et jusqu’au bout, ce Marché des amants - ce que des critiques ne semblent pas avoir fait, tant par exemple dans le numéro du Monde des Livres, le livre semble escamoté par la description qui en est faite, notamment dans sa conclusion sublime, qui voit surgir un réel homme du milieu, d’une marge improbable, un homme d’ombre naturellement… De ce rebondissement assez poétique, rien n’est dit, et Angot est ramenée à une bourgeoise, un peu raciste même, à côté d’un doc Gyneco qu’elle vernirait !  Passons, c’est normal, la société médiatique ne peut que se flatter de se trouver belle dans son représentant, et de rejeter celle qui quoiqu’on en pense, résiste aux lumières des médias. C’est presque ça, son truc au sujet Angot, la résistance, le défi. Elle se met sous les projecteurs et elle montre comme la lumière glisse sur elle, sans la faire briller ni la rendre transparente. Christine Angot reste trouble, opaque, terne, un auteur quoi. Vous n’aimez pas le terne ? Vous trouvez que les objets ternis et les vêtements usés sont moches ? vous aimez plutôt les jupes à paillettes et les montres en or ?

 Cette lecture bouscule les idées reçues, cela pousse dans les retranchements – ah tiens, moi aussi, je n’aurais pas cru ça de moi, le côté people me tient en haleine ? ah oui, ce phénomène de perte de vie intime, de société du spectacle, moi aussi, malgré mes luttes quotidiennes… ? Christine Angot a pris là le risque de se faire honnir, vu que je vois mal les lecteurs ordinaires accepter de descendre aussi bas en eux… pour voir ce qui s’y passe.

   La délicatesse de Christine Angot est de laisser au lecteur le soin d’être  un peu observateur ou de savoir faire quelques recoupements pour savoir ce qu’elle en pense, de Doc Gynéco et de ce qu’il incarne. En tout cas, ce n’est pas elle qui ira se faire mousser en détaillant toute la misère de cette pauvre gloire sans emploi, au surnom mi obscène mi grotesque. Ici le roman est écrit en creux, il laisse le lecteur remplir les creux. Cela fait vivre par procuration, projeter. Il y a aussi le mimétisme. Christine Angot écrit à ce sujet, indirectement, sur les bandes de jeunes qui dans les rues, se forment autour de cet intérêt là. Mais le lecteur est-il différent d’un jeune gars de la Goutte d’Or ? Le bovarysme est un mal connu… Dans Le Marché des amants, les modèles semblent réels, ils en sont encore plus troublants. Les modèles ayant la qualité de célébrités, le lecteur est renvoyé implicitement à son ombre, à son inexistence publique, à un sentiment injuste de vacuité, et il est plus encore entraîné à se projeter imaginairement dans les personnages, comme pour se remplir. Comme si ces fantômes, des publicitaires d’eux-mêmes, vampirisaient sa propre vie intime pour prendre vie dans son imaginaire de lecteur, mais ce dernier, une fois le livre refermé, se sent avoir été dévalisé /

  j’ai fermé le livre de Angot vers minuit, il me restait encore une cinquantaine de pages, mais je me suis effondrée en larmes, pas à cause du livre, mais à cause de ce à quoi il me faisait penser. À ma mère. Il y a la visite de la mère de Angot, pendant le livre, qui a une présence très forte alors qu’elle ne fait qu’un passage éclair et encore, sans réplique. Mais la mère est là, dans l’ombre, la référence d’une femme rejetée parmi d’autres, mal vue. Je me suis dit que maman était une femme bouleversante. Si… Si j’écris sur elle, je lui donne une importance qu’elle refuse ou qui n’est pas la sienne… Maman se cache en riant quand je la photographie ou la filme, l’air de me dire, oh nooon, pas moi, moi une si petite personne… Mais les toutes petites personnes solitaires, un peu sauvages, comme elle, ont une vie secrète intense, un vrai monde intérieur, à fleur de peau, dont la plupart des humains, par comparaison, quand je les croise après avoir été longtemps chez maman, me semblent complètement dépourvus. Au point que je me demande parfois si le clonage n’a pas déjà commencé, ou encore si l’espèce des humains qui correspond aux être de désir, n’est pas en voie de disparition. Cependant, pour bien comprendre qui est ma mère, dont j’hérite, il faut savoir qu’elle a été abandonnée petite fille et qu’ainsi elle a toujours connu une distance entre elle et son identité. Ce qui n’est pas sans lien avec l’identité de Angot, abandonnée avec sa mère, par son père, avant d’être violée par lui dans un raffinement assez ignoble, pour la laisser vierge… et que son acte demeure improuvable ou encore pire, que sa fille reste respectable pour la façade…

 

                        lisant ce Marché des amants, je suis mise à nue,

  parce que cette histoire-là, si elle n’est pas la mienne, je la connais. Je souffre du même problème d’amour. D’abord pendant longtemps j’étais moi-même trop dans ma tête, alors je suis descendue en moi et devenue du milieu, notamment sous l’influence d’auteurs comme Guibert et d’amis aimant les hommes d’amour et de désir. Mais les hommes que j’ai aimés étaient trop en bas, ou au contraire trop dans leur tête,aucun n’était dans le milieu du corps – milieu comme élément ou milieu naturel – dans le corps comme milieu. Alors, avec les premiers, tu jouis peut-être, mais tu supportes tout d’eux – leurs caprices, leurs manières de faire comme si tu n’avais pas besoin qu’on t’appelle, comme si tu étais indépendante ; leur idéologie du sexe qui n’est pas l’amour ou qui sert à faire des enfants ; tu es supposée deviner qu’ils te prennent pour la femme de leur vie (et c’est bien ce que C. Angot rapporte de la solution qu’elle a trouvé pour comprendre Doc Gyneco à la fois prétendant l’aimer et n’étant pas prêt à s’installer avec elle, à renoncer à sa précieuse indépendance). Mais comme il lui dit : Mets-moi au centre de ta vie ! Belle phrase, qui a le mérite d’être claire ! Résultat, elle devrait régler son emploi du temps sur le sien dont une partie de  est off – si jamais elle en est jalouse, ou anxieuse, elle s’entend dire qu’elle est vraiment lamentable d’éprouver des sentiments aussi bas… Jamais elle ne se défait de l’impression d’être tombée dans un piège ou manipulée. Alors elle se fait reprocher de n’avoir pas de confiance, de ne pas éprouver la force du sentiment qu’il y aurait entre eux. Mais, avec les seconds, que je connais bien aussi, ceux qui vivent dans leur tête, là c’est sûr, tu ne jouiras pas ; ils sont à demi impuissants, ils jouissent de te maintenir dans la frustration, et eux (aussi ?) te trompent, ils suivent toujours plusieurs pistes féminines comme des flirts années cinquante, pour se sentir supérieur à toi; ils se racontent qu’ils t’aiment et tu as intérêt à ne pas les détromper ! Avec ceux-là tu passes des soirées dans les restaurants, ou à discuter après la séance cinéma des amours des autres, rien n’est direct, tout est feutré… Ils sont jaloux même quand tu ne couches pas avec eux. Ceux-là te plongent dans la souffrance d’une ouate, d’un réel qui s’absente, tu finis par croire que ces messieurs déjeunent avec toi sans arrière-pensées sexuelles. Ils te font te sentir laide mais non ils te le disent, ils te trouvent très bien aujourd’hui, bonne mine. Il faut dire que pour eux, la représentation sociale compte beaucoup et qu’il leur importe d’être vu dans des endroits en vue, avec une jeune femme qui a bonne mine, parce qu’ils sont en général plus âgés que toi, ceux-là ne regardent plus les femmes au-dessus de 45 ans. Si cette femme est une notoriété comme Christine Angot cela a deux fois plus de prix et elle peut avoir 50 ans. Ceux-là te parlent d’amitié, comme Fabrice ou Marc à Christine, qui la mettent dans de fausses confidences : Christine est tout autant vidée par eux que par Doc Gyneco.

   Ce qu’il y a de sûr, c’est que les deux catégories sont incapables d’aimer, de se perdre dans le regard sur l’autre, de s’oublier, de se bouleverser, de se prendre pour personne, de s’éprouver éperdus. Les premiers se prennent pour des mâles et les seconds pour des importants vite importuns. Il y a toujours quelque chose chez eux qui soit te teste, soit te prend de haut. Evidemment, ça vient de leurs névroses carabinées, ils ont des problèmes de dépendance, c’est-à-dire de lien avec maman, et de sevrage, tandis qu’ils ont une peur fétichiste folle de se faire couper les choses, ce qui donne soit des profils de collectionneurs, soit d’idoles célèbres ou de bruns ténébreux.  Ce que raconte Angot, c’est cette impossibilité pour les hommes de faire le lien entre la culture, le corps, l’amour, l’esprit. Ils n’y arrivent pas, Donc Gyneco est bourré de références, mais comme il dit, peut importe qui a dit ça puisque maintenant, lui le dit, c’est à lui. Ils méprisent la culture qui est une transmission minutieuse, délicate, ou ils méprisent le corps qui demande trop de doigté (!!) pour être touché. Les deux types d’hommes trouvent un terrain d’entente dans le mépris des femmes. Entre Doc Gyneco et Philippe Sollers, il y a toute la différence entre un blanc et un noir : aucune. Si j’ai pleuré en pensant à ma mère en lisant ce livre, c’est aussi que cette lecture m’a renvoyé à la souffrance des femmes et à celle de ma mère, une parmi d’autres, qu’aucun homme n’a su regarder, ni aimer, désirer garder, ou choyer. Si ça vient, car il n’est jamais trop tard, ce sera un don du ciel ou un miracle poétique mais pas de l’ordre du réel humain. Je ne parlerais pas ici de mon père – un homme minable comme les autres, homme banal dont l’aveuglement n’est qu’un stigmate de la souffrance d’une enfance ratée. Mais je le revois, c’est fin des années 80, il est assis sur une chaise dans la cuisine, en train de pleurer. Bref, ce type qui avait trompé, menti, qui s’était moquée de moi et ma soeur toute notre enfance durant (on peut lire aussi à ce sujet ce qu’a écrit Anne Brochet dans un livre sur son enfance ou encore le récit de Chloé Delaume, comme deux portraits de pères ordinaires), ce type qui s’apprêtait à disparaître, sans même connaître de ses petits-enfants que ma soeur lui a données, réussissait à se faire passer pour une victime, à s’apitoyer sur lui-même. Si encore il m’avait regardé et dit, je pleure parce que j’ai tout gâché, je n’ai rien compris, je ne comprends rien, je ne fais que des conneries, je ne sais pas ce que je veux, je vous fais du mal, j’ai peine à jouir sans faire du mal… Mais non, penses-tu, c’était juste qu’il aurait aimé qu’on le traite en pacha après tout ce qu’il avait déjà fait…mais lui il a refait sa vie, sa peine sur sa chaise n’était pas très grave, il est même devenu papa d’un petit garçon… Voilà les hommes. Toujours victimes mais destructeurs. En lisant Angot, je me suis dit c’est de ça dont elle parle. De cette impossibilité là, qu’ils ont de s’ouvrir, d’aimer quelque chose de plus qu’eux. Ils sont limités, ils n’arrivent pas à se dépasser. Quand ils lisent des livres ou vont au théâtre, ils n’arrivent pas à faire le lien avec leur désir, à changer. Ils ne voient pas pourquoi ils changeraient, puisque la société les met au centre, quand ils sont hétérosexuels du moins. Tout ça, Christine Angot le montre dans des faits, mais n’en dit rien. Elle ne dénonce pas. 

  Dans le roman, le lecteur est invité aussi à se mettre dans la position de l’analyste et à spéculer sur le réel. Un homme peut-être en lisant cela… On est d’abord projeté, puis dans la douleur, et alors, on analyse. Le réel est glissant. Le lecteur s’analyse en même temps. Il peut presque juger les personnages, non pas dire qu’ils ont tort, etc., dans l’optique d’une justice, mais comprendre leur névrose, leurs écarts, leurs surdités, ou leurs réactions paranoïaques, ou leurs imaginations déplacées, etc. Alors le lecteur comprend à la fin que l’ombre qui fait son statut (de lire) n’est pas une vacuité néfaste mais un milieu juste.

 

   Là où Christine Angot ne comprend pas peut-être, faute de regard politique, historique, porté sur son temps, c’est que la société, en mettant les hommes au centre, les « colle » à leur personnage, et ils se prennent pour eux-mêmes, ce qui est un désastre. Ils sont autocentrés. Ils ne peuvent pas regarder une femme et s’oublier en la regardant. Seuls les homosexuels ont une chance de se décentrer, s’ils entrent dans une vraie critique politique. Mais les hétérosexuels ne peuvent pas se décadrer, ne pas se prendre pour les Hommes – c’est une vraie impuissance qui les menace, de devenir sexuelle. Alors que les femmes quand elles ont réussi à sortir des mille rôles qui leur sont assignés ne font plus que ça, vivre en regardant les hommes et en les aimant, tout en les devinant. Oui, s’ils ouvraient, ils pourraient… Mais non, ils ne s’ouvriront pas car il faudrait qu’ils renoncent à leur pouvoir, il faudrait qu’ils s’abandonnent, qu’ils cessent de croire en leur nom, prénom, comme un pseudo de scène. Qu’ils renoncent à ces façons de dire « ma femme », pour se donner le droit de vomir sur celles avec lesquelles ils vont pour un soir. C’est eux leurs bourreaux. Virginie Despentes dans King-Kong Theory, le dit très bien.

  J’étais presque en colère avec ce livre. Surtout au début, je me demandais comment l’amour pouvait être réduit à ça. Et puis, après pourquoi elle me faisait ça, de me montrer que je préférais les hommes du bas à ceux du haut, moi pour qui l’art, la culture, enfin ce que vous voudrez mais ces choses-là sont toute la vie ? Ce livre était crade, limite un roman people de gare, limite une opération commerciale avec ce mariage monstrueux de l’écrivain sensible et d’un Doc Gyneco. Mais il me tenait. C’était le mien. La violence de cette invasion imaginaire que je subissais, renvoyait à cette chose qu’elle nomme, Angot, qu’elle dit d’elle-même, disant qu’elle ne sait plus qui elle est, où elle est, elle dit ça plusieurs fois. Elle peut le dire car elle ne dit pas ce qu’elle pense en tant que narratrice. C’est ça qui est intéressant chez elle, car elle s’approche là d’un réel, désagréable à entendre. Alors moi aussi, je me sentais disparaître avec elle, en même temps que mon histoire de vie me semblait de plus en plus pauvre, minuscule, un peu comme si je passais mon temps à étirer de façon romanesque un vécu qui se résume en quelques phrases : ton père est parti, tu as connu une période trash avec de la drogue et de l’alcool, comme tous ceux de ta génération qui ont fait ça, dans les années 2000 tu as cherché à t’en sortir, depuis tu reviens un peu à la surface, mais pour toi, c’est foutu de toute manière ; après quelques histoires chaotiques et toujours brèves, parfois borderline comme avec le repris de justice A., depuis trois ans tu vis une love story avec un mec qui ne vient jamais chez toi alors que tu es à 30 min de chez lui, un peu alcoolique, qui t’aime beaucoup, enfin tu présumes, il ne t’a encore jamais caressée sur tout le corps, il n’aime pas t’embrasser avec la langue, il veut être tranquille et certaines nuits quand vous dormez ensemble, il te repousse si tu te colles à lui, disant qu’il a mal au dos, il ne vient jamais avec toi dans les soirées, il ne t’accompagne pas. Doc Gyneco par exemple n’accompagne pas sans faire la gueule Christine dans des soirées qui se terminent affreusement chaque fois. Au fond tu es très seule, et tu rêves du grand amour, tu t’accroches à celui-ci, parce que c’est vrai, tu es éperdue dès que tu le vois, même si à force d’égratignures, il a refroidi beaucoup ton désir. Mais tu l’aimes et puis lui aussi t’aimes, la preuve, lorsque tu arrives chez lui, il te sourit d’une manière que personne n’a encore jamais eue. Puis par rapport à ce que tu as connu avant, il a la palme côté douceur. Il est le premier qui ne te fait pas peur. Tu t’es même remise à manger normalement depuis que tu le connais. Voilà, et on vit dans un paradis à côté des autres pays ! On est une tout petit groupuscule de femmes privilégiées dans un monde de plus en plus rétrograde. Alors on serre le corps qu’on trouve. Duras disait que l’amour ça ne se choisit pas, on prend celui avec qui on fait l’amour et avec qui il y a du désir. Voilà, on prend, on fait avec. Jusqu’à ce que ça lâche. 

 


 

Publié par : mari mai corbel | août 5, 2008

Questions critiques /2

À l’extrême rigueur, on pourrait dire que…

 

 

Annie Le Brun, Du trop de réalité (Folio Gallimard, 2000) p.52

  Il existe un manque d’intérêt patent pour la réflexion sur la critique ; l’extrême rareté d’ouvrages à son sujet en témoigne. Cela me paraît paradoxal devant ne serait-ce que l’intérêt humblement économique que les artistes, les théâtres ou les services d’aides publiques auraient à se faire plus regardants sur les méthodes critiques, vu que le subventionnement dépend d’articles de presse… – Comment donc ! me dira en premier lieu un béotien, mais l’évaluation est confiée à des organes de presse ? ? – Mais, non, enfin pas seulement, et si parce que, la presse est Indépendante, alors elle est garante de l’Objectivité du Jugement Esthétique, voilà pour le principe. Dans la théorie du régime démocratique, vous devez l’avoir appris, la liberté de presse a la place d’un contre-pouvoir fondateur, elle fait partie de l’espace public. – Mais alors vous osez remettre en cause ça  ? je n’y comprends plus rien… – C’est que le principe s’est vidé de son sens depuis que la presse est entre les mains d’actionnaires, pour lesquels par ailleurs les rubriques de critique d’art dramatique et chorégraphique sont toujours trop longues et trop intelligentes. Il y a bien France-culture, un organe de presse d’Etat jusque-là plutôt indépendant mais aujourd’hui, beaucoup plus surveillé… D’ailleurs mon sujet est plus vaste, parce que la critique a d’autres auteurs que ces pauvres pigistes sous rémunérés, mais ces auteurs-là, universitaires ou amateurs passionnés, n’ont pas de poids pour décider de l’avenir d’un artiste auprès d’une DRAC ou d’un directeur de théâtre. Puis, ah oui, l’indépendance d’esprit ne perd rien à la discussion sur les méthodes de travail. – Bon, okay, continuez alors.

