LE HURLEMENT DES CHOSES

LE HURLEMENT DES CHOSES

Il serait fou d’écrire plus de quelques paragraphes sur cet opus des IRMAR – l’Institut des Recherches Menant à Rien. Je vais tenter l’épure. En mai 2010, ce collectif avait présenté Du caractère relatif des choses au TJCC du T2G. Je n’avais pas… Quelque chose était passé mais… bref. Des humeurs. Quand même, j’avais aimé : ces artistes ne venaient pas du théâtre, voire de nulle part, ils étaient ailleurs, même s’ils avaient une pâte très plasticienne, même s’ils sentaient la culture art contemporain. Ça ne suffisait pas pour me révolutionner mais ça m’accrocha.

Pascal Rambert leur a donné une chambre d’échos royale : un plateau et des temps des répétitions, plus les moyens qui vont avec. Ce  ne sont pas des matérialistes. Des moyens ils n’ont pas versé dans la dépense. Ce serait d’ailleurs un contresens pour eux. En vérité, ce sont à la base des gens qui font des performances dans des lieux pas vraiment de théâtre, pour faire vibrer leur rapport au non sens qui glace le monde comme un gros gâteau.

Certains pourraient dire, C’est du vide. A quoi je répondrais que les IRMAR ne mentent pas, c’est leur projet, Institut de Recherches Menant à Rien. C’est dit. Oui mais quand même.  J’ai envie de manger.

Au début, on ne comprend rien. C’est l’Obscur. Un acteur qui est en fait (j’apprends ça après) un compositeur d’origine suédoise incapable d’articuler un mot en français répète son texte qui lui est soufflé par un casque à écouteurs… Son gromelo est imbuvable, j’entends « monde », « cube », « l’amour », « théâtre » entre des borborygmes déstabilisants – de la bouillie pour chat. En fait, je me trompe, le début ce n’est pas lui, c’est le tout noir, et il y a des bruits, ceux des mouvements de la machinerie du plateau, c’est beau c’est tout l’amour de ce lieu-là qui grince et gémit mais qui est privé de lumière. Puis on devine, tout est comme ça par la suite. On a l’impression d’être bouchés ou trop intelligents : on est face au monde en fait. Mais quand même, on voit : c’est bien du théâtre même si à l’acide citrique. On voit des interprètes qui traversent le plateau comme n’importe quelle esplanade. Enorme, plus d’un metteur en scène donnerait sa chemise pour avoir des acteurs aussi simples. D’où tiennent-ils leur indifférence aux centaines de regards avides qui les suivent, d’autant plus avides qu’il n’y a quasiment qu’eux à suivre des yeux ? Ah le détachement… Ce sont des gens qui ont trop lu John Cage (qui est autant auteur que compositeur… ) La sagesse, c’est cash.

Pas de texte. Des mots, des phrases, oui, mais peut-être improvisées, le plus humiliant pour tout ce qui boit le sang du théâtre d’autant plus que ce n’est jamais habité au sens de l’être bouleversé par ce qu’il vit d’impérissable. C’est en tout cas pauvre pour le contenu…

Et puis ce moment où ça hurle. Ces jeunes gens qui ont l’air si détachés, soudain hurlent, hurlent comme des bêtes. Micro, dispositifs pour déformer le hurlement, qu’importe, le hurlement est là. L’un porte comme masque une sorte de tuyau orange à oreilles… Impossible de ne pas imaginer un énorme bon chien ou un cerf mystique, lâchez les chiens de l’imaginaire, c’est bon, n’importe quelle grosse bête à oreilles  marchera… Donc on était dans le rien et on tombe dans l’imaginaire le plus débridé…. Un grand classique, là, la bête derrière l’homme. Sauf que l’un n’hurle qu’avec sa gorge et avec ça, impossible de tricher, de faire semblant.. C’est pour de vrai. Et pour un peu, je le ferais aussi. Oui, il n’y a plus que ça à faire. Et la tête à tuyau orange fait hurler toutes nos puissances imaginaires maltraitées, niées, écrabouillées par le réalisme obsessionnel de notre temps… Même ce commentaire est obscène. Faut juste gueuler pour être juste en fait actuellement.

L’apparition (d’après IRMAR)

Que dire contre ou avec ou  à côté de ce monde que nous connaissons, en effet ? Pour qui ne se contente pas d’étouffer.

Travaillant au bord de l’horreur, y compris celle de n’avoir rien à dire, les IRMAR se mesurent à ça. Au rien à en dire, de ce monde, ce bordel.

Ils occupent un plateau – et quel plateau…. – mais pour suggérer que nous y sommes tous, dans ces recherches qui ne mènent à rien… C’est le plus agaçant, même si nous le savons bien au fond de nous, c’est le fond des choses, nous avons perdu.. Nous voudrions croire que. Enfin, elles ne mènent pas à rien : elles mènent au moins à un amour de l’espace, et à un soucis de la présence à autrui. J’écoute. On peut mourir en beauté, sans rien lâcher.

Quel est cet instant entre la non parole qui fermente et la prise  de parole, toujours insurrectionnelle à la naissance et plan-plan dans son déroulé ? Personne ne tient parole.

Ce cube blanc qui au départ joue à l’escargot (enfin il ne ressemble en rien à çà, c’est la voix qui en sort qui se compare au gastéropode), avec ce truc tellement facile de dessiner un cube sur sa surface – c’est la seule fille du groupe qui a là une énorme action là mais il est bien son dessin, il fait bien penser au schmilbick de la représentation qui rend le théâtre vital – et qui se renverse à la fin en une petite chambre intime avec l’individu qui lit, et qui fait n’importe quoi même quand les lumières s’éteignent pour rester dans sa lecture comme je ne sais plus quel Romain célèbre (Pline, je crois) qui continua avec l’éruption du Vésuve de lire….  A l’endroit, c’est clean high tech ; à l’envers, grunge : il y a un appareil enregistreur à bandes magnétiques un peu décalé en 2012, des bricolages nets, des lunettes, des individus hors de toutes sphères.

C’est clair aussi, et là, c’est du théâtre : il y a une fable qui débarque avec des lapins ou des moutons noirs – en fait des merdes empaquetées dans des sachets plastiques noirs qui bougent comme des lapins mécaniques sur le plateau…. L’horreur… Dans la fable, un magicien hypnotise son monde.  Tout est dit. 5 minutes et des petits machins noirs téléguidés ou je ne sais quoi tressautant genre lapin duracell cachés.

C’est comme ça. Que pouvons-nous dire depuis les plateaux face aux monde ? Pleurer ? Hurler ? (dans la rue, nous serions directement internés en HP). Nous battre comme des chiens ? Qu’est-ce qui nous hypnotise ? Le pouvoir ? ou nous hallucine et nous empêche d’accéder à la matérialité des choses et à la réalité du rapport à l’autre ? C’est quoi cet air pourri qui nous rend si méchants au fond, tout au fond ? Le fond des choses, c’était le titre, et à un moment il y a quelques pensées humoristiques sur la gentillesse…. Toujours cette contradiction d’une grande maîtrise technique  avec la semblance d’une liberté sur le plateau. hpp là. Pour toute information supplémentaire sur ces vivants singuliers, consulter ce site relativement pauvre. IRMAR . Pour ce qui est de manger, je crains qu’en vérité la famine soit générale… C’est ce qui nous réunit, et nous fait tellement bouffer, du vide, toujours… En attendant, plus que quelques paragraphes m’ont traversé !

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