  Oui, je continue. Ce désintérêt me paraît étonnant parce que le milieu artistique porte en lui une ferveur pour la pensée, un désir inexpugnable de réflexion sur ses propres processus et formes. La critique qui dans les arts plastiques est parfois intégrée par les artistes, ne fait cependant pas l’objet d’une réflexion collective, publique. Comment sent-on ? comment voit-on ? comment relie-t-on les choses entre elles pour déduire d’un signe plastique une pensée ? tout cela n’intéresse pas, alors même que le milieu de l’art contemporain se vit comme une petite communauté passionnée de discussions, de lectures spécialisées, et fort avertie des stratégies politiques destructrices, plus consciente même du monde ou disons pour éviter le malentendu sur une présomption d’elle-même que je lui prêterais, capable de porter un regard politique imaginatif, qui ne se contente pas de colporter les analyses des appareils politiciens. C’est ce désintérêt chez des gens plutôt intéressés, qui me fait signe. Comme si la maladie qui rongeait nos sociétés avait tellement progressé, que désormais même ses parties les plus sensibles se mortifiaient… - Moi, ça m’énerve, le catastrophisme…

  Non mais, si. Il faut juste s’arrêter à ça, qu’il y a bien un systèmeque je préfère ici dire “sans nom” – parce que le terme de “libéralisme” me paraît un euphémisme sardonique, ou alors je l’appellerais le “monopole du prix sur les existences” ou MPE. Et ce système travaille à effacer la trace des cheminements, des manières de penser, au nom du résultat chiffré, du coût, qui eux appellent une conclusion sommaire : coupable ou non coupable ? déficitaire ou bénéficiaire ? un four ou un succès ? à mort… ou en sursis ? Oui, les sélectionnés n’obtiennent pas le droit de vivre mais seulement de continuer la guerre. Le système MPE n’est en effet pas là pour éliminer de mauvais sujets (ça c’est ce que nous racontent les églises pour nous endormir ou nous donner bonne conscience) mais pour nous dresser les uns contre les autres dans une guerre civile larvée universelle afin que nous tous nous nous épuisions ensemble. Toutes nos forces sont absorbées dans une survie qui, n’étant plus une vie digne de ce nom, perd jusqu’à son sens, nous faisant baisser la tête de honte. Les plus sensibles sont acculés à des méditations fort corrosives pour eux-mêmes sur le dégoût de vivre, ou le ridicule de faire l’amour ou encore de procréer, ou encore l’absurdité sur le plan métaphysique de nos perspectives historiques. – Peu importent quelles voies nous y mènent, mais la folie, l’étouffement, la misère psychique réussissent tous également à réduire nos champs de vision à un tout petit espace devant les bouts de nez. Ainsi lever la tête vers ce qui se trame au niveau mondial réclame un effort au-dessus de nos forces, trop intense, et, de toute façon, pour un déprimé, le panorama de millionnaires qui jouent entre eux est comme celui de deux mouches qui volent...  Pas plus excitant qu’une nouvelle histoire d’amour qui va capoter de toute façon. Les millionnaires de ce monde peuvent alors fantasmer tranquillement d’appartenir à une démocratie à l’antique, se prélasser dans l’une de leurs nombreuses villas, et s’imaginer que, comme les Athéniens, ils ont leurs forums (l’OMC… ) où discuter périodiquement de leurs intérêts. Oui, ils s’aiment et ils sont sans complexe, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils sont heureux, ça, c’est une autre affaire la question du bonheur des pervers. Mais ce puissant système qui ne s’est pas conçu dans un seul cerveau, est d’autant plus puissant qu’il se nourrit de nos collaborations quotidiennes, à travers ce qui fait peut-être le propre du genre humain, au premier chef le fantasme et le fétichisme. Nous sommes dévitalisés au petit feu des échanges, afin de nous transformer en  monnaie vivante, pour reprendre le titre d’un texte fondamental de Pierre Klossowski (1). Système complexe dont le propre me semble de fasciner. Et d’ailleurs ici même dans cette tentative d’analyse (une de plus depuis Fourrier ou même Marx !), il y a une fascination mortelle, au sens où la Gorgone attire en nous passionnant, pour qu’on s’y noie, dans son regard plein de serpents. Donc, voilà pour le MPE, il ne m’aura pas ici.

   Mais il fallait que j’en fasse un croquis pour ramener à ses proportions ce sujet que je me donne ici, du désintérêt pour la critique dramatique. À première vue, il a la taille d’un brin d’herbe sur un porte-avion américain à l’ancre dans le Golfe (2). Mais à seconde vue, je me demande bien pourquoi, en 2003, le Médef a tout fait pour endommager le régime d’intermittence du spectacle, puis pour empêcher toute réforme utile, et qu’il le laisse pourrir avec le même déficit, mais 30.000 bénéficiaires de moins, tout ça pour ensuite faire payer aux Régions la note en RMI. Ce n’est donc pas un soucis économique mais politique. Pourquoi ? L’art vivant des scènes gênerait-il quelque chose de la marche du monde ?

- Tout de même, un peu de sérieux, des artistes dans le bac à sable…

- Non, pas du tout, l’art présente un réel danger même à dose homéopathique pour les méchants de ce monde, et pas seulement l’art, la philosophie aussi… Pensez donc, un Picasso, un Lacan, quelles révolutions ils soulèvent avec juste des images, des livres – des révolutions du regard qui font le lever les yeux et qui redonnent l’orgueil de vivre !

   Il ne faut pas négliger que si les forces de gauche réfléchissent en cercle fermé depuis des décennies sans jamais lever la tête au-dessus des postes à conquérir dans leurs appareils internes, la droite, elle, a depuis les années 70 des clubs moins de réflexion que d’analyse (l’Horloge, le Grèce). Ils sont un peu secrets, mais pas tant. On sait que ces clubs sont ouvertement d’extrême-droite et que presque tous les leaders actuels de la droite en ont été. C’est surtout depuis 1968 qui a été leur premier cauchemar qu’ils ont été actifs. Ils ont été très impliqués dans l’importation de tout le corpus idéologique américain du libéralisme dans les années 70 et à sa diffusion délicate dans la société des intellectuels. Tout de suite, ils ont appliqué le principe américain d‘une politique qui soit d’abord une stratégie de communication pour faire passer quelque chose (un produit un peu frelaté) sans le proposer de but en blanc, mais comme un rêve publicitaire de paradis. Les cabinets de consultant en communication transforment les campagnes politiques en campagnes publicitaires, nous le savons, mais savons-nous bien pourquoi ? Au fond, le libéralisme n’est pas le sujet. Le libéralisme ou le truc qui se donne cette qualité-là d’être libéral (ouvert d’esprit donc), ne l’est pas plus qu’une plage californienne n’est paradisiaque. Le sujet, c’est comment il leur avait échappé d’avoir fabriqué tant de libertaires  en même temps dans plusieurs pays : en Europe de l’Est, en France, aux USA aussi avec la communauté des gays à San Francisco et les prémices des théories queer… Pas seulement les Printemps mais les hippies, les homosexuels à l’époque militants politiques de contre-société ! avec leurs idées à la noix de vivre sans rien, juste d’amour et d’eau fraîche, ou de façon autonome, puisqu’ils tentent l’autogestion… LIPP en 1973 : des ouvriers qui prennent les commandent, fabriquent, gèrent… Des gens, (très peu) expérimentaient que, pour vivre, les oppresseurs n’étaient pas utiles. Alors les méchants se sont réunis dans des clubs et ont étudié ça de très près. Et ils ont vu que : la politique bourgeoise fascisante d’avant-guerre qui produit 36 => puis en réaction le nazisme et le pétainisme => puis en sur-réaction les Libérations dégoulinantes d’humanisme avec ce préambule de la constitution de 1946 qui a été intégré dans le corpus juridique (ces droits à la culture, à l’éducation, au travail même !) et  ces nationalisations abominables donnant aux services publics une vocation nationale, ce qu’ils n’avaient pas du tout auparavant => tout ça prépare vingt ans d’une prospérité qui permet l’émergence d’une petite classe moyenne dont les enfants sont heureux, protégés et ont plaisir à étudier… => vingt ans d’éducation nationale de bon niveau avec une population exponentielle d’étudiants issus de classes assez pauvres, étudiants qui ont donc un point de vue sur les améliorations qu’il serait nécessaires d’apporter à nos sociétés = 1968 : non, plus jamais ça… Alors d’où venait 1936 ?

- Alors là, je m’y perd…

- Si 36 il y a eu, c’est aussi qu’il y avait eu dix-huit ans de paix et d’école laïque obligatoire…

- Quoi ?

- Oui, 36, congés payés, musées gratuits, ça vous dit quelque chose… ?

- Ah bon, les musées gratuits faisaient partie du programme…

- Oui, ce sont tous ceux qui avaient eu leur certificat d’études mais qui avaient été obligés de travailler, qui ont fait grève… Ils savaient lire et écrire, voilà la vérité et ils voulaient plus encore, ils voulaient accéder à la formation du goût.

- Le Front populaire, c‘est un nom un peu irritant à certaines oreilles même de gauche, aujourd’hui…  J’ai comme une vague impression…

- Et humiliant même, parce que tout ça a été si traumatique que cela tombe sous le coup du non-dit, de l’oubli, voire du déni. La gauche veut oublier d’où elle vient, de quelle Histoire glauque, de quels marécages de sangs, de quels charniers… La gauche a perdu son identité en écoutant les vaticinations économico-idéologiques des droites. Il y a toujours eu à gauche ce complexe ouvriériste contre l’intellectuel, qui était pourtant de son côté. L’intellectuel n’est pas du côté des exploités par compassion bien-pensante, mais par logique, logique de l’écriture et du sens, logique de justesse qui porte une logique de justice en elle. Un intellectuel de droite : un imposteur. Mais l’ouvrier (pour parler comme dans l’ancien temps !) ne sait pas ça, parce qu’il n’est pas érudit, alors il ne voit que l’autorité, une de plus qui cherche à s’exercer sur lui, et il voit quelqu’un aux mains blanches qui pérore, et qui en effet a conservé un orgueil de vivre. Alors cela le rapproche objectivement de l’homme d’affaires qui est anti-intellectuel dans sa fonction, et dont surtout la honte, de façon irrémédiablement enfouie, est bien plus grande. Cela donne que les opprimés se sentent toujours un peu au-dessus de leurs tortionnaires, mais avec eux, de leurs côtés, car ils partagent la perte de la dignité ensemble, dans un espèce d’accord tacite. Sauf en cas de Révolution où les opprimés s’ébrouent, sortent du mauvais sortilège, entrent dans le sens et lèvent la tête pour agiter fièrement leur drapeau aux couleurs de la honte ! Non, nous n’avons plus honte d’avoir honte ! disent les révolutionnaires. Mais cas rares ont été suivis désormais d’échecs sanglants qui ont fait replonger la tête de tous les opprimés de la terre dans la rougeur de la honte… D’où ce rêve bine plus répandu, des opprimés d’égaler ce grand frère clandestin qu’est son oppresseur et d’aller plus haut et de pouvoir se faire propriétaire, comme l’homme d’affaire. Voilà c’est ce qui anime profondément ceux que la maladie de la petite-bourgeoisie contamine. C’est ça la gauche caviar qui, pourtant, rejette Lang et ce qu’il incarne. Oui aux bonnes pour servir le dîner, non à l’art élitiste. Allez comprendre… ! Ça l’a perdue, la gauche, elle a accepté même parmi elle des responsables qui n’avaient aucune origine à gauche, qui étaient directement des hommes d’affaires (genre Fabius, Strauss-Khan) mais qui n’étaient non plus issus d’une bourgeoisie moyenne cultivée, comme Jaurès l’était, donc même pas du côté des intellectuels, ou des humanistes dans le discours. Ils s’en foutaient, ce qu’ils disaient c’était même contre l’humanisme : améliorer les conditions de vie des exploités pour perpétuer l’exploitation. La gauche, elle ne s’est plus pensée, alors que la droite, si. Si bien que la droite lui a fait devenir ce qu’elle a eu besoin qu’elle soit pour s’anéantir elle-même. On a une gauche psychotique qui a perdu son langage et son identité, qui ne connaît plus son histoire ni son origine tragique, ce XVIIIe affamé, et de XIXe qui a été l’enfer avec la première loi sociale qui interdit en 1889  le travail des enfants de moins de 8 ans dans les mines, à l’époque la journée de travail durait de douze à quatorze heures … Oui, c’est par là que la grande bourgeoisie vient, aussi, et comme le soir elle sortait au théâtre ou qu’elle parlait livre aux dîners servis par les bonnes…

  Bon, je continue. Quand la présidence Sarkosy lance les « Révisions Générales des Politiques Publiques » dès le lendemain de son élection, avec le même discours béni-oui-oui, sur la nécessité de bien gérer la petite maison de France, j’ai vu une grosse ombre passer. Oh, ce n’était pas cette histoire qu’ils allaient nous refaire le coup de la chasse aux “gaspis”, pour se rappeler le bon temps des années 70 quand ce cauchemar qu’avait été pour eux le triomphe de Mitterand à des présidentielles n’avait pas encore eu lieu. Non, c’était quelque chose comme une anguille sous la roche, un peu comme ce moment où le Médef pérorait sur la rationalisation du régime chômage d’intermittence dont il avait doublé par mensonge le déficit. Sous ces airs de ménagère honnête, le président actuel me paraît en effet ambitionner autre chose que de dépoussiérer les bureaucraties... Il y a des intérêts autour de lui – très grands intérêts… Je lui trouve une tête d’acteur à jouer un personnage dans un film sur la mafia, ou alors, avec des talons, il pourrait doubler… – Vous voyez cet acteur dont certains discours sont révisionnistes et qui est devenu gouverneur en Californie – la Californie, passée à l’extrême droite ? Vous voyez de qui je veux parler, un type musclé et passé aux UV, mâchoire carrée, pas le genre à s’abandonner, accolée à des bombes sexuelles… un révisionniste antisémite qui ne veut pas que ça ait eu lieu, ça… ces millions de disparus exterminés…

- Stop, pas d’attaque physique ni d’amalgame

- Mais, je ne fais que plonger dans un regard, dans une apparence, je parle ici d’un homme de la politique française, je ne sais pas si l’appeler “homme politique” lui convient… Je caresse la surface de la couverture d’un magazine… Un numéro de l’Express de ce mois de juillet, dédié au couple présidentiel. Dessus, un regard un peu vide et fixe, hypnotique même, vous ne trouvez-pas ?

- Oh, les photos de presse c’est trompeur…

- Non, la princesse Cristina de Grèce sourit VRAIMENT sur les photos…

- Hein ? 

  Bon. D’ailleurs, s’en cache-t-il, le méchant, qu’il en est un ?  N’est-ce pas ça qui le rend excitant, érotique même, notre président, ce côté monsieur-tout-le-monde que peuvent avoir certains assassins ? Le grand méchant loup est dans la bergerie… Il  jouit, lui, devant que les moutons soient aveugles et sourds à force de bêler entre eux, d’autant qu’il a partie liée à ces puissances d’aveuglement que sont les entreprises de télévision, et que pour le loup, cela fait partie du repas de tourner autour de la chèvre… Le loup méprise le troupeau, il va lui annoncer son sort à la boucherie, et ils ne vont même pas y croire – tellement pas que ça les dérange à peine dans leurs bêlements ininterrompus (comme s’ils se parlaient !). Alors il nomme “RGPP” sa politique, qui aura pour but annoncé de détruire l’éducation nationale, la culture et les services hospitaliers, le social, la justice même, bref tout ce qui est secteur public premier, sauf  la police, les prisons et l’armée. - Oui, et la ministre de la culture dès juillet 2007 prononce un discours tambour battant où elle annonce que la culture a des privilèges que nous n’avons plus, nous la France, les moyens de nous payer, il va falloir songer à regarder de plus près à la dépense et à être efficaces en ce domaine. Interloqués, artistes et directeurs de théâtre s’insurgent, c’est quoi l’efficacité d’une pièce de théâtre ? - Ben, comptez les sièges ou le nombre de représentations. L’horreur, mais voilà, et pourtant personne ne peut bouger ou imaginer que l’inimaginable se met en place. C’est plutôt cela. Personne n’y croit, au fond de lui, comme personne ne croyait à ce que le révisionnisme dénia plus tard. 

ET TOUT LE MONDE ENTENDIT RÉVISION

SANS MOUFTER, ÉCRIRONT NOS SURVIVANTS.

  Au départ, je pense à ce temps des examens et à ces périodes terribles qui les précédaient où je suis devenue fumeuse… Image donc que ces RGPP ne sont que la préparation à la grande épreuve fort inquiétante qui se profile… . Alors, après, j’entends le ”révisionnisme” à l’oeuvre. – Oui, ce n’est même pas non-dit ; une vraie stratégie publique de réécriture, de transcription de nos réalités administratives dans un langage hiéroglyphique d’indicateurs chiffrés est en cours. Les bureaucrates nous le disent, pour nous humilier. – On va vous comptez… Raffinement vertigineux des pervers dans leurs jouissances de l’humain fait objet… – Finis les épais rapports que personne n’a plus la patience d’étudier ! Liquidée l’analyse compliquée des processus, des moyens, des procédures, des récits, de l’incalculable, de l’histoire avec un petit h ! Voici la clarté du Nombre, les éclairages du Calcul ! La transparence dont nos gouvernants se gargarisent - par exemple concernant notre secteur culturel avec les dits « entretiens de Valois » consultant un panel représentatif des “professionnels du spectacle vivant”  - … – de leur part n’exprime qu’un sarcasme hideux devant l’« horizon qui s’épaissit chaque jour un peu plus du côté des affaires comme de celui des idées » (3).

  C’est que ce programme qui s’avance sous le mot d’ordre de l’évaluation est purement et simplement une entreprise de dévalorisation de l’esprit dit “critique”, pour que règnent ces nouvelles réalités de la démocratie économique mondiale dont le Parlement est un gala de charité pour millionnaires, présidé par Bush. Bush chez qui, trois mois après son élection, Sarkosy sous prétexte de passer un week-end BBQ chez un « ami » (4), vient comme un mafioso choisir son clan, et prêter serment.  

   Si tant est que le secteur artistique travaille à forger le goût au sens d’exercer cette faculté d’estimer les choses, de développer l’estime portée aux choses – il fait obstacle à ce qui s’instaure aujourd’hui et qui passe par la destruction de nos facultés propres d’évaluation, au premier chef par le dressage de nos yeux. La puissance critique est ce qui dessille, ce qui fait voir à sa manière à soi, selon sa propre sensibilité, ce que l’on veut nous faire voir comme il le faut, conformément aux standards. – Qui irait dire que ce qui est dit beau ne le serait point ? qu’une photo publicitaire pour un slip d’homme montrant un individu d’aspect jeune, imberbe et bronzé, très musclé, sec et nerveux, le regard plongé dans l’avenir, n’est pas un beau mec propre à exciter toute femme, faite dès lors par ce rapport-là, femelle, ou tout homme même fait illico comme un ras par cette image-là, non ? Je ne dis pas non plus que ce modèle n’est pas beau, je dis qu’une photo n’en montre rien, et que l’ordre du désir est non visuel, désormais, À CAUSE DE LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. C’est en quoi les scènes de théâtre et de danse, et les objets des arts plastiques, sont des endroits subversifs car on y vient voir ce qui n’est pas visuel, on y vient sentir que nos désirs n’ont pas grand chose à voir avec les canons publicitaires des magazines. Non, pas vraiment.

- Vous parlez pour vous, parce qu’une aventure avec un top modèle, ça ne se refuse pas…

- Oh que si, surtout à mon âge, de quarante-deux ans, je ne pourrais pas aimer quelqu’un dont je pourrais être mère… mais vous connaissez-vous vous mêmes donc si bien que ça pour envisagez ce genre d’hypothèse ? Désolée d’oser parler pour vous, ne le prenez pas mal, c’est juste un jeu… 

 -  je continue. La société du spectacle n’est pas une vieillerie situationniste mais bien le sel quotidien de nos représentations mentales. Sans même que personne ne s’en rende vraiment compte, qui réalise que l’emprise du spectacle peut régenter jusqu’à sa manière d’aimer et de désirer, ou son “sens de la beauté” ? On se croit originaux, en ce domaine mais ne sont-ce pas nos yeux et nos représentations mentales que nous nous formons d’autrui qui nous guident, du moins consciemment ? Le mode spectaculaire est visuel, photographique, ciné-génique, mais il peut aussi prendre la forme du discours objectiviste qui fait de la Réalité – l’indéfinissable par excellence – le Spectacle d’une fin en soi. Dans la psychologie de bas étage, il est conseillé de voir son “partenaire” “tel qu’il est”, de renoncer à son “rêve”, pour accepter la “réalité”, et devenir “adulte”. Les images de soi et du collectif se forment en se normalisant, en se moulant dans des normes exposées et glorifiées par le Spectacle qui divertit nos journées, au sens d’un véritable détournement de cette chose de nous-mêmes, qu’on ne connaît plus trop, dont toute l’oeuvre de Marcel Proust est comme un chant du Cygne, de ce monde des images intérieures, monde entre deux mondes, entre le sensoriel et le visuel, un ailleurs… au fond, d’où le rêve nocturne jaillit comme l’illuminant dans les éclairs d’un orage intérieur… provenant d’événements si lointains que le tonnerre ne s’entend plus… Nous ne connaissons plus ce marais obscur où se forment les images, les souvenirs des sensations, tout ce matériel qui n’intéresse plus que les psychanalystes et leurs patients… – et encore… ! Mais cette idée qu’il puisse se passer des choses uniquement en regardant en soi, à travers des mots, n’est-ce pas le principe même du théâtre à l’encontre du principe des spectacles au sens strict qui eux au contraire semblent nous gaver les yeux pour mieux obturer les conduits qui mènent à la formation d’un regard dans l’arrière de la tête ? Les spectacles s’annoncent eux-mêmes comme des divertissement venant combler un besoin de “se vider la tête”, de “se changer les idées”… – C’est ça… Ils font plus que ça. Ils procèdent d’une liturgie tautologique où chacun est comme sommé de répéter son adhésion à ce mode de représentation-là, visuelle, sur le mode de l’acclamation. Le spectacle le plus autorisé est celui qui reçoit les officiels de la République en personne : match de foot au Stade de France, concerts de Madonna ou de Johny Hollysday, ou de n’importe quelle autre idole commerçante.

- Non mais c’est chouette Madonna ! et puis elle est subversive… Et Johny, il est insupportable mais ces chansons, tiens la Petite Marie…

-  Ramassis de niaiseries ! paroles de faiseurs qui n’a jamais rien donné à personne ! avec le temps, je lui trouve une gueule de gueule cassée… comme un retour du refoulé, paf, en pleine face de l’idole, 14-18 et ses horreurs… Céline… Mais Madonna, subversive, excusez-moi, mais jamais un dancing floor, en dépit de tout l’amour que j’ai pour eux, n’a donné d’idées révolutionnaires ! des idées de baises, et encore, faut voir le genre de tac-tac qu’elle inspire… Bon. 

 je continue. les autres spectacles, ceux sans célébrités, par exemple dans les théâtres publics, et de façon accentuée, dans les privés, le public est alors dans la position d’un signe au sens fort d’un prodige qui atteste de la Visitation d’une divinité secrètement adulée par tous (le Pouvoir vide de sens du MPE). C’est le suspense essentiel d’aller au spectacle, à savoir sera-t-il bon ou mauvais ou encore l’unisson divin va-t-il passer ? – Et voilà, vous voyez, le résultat… - Non… alors là, je ne comprends pas ! – Mais si, le rapport entre mon sujet, le désintérêt pour la réflexion sur les méthodes et discours critiques et la politique de communication des RGPP sur le résultat ? – Ouh… je m’ennuie…  Bon, courage, on continue. Les spectateurs mutent en fidèles infantilisés qui n’ont plus pour fonction critique que de se demander pendant tout le déroulement du spectacle s’il est bon ou mauvais. Il n’a pas d’indicateurs personnels, tout ce qu’il sait c’est que si ça lui plaît, il sera enthousiaste, mais qu’est-ce qui lui plaît ? C’est dur de le savoir… Bref, les spectateurs sont perdus, ils se raccrochent dès qu’ils se reconnaissent et là, ils le montrent dans l’angoisse où ils sont, tout de suite, ils se signalent aux comédiens, en rigolant, ricanant, pouffant, éclatant de rire… Des petits bruits de gorge, de toux, oui, sans arrêt, ils disent s’ils suivent, s’ils sont dans le coup, il faut qu’on le sache qu’ils sont dedans… Ils s’épient pour détecter le sentiment général… Si un rire fuse, une épidémie peut s’ensuivre… Ah oui, j’ai compris, ah ah ah…

- Stop, on a le droit de rire dans ce pays !

     -Oui, mais moi, je me demande comment je fais mais j’ai peur de perturber les comédiens et quand je ris, j’ai une grande bouche qui s’ouvre dans moi et ça ne fait pas de bruit, et un vertige me saisit. Sinon, je ris beaucoup, essentiellement quand je suis en situation érotique et amoureuse.

- Je m’en fiche.

- Non, pas moi, je vous parle du désir… toujours… le résultat, le révisionnisme, le désir sexuel, la société du spectacle, le MPE, tout ça se tient... Alors les spectacteurs  cachent dans leurs roucoulements leur angoisse de ne rien comprendre au jeu. Et les acteurs qui aiment l’applaudissement ou le signe qu’ils jugent d’encouragement ou de satisfaction, se vivent dans la terreur aussi de ne rien comprendre à ce qu’ils font… Comme dans les régimes totalitaires dont nous nous croyons tellement éloignés et qui comme par miracle ont disparu de la surface planétaire en dix ans, tant et si bien que bientôt personne ne saura plus ce qui s’y est passé ou ne s’y intéressera – vous voyez une thèse “les tortures en hôpitaux psychiatriques des dissidents dans l’ex-URSS” ? – les patriotes de peur de se faire soupçonner de libertaires, devenaient des zélateurs : Ils applaudissaient à tout rompre au Congrès du Parti, ou ils sifflaient quand ils sentaient que ça n’allait pas dans un sens orthodoxe… Des fois, c’était dur de savoir… 

  extrait d’un article
d’Harmelle Héliot, Le Figaro, sur Hedda Gabler,
ms Lacascade, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre

   La critique n’occupe plus dans ce panorama qu’un strapontin certes quelque peu métaphysique, puisqu’elle est l’organe mystérieux qui décrète le bon spectacle. Pour ce travail, n’importe qui d’un peu volontaire peut faire l’affaire, la preuve :  le très modique coût de ce personnel ! On ne leur demande rien de plus que de continuer la mise en spectacle. C’est pourquoi les revues de presse m’intéressent au plus haut point. J’aime y décrypter les contradictions, les embarras, les impasses de ces manières d’écrire qu’on n’écrira rien… Tout est dit au jugé, par adjectifs qualificatifs. Magnifique, époustouflant, lumineux, superbe, ou énergique, sont assénés sans preuve, car il n’y a rien à prouver, mais seulement à dire qu’on était de ceux qui ont reconnu la Visitation. L’intonation est celle d’un curieux mélange entre l’encensement et le diagnostic objectiviste attestant d’avoir vu. Le lexique est lourd d’un inconscient chrétien, en toute bonne foi : l’incarnation, le miracle de la grande actrice ou l’incandescence du danseur, la joie de l’instant de grâce, la communion, l’illumination, et pour ce qui donne le frisson : les ténèbres, l’oratorio, l’enfer… Peu importent les détours buissonniers intéressants que la critique prend, ce qui intéresse c’est sa conclusion. Le bon spectacle au fond c’est celui qui glorifie le spectaculaire. Le critique de presse qui voit suffisamment de choses passionnantes et qui pourraient n’écrire que pour ce qui l’a inspiré, tient ainsi à dénoncer le mauvais spectacle, et cela dans des termes parfois qui évoquent l’abomination religieuse, ou le moraliste offusqué. Par exemple, on attaquera la nudité inutile et suggéra de recourir au mensonge ou à l’illusion d’un juste-au-corps couleur chair. Si le spectacle n’est pas abominé, voué à la Géhenne, il est regardé comme un pauvre idiot bon pour refaire sa copie au purgatoire : Esthétiquement sommaire, pauvre, essoufflé, exaspérant, ennuyeux à mourir, acteurs qui parlent trop bas, tout cela qui sur scène manque de ce fumet subtil propre à plaire à cette divinité métaphysique innommée mais dont le passage dans la salle donnera le signe qu’elle a été honorée.

//////   Isabelle Huppert, entretien au Monde, sans doute inconsciente, au moment de son travail sur Hedda Gabler/ms E. Lacascade ? Mais non, c’est exactement ça qu’elle fait, c’est cette capacité à ne pas jouer qui intéresse (entre autres) Claude Régy chez Huppert qui joua 4.48 Psychosis (2002)de Sarah Kane et aussi, en 1992, Jeanne au bûcher d’Honneger.

  Les critiques, comme les artistes, ne trouveront pas leur place avant longtemps, mais surtout avant d’avoir analysé que leur drame est lié au destin du libéralisme qui jaillit au XVIIè s. (5). Il leur faut penser qu’alors les arts se spécialisent et deviennent l’Art séparé de la vie, elle-même élevée au carré d’une sacralité tout aussi pétrifiante de “La Vie”. Voilà, les sociétés modernes en route vers la biopolitique sécuritaire et maternante que nous connaissons ! Le regard critique se fait scrutateur, un juge, un surveillant, un mateur maton un peu voyeur. Oui, souvenez-vous de Haute-surveillance de Jean Genet… c’est de cela qu’il parlait à travers son expérience. Comment la société du spectacle fabrique du détenu, du prisonnier, de l’enfermement. Et souvenez-vous de Michel Foucault quelques années plus tard qui parle du panoptique, de biopolitique. Est-ce de l’Art ? cherche l’homme du classicisme (dit aussi l’homme classique), angoissé, sans plus rien voir de ce qui se passe entre l’œuvre et lui, voire entre l’oeuvre et son ventre sensible, avant trois siècles plus tard de se demander si c’est un bon spectacle, qui se digère donc bien, toujours dans l’angoisse machinale et rêveuse des anges qui ont à différencier le bon grain de l’ivraie.

 

Surface de réparation, pièce chorégraphique et plastique de Rachid Ouramdane, création théâtre2gennevilliers, 2007.

Certain philosophe (6) dont je me méfie fort, en raison de son côté publicitaire très contradictoire avec ses thèses, appelle ça d’un terme peu sexy, « le droit d’inventaire » - comparant le regard sur l’art au travail d’un notaire, ce qui tout inconsciemment trahit le désir d’enterrer l’objet de son étude !

Il n’est pas anodin qu’il ait différé de raconter la réalité de sa rencontre avec le grand méchant loup qu’il avait été envoyé interviewer par Philosophie Magazine juste avant son élection. Pour des raisons qui tiennent peu la route au regard du danger encouru par le résultat de cette élection, il n’a publié sur son blog qu’après mai 2007, comment s’est passé véritablement le RDV chez le monstre, ce Sarcome de Kaposi de la démocratie, entouré de ses gardes-du-corps armés et qui ne l’avait reçu, lui précisa-t-il, que pour lui cracher à la figure sa haine de la philosophie et sa détermination à en finir avec ce genre de type comme son hôte…  Mais sur le blog, le philosophe un brin publicitaire précise qu’il l’a mis KO en lui offrant des livres (Marcuse, Levi Strauss) tout infatué de la puissance de ses domaines… – Tu parles !

Peu importe, mais il se prend pour un ange ou quoi, qu’il s’estime autorisé à exercer son droit d’inventaire sur l’art contemporain ? Combien comme lui se prennent pour des instances neutres qui vont diagnostiquer les choses en étant extérieures à elles, un peu comme des juges en chaire ? Oui, on le sait, les anges comme ce philosophe à qui l’art n’inspire que l’imaginaire du droit d’inventaire, ne sont pas très portés sur la chose sexuelle…

- Mais les anges, ce sont des Amours ! Rien ne trouve grâce, décidément, à vos yeux…

- Non, je ne suis pas le genre à être habitée par la grâce du Seigneur… Pas vraiment. Les anges, donc, sont neutres, car ils n’éprouvent pas de désir dégoûtant pour le cul de leurs sujets, et s’ils sont amours, c’est en infirmières… Mais un ange ne peut pas comprendre l’amour humain qui commence par engage dans la passion sexuelle… dans les parties basses.  Un critique qui ne s’engage pas la tête la première dans ce qu’il regarde, sous prétexte de garder l’objectivité de la distance, n’est qu’un ange mal baisé.

- Mais quoi, tout n’est pas bon, tout de même ! et vous ne voulez quand même pas insinuer que vous tomberiez amoureuse des artistes… ??????

– Cela ne vous regarde pas, mais je mentirais de dire que parfois c’est difficile de savoir ce que j’aime…  exactement…

- Enfin, quoi, c’est de l’inceste !

- Non. Ça m’emmènerait loin d’exposer ici la différence entre la passion possible pour un amoureux légitime et la passion pour le théâtre, et leur rapport à travers la séparation à éprouver et traverser. Il faut vivre, oui, il faut y aller, il ne faut pas faire ceux qui n’y touchent pas, mais je ne veux pas dire là par allusion que je touche amoureusement à l’objet théâtral, et à ceux qui le portent en eux, oh que non. Ni même que je le fantasmerais, encore moins… Il faut s’éprouver mais le théâtre reste un espace pour éprouver et penser l’éprouvé comme épreuve.

- Revenons à nos moutons, il y a quand même certains plats (spectacles) réussis et d’autres ratés.

- Oui, et certains disent à raison que la gastronomie est un art de vivre, ce en quoi elle est hautement respectable, mais pour moi, l’art ce n’est pas de faire de la cuisine, ni un art de la table au quatrième étage du Bon Marché, ni d’être oenologue. L’art n’est pas une question de spécialiste, de service, ni de décoration... S’il l’est pour certains qui ainsi le neutralisent, il devient l’Art coupé de nous, comme un enfant abandonné. 

  Et, ensuite, répudiera-t-on éternellement le mauvais objet, l’étranger, l’Autre, ce coucou dans le nid de la mère patrie ? pour jouir en cachette de son fantasme du grand méchant loup qui nous dévore ?  Miam, miam… Comme des enfants sans âge, réduits à jouer dans les jupes des services de police ? Il faudrait plutôt former du sujet, du subjectif, c’est-à-dire du rapport entre soi et l’autre qui soit plus subtil que la fusion trans-émotionnelle ou au contraire le vomissement, et pour cela, fréquenter les objets artistiques sans fin, pour exercer à leur épreuve à régler nos écarts, nos perspectives, nos voisinages, les distances, les proportions… Et ainsi commencer par le commencement, d’apprendre à sentir ce qu’est de sentir une distance, une proximité, un touché… sentir ce qu’est d’être touché, et qui n’est pas réagir sur le vif… Nous le savons pourtant, certains événements ne nous parviennent que des années après, ce qu’ils touchent est si profond en nous qu’il faut du temps pour que ça remonte comme la lumière des étoiles qui nous parvient alors qu’elles sont peut-être déjà éteintes… Alors le “spectacle” tombe de lui-même comme une peau morte de nos yeux qui s’ouvrent au regard sur le temps… l

   La neutralité ne se décrète pas, elle se trouve.

    Mais comment connaître de ce qui nous colle ou nous éjecte… le voir et le penser… … notre temps pendant la représentation  commence bien avant notre conception et se prolonge au-delà de notre mort… cela a à voir avec les enfants inconsolables que nous restons après avoir vu quelque chose où nous n’avons plus été de l’humain même  quelques instants… Comme ce petit garçon sur la lune toute pourrie, et tout tout seul, dans ce conte de Büchner, placé dans Lenz, je crois.  Devant ce qui vient de la scène, il faut être comme devant ce qui remonte de nos temps anciens ou devant ce qui viendrait de notre mort…   / nous nommer à nous-mêmes ce qui a manqué / lutter infatigablement contre le mutisme / prendre au pied de la lettre toutes les tragédies, des toutes petites d’un nourrisson qui hurle aux infinies comme de celles qui séparent les victimes de l’humanité pour subir la perte de leur image, une dissemblance par rapport à leurs semblables / autisme du cochon d’inde qu’on prend pour une boule de poil débile et qu’on laisse dans une cage dégoûtante parce que ce n’est qu’un cochon/ tous les animaux : ils vivent notre refoulé, le sort qu’on leur fait nous dit ce que nous sommes : des tortionnaires de tout ce qui est plus faibles que soi/on peut en rire (cette conne de Brigitte Bardot…!)et comme toujours traiter douce folie cette pensée, ou répondre faut bien manger mais c’est éluder la question des cochon d’inde dans leur cage qu’on ne mange pas et qui savent très bien vivre près de vous sans cage / ne pas voir en l’animal, mammifère tout du moins, un autre de nous-même/ils disent de nous, les scientifiques et idéologues de tout poil, que nous sommes biologiques alors on rature la vie psychique mais en même temps ce qui incarne le mieux dans leur discours la vie réduite à la mécanique biologique – l’animal – il le traite d’une manière qui se met à refléter comment nous nous traitons et nous traiteront – expérience, torture, extermination, abattage, élevage concentrationnaire/pas plus pas moins l’animal que l’humain n’est biologique / humain, animal = souffle = psyché, psychisme/ une parole reconnaît non des faits, mais la douleur de la peau psychique qui a été arrachée / autisme de ceux qui n’ont pas été touché sinon pour pouvoir à leurs besoins affectifs de manière médicale/l’inconsolable douleur devant ce gouffre où l’humain s’égare /gouffre autant de la souffrance physique ou psychique liée aux actes endurés que de ce qui fait qu’un semblable devient un tortionnaire / la parole, non pour consoler ou réparer l’irréparable /mais pour écarter en définitive ce sempiternel soupçon qui pèse sur les victimes écorchées, à savoir qu’elles l’ont bien cherché de se faire dépiauter, violé, et joui, même, hein ? / sarcasme du mac’ / vous-même, aussi, enfant, vous l’avez bien cherché, cette beigne de papa, non ?

– NON. 

    C’est cette parole à se dire à soi, qui redonne le désir de lever les yeux /parole qui vient de ce qu’il a été possible de revoir (pour soi) la ou les scènes qui nous ont brisé pour toujours et laisser avec une surface trouée du côté du toucher / sensation d’une absence qui colle à la peau / insensibilité qui en même temps laisse une grande douleur, celle d’une peau brûlée / manque de quelque chose qui était là avant, comme tout près et chaud et qui a carbonisé… /petit tas de cendre qui tombent des cigarettes/ possibilité même d’accepter de revoir la brisure à travers les représentations sur les scènes de toutes les brisures / l’absence à travers la représentation d’un absent que tout acteur symbolise, n’étant plus tout à fait lui-même ni un autre… /Possibilité d’une fente, d’une faille, d’un écartement qui inaugure la formation du regard par là, comme par un interstice… /énergie alors montante du désir de montrer, de témoigner à son tour… / non pas consolé mais remis en mouvement, en marche / les arts ont à voir avec le toucher au sens littéral des peaux qui sentent… / dispositif de la scène, avec sa séparation de la salle = un milieu placebo pour faire repousser les peaux abîmées, horripilées, brûlées, eczémateuses, entaillées / remettre de la peau/ passer  de la réaction allergique au senti / sentir les différences de pression au toucher / rendre la peau poreuse par sensibilité / pouvoir supporter la pression, laisser traverser  la représentation scénique des traumas… /sentir que la séparation scène/salle est toujours là, même quand les acteurs déambulent entre les spectateurs debout, dans la règle de l’inviolabilité de l’acteur /intouchabilité qui permet la touchabilité ailleurs / séparation qui scarifie / la brisure comme une malédiction renversée en séparation cicatrisée / choses silencieuses, que seules les scènes ou les récits imaginaires… / nécessité vitale qu’il y ait des artistes pour porter tout ça en eux, et des spectateurs pour accepter avec eux de retraverser la douleur /

   Alors les cuisiniers religieux… / si vous voulez bien suivre mon regard vers ces spectateurs spéciaux qui passent la représentation à noter sur des bouts de papier avec leurs genoux pour table… / de ce point de vue, ces gourmets du théâtre avec leurs bons et mauvais repas sanctifiant, leurs extases d’illuminés et leurs embarras intestinaux de gros mangeurs de Cène, sont un peu à côté du sujet, non ? et légèrement arrogants…

- ah d’accord, je vois… 

MMC.

 

(1)  La Monnaie vivante, 1970, Ed. Joelle Losfled.

(2) Dans Sept secondes  de Falk Rickter, il s’appelle “In god we trust” et possède un centre commercial, un mini Dysneyland, et un centre de fitness, des bars. Ce texte a été mis en scène à Avignon, en 2008, par Stanislas Nordey, et créé auparavant au Rond-Point au printemps. Le porte-avion offre un point de vue intéressant sur le restant du monde.

(3)  Annie Le Brun, Du trop de réalité (Folio Gallimard, 2000), p.68.

(4)    Le 12 août 2007, à Kennebunkport.

(5)    Thèse de Giorgio Agamben, notamment dans L’homme sans contenu (Circé, 2003).

(6) Par exemple, Michel Onffray. 

Publié par : mari mai corbel | juillet 29, 2008

JERK / texte Dennis Cooper / ms Gisèle Vienne / jeu Jonathan Capdevielle

BIG TROUBLE 

fragilité fragilité fragilité

 

=> nouvelles possibilités de le voir : soirées nomades de la fondation cartier à Paris, boulevard Raspail, 21h, les 8 et 9 octobre 2008 + Théâtre de la Bastille, du 7 au 15 avril 2009, 19h30 (http://www.theatre-bastille.com/)

Une image : une seule : Jonathan Capdevielle qui vient de passer une heure à vocaliser des marionnettes de petits monstres, comme doublant un dessin animé, tête tombante, regard vidé, la bave coule… /comme après une tornade, après une transe épileptique / J. Capdevielle-Prince Michkine / après la Visitation d’une bande de démons / dévasté / rendu à lui-même… l’acteur qui attend le passage des créatures de l’imaginaire en lui pour s’animer / non, secret de l’interprète / ici projection de mon intime de mon propre vide / devant aller au théâtre pour m’animer un peu / le spectateur est la marionnette qui a besoin des acteurs pour recevoir une voix … /le spectateur donne aussi un peu de sa voix intérieure au moment où Jonathan Capdevielle donne l’instruction de lire pour soi le texte qui raconte le début de l’histoire, qui nous a été distribué au début comme “fanzine”.
l’imaginaire saisit avec la brutalité et la toute-puissance d’un viol / trauma / même dans une apparente inoffensive lecture / rush de l’imaginaire, expulsion de soi pour certains totale

Sinon Jerk une histoire de petits garçons qui se défoncent et se charcutent / un (Dean) qui raconte et qui est au service d’un plus grand type Wayne, dont il espèce l’amour / oui, oui / récit gore de petits garçons à la sexualité hyper trash / Buddy / plus ils s’aiment en minets plus ils aiment voir le dedans du corps en vrai, en coupe expérimentale / nécrophagie / de l’imaginaire, qui s’il va au bout de son angoisse finit par crever d’envie de voir ce qu’il y a sous la surface lisse de la peau / de la viande 

seul Jonathan C. joue à celui qui reviendrait d’une psychose / il a un côté clinique inquiétant avec le sac à ses pieds d’où il sort ses jouets / ventriloquie / marionnettes de Gisèle Vienne comme des petites poupées contemporaines, avec leur jean et leur tennis/ elle les fait elle-même / imaginant la pièce qui naît là, dans le contact avec les matières / idée de ces têtes de nounours en peluche comme des masques de fête costumée que des assassins revêtent parfois dans les films (enfin moi pas vu d’assassin en vrai) / 

Justesse de la sensibilité de Gisèle Vienne qui pour mettre en scène ce texte de Dennis cooper où l’imaginaire n’a plus de frontière avec la réalité, où tout se mêlent jusqu’au sang, et où toutes les plans se confondent, dans l’expérience des drogues, remet de la perspective en jouant sur les proportions / miniaturisation des jouets / souvenirs pour moi de Pinochio mangé par la baleine / le fantastique commence avec la miniaturisation des choses et des êtres qui sortent alors du temps pour représenter le temps lui-même avec les costumes, les mille détails qui indiquent l’époque du jouet : les Nike miniatures de la marionnette à tête Dean ou encore la tête de panda en nounours (parce que bientôt, plus de pandas ! / tout ce réel temporel que le langage (et certainement pas ici le langage critique) éclipse

les jouets dit Agamben dans Enfance et histoire sont des signifiants instables qui ne sont plus ni rite ni jeu /

c’est le temps qui absorbe l’enfant, que l’enfant réduit à son jeu dans le jouet / 

/ et les enfants du côté des larves (il dit, Agamben) qui se transforme dans les rites d’un peuple en lares en portant des masques sculptés à l’image de l’ancêtre / l’enfant larve est un demi vivant à cause d’un rapport au temps qui n’est pas binaire c’est-à-dire réparti entre synchronie sociale (avec le calendrier) et diachronie (retrait de soi dans un temps propre) / si les adultes continuent littéralement de faire les morts, préférant confier leurs fantômes aux enfants et les enfants à leurs fantômes, les larves du passé revivront et dévoreront les enfants, à moins que les enfants ne détruisent les signifiants du passé : ce qui revient au même du point de vue de la fonction signifiante, c’est-à-dire de l’histoire. Il se produira alors tout le contraire de ce que raconte un mythe d’origine des Indiens Puéblos, associé à un rite d’initiation : comme les larves des morts revenaient dans le monde des vivants pour enlever des enfants, les adultes leur proposèrent, dit le mythe, de les personnifier chaque année au cous d’une joyeuse mascarade – à charge pour les larves de les laisser vivre les enfants qui un jour prendraient leur place.” (Agamben, Enfance et Histoire, p. 157 Petite biblio. Payot). / là Dennis Cooper décrit ce qui arrive quand on chasse les fantômes / il arrive qu’ils entrent dans les enfants, qu’ils les possèdent et les poussent à se dévorer vivants /

le point où dans mon imaginaire, il se reconnaît lui-même / vertige / image de Jonathan Capdevielle bouche close qui fait trois voix stridentes à la fois… image du corps mutique presque cadavre empli de fantômes / ce contre quoi l’imaginaire s’imagine lutter /

j’avais manqué la création de Jerk à la Ménagerie de verre cet hiver ; j’ai pu la voir à la 25eme heure, le 18 juillet, à l’École d’Art, au sous-sol. 

Jonathan Capdevielle et les marionnettes

Publié par : mari mai corbel | juillet 29, 2008

la partage de 21 : 30

 CERTAINEMENT L’HEURE AMOUREUSE SUBSISTE

 

C’est le rêve pur d’un Minuit, en soi disparu, et dont la Clarté reconnue, qui seule demeure au sein de son accomplissement plongé dans l’ombre… Mallarmé, Igitur.

 

 je suis en train d’écrire un texte pour Le Partage de midi qui, certainement, prendra quelques longueurs & temps à écrire / ici recherche d’une autre écriture / plus “facile” et à la fois plus poétique / aller directement à l’impression / à ces impressions qui surgissent de la représentation / qu’après je déplie comme de très grandes images roulées sur elles-mêmes / dans le dépliement, s’émiettent en mille petites pièces / mots / puzzle / 

aller à quelque chose qui s’ouvre avec la représentation comme une tombe se descellerait / jaillissement fumeux / fumeux, comme peu crédible / 

alors voilà ce que j’ai vu

le radeau de la Méduse, dans le praticable, tout simple plancher de bois posé moins simplement à un certain endroit de la carrière boulbon pour que l’espace prenne une certaine profondeur / la fin d’un monde donc / le paquebot où Claudel fait commencer sa pièce, en route vers le Chine, est un radeau qui s’enfonce dans l’obscurcissement du monde qui finit (Paul Valéry) / 

les quatre + 1 : Valérie Dréville, Jean-François Sivadier, Gaël Baron et Nicolas Bouchaud + ne pas oublier Charlotte Clamens, disent quelque chose du théâtre avec Le Partage de midiNicolas Bouchaud, Jean-François Sivadier, Gaël Baron, Valérie Dréville portent une étrange parole d’acteurs sur leur objet d’amour : le théâtre, ou objet de passion même, qui serait comme un disque solaire à l’horizon de l’Orient, non pas se levant mais s’engloutissant à l’horizon sous les flots/ c’est le levant qui disparaît / incompris bien sûrs ils le seront

oui le théâtre sombre avec superbe, mais sombre, il coule /parce que la vie sensible et imaginaire se retire peu à peu de ce monde / pour entendre le travail des acteurs, leurs voix, pour entendre ce qu’ils disent, il faut être sensible au pétillement, comme un micro chant de cigales, du sucre qui fond dans un verre d’eau / il faut aimer à n’avoir pas le coeur à faire autre chose qu’aimer ou aller au théâtre entendre parler d’amour  / il faut aimer comme on se rêve dans l’enfance quand on joue dans la forêt et qu’on s’amusait à passer la frontière entre l’Est et l’Ouest (à l’époque, c’était ça) / pour sentir, il faut ne faire pas de différence entre sa condition de spectateur et sa vie de tous les jours et ce qu’on appelle avec cynisme son “emploi” / il faut tout relier / le théâtre se donne si on s’y donne / je suis regardante sur ce qui me regarde

c’est peut-être le sujet du sujet de Je tremble (1 et 2) de Pommerat / ce dépérissement de la faculté imaginaire qui innerve de ses réseaux de sens la pensée / qui perdra le théâtre /

il coule parce que la vie sensible et imaginaire coule / parce que sentir c’est pas quelque chose qui se discute / si madame truc ne sent pas, le radeau, là, n’a-t-elle pas le droit de prétendre qu’on n’a rien fait pour qu’elle sentît le paquebot ? / et madame Machin prétend que les acteurs ont supprimé le décor et le metteur en scène pour se mettre en avant, parce qu’elle ne sent pas la masse de la carrière rapporté aux rails de chemin de fer qui ont été installés comme un décor de far west en nature contre tous les carton pâte ? et si elles n’entend pas le travail des acteurs pour percer à jour le dire amoureux de Claudel ?

ou alors il faut détester Claudel ce catholique machiste qui fit enfermer sa soeur artiste, ce châtelain provincial du Jura, qui a des chevilles super enflées / le détester comme moi pour ne pas donner dans le panneau d’attendre le chef d’oeuvre, si bien que c’est la seconde fois que je vois du Claudel / en éblouissement / L’échange de Julie Brochen l’an passé où Valérie Dréville avait le poste de “regard extérieur” / la première partie de cet Echange quand Marthe explique ce qu’elle ressent et vit dans la passion, m’a donné un éblouissement / c’était  ça, la passion / voix sourde et inouïe de Julie Brochen qui semble provenir de la désolation où laisse toute passion / peut-être seule la passion ouvre-t-elle vraiment les yeux sur ce monde et alors, oh misère, quel lamentable spectacle…. / si le préjugé est que la passion aveugle, n’est-ce pas pour nous intoxiquer et nous priver de ce qui serait le plus sûr ferment d’une révolution radicale et sans violence ? car, de quoi vivent les passionnés sinon d’eux-mêmes et d’imaginaire, etc. ? / un passionné ne consomme plus, il brûle

 là, pureté du sens de la pièce / une pièce moins sur l’amour que sur les intensités où le sentiment amoureux nous porte, sur sa capacité à nous ouvrir sur l’infini, à nous donner l’impression que l’infini est dans notre poitrine / c’est quoi aimer, donner, s’offrir, recevoir, expérimenter, vivre, se souvenir, vieillir, connaître / tout cela par l’amour, s’apprend / une pièce qui parle de ça / d’apprendre par l’amour / de se métamorphoser par / impression en sortant d’avoir entendu une nouvelle pièce que je ne connaissais pas / et aussi impression que peut-être je l’entends dans sa sidérante force de vérité parce que j’ai l’âge du midi de la vie, comme les personnages / et alors peut-être que ça vient de ce que les acteurs ont eux-mêmes cet âge / des quarantenaires qui ont aimé, qui ont connu des passions / qui savent aussi que les choix faits dans le feu de l’action des trente ans, ont créé des situations irréversibles / on ne repart pas de zéro à quarante ans / NB : comme à l’époque de Claudel, l’on commençait plus tôt à vivre, vers 18 ans, et qu’on était dès dix ans un petit monsieur dans ses milieux, le midi de la vie qui dans la pièce veut dire 30, devient aujourd’hui 40 – mais on vivrait aussi paraît-il plus longtemps /

L’histoire autobiographique de Claudel / sans intérêt vraiment sinon, comme pour L’Echange où Claudel est plus Jackson Pollock Nageoire, l’Américain hyper civilisé plutôt que dans le jeune rustaud de Louis Laine, de subodorer que Claudel n’est pas dans Mesa le plus beau des personnages mais dans Almaric le viveur. D’ailleurs Claudel n’est pas mort mais s’est marié, c’est vrai, pas avec Rosalie qui lui a inspiré Ysé, mais il s’est marié et il a joui de la vie / il n’est pas mort de mélancolie / c’est ce lapsus inconscient qui lui permet d’écrire, de se croire quelque part et d’être ailleurs, si bien que tout lui échappe, et que ce que nous pouvons entendre de lui, c’est quasi sûr que lui ne l’a pas entendu, il voulait dire autre chose, mais… /phénomène de retour du refoulé / science des imaginatifs /

Splendeur d’entendre le grand débat de l’amour / la femme et ses trois hommes / vraiment Claudel, il écrit sur la femme / il est une femme / – un travesti dans l’âme ! / mari qui vous fait mère, amant 1 sexuel et amant 2 métaphysique / 

sombre proposition, que personne ne voit / la bande des quatre presque ! / car à la fin, la vrai retour d’Ysé est traité comme une illumination, une sainte apparition, mais il nous reste l’image de la fuite de deux amants scélérats : Ysé et Almaric, sur bruit de fond de monde qui s’éboule / vraiment image affreuse de ces deux-là qui après avoir volé à Mesa son sauf-conduit, et l’avoir dépouillé, le laisse à une mort horrible, celle d’être déchiqueté en sautant avec la maison dynamité où ils le laissent / dans quel enfer ces deux-là foncent-ils ?

Mesa, il a gardé sa croyance intacte, sa vie imaginaire n’a pas été atteinte car il peut imaginer que Ysé au fond d’elle, l’aime et le chérit, parce que pour lui, quand de l’amour naît, il ne peut mourir, en dépit des humiliations et des démentis sur la beauté d’âme de l’aimée – non, rien ne peut entamer l’amoureux qui croit en, dans la beauté de qui lui a appris à éprouver autant d’amour en lui / beauté de qui lui a révélé l’infini en lui / l’amour comme simple reconnaissance / la mise en scène ne semble pas dire : voici le perdant / car tout bien réfléchi, le perdant a gagné son ciel quand les deux gagnants ont sauté à pied joint dans l’entonnoir de l’enfer / ils vivront, mais sur un lit empoisonné / plus de plaisir là

PS/ je cherche sur le net dans les critiques qui a pu voir cela, mais personne, apparemment ne s’est intéressé à cette image énorme à la fin où Valérie Dréville surgit du fond de la carrière vêtue comme une fée (et non comme pendant sa fuite avec Alamaric où elle porte une robe longue chinoise), et éclairée d’une rond de lumière, comme une sainte apparition, avec des fleurs séchées dans les bras… Entre le santon provençal de l’Arlésienne et le médaillon de Sainte-Rosalie / innocente qui chassa la peste de Naples / Nérard de Nerval, dans Les ChimèresSainte napolitaine aux mains pleines de feux, / Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule / Personne n’a relevé cette image dérisoire d’une piété enfantine, rimbaldienne presque, qui est là une mise en scène qui décale le montré, le joué, du texte lui-même (et on dit qu’il n’y a pas de mise en scène ! quelle mauvaise foi toutes ces critiques… ) – ils aurait été forcé de dévider ce fil, de dire que toute la mise en scène était axée sur la passion – non il n’y en a eu que pour les boules rouges lumineuses aériennes, ces boules bon marché pour plafonnier, des chinoiseries adorables qui par leur simplicité sont en écho avec cette dernière image / mais on s’est arrêté sur elle, comme sur une merveille de fête foraine, ça a plu même, mais ça veut dire aussi qu’en s’arrêtant dessus, inconsciemment on avouait chinoiser ce Partage

il sombre oui il sombre le théâtre, avec eux les quatre et leurs amis / bientôt qui connaîtra la langue de Claudel ? / qui la comprendra ? qui saura parler d’amour avec un cosmos dans la tête et des tremblements dans toute la chair ? je ne pensais pas dire cela un jour de Claudel ! Mais c’est la deuxième fois que j’entends quelque chose de Claudel dans cette veine, or pas entendu ailleurs / bizarre / une pièce rien que sur l’amour / pas d’autre action que la passion

Alors les gens regardent les petites boules rouges de lumières qui flottent grâce à des ballons gonflés à l’hélium dans la carrière et ils se disent Oh c’est joli : ils ne voient pas  que c’est aérien l’amour ou encore si fragile et puis c’est de l’âge des enfants qui regarder des ballons voler au gré des airs / et puis c’est rapport à la fragilité des acteurs qu’on peut crever d’un mot mal dit

langue aussi qui s’engloutit, langue de Claudel qui parle en patois en vingt patois mêlés / intuition des quatre de jouer des accents / c’est populaire, vulgaire même, l’amour / ça demande des mélanges / et aussi casser le lyrique on n’en peut plus des histoires d’amour sous-titrées par le lyrisme / l’amour EST lyrique / mais quand même la passion de Jean-François Sivadier pour l’opéra, ça le porte a capella à faire revenir un vieil air /je ne le reconnais pas / c’est juste l’image des grandes amoureuses tragiques qui passent là / ou des grands amoureux blessés à mort / Ça tombe bien, il est Mesa / c’est de la bouche de Mesa que s’élève le souvenir de l’opéra / Jean-François Sivadier, à des moments, est dans la foi qu’on a en soi dans l’enfance / son regard tout à coup son brusque mouvement c’est lui… 

tous s’exposent / l’amour ou le théâtre ou encore l’amour du théâtre c’est pareil / avec ce Partage, ils ne viennent pas militer pour un certain théâtre, mais c’est le cri du chant du cygne qu’ils veulent faire entendre / il fallait qu’ils se réunissent pour dire ça / dire que les acteurs sont des êtres à part, (toujours ?) en voie de disparition / dire que les acteurs parlent aussi / il n’y a pas de discours pour/contre un metteur en scène, Jean-François Sivadier en est un de toute façon / juste la parole / êtres de désir précieux / portant la parole sans la jouer / car alors si on jouait ces mots, de quel amour serait-on fait ? / 

 Au retour, l’impression d’avoir vu s’ouvrir la voûte céleste et qu’un grand tourbillon de lumière insoutenable descendant et, comme dans Tintin les boules de feu, au hasard ; foudroyant /délire /je ne sais pas / quand la blessure s’ouvre / un abîme en dessous / où je me noie mais pourtant c’est ça que j’aime / ce moment où le contact a la violence de l’étincelle de l’éclair du foudroiement / pas de morale ici / sinon que les réalistes vivront de façon réaliste et que les imaginatifs mourront perdus dans leurs songes ? / de toute façon, ça ne se choisit pas, le côté où on n’est naît /

 Valérie Dréville Nicolas Bouchaud Gaël Baron Jean-François Sivadier  travail rigoureux d’acteur pour ne pas jouer cette langue qui n’est là que pour tenter le comédien, pour lui faire du gringue et lui donner plein de sensations / non, ils se sont tenus devant la grande ensorceleuse / ils lui ont fait face tout en tenant leur désir d’elle / ils ne se sont pas répandus en discours, en minauderies, en effets / non, ils ont tenu devant elle qui est si attrayante, qui veut qu’on soit à ses pieds /  ils sont restés de face, ils n’ont pas négocié, ils ont mis à nu la belle / dans la voix de Valérie Dréville, l’expérience avec Vassiliev, tout cet effort pour projeter le langage / mais comme un accent rauque fulgurant / tous dans ce travail-là / Gaël Baron se souvenant sans doute de son travail avec Régy ou Christian Rist pour la question du dire /

alors ils le savaient / trop sensibles et esthètes pour ne pas savoir le monde où ils sont et où leur Mesa allait chanter / tout le monde voudrait Valérie dans Ysé mais Valérie Dréville ne se donne pas le beau rôle / et elle donne, donne, donne, donne dans la truculence, dans la grande dame chevaline, dans la bonne bête / ouh là là quel malaise dans les travées / la femme sexuelle ce n’est jamais commode / mais c’est dans le texte, qu’Ysé se dise “mauvaise” / la langue de Claudel personnifiée, faite femme / ou vivant / vivante 

alors que vient faire la carrière boulbon, ses voies ferrées qui ne servent pas des masses ? / far west / le sable du sol avec les voies ferrées annoncent le far west de L’Échange / Ysé et Alamaric fuient au far west courent vers / cet affreux Jackson Pollock Nageoire et sa non moins affreuse acolyte, la comédienne réduite au cynisme, Léchy Elbernon / et leur désastreuse manière de tout mortifier sur leur passage / l’Amérique / la Chine n’est plus la Chine / l’Empire possède tous les horizons / far west pour rire / les acteurs et l’enfance / mais très sérieuse, l’enfance sage / les enfants et leur gravité dans leurs jeux qui n’en sont plus tout à fait / tout est lié, savent ceux qui sont d’un côté où le Levant se lève encore à certaines heures, entre minuit et minuit, quand le passage d’un jour à l’autre, dans ce partage chronologique, laisse pour eux s’entrouvrir une fente par où rejoindre le monde le cosmos l”amour le chant poétique / très étroite fente un peu obscène / Mallarmé fait Igitur /certainement l’heure amoureuse existe encore /

Mari-Mai Corbel, Avignon, 24 Juillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié par : mari mai corbel | juillet 29, 2008

AGAMBEN, FISBACH, LES ANGES et NASSER

Avignon, 16 juillet.

Giorgio Agamben vient.

Giorgio Agamben ne vient pas souvent. C’est une grande chance.

J’aime beaucoup Giorgio Agamben. Je ne sais pas à quoi il ressemble, je ne me l’imagine pas, je n’ai jamais entendu sa voix sur les ondes, mais je l’ai lu, et le lis régulièrement. Mon histoire avec lui commence dansL’homme sans contenu (Circé, 1999) –

 

/  le classicisme du XVIIe s. a séparé l’art de la vie. La pratique d’art en devenant Art (et non plus artisanat) s’est spécialisée autour d’un petit groupe social : d’un côté des génies supposés ne se puiser qu’à eux-mêmes, et, de l’autre, des amateurs éclairés, disposant de temps, mais pour ne juger que d’esthétique et dire qui est génial parmi les producteurs d’oeuvres. Voilà l’art promu Art.  Dans les hautes sphères, un fonctionnaire gênant sera muté à un poste plus élevé mais honorifique. En réalité mis au placard, l’Art est sommé de ne plus prétendre regarder nos vies, nos toutes petites vies. L’amour de l’art devient l’activité de spécialistes qui disputent des mouvements artistiques. On comprend pourquoi cette séparation de l’art et de la vie, va, historiquement, avec la mise au monde du libéralisme, comme la nécessité d’annihiler la puissance critique, sensibilisante et individuante de l’imaginaire dont l’art est un ferment, car le libéralisme, s’il est un individualisme, ne l’est que de faire de l’individu sa cible. Agamben préconise de repenser l’art avec le sens grec de la <poiéisis>. La poétique est un processus de mise au jour indifférent au souci pratique (à la différence d’une <praxis>). Il en vient à l’importance du <ruthmos> qui se constitue à partir de suspensions du temps banal. /

 

Après L’homme sans contenu, d’autres de ses livres m’ont marquée. Agamben m’a accompagné dans mes couchers, mes levers, dans mes trajets en métro, en train, en avion. Par rapport à d’autres, comme Mondzain, Didi-Huberman ou Nancy, il m’est plus proche. Il m’aide à me connaître, très concrètement. Dans Enfance et histoire, il parle de l’expérience dont la modernité dépossède l’individu. Or, quand je me suis consacrée à l’écriture, le premier empêchement a été une page blanche : je n’avais rien à dire qui ne soit fumeux, car je n’avais pas vécu et mon histoire familiale était elle-même l’histoire d’une catastrophe de cette expérience dérobée. D’où que je ne sus pas écrire. Quand je dis cela à un ami artiste, il grimpe aux rideaux : comme si écrire était un savoir ! Et pourquoi pas une correction ! – Si, je lui dis, si, si.

Parce que, si des adolescents comme André Breton étouffaient en hypokhâgne au lycée Clemenceau de Nantes, et sont partis de là pour éclater l’écriture, je me trouvais dans la situation inverse. J’étais déjà éclatée. L’école n’était pas en cause, même si après 68, elle s’est organisée pour éviter de transmettre des savoirs comme écrire et construire sa parole ; c’était l’époque qui était comme ça, qui dérobait l’expérience sans laquelle le sujet n’est pas convoqué. Or comme je ne savais pas faire semblant d’écrire et imiter l’écriture en fabriquant par exemple des histoires et des romans, mais que mon principal sujet était non pas moi, mais le lien vital, politique, du langage à la vérité, c’était un casse-tête pour arriver à dire ce que je désirais formuler. Mes phrases étaient en spaghetti, ma syntaxe fantaisiste heurtait, j’inventais inconsciemment des néologismes pour dire cette vérité spécifique, et pour finir, je ne savais pas finir, car interminablement, il me fallait justifier, déculpabiliser, ce lien entre le langage et la vérité qu’on appelle le sens, et qui, lui est infini. J’étais Don Quichotte. Je croyais parler, donc penser, mais j’étais en plein combat contre la bête qu’est le langage. Ce que je faisais inconsciemment était en fait de me forger un sujet. Le sujet a deux sens, qui se nourrissent l’un l’autre c’est le je et l’objet d’un texte. Apprendre à maîtriser la langue, si tant est qu’un cheval sauvage se monte et se dompte, a été ma première expérience, toujours en cours.

Mais dans ce combat-là, un autre front se mis en place à mesure que mon sujet arrivait et qu’écrire en général sur l’oppression ne me suffisait plus. Il me fallait avoir de vraies histoires, pour en écrire. Il fallait sortir de ma bulle. C’est comme ça que je suis poussée à  avoir de premières véritables expériences sexuelles, vers vingt-cinq ans.

Oui, je n’étais pas électrisée de désir / non je n’étais pas seulement névrosée / Sieur Montdésir était cloîtré dans une chambre à rêver à de passions cosmiques / à se désespérer de la grossièreté des temps / non, je ne regrette pas de l’avoir chassé de la Tour / oui, il avait raison de désespérer de -

 

Agamben éclaire mon époque sous un jour sans complaisance, qu’on ne voit pas nulle part ailleurs, et qui semble directement provenir de 33-45, de ces lueurs des gares de triages qui ont organisé depuis des quatre coins de l’Europe, ce qui n’a pas de nom /

 Ni « shoah », « holocauste », « Auschwitz » ne disent ce que Robert Antelme dans L’Espèce humaine a rapporté et qui ne peut être classé comme « expérience » sinon par  sarcasme. 

Agamben, bien qu’il ne se gêne pas de citer dans le texte Aristote ou Tertullien, je le sens au bord des pages, à côté de moi ; il m’aide à descendre dans l’enfer où ma petite vie a été jetée. Avec lui, ce n’est pas grave si ma vie est un compte débiteur avec de gros désirs et peu de moyens. Agamben me dit continue, l’important est ailleurs.

 

DONC Giorgio Agamben vient / il vient au théâtre des idées / un monsieur très mince, un peu dégarni, d’une douceur d’homme comme poli par le temps, qui parle un français raffiné / une pointe d’accent italien qui rénove les mots, vraiment prononcés. Il dit la > parolé >, et j’entends parlare qui court dessous et pose que la parole a trois temps : avant, pendant, après -

ascendance/acte/conséquences

ici/là/là-bas -

ça marche, chez lui / Agamben marche quand il parle / son corps secret est dans le mouvement d’un marcheur

   -

ÇA COMMENCE.

-

N. T. (l’organisateur du théâtre des idées) a une formule décapante pour parler de L’Homo sacer dont le 5ètome paraît / la biopolitique est cette politisation de la vie nue qui fait muter la cité en camp / il conclut : la conférence portera sur le désoeuvrement dans l’art, la fête, le politique.

-

Agamben précise -

 le désoeuvrement n’est pas l’inverse d’un travail, c’en est même un / opération de « désactiver les œuvres », une à une : désoeuvrer.

/ il dit : le paradigme collectif de cette opération est l’angéologie qui est le paradigme de la bureaucratie

< froncements de sourcils généralisés dans la salle >

/ ben oui, voyez le vocabulaire bureaucratique : hiérarchie, ministère, mission, administrer, sont des termes théologiques pour décrire le travail des anges / penser Kafka, penser au château de Kafka 

< rumeur de gens qui n’en reviennent pas d’avoir eu ça sous le nez sans le voir depuis qu’ils sont au monde >

IL RACONTE : les théologiens combattaient les gnostiques qui prétendaient que dieu était deux / l’un étranger au monde, perché dans ses nuages, dégoûté devant la stupidité humaine / et l’autre, mauvais comme un chef, qui gouvernait ce ramassis / Alors les théologiens inventent la trinité -

Joker Trinité, disent les théologiens du haut Moyen-Âge

1,2,3

enfer/purgatoire/paradis

AGAMBEN EXPLIQUE : la trinité, c’est un système de gouvernement économique des vies, qui se fonde sur une opération finaude – l’incarnation -

incarnation, possession, transe : ceci est mon corps dit le fidèle qui avale l’hostie à la messe. Gloups. Voilà dieu qui l’habite. Et tous les petits possédés  communient dans le grand corps de maman-l’Église / amen

 

IL DIT : L’INCARNATION EST UNE ÉCONOMIE. L’ÉCONOMIE VIENT DE L’INCARNATION.  ÉCONOMIE VEUT DIRE EN GREC GESTION DOMESTIQUE

- La trinité, c’est quoi ce truc ?

- C’est ce qui permet d’expliquer comment l’église va s’occuper de la maison des gens, et va descendre jusque dans leurs petites vies, les en chasser, pour s’installer à la place. La trinité est un système générationnel patriarcal d’héritage et de mandature de pouvoir : 1°) grand-père/esprit le roi 2°) papa/sénéchal 3°) fiston/intendant. Comme papi est mort, il est absent. Papi est Esprit / grande noblesse d’esprit / le seigneur adoube les chevaliers servants / intarissable source de légitimité, cosmique même, imbattable donc, qui abreuve 2° et 3°, puis en cascade tous ceux qui servent loyalement 2° et 3° / les papes et leurs administrateurs ; les rois et leurs administrateurs, tout le système quoi / tout ce beau linge qui dirige la gestion de la propriété humaine (exploitation/comptabilité/commerce).

La trinité étaie le dédoublement du pouvoir : la source et l’exercice / en haut-en bas / absent-présent / la tête et le corps / les grandes œuvres et les petites vies

Si les gnostiques avaient un côté platonique : a) dieu-lumière retiré comme une idée dans la lumière b) dieu-ombre parmi nous dans la caverne / maintenant, on a une superstructure de représentation politique où dieu-lumière nous pénètre jusqu’aux tréfonds, d’une manière assez proche de nos fantasmes les plus secrets, par la grâce de l’incarnation. Il fait de nous sa maison : c’est ça l’économie / consommer au supermarché, avaler les produits immondes de l’agro-alimentaire pour faire fonctionner l’économie et que tout aille bien, et que l’on garde son emploi, sa maison / faire des enfants pour fortifier la population nationale /

Tous les pouvoirs, royaux ou démocratiques, religieux ou pas, ont tous cette structure, DIT Agamben /

-

la source, l’exercice

-

quand ça les arrange, les intercesseurs du pouvoir-source accusent les représentants du pouvoir-exercé, de trahir le maître (dieu) / un empereur, un roi, un président de la république / limoger, faire sauter un fusible, faire porter le chapeau, remanier son gouvernement, se séparer / au nom de la liberté, de la nation, de la fraternité, de l’ économie, du bonheur de tous, de dieu, voire de l’amour / débarrasse le plancher, vieille vache, j’en ai trouvé une plus fraîche, dit le père qui recompose sa famille /

-

Papa 1° et fiston 2° ont cependant une bien grande propriété (productrice/cultivatrice d’humains reproducteurs) qui sert à trier les âmes bonnes et les autres / sélection par les anges / à la sortie du domaine, il se trouve une énorme SNCF : les bons, allez hop au paradis / les mauvais,  en enfer /

les anges : des aiguilleurs du ciel. Ils travaillent sans relâche à tous les échelons.

-

Mais les théologiens tombent sur un os : quand les anges auront si bien travaillé, que l’heure du jugement dernier sera, que vont-ils faire ?

Pour les démons, délégués à l’enfer, pas de soucis, leur mission est de gérer la peine des damnés, qui elle est éternelle. Les gardiens de prison trimeront ad vitam aeternam.

 - Mais, les anges ?

– Ah, ah, ah, ah… atchoum, disent les théologiens, JOKER LA GLOIRE.

 < anges, dédiés à la gloire, anges, vous célébreraient éternellement la gloire. Gloria in excelsis ! / gloire des puissants / gloire des vainqueurs / gloire sportive, politique, financière, artistique, intellectuelle / gluante gloire qui s’écoule en flots lumineux luisants sur les villes >

 

- merde, putain de merde, putain de putain de merde de société du spectacle, me dis-je

 

< frissonnement dans la salle – tout le monde a compris >

 AGAMBEN DIT. Aujourd’hui nos sociétés dites démocratiques, prises dans la dernière phase de la mécanique théologique, sont au stade de la gloire.

< L’acclamatio est un terme liturgique pour la messe, c’est l’objet de la messe : dites Gloire à dieu /acclamez le Président fraîchement réélu ! >

 

l’acclamation par les médias / pulsion compulsive, obséquieuse jusqu’à l’écoeurement des magazines à publier la photo de Sarkosy /

Millions de supporters de matches de foot se levant d’un seul homme pour applaudir / vagues d’hourrah / hurlements des militants de Sarkosy sous l’Arc de Triomphe le soir de son élection / défilés du 14 juillet / communion quotidienne des téléspectateurs devant le journal télévisé du soir / oui, merci, c’est bien fait, tout est bien fait, oui, c’est bien, la guerre est bien, amen, c’est pour le bien de tous, alléluia, passe-moi la pizza chéri

Loisir, spectacle, tourisme, sport /

Pèlerinages, glorifications, prières collectives, processions, pénitences rituelles à la gloire du corps de 2°

 

INTERMÈDE -

/ Guy Debord meurt alcoolique – ÉNIGME – pourquoi Debord a-t-il bu ?

(solution du problème en fin de texte)

 

REPRISE -

 

-  réalisez un peu, Hollywood est à Los Angeles qui veut dire « les anges », et les riches rêvent de se promener à Nice le long de la Baie des quoi ? – des Anges ! / le délire théologique a pris possession de la planète / tous ensemble réalisent le grand œuvre du jugement dernier / « ensemble, tout est possible » / on ira au paradis, tous, ensemble, nous, les bons / on ressuscitera nos clones à Paradise Island / putain, ils ne veulent pas lâcher le morceau, faire leurs paquets, passer la main / putain ils prennent tout et ne transmettent rien / putain dans leurs paradis d’Amerloques débiles, ils désoeuvrent toutes les œuvres, d’art / amères loques d’humains / plus une œuvre d’art ne regardera le monde / ils les emprisonnent dans les musées, avant de faire sauter les musées / à Bagdad, putain, c’est la première chose qu’ils ont faites, les GI, désactiver à la grenade la bibliothèque multiséculaire / laisser les pilleurs vider les musées d’art coranique /

-

MAIS -

nous – AGAMBEN DEMANDE – nous qui ici nous qui venons ici à Avignon nous qui faisons l’effort de nous cultiver, de ne pas séparer vie et art, nous qui faisons  l’expérience du regard contre toutes les possessions, délires, hallucinations, ne pouvons-nous pas penser le désoeuvrement autrement que comme un fantasme puéril de paradis où ne rien foutre sinon de se trouver glorieusement beaux et bons à célébrer César ?

Angelus novus, Paul Klee

- UN DÉSOEUVREMENT RÉEL.

 

AGAMBEN PRÉCISE : désoeuvrer, c’est désactiver au cœur de l’activité le désir de produire des biens utiles ou à l’intention efficace / ce n’est pas faire n’importe quoi n’importe comment / c’est chercher de se tenir en tant qu’homme qui n’est plus un professionnel, un spécialiste (un commerçant, un parent, un quelque chose) mais homo

- IL DIT : penser à Michel Foucault / qui dit l’homme est fou, il est sans œuvre

l’art un premier désoeuvrement / l’objectif secret de la mécanique théologique : désactiver le désoeuvrement, nous séparer de l’art, nous séparer de nous-mêmes / pousser toute la populace en enfer / travail éternel / supplices délicieux des damnés se tirant la bourre au boulot en croyant que le mérite peut les racheter / rires sardoniques de Bush et de Sarkosy, en juillet 2007 / photos de vacances prises dans la propriété personnelle des Bush (un petit paradis) / un yatch du milliardaire ami /

 

Vertige

 

< désoeuvrer : toute la modernité artistique qui vient avec Baudelaire est une réflexion sur la manière d’extraire de la banalité : l’inouï, l’étrange, l’extraordinaire, les sens, les signes, l’utopie, le devenir humain >

 

< perdre mon temps à me demander ce que c’est qu’être un humain / avoir honte de l’humanisme / avoir honte de ne pas me résoudre à renoncer à une autre forme d’humanisme / les Lumières / ne pas croire que l’amour est une romance de troubadour >

 

ET LA FÊTE, ALORS, DIT AGAMBEN. PARCE QU’AUJOURD’HUI, la fête / aujourd’hui n’est plus une fête / la fête est une activité consommatrice / des communions au service de la gloire, oui 

< milliers de rayons laser colorés des samedi soir dans les boîtes de nuit du monde entier, comme les rayons de la gloire entourant le trône vide de dieu peint au plafond d’une église byzantine / payer le tout >

 

Pour penser la fête, voir la tradition judaïque / dit Agamben

 

< ah bon ? soupire secrètement l’auditoire, dans sa partie non savante >

 

ménura, pour dire le shabbat, est une suspension de l’activité / il dit / mais pas de toute l’activité / manger d’une certaine façon, mettre de beaux habits, se tenir spécialement / une réunion qui n’est pas communion, pas une fusion / pas consommatrice /

ménura, pour dire le shabbat, est une suspension de l’activité / il dit / mais pas de toute l’activité / manger d’une certaine façon, mettre de beaux habits, se tenir spécialement / une réunion qui n’est pas communion, pas une fusion / pas consommatrice /

 

il y a cette vieille histoire dans l’antiquité tardive de la fête qui commençait au moment où on chassait un esclave réputé « manger comme un bœuf » / le « boulemos » / boulimie / résurgence de cette vieille fête / les boulimiques se vivent comme ces esclaves exclus de la fête de la vie / larmes / réduits à « bouloter » la merde vendue au supermarché du coin

ET LA POLITIQUE LÀ-DEDANS ?

AGAMBEN ne s’étend pas, il dit l’homme désoeuvré / penser à ce paradoxe des Grecs qui dans l’activité politique n’auraient jamais fait du travail un sujet / le travail : l’impensable de la cité grecque / le non travail est l’impensé des sociétés dites démocratiques /

FIN DE LA CONFÉRENCE.

Inévitables questions à l’intonation marxiste

/ jamais os n’aura été rongé et sucé autant , que l’os marxiste/ pourquoi ?

 

SUBSIDIAIREMENT (HORS CONFÉRENCE).

- Alors, pourquoi Guy Debord but-il ?

< Réponse possible : – Debord but pour avoir trop bien compris le spectacle. Car il était bien placé pour savoir son mal : les bords / Debord ne supporte pas les bords des choses / il a été violenté dans ses limites / le bord de sa vie et le bord des vies de ceux qu’il aima / Debord ne souffrit pas la séparation / de bords à vif / d’être séparé / au monde / seul / Guy Debord ne souffrit pas que la fête soit d’enterrement / Debord savait dans sa chair l’horreur de la communion fusionnelle / le premier à savoir la douleur de la chair mortifiée / tragédie du sensible >

 

Alors, Avignon, fête du théâtre, ou liturgie ? réunion de solitaires fêtant chacun pour soi quelque chose que le théâtre fait palpiter, ou bien communion en masse dans la cour d’honneur ?

Telle est la caricature à gros traits du sens de ce que je me demande / je cherche à cerner l’idée de fête / Festival festif / tous ces gens ivres la nuit qui errent dans les rues / la conférence d’Agamben prend pour moi une signification actuelle, brûlante : Ce qu’il dit de la ménura me semble correspondre à ce que je vis ici, maintenant. Pour la première fois, après huit festivals, j’y suis arrivée décidée à m’approprier mon expérience, à ce que rien ne m’en sépare ou distraie. J’ai répertorié les pièges dans lesquels j’étais tombée avant, et qui avait chaque fois transformé mon séjour, non pas en fête, mais bien en petit enfer.

 

<petit récit : dans la première file d’attente, je rencontre une connaissance, qui me demande ce que je deviens / je bavarde, je me confie intimement. Dès la sortie, untel que je retrouve m’invite à boire un pot. J’ai une heure avant le second spectacle / Ok / Je dis tout ce que je pense de ce que je viens de voir, c’est-à-dire des bêtises. Untel pense l’inverse de moi. Je le quitte en me sentant très seule. Je me sens mal à la sortie du spectacle suivant. C’est l’heure de l’apéro. Il faut fêter, après tout, mon arrivée à Avignon. J’ai deux heures avant le spectacle dans la cour d’honneur / à la sortie, je vais au buffet du Verger, je commence à boire. Je me sens mal, mais heureusement je rencontre Albert, un artiste que j’adore. Albert me propose de fuir cet endroit, pour faire un tour au bar du In’ / j’y retrouve D. qui m’entraîne en boîte / je rentre épuisée à 5 H. Fin du premier jour.

 Le lendemain mon premier spectacle est à 15 h, je me lève sans avoir dormi profondément / gueule de bois / J’en ai encore trois jusqu’à la 25ème heure. Je n’écris rien de la journée alors que j’ai le cerveau hyperactif, et, crevée pour crevée, je repasse au bar du In’ peut-être qu’il y aura D. / je tombe sur X à qui me tient la bouteille jusqu’à 5 H en me parlant exclusivement des rites papous matière de sa prochaine création / Le lendemain, à 9 h, sous mes fenêtres deux commères échangent une conversation joyeuse, je me mets à la fenêtre et hurle Il y a des gens qui dorment ici ! / Honte  / j’ai l’esprit en surchauffe entre le 16 et le 20, mais je rate le 19 le théâtre des Idées où le grand philosophe dont j’ai lu tous les livres est invité parce que je suis tombée de fatigue, pour une fois, avant d’aller à 18h salle benoît XII voir un spectacle letton / Quand je rentre à 1h40 après la carrière boulbon, je suis heureuse / c’est tôt, je peux espérer me lever à 11H et écrire jusqu’au prochain spectacle /mais je ne trouve pas mes mots / je suis tellement déconcentrée que je ne sais plus ce que je pense / J’ai le nez qui se bouche à force de fumer pour tenir dans toutes ses conversations ennuyeuses au fond que j’accueille / Car oui, au fait, qui m’a dit quoi ? / J’appelle compulsivement mon amoureux dès le 16, tous les jours, à toutes les heures, qui, comme d’habitude, ne répond pas. Je flippe complètement, je suis sûre qu’il passe ses nuits à draguer en boîte / crises de paranoïa / raison de plus pour boire du vin / J’ai des envies furieuses de le tromper avec le premier qui passe / Le jour où il décroche, je plombe mon forfait téléphoniques / Oui, il est comme ça mon amoureux, il ne répond pas, mais s’il le fait, il parle des heures.

Je n’ai plus le temps ni l’envie de faire des courses et je vais au restaurant tous les jours, creusant un énorme découvert, que je ne pourrais résorber avant janvier /  je n’ai pas de fruits à l’appart alors qu’il fait 35°C.

Vers la fin du festival, j’ai moins de spectacles, je m’ennuie car je n’arrive ni à dormir ni à écrire, j’ai l’alcool dans le sang qui torture mes veines / alors je traîne en librairie / 200 € de bouquins / Je n’ai plus le cœur à rien, même pas de traîner dans le Off. Je suis méchante avec les comédiens qui passent tout déguisés avec des tracts dans la rue pour m’inviter à voir un Bourgeois gentilhomme / D. est parti : Avignon, comme vide / Je croise moins de connaissances dans les rues. Mais, quand même, je tombe rue de la Bonneterie sur le directeur d’une grande institution. Dans la joie de sentir qu’il m’arrive encore des heureux hasards, je lui fais la bise au lieu de lui serrer la main comme il se doit. Il croit que je cherche à le flatter /  Humiliation / alcoolisme / Le 22 : je me sens super seule et je médite sur l’hypocrisie du milieu / Le 23 : soirée épouvantable au bar du In’, seule, à ne (re)connaître personne. Je dis des conneries à un inconnu sur un spectacle que j’ai vu au début du festival. Je rentre pétée / Vivement que je rentre à Paris. Je décide d’abréger / le lendemain, je perds mon billet SNCF à 45 € pris depuis deux mois et demi et en prend un à 190 € en première classe car il n’y a plus de place en seconde / Je rate le dernier spectacle, un truc de danse dans la cour d’honneur, que j’ai pris je me demande pourquoi, mais je ne préviens pas le service de presse / Honte / Je paie un taxi car je ne peux plus porter mes bagages, alourdis d’un stock de livres pour six mois / À 22h30, Gare de Lyon, où le froid me saisit, j’ai des remords. Je paie à nouveau un taxi / Je ne retrouve pas mon amoureux chez lui qui profite de sa dernière soirée en solitaire pour faire la nouba. Il rentre vers cinq heures avec une blonde très jolie. Voilà, nous deux, c’est fini / Je reprends un taxi avec mes affaires et rentre chez moi – heureusement il me reste cela, un chez moi. Et mes yeux pour pleurer. Non, je blague. L. est fidèle au poste, mais il n’a pas l’air heureux de me voir / il est épuisé car il est en effet beaucoup sorti pour se consoler de mon absence.>

 

Cette année, en débarquant sur le quai de la gare TGV, j’ai pris le bus vers la Poste comme un résistant pénètre la zone occupée. Mon emploi du temps était organisé pour qu’aucun jour ne comporte trois spectacles et disposer de jours creux.

Sobriété / pas d’appel à L. qui, LUI, m’appelle – fait exceptionnel / je ne réponds pas / achat : trois livres à lire entre les moments où j’écris / pas de signe de fatigue / J’accomplis chaque chose avec la concentration d’un compétiteur : Tout peut basculer d’un instant à un autre / pas de dérapages / je travaille sur la séparation / pas d’ami /

La séparation, le deuil qu’on a à faire, l’évaluation de nos bords, sans quoi pas de fête, sinon fusionnelle /

 

Après Agamben, j’enchaîne vers l’école d’art / quelqu’un me dit des horreurs sur INFERNO que je vois le lendemain / je vais en son sens en toute hypocrisie, non pour lui plaire, mais pour éviter le moindre germe d’agression / Frédéric Fisbach présente la co-édition d’un livre sur son travail avec Les Feuillet d’Hypnos, l’an passé, à la cour d’honneur. Vincent Baudriller dit que le Festival entend ainsi manifester son intérêt pour les traces des spectacles. Des amateurs qui ont fait le spectacle sont là. On leur donne la parole, Frédéric Fisbach leur demande ce qui leur reste, un an après. Plusieurs annoncent qu’ils ont continué, et pour eux, continuer veut dire faire du théâtre / deux présentent un spectacle dans le off, dont un qui est un one woman show sur les coulisses des Feuillets /

 

< Tout cela sont-ce des traces ? cela me parle plutôt de l’exploitation immédiate de l’expérience, de sa rentabilité à court terme même / peut-être les vraies traces sont-elles indicibles ? Une femme dit c’est très intime, les traces >

alors une personne / environs vingt ans / l’accent de ceux qui habitent les banlieues pauvres /

– Je m’appelle Nasser.

Sa voix a des intonations très intimes, féminines / cette expérience m’a épanoui / sans elle je ne serais pas comme ce que je suis maintenant / ça m’a changé, de voir des gens aussi nouveaux et différents de ceux que d’habitude je croise / JE NE M’EN REMETS PAS / j’avoue / l’aveu porte sur la faiblesse / il s’est laissé atteindre / il s’est offert

IL A ATTRAPÉ CONTRACTÉ LA PASSION

Fisbach : – PASSE À AUTRE CHOSE / IL FAUT / CONTINUER, ALLER DE L’AVANT / CRÉTIN

- je continue, dit Nasser, faut pas s’en faire pour moi… d’une toute petite voix étranglée.

Poignant / violent / un qui déclare à un représentant du saint des saint que l’expérience a marché sur lui / la passion / la passion lui a traversé le corps et il est encore dedans / lui dire qu’il sera toujours dedans / Et il porte sa parole au maître / le maître le repousse /

 Il est entré dans un temps du désoeuvrement de l’art / laisser faire / abandonner / lâchez tout / PERDEZ-TOUT / tout le reste est machine de pouvoir, de captation / 

La transmission est encore en cours / toute sa vie en est marquée / Toute sa vie, il va désactiver les choses, leur trouver un autre usage / Or, Fisbach, son initiateur, lui renvoie une fin de non-recevoir et se transforme en instance paternelle, en mandataire du maître /

Un an, CE N’EST RIEN / grande vitesse des clones high-tech /grands ordonnateurs de la gloire spectaculaire /  ambivalence de FISBACH ou innocence d’un ange ? /

 

Cher Nasser, 

l’art est une boule de feu qui rallume les étincelles de feu sacré en chacun et alors… L’art est une passion dont on ne revient pas. Tu ne seras plus un amateur, ou un dilettante, en rien. Tu aimeras, tu feras quelque chose un jour ou tu mourras, comme Mesa dans le Partage de midi. Sache qu’il n’y a pas de bons ni de mauvais, de vrais et de faux maîtres ; il y a des choses qui passent au travers des uns et des autres et qui se donnent parfois indépendamment, si bien que la reconnaissance ne doit pas se tromper d’adresse… C’est le théâtre à qui tu dois ce qui t’est arrivé, ton « ouverture » comme tu le dis. Il n’y a pas de justice, préserve-toi, ne te donne pas à ceux qui se disent si vite tes amis. Sache que dans la nuit, l’on ne connaît vraiment personne.

Je sais, c’est un peu décevant… et cosmique aussi, non ?

Courage,

Mari-Mai

 

 Mari-Mai Corbel, Avignon, 22 juillet 2008, 

Publié par : mari mai corbel | juillet 16, 2008

carrière boulbon

extrait de carrière

Publié par : mari mai corbel | juillet 15, 2008

Le PARTAGE de 20 : 40

bonjour,

je devais aller voir hier soir le 14 juillet Le Partage de midi à la carrière de boulbon. Je suis arrivée à la poste pour le dernier bus, de 20h40, et là, une jeune fille portant le tee shirt rouge du festival d’avignon m’a proposé d’acheter un billet A/R à 4€, pour me rendre là-bas. / stupeur / double stupeur / le billet est édité par le festival d’avignon, il a la forme d’un billet de place de théâtre / la première fois que je suis allée là-bas c’était du temps où Bartabas était encore fréquentable – ai-je fait un rêve cette nuit-là en voyant les chevaux tournoyer et ces êtres d’ailleurs faire monter des chants inouïs pour moi et qui me promettaient tant… / bon j’en suis revenue, Bartabas entre-temps est passé de fort d’aubervilliers aux écuries de versailles, chacun son trip, mais là je vois la fille en rouge qui me dit, et les gens qui, moutonniers, montent sans rouspéter.

impossible de truander – le conducteur, comme un ouvreur, fait monter les passagers-spectateurs un par un

et voilà, moi je me balade sans argent, je m’organise pour dépenser le moins possible sinon avignon me met à genoux financièrement jusqu’à noël je me fais du riz aux petits légumes chez moi j’ai ma petite bouteille d’eau du robinet dans mon sac et je n’ai aucune raison de consommer, pas même à la terrasse d’un café / depuis le temps où je viens, je connais par coeur les pièges du festival et ils sont nombreux ! il suffit de tomber dans le premier et ensuite, ils s’enchaînent / la suite est un parcours du combattant dont je ressors épuisée, ruinée et déprimée jusqu’en octobre quand la saison théâtrale reprend

j’évite je reste dans ma bulle

je vois des trucs dans des lieux sublimes ou des gymnases puis je rentre sans en parler à personne sans écouter les jugements claquer comme des coups de fouet j’ai peur tous ces gens qui savent si fort ce que le théâtre devrait ou ne devrait pas être aussitôt levés de leur siège me font peur, j’ai peur d’attraper leur violence j’ai peur de voir de travers parce qu’on m’aura déjà dit plein de choses sur ce que j’allais voir et il est certain que les années passées ce fut le premier piège dans lequel je tombais, tombant alors en enfer, l’enfer des culpabilités lourdes qui se paient en août d’une sale humeur dépressive / là tout se passe très bien, je n’ai pas encore trempé dans un complot, j’ai évité le bar du in’ et les couchers à plus d’heure qui épuisent totalement au troisième jour / tout va super bien jusque-là mais elle, en rouge me demande 4 pauvres petits euros que je n’ai pas en poche c’est le 14 juillet et je demande au conducteur si en un tel jour qui célèbre tout de même la révolution populaire, on ne pourrait pas me donner la gratuité ? 

et puis quoi encore ?

et un type rajoute y’aqu’àpayerplusd’impôts. Manquait plus que ça, un nyaqua

je ne peux pas répondre que je suis une critique qui suis dans une situation socio-économique critique comme la plupart des critiques / je risque de passer pour corporatiste si je dis que nous ne gagnons pas nos vies et que pour part, je ne paie pas d’impôts… – je ne vous dirais pas ici comment je m’en sors, mais je suis juste une critique qui ne paie pas d’impôts… – alors quoi seuls les riches ont le droit d’aller au théâtre et pourquoi pas de vivre, pendant qu’on y est ? c’est ce qu’a voulu me dire le nyaqua… oh je ne sais pas ce sujet m’ennuie je voulais juste y aller, voir ce Partage, le 14 juillet, jour de la fête du peuple soulevé / en plus il y a un vent fou depuis ce matin et voir le Partage qui commence sur un pont de navire avec un vent fou puis entendre éclater les coups de fusils des révoltés chinois en 1905 avec ce même vent, cela aurait été terrible / je n’avais pas peur de ne pas entendre les acteurs / ce sont des acteurs terribles, J-f, v, etc. / bon tanpis ce n’est pas la mort, je peux appeler demain le service de presse et reprendre une place / la critique a été mauvaise / c’est un ami qui m’a envoyer un SMS la semaine passée pour me le garantir d’après ce qu’il avait lu dans le monde / il doit rester des places / j’ai un bon agamben qui m’attend sur Enfance et Histoire pour ma soirée / mais quand même je suis venue à avignon presque exprès pour voir j-f dans le partage parce que je l’ai vu en 1992 dans la ms de Trabswouez à la cité et c’était super beau / même si je déteste claudel

j’espère que ma place d’invitée aura trouvé preneur, qu’elle n’a pas été perdue / je suis désolée pour vous aussi qui ne pouvez plus offrir la navette aux spectateurs de théâtre comme depuis toujours et dans tous les théâtres en France aujourd’hui / les temps changent et je sais, vous en avez gros sur le cœur / samedi soir, avant d’aller voir INFERNO, qui à cause de la pluie était retardé, j’ai traîné autour du temple, euh non du palais des papes, et là, j’ai attrapé des mots de jeunes qui se demandaient qui étaient ces gens qui attendaient sous la pluie / en plus pour voir un truc qui devait être bien parce que pour attendre si longtemps sous la flotte, mais un truc que eux ne pourraient pas voir / ils étaient venus à avignon la bouche en cœur pour voir du théâtre et ils se rendaient compte que tout y était cher, un café, un sandwich, une petite pièce dans le off, il n’y avait rien de gratuit / même plus de spectacles dans la rue, rien, et eux ces gens qui attendaient sous la pluie, c’étaient des… bourgeois ou quoi ! oui ils ont lâché le gros mot et je n’ai pas eu le coeur de me retourner et de leur dire mais non c’est ouvert, toutes sortes de gens y viennent et… non, je n’en ai plus été sûre / je m’en fous un peu en fait / / je ne me sens pas grand chose de commun avec mon monde qui pourrit tout ce que j’aime lentement mais sûrement / moi je me suis ruinée vingt fois pour me procurer ma drogue / payer ou pas cela ne change pas tellement les choses aujourd’hui où l’important c’est d’avoir la came / après tout je me souviens de l’époque où pour payer de la super neige, ces places d’opéra à 500 francs aux premières loges avec Wagner au programme, j’aurais pu voler ma grand-mère voire pire / oui au nom de l’art, tout est permis : sauf la démocratisation culturelle, qui échoue, à ce qu’on nous dit, ben tiens /  mari-mai 

 

 

Publié par : mari mai corbel | juillet 15, 2008

impressions d’Airport kids & + (de Lola Arias/Stefan Kaegi)

SPECTACLE POUR ADULTES CONSENTANTS

   

AIRPORT KIDS est un théâtre poussé aux limites du théâtre, un théâtre provocant. Le plateau nu, sombre, sa scénographie de grues et de rails, avec ses micro-containers disposés ça et là, est entre la scène de concert punk et la dead zone. Mais surtout AIRPORT KIDS nous jette muettement à la figure un « no future » étranglé. C’est que Lola Arias et Stefan Kaegi, deux metteurs en scène respectivement argentin et suisse, nous servent sur un plateau, avec un panel d’enfants nés de la globalisation comme une carotte prélevée sur la mondialisation en cours, la mort de l’avenir qui grandit avec eux. Ils sont nés projetés aux avant-postes du monde, ils se trouvent à un point de vue imprenable sur le panorama de l’avenir. Or, il faudrait être sourd pour ne pas les entendre décrire l’acculturation qui prépare le terrain à l’effacement de l’humain tel qu’il s’est façonné jusqu’à présent. La culture en tant que travail de la pensée ne fait plus partie de leurs ambitions. Mais pour eux, dieu existe inconditionnellement. Ils ne discutent pas plus le libéralisme, qui fait partie désormais de l’air qu’ils respirent ou de l’univers parsemé d’étoiles.

Ils sont huit, de 6 à 14 ans, au minimum de double nationalité et de trois langues ; leurs racines sont sur les cinq continents qu’ils n’ont pas vus et ils ont en commun de fréquenter des écoles internationales dans des capitales. Ils ne sont pas forcément de familles aisées. Ils ont créé la pièce avec les deux metteurs en scène, qui ont écrit le texte à partir d’entretiens et de jeux avec eux. Le sujet est de montrer qui ils sont, leur univers personnel, et qui ils rêvent de devenir. C’est montré tel quel, sans contrepoint, sans voix adultes sur scène. Ils se suffisent, ils tirent d’eux-mêmes leur savoir, ou leur curiosité pour accéder aux sources du savoir. Le soin de les mettre en critique revient aux spectateurs. Pouvons-nous mettre en critique des enfants ? ou cédons-nous devant leur fragilité en nous racontant que leurs déclarations sont fantaisistes ? Que faire devant Aline, la Brésilienne qui se rêve en mercenaire,  accumulant les ennemis abattus comme des sous dans un compte en banque ? Certes, cet échantillon d’enfants n’est pas plus représentatif de la population enfantine mondiale que leurs parents du monde, mais, ils en représentent sa frange activiste sur le plan économique et politique. Voici donc un théâtre limite qui pour représenter l’avenir tend le micro à ses futurs adultes…

 

Est-ce contemporain ? est-ce un ready-made ? un prélèvement d’empreintes ou moulage des germes de demain, que Lola Arias et Stefan Kaegi localisent dans ces enfants situés bien malgré eux à la proue, à la pointe des temps, ou bien, une manière forte d’accomplir la société du spectacle, peut-être au mépris de ces enfants-là, étant donné qu’ils n’ont pas l’âge de penser ce qu’ils font ?

 - Objections : depuis toujours, des enfants sur scène, etc. ; et les enfants sont bien intelligents et savants que l’on le croit.

- Mais si nous-mêmes ne savons plus nous représenter notre présent, qu’en tentant de représenter notre avenir, comment des enfants pourraient-ils représenter leur propre présent qui renferme le futur en gestation ? Pourquoi ne pas aller directement au théâtre d’anticipation, comme Gildas Milin dans Anthropozoo (2003) ou récemment Pascal Rambert dans Toute la vie ?

Le spectateur néophyte peut ne voir que du feu sur le problème d’avenir, oui d’avenir, que cela pose au théâtre. Sur le glissement de terrain ou l’accélération qui est en train de faire trembler les plateaux de théâtre. Car Lola Arias et Stefan Kaegi ne sont pas les premiers. Sur ces mêmes questions d’identité et de futur, on a pu voir venir de Hollande un spectacle, au centre Beaubourg, avec une quinzaine de jeunes adolescents de diverses origines. Et déjà, un discours soutenait l’idée de présenter des “jeunes” sur scène. Un discours bien-pensant sur l’ouverture d’esprit dont ces enfants aux identités composites seraient porteurs. Lisons Stefan Kaegi à ce sujet, enthousiaste, en dépit qu’il craigne « une destruction de la planète et une uniformisation humaine » : «  J’ai compris en écoutant ces enfants que notre monde sera peut-être plus homogène mais aussi plus individualisé, plus intimiste. La diversité ne cesse de se déplacer dans des sphères de plus en plus nombreuses et inattendues ». Quelques lignes plus bas, il cite l’exemple de « l’inventivité visuelle » de ces enfants, décorateurs d’intérieur des boîtes ou micro containers qui leur ont été attribuées, attribuées justement au nom de la nécessité de préserver leur sens intimiste, lors des représentations.

Que la « diversité » prenne la forme d’une « inventivité visuelle » qui d’ailleurs leur a été commandée – d’eux-mêmes, l’auraient-ils fait ? -  rejoint ce qui est pourtant esquissé dans la mise en scène, que les nationalités ne sont plus vécues que comme des marques de fabrique ou des enseignes, et que les cultures se réduisent à des folklores. Au passage, remarquons que l’inventivité prêtée à ces enfants est toute relative. L’un, Marocain, a taggé sa boîte comme un bon banlieusard ; la jeune adolescente Russe a une chambre rose de petite poupée… russe ; une troisième – brésilienne – a mis un planisphère au mur, comme dépliant l’emblème du drapeau de son pays (le monde).

La décoration d’intérieur ainsi que le monde merveilleux d’IKEA en témoigne a autant rapport avec la singularité de sensibilité, qu’un centre commercial ! Il est même possible que la recherche décorative témoigne à l’inverse d’un manque cruel, d’une terreur où fait glisser le conformisme… – Où est l’ouverture d’esprit de ces enfants dans la représentation ? Ils se montrent heureux dans l’enfermement rassurant du container, tout en se gardant bien d’exprimer quoi que ce soit de brûlant pour eux. Ils ont peur, voilà la vérité. – Qui suis-je ? est la question vitale de ces enfants qui devinent que privés de maison natale, ils risquent fort de n’être jamais personne, d’autant que les adultes autour d’eux ne leur transmettent pas la culture nécessaire pour y répondre mais seulement des modes de vie prêts-à-porter. Ainsi, il n’est pas possible de suivre ces metteurs en scène dans leur enthousiasme pour ces petits génies en herbe, qui semblent plutôt atteints viscéralement. Clyde, l’Indien, le dit, « qu’il a un trou à la place du cœur ». Pour eux, se réinventer demandera de passer des épreuves, pour retrouver le sens de l’identité, mais pourquoi choisiraient-ils la voie difficile quand la facilité est à portée de main avec le succès ? Ils sont doués, rappelons-le…

Pour comprendre ce qui est en jeu, ici, du statut de l’enfant sur scène, il faut penser à l’adolescent que Rodrigo Garcia a fait travailler plusieurs fois dans ses pièces, sans qu’il ne se représente lui-même, comme exemplaire d’une génération, mais qui était là en tant que personne, en tant que membre de la famille d’acteurs de Garcia. Yves-Noël Genod dans ses créations a fait jouer un enfant d’une dizaine d’années, d’une manière plus ambiguë. Marcus était en effet, entre le surdoué et l’enfant mystérieux. Mais, désormais, il se révèle, en réalisant son rêve. Marcus devient une star, car il jouera bientôt dans une vraie super production hollywoodienne (1).

 Ici à Avignon, dans cette 62e édition du festival, il y a même des enfants en bas âge sur la scène de la cour d’honneur. C’est dans Inferno, de Romeo Castellucci. Mais ces enfants sont accompagnés de leurs mères, aussi interprètes. Roméo Castellucci a d’ailleurs déjà mis en scène l’un de ses propres bébés, dans l’épisode bruxellois de la Tragedia endogonidia. Seul en scène, posé au centre du plateau, babillant. Dans Inferno, il y a deux autres enfants d’une dizaine d’années qui ont, eux, un vrai trajet d’interprète mais muet. Puis dans Purgatorio, il y a un enfant d’une huitaine d’année en permanence en scène, qui a un vrai trajet d’interprète, pour évoquer des choses très sérieuses et délicates comme le fantasme, l’inceste, le sexuel, le désir.

Dans Je tremble (1 & 2) de Joël Pommerat, ils sont trois, pour représenter une scène de l’enfance de la figure principale où il fut victime de quelque chose d’humiliant. 

Enfin, dans Das System, la mise en scène de Stanislas Nordey de textes de Falk Richter sur l’enfer mondial actuel, à la salle Benoît XII, un enfant vient réciter, de manière scolaire, ou à l’italienne, un texte. Sa voix, fluette, s’adapte aux codes de jeu de Stanislas Nordey, mais comme s’il avait reçu des injonctions inverses à celles données aux acteurs d’ordinaire chez lui : chez Nordey, l’acteur est convoqué pour se mettre à nu, s’exposer, en étant là, sans rien jouer. L’enfant ici est convoqué au contraire pour ne pas se montrer : Stanislas Nordey suppose là qu’être soi pour un enfant, c’est ne pas se montrer. Un enfant ne possède pas la pensée pour estimer la valeur de l’exposition de soi (son courage), et la tenir comme on objecte au monde, ça, de soi qui est à fleur de peau. Il a tendance à confondre plaire, flatter, et aimer.

Il reste frappant que même chez Nordey, cette année 2008, pour un rôle qui n’est même pas écrit pour un enfant mais pour un personnage de jeune cadre dynamique, un enfant arrive. Nordey met ainsi en scène la puérilité du monde économique, mais c’est là très direct comme geste de mise en scène, joué même comme situation, ce qui n’est pas à contresens non plus de son esthétique théâtrale mais quand même… l’air du temps propulse beaucoup d’enfants sur le devant des scènes…

 

Les enfants existent depuis toujours au théâtre (jusqu’au rôle muet écrit par Molière pour sa petite fille qui ne voulait pas jouer, dans Le Malade imaginaire), de même qu’entre eux, ils y jouent. Mais ils restent des interprètes à part. Les enfants sont définis comme infans, ce qui veut dire en latin : « pas encore autorisés à parler » – car ne sachant pas faute de culture et d’expérience ce qu’ils disent. – C’est donc une forme particulière donnée au paradoxe du comédien de Diderot, que l’enfance engagée dans le théâtre !

Aux yeux de beaucoup de metteurs en scène, les enfants partagent avec les animaux, le don de ce naturel, ou d’être eux-mêmes, tant recherché pour les acteurs professionnels. Il faut s’arrêter sur cette idéologie du « naturel » à travers laquelle on regarde les enfants, comme avec des lunettes déformantes, et très certainement violatrices. À des regards plus aiguisés, les enfants sur scène restent des imitateurs, pris entre la peur de déplaire, et le délire inconscient de la toute-puissance (moi, roi du monde) si amusant pour les adultes qui sont bien placés pour savoir qu’un enfant est tout sauf incorruptible et indestructible. Émotion, émotion. Mais à ne voir dans l’enfant qu’un petit bout de soi revenant du temps jadis et pourtant bombardé du futur, à vouloir lui donner ce que nous n’aurions pas eu – l’écoute, les regards admiratifs, la considération – et qui nous aurait privés de demeurer nous-mêmes, nous ne projetons sur eux que nos regrets de n’être plus nous-mêmes. Sauf qu’à supposer que nous l’ayons été un jour :

 1°) Les enfants ne peuvent nous le faire redevenir.

   2°) Et d’où tenons-nous, d’abord, que les enfants sont eux-mêmes ? Parce qu’ils ont une manière de bouger et de parler « spontanée », c’est-à-dire inconsciente ? parce qu’ils réagissent à vif ?

 

Et les animaux sur scène, que voyons-nous d’eux, sinon ce que nous projetons sur leur monde ? L’homme naturel, après Rousseau, après Sade même, qui l’a dénoncé comme un mètre étalon de la vérité (2), est fondé sur le concept polarisé de « nature », par antagonisme à la « culture ». L’expression bonhomme de « nature humaine » a une face paranoïaque. Elle montre du doigt l’homme dit artificiel soupçonné d’être artificieux, voire spécieux, précieux même (c’est-à-dire homosexuel, soit peu disposé en effet à devenir parent reproducteur). C’est l’homme acteur ou – autre épouvantail dans l’imaginaire collectif – l’érudit sophiste qui sait faire tout dire aux mots, le lettré apatride (sans passeport). L’intellectuel falsificateur. Le penseur coupé du monde. L’ermite asocial et poussiéreux, au teint de cire, plongé dans ses livres sans vie. Il rampe sous l’admiration du « naturel » de l’interprète un anti-intellectualisme. D’où qu’aujourd’hui, en dépit de la tradition Vitez de formation de l’acteur en France, malgré ce que les grands acteurs ont transmis d’eux, les jeunes acteurs n’ont qu’une peur : passer pour des lettrés, et beaucoup rêvent de ressembler à des stars ou des célébrités naturelles ?

 

 D’autres metteurs en scène, comme Claude Régy, ont parlé bien autrement de l’enfant et de l’animal sur scène qu’en ces termes assez pauvres du naturalisme. C’est, selon Régy, convoquer des forces de mort sur un plateau – mais la mort chez lui n’est pas de l’ordre d’un mal ni d’un bien – des forces encore liées au monde latent de l’incréé, de la naissance, du désir, de la nuit, des forces symboliques puisées à ce monde qui, pour le naturalisme, est irrationnel. Mais Claude Régy pour les rôles d’enfants, travaillent avec des acteurs adultes.

 

AIRPORT KIDS est, au contraire, une pièce conçue pour être interprétée par des enfants. Les enfants peuvent changer, d’autres partitions peuvent s’insérer, mais le statut et le pouvoir de l’interprète ou de l’acteur sont au centre. Si les enfants d’aujourd’hui et si une frange spéciale de la génération année 2000 peut-être emblématique, constituent ici la matière du spectacle, si quelque chose par là se dit du monde, c’est aussi que la société du spectacle triomphe ici quand même du théâtre.

Car les enfants, présentés ainsi en échantillon, sont dépourvus de tout sens critique véritable ou même d’impertinence. Ils sont incapables de voir la société où ils sont pris. La sphère intime pour laquelle ils semblent plus doués que les adultes, selon Stefan Kaegi, est en fait une sphère domestique. En plus, ils sont focalisés là-dessus car ils n’ont pas de maison à eux. C’est que, enfants, souvenons-nous, nous rêvons beaucoup de ce jour où nous pourrons vivre chez nous, en dehors de la surveillance parentale, pour nous-mêmes, en dehors de leur sphère morale. Nous jouons à camper sous des draps. Cette sensibilité au domestique est propre à tous les enfants du monde. Mais elle a aussi pour corollaire ici l’absence patente de sentiment du politique. Pour ces enfants à la pointe, le monde n’est pas un grand habitat à partager, mais un gâteau où avoir sa part demandera de se battre pour soi, rien que pour soi. Le politique, et sa question du partage de l’espace commun, leur est inconnu. Ils votent, selon un jeu de scène sur des questions d’avenir, à main levée… Mais il faudrait nommer correctement l’opération qui est entre le sondage et le référendum à l’africaine. Voulez-vous une seule langue pour demain ? Or le vote à main levée est incompatible avec la démocratie.

 

Lola Arias et Stefan Kaegi mettent donc en scène des petits génies en herbe comme sans ombre – trois langues, deux passeports, et tous ses pays déjà traversés ! Et quelle tchatche  ! Ils sont plein de talents de société et tellement mignons ! Comment résister à Garima, l’Indonésienne de six ans, petite plume déguisée à sa convenance en danseuse balinaise ? Les enfants, entraînés à jouer un bon spectacle, laissent à peu près l’impression de jouer une comédie musicale anglo-saxonne – un musicien (Stephane Vecchione) a composé des chansons que les enfants interprètent : l’un d’eux est batteur, l’autre guitariste électrique et deux filles chantent, selon le mythe peu inventif de la femme à la voix de sirène.

Nous y voilà, au bord du show télé. Trente ans après Jacques Martin et sa symbolique « Ecole des fans » qui, rétrospectivement, fait froid dans le dos, lorsqu’on réalise ce qu’elle annonçait : la production télévisuelle d’Endémol et ses émissions de téléréalité, la Star Academy, la passion mondiale pour le karaoké (2) ! Peut-être Lola Arias et Stefan Kaegi cherchent simplement à nous faire signe que le théâtre y vient, à ça, d’indéfini, du spectaculaire qui ne se discute pas, du divertissement auquel on a bien droit, après tout, la vie est si dure. Il est vrai qu’il revient aux spectateurs la tâche de savoir où ils se trouvent : dans un théâtre qui met en représentation les choses, pour que chacun prenne le soin de les penser.

Mais que penser ? Ces interprètes miniatures et portatifs dans leurs containers domestiques désarment. Même si leurs petites personnes ont déjà des tics empruntés aux adultes et semblent à la fois s’imiter eux-mêmes, un peu comme s’ils étaient passés par l’actor’s studio, on leur cède, malgré tout. Le temps s’oublie, on est transporté dans un monde intense, inquiétant – et pour cause ! – fascinés par cette chronique d’une mort annoncée de nous-mêmes. Fascinés aussi par le montage vidéo (Bruno Deville) qui double d’un rythme effréné, de l’ordre de grandeur des plans télévisuels (7 secondes), l’autre montage, celui du théâtre et de ses scènes. Chaque boîte est équipée d’une caméra vidéo : l’enfant peut être visionné dans son « intimité » comme dans l’émission du Loft story et il le sait ; il peut même s’adresser à la caméra. L’intention de mise en scène, selon Stefan Kaegi, est de représenter comment ces enfants high-tech équipés par leurs parents d’ordinateurs et de téléphones portables savent « s’envoyer des images de leur propre monde ». Mais comment prendre pour des images du monde intérieur des prises de vues de l’environnement domestique ! L’image qui a à voir avec les métaphores du monde invisible, intérieur, ici est confondue avec le visuel ; de même qu’un montage de visuels ne donne pas forcément une image de l’invisible.

Bien sûr, Stefan Kaegi et Lola Arias piègent leur mise en scène, et ainsi nous donnent-ils des indices pour travailler sur la crédulité de nos regards (croire à ce que l’on voit). À la fin d’AIRPORT KIDS, Garima qui prétendait ne pas sortir de sa boîte comme pour y rester protégée se révèle avoir été absente. Sa boîte, vide. Entre le début du projet et Avignon, ses parents ont été mutés. C’est ce qui nous est dit. Mais après tout, qu’en sait-on ?

 

Même si le sujet est clair : dans quel monde ces enfants arrivent-ils ? que va-t-il leur arriver ? que vont-ils à leur tour faire au monde ? Il ne faut pas en croire nos yeux, précisément. Ces enfants-là n’ont pas plus l’esprit ouvert qu’un petit Malien perdu au fond de son village brûlé par le soleil, sous prétexte qu’ils seraient forcés de s’inventer une vie hors des nationalismes. L’imagination au pouvoir en somme. Ce qui appert avec eux, serait plutôt des Américains du troisième type. Comme pour les premiers immigrants qui ont fondé les States, la maison est perdue, la terre natale envolée, et les origines effacées. À la place du cœur, dit Clyde, l’Indien recueilli dans un orphelinat puis adopté par des Suisses, il y a un trou. Clyde est ce batteur qui s’enferme en faisant résonner des caisses électrifiées, en rêvant au fond d’assourdir définitivement le monde d’un cri tout-puissant. Ces enfants ne sont pas l’avenir du monde, car ils sont déjà le monde en souffrance, le monde sans plus de monde.

 Tous ont des rêves qui sont d’aujourd’hui, et pour ceux qui ont déjà une carrière en vue, ce sont celles que les enfants se partagent depuis des décennies (homme d’affaires, chef d’entreprise, hôtesse de l’air, astronaute colonisant Mars, joueuse de tennis internationale, militaire mercenaire, musicienne, et, l’inévitable acteur riche et célèbre). Ce qui fait la vraie question de l’identité (d’être soi) est bien autre chose que de rêver plat pour magazine people, de devenir quelqu’un. L’utopie, puisqu’il leur a été demandé d’en proposer, apparaît chez eux pour ce qu’elle est devenue ailleurs, une fois amputée de sa dimension politique insurrectionnelle : des vues de l’esprit qui, néanmoins, quand elles rencontrent leurs inventeurs peuvent être dévastatrices. Voyons par exemple l’utopie que propose Clyde, qui est que tous les enfants soient adoptés afin qu’ils perdent la propriété de leurs parents. Elle a été auparavant conçue par Sade, dans le cinquième dialogue de La Philosophie dans le boudoir, Français encore un effort si vous voulez être républicains ! Sade qui a plongé dans l’inconscient collectif de la modernité (égalité, fraternité, liberté…) en a deviné toutes les horreurs à venir. Sade n’est évidemment pas dans ce discours l’auteur d’un manifeste politique, mais le satiriste impitoyable de la bêtise en marche d’un monde où les générations ne se supportent plus dans la hiérarchie. « Sa condition a beau être terrible, on n’a jamais vu spectacle plus répugnant que celui d’une génération d’adultes qui après avoir détruit toute possibilité d’expérience authentique, impute sa propre misère à une jeunesse désormais incapable d’expérimenter », écrit Giorgio Agamben (6) à propos des années 70. Ces enfants internationaux n’inventent pas même une démocratie d’enfants à l’échelle mondiale pour se révolter contre la destruction de la planète ! Ils ne rêvent même pas d’un monde sans misère, d’une économie sans profits boursiers : mais d’un monde expurgé de ses maladies, où l’on vit 99 ans ; un monde où une seule langue permet de communiquer entre tous les humains et où chacun d’eux aura deux villas ; un monde où l’on construira une ville en pleine mer pour s’abriter des pollutions.

 

À la sortie, le sentiment d’une désorientation peut saisir. AIRPORT KIDS avertit très sérieusement les gens qui défendent une idée de la culture, sont déjà morts avec leurs utopies. Un vrai déplacement s’opère ! Il y a d’ailleurs un autre enfant qui est évoqué dans ce 62e festival, c’est celui d’Olivier Dubois dans Faune(s) qui médite sur des jeunes hommes en train de jouer au tennis, à l’âge où lui dévorait Michel Kolkhass de Kleist en chambre. Peu importe les intentions de Lola Arias et de Stefan Kaegi – Ils nous avertissent que la pensée se meurt. Car, si une chose est sûre, c’est qu’un enfant n’est pas lui-même, puisque, n’étant qu’enfant, il lui revient justement de le devenir en acquérant l’expérience de la vie. Et si la pensée meurt dans ce monde qui est nôtre, c’est bien parce qu’il n’y est plus supporté d’avoir à produire cet effort particulier, douloureux, de se cultiver, pour devenir soi, de faire l’expérience de vivre avec les œuvres des autres, de n’être pas sa propre origine et de s’inscrire dans des chaînes de transmission d’expériences, de récits et de paroles rapportées.

 

Qu’il soit impossible de déterminer ce que pensent les deux concepteurs d’AIRPORT KIDS est signe que leur pièce crée un théâtre et nous laisse la place et la responsabilité de ce pourquoi nous venons au théâtre.

La question est celle de l’esthétique. Est-elle clairement ready made ? expose-t-elle des enfants spéciaux ? Ces enfants sont-ils déjà produits en série, prototypes expérimentaux d’une société de clones et se prêtant ainsi au ready made comme exemplaires ? Si cette esthétique est ready made, alors le théâtre de Lola Arias et de Stefan Kaegi nous adresse le signe d’une agonie prochaine de l’art théâtral, non pas parce que lui-même serait « atteint », mais il montre vers quelle société du spectacle uniformisante, nos sociétés se dirigent, n’y laissant par conséquent pas de place à un praxis du regard telle que le théâtre la permet. Même si le ready made chez Marcel Duchamp est tout sauf une dénonciation d’un système, et qu’ainsi Lola Arias et Stefan Kaegi ne dénoncent pas les enfants mais ce qui les habite ou les moule, envers et contre eux. Georges Didi-Huberman commente Duchamp dans La ressemblance par contact (Ed. Minuit, 2008) comme une réflexion sur le moule, sur la formation, sur les micro-diversités qui différencient un objet d’un autre, bien que produit par le même moule. De là, aussi, une réflexion sur la faille « inframince », sur l’adhérence imparfaite qui subsisterait entre un moule et la matière qui y est coulée. Avec cette réflexion en arrière-plan, il est possible de regarder ces enfants, pour les voir tel qu’ils sont porteurs de virtuelles singularisations inframinces. – Problème : Marcel Duchamp est le grand incompris du siècle, et pas seulement de la critique d’art. Combien dans une salle de théâtre peuvent se déplacer légèrement pour voir le ready-made dans Airport kids ?

C’est ainsi qu’il est possible de penser qu’AIRPORT KIDS peut avoir échappé à ses metteurs en scène quand il s’adresse à un public pris en masse. Certes, un public n’est pas un seul homme ; il y a de la séparation (inframince ?) des uns aux autres. Mais le public, probablement voit seulement ces enfants comme l’avant-garde d’un avenir radieux, même si l’une annonce clairement qu’elle va faire couler le sang. En plus le public est déjà habitué à ne pas différencier un enfant d’un acteur adulte, et il n’y a donc rien de si surprenant dans ce théâtre-là, pas autant en tout cas que l’apparition d’un urinoir sous l’intitulé « Fontaine »  dans les années 30. C’est la différence de génération entre les enfants et les adultes qui s’amenuise, tandis que les enfants poussent désormais des caddies dans les supermarchés, possèdent des objets technologiques, suivent la mode vestimentaire, connaissent les tubes et se tiennent au courant. Dans l’inconscient collectif la différenciation fondamentale de la génération, que les anthropologues ont repérée comme le premier moment de la culture, cette barrière qui se fonde sur l’interdit de l’inceste, est en train d’exploser. Il faut penser au système hollywoodien qui emploie de plus en plus d’enfants. Alors il est possible de percevoir une autre facette inconsciente du spectacle qui est un goût inavouable pour les enfants et leur compagnie.

Le système veut tel un baal qu’on lui sacrifie les purs et les innocents. Nous le savons, la résistance au système fait partie du système ; c’est un système à double-bind – à double injonction contraire, ce qui rend schizophrène. C’est que montre Falk Richter dans ses textes collationnés pour Das System. Freud soutenait que l’inconscient ignorait la négation.

 

AIRPORT KIDS en nous donnant rien moins qu’à penser tout ce qui précède est aussi une œuvre alternative hyper trash qui nous engage à regarder les enfants avec la distance qui leur est vitale, à savoir aussi nous tenir avec gravité devant ces enfants dont nous savons bien qu’ils ne peuvent pas ne pas nous reprocher de les avoir mis au monde dans ce monde-là que nous leur avons préparé…  Alors ils l’acceptent, ils le prennent cash, par défi, et nous nous étonnons avec des mines de vierges effarouchée qu’ils supportent pareille infamie, et alors ils nous regardent et disent : donc, vous mentez par exprès ? C’est quoi le but du jeu ? MARI-MAI CORBEL.

 

 

 

(1)                 Marcus vient de remporter un casting au terme d’une semaine d’épreuves à NY, de plusieurs années d’apprentissage précoce de l’anglais, de cours de danse quotidien et aussi grâce au soutien de sa mère… 

(2)                 Innombrables voix frappées de mutisme et obligées d’en passer par d’autres voix ! (voir ici On connaït la chanson d’Alain Resnais où les personnages ne peuvent plus se parler que par chanteurs interposés et son analyse par Bernard Stiegler dans le tome 2 de La misère symbolique (Ed. Galilée).

(3)                 Enfin Sade, ce qu’il en pense, on ne peut rien en savoir, à la différence de Rousseau, qui est entier dans ses écrits. Ce que Sade écrit, c’est l’inconscient collectif moderne naissant, et ce qu’il expose, c’est son horreur : au nom de théories fumeuses de la nature, toujours ses personnages en viennent au crime, au meurtre. Pour le dire autrement : au nom de la pureté originaire, les sociétés se justifient d’être des meurtrières. Ou encore : c’est être conforme à ce que nous sommes que de céder à nos pulsions, même les plus atroces dans leurs conséquences sur autrui ou même sur soi. Il n’y a bien que les pervers pour trouver dans Sade un modèle légitimant leurs conduites néo-sadiennes (qui commencent par l’inceste).

(4)    Il est un fait que les jeunes talents présentés comme « brillants », lors du dernier festival d’Automne, dans une mise en scène de Julie Brochen, comme un « atelier de travail », se sont révélés de parfaits cabots, certes excellents et ayant mille tours dans leurs sacs. Ils étaient présentés comme représentatifs de la nouvelle génération d’acteurs. Ce que nous avons vu, c’est qu’ils n’avaient pas froid aux yeux, et que pour jouer Lagarce qui fut un homme à l’âme frivole – comme chacun sait – ils n’eurent pas peur d’en rajouter dans la truculence. Ils y allèrent un par un, osèrent une première sortie, un premier petit numéro personnel. Les spectateurs d’un coup applaudirent un premier. Alors les autres, pour ne pas être en reste, firent à leur tour leur propre numéro. J’ai cru n’être pas dans la bonne salle et me trouver dans un cirque ! Mais non, ces stars en herbe ne trouvaient pas mieux pour dépoussiérer le théâtre que d’en faire une clownerie.

(5)Enfance et histoire (Petite Bibliothèque Payot, 1978  ) p. 29

 

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