Étiquettes

, , , , , , , ,

 

Denis Eyriey, Gaëtan Brun-Picard, Maëlys Ricordeau, Jacques Albert, Hadrien Bouvier

NI LE SOLEIL NI LA MORT NE PEUVENT SE REGARDER EN FACE

(27 mars – 1er avril 2012, Théâtre de Gennvilliers, Plateau 2)

La première fois que j’ai vu une création du collectif DAS PLATEAU – c’était à Mains d’Oeuvres, Sig Sauer Pro, il y a trois ans – je n’avais pas supporté. Ce réalisme de téléfilm, ces petites vies trash de province, non, ça me concernait pas… Mais à mesure que protestais en écrivant à Céleste Germe (la metteur en scène du groupe), je réalisais que ce que je reprochais, c’était le sujet : Faire de l’art avec ce (et ceux) qui ignore (ignorent) son existence. Imaginez des pères incestueux, des fils qui flinguent leur pote, des femmes alcooliques, des vieux malades, une conurbation et le supermarché par loin… Et pour nous faire imaginer cela, du grand art : des textes tout en dialogues lapidaires (Jacques Albert, ils viennent de paraître aux Editions Théâtrales), un travail scénique raffiné – atmosphères sonores (grâce au travail de Jacob Stambach) et visuelles épurées où la vidéo (dans Notre printemps, c’est un film) a une part importante, ainsi qu’un travail d’interprétation jouant sur l’exposition de sorte qu’on ne voit pas un acteur ou un personnage mais quelqu’un. Pas de décor naturellement, mais quelques accessoires. C’est dire si les DAS PLATEAU travaillent à nous faire imaginer ce qu’ils ne montrent pas ou si peu. Ainsi, ce début de Notre Printemps où apparaît l’écran de projection en fond de scène comme blanc et vide sur fond de nappes sonores électro, comme une surface mystérieuse d’où toutes les fantasmagories peuvent surgir ou se projeter, dit bien quelle place le spectateur a  chez eux.

 Si peu d’histoire… Notre Printemps : il y a peut-être une histoire, mais, comme dans les pièces précédentes, elle ne me semble qu’un matériau et ne m’intéresse que pour autant qu’elle raconte l’inracontable de vies privées d’histoires propres – d’histoires singulières. Ce sont des vies où on fait des histoires mais où, en vérité, il n’y a pas d’éléments biographiques particuliers. Des histoires prises dans la masse. Là, un couple, les années 70, une maladie, le temps qui passe. Pour la mettre en place, un film. En pleine campagne, une histoire d’amour lambda (Maëlys Ricordeau et Denis Eyriey), un enfantement, une maladie étrange dont le symptôme est de toucher les articulations du père – un corps qui se fige. Un anniversaire entre potes où on offre une carabine – drôle de cadeau -, une journée sympa où tout le monde vit à poil dans un jardin suivant un libertarisme vide de sens. Un garçon fait remarquer à un autre, Mais tu bandes ! lui conseillant de se soulager seul… Pas de mots d’amour ou alors clichés comme dans un roman photo. Quelque chose de malsain couve sous la rigolade générale. Une baignade au lac, et une disparition d’un corps. Les images de cette fête et de son aube magnifient cruellement le cadre où ces existences à la banalité réaliste coulent des jours sans perspective à peine bouleversés par la mort.

L’horrible nature, l’horrible technologie. La nature a dans Notre printemps comme dans chaque création des Das Plateau, n’est pas joyeuse. Ici, c’est dans la région d’Agen, une campagne de forêts exubérantes et un lac sublime. L’humain s’y trouve très relatif. C’est une nature morte, extérieure, vaguement irradiée. Une nature désertée par tout dieu, sans joie, qui croît d’elle-même en toute indifférence aux populations humaines. On est loin d’une idée écologiste où l’homme serait en symbiose avec la mère nature. Non, la nature chez les Das Plateau, c’est comme la musique électronique qu’y dispense Jacob Stambach, ou encore comme l’intonation de téléfilm très étrange qu’il parvient à recréer via le design sonore des voix, et qui traduit la déformation de voix à la fois d’un pathétique obscène et désincarnées. La nature est aussi inquiétante que toute technologie. Elle mute comme la technologie s’appareille à l’humain et le fait muter. La nature, là, est déjà un visage de la mort, glaçante comme les paysages de Laponie suédoise dans Dia de mucho, vispera de nada. La nature, sans esprit, se révèle monstrueuse, sa croissance n’étant que le jeu biochimique, cellulaire, chaotique, et sans fin ni fins des éléments. L’humain trouve en elle le reflet de ce qui en lui croît et meurt de façon muette et invisible sauf quand les processus se dérèglent, que ce soit dans la prolifération cellulaire des cancers ou comme dans Notre Printemps cette étrange maladie du père qui est dite frapper d’ordinaire les animaux. Ou, plus choquant à concevoir, dans l’explosion démographique mondiale, sorte de dégénérescence de l’histoire humaine. Quand les jeunes générations sont plus nombreuses que les plus âgées, la tradition de l’humanité en tant que mémoire, en tant que culture et langage, ne peut plus s’effectuer et rend imminent l’homme artificiel, bionique voire cloné, l’homme formaté par les machines, plus possédée par la vie que les Grec appelait « zoé », pour faire la différence avec le bios, qui était déjà le biographique (la vie en tant qu’histoire).

[Le langage banal, aujourd’hui c’est ça, parfaitement rendu par Jacques Albert (non sans un humour pince-sans-rire) :

KRISS. – C’était Gros-Sel ? / DAMIEN. -Ouais oui voilà. / tu remarques rien ? / KRISS. – Je sais pas non. / DAMIEN. – Tu me regardes là regarde-moi. / Tu me trouves bien  ? Je veux dire tu me trouves sexy beau tu vois en forme et tout. ( Sig sauer pro, p. 62)

Ou encore :

JOSIAN. – François / DAMIEN. – M’en parle pas. JOSIAN. – C’est moi qui l’ai tué./ DAMIEN. – Oui oui /JOSIAN. – Tu savais ? / DAMIEN. – Ben non je savais pas non (ibid, p. 53) ]

Bing bang théâtral, la descente d’un salon depuis les cintres. Un film donc, un plateau nu magnifié par un tapis de danse blanc et des éclairages nets, et soudain un considérable événement scénique, un salon descendant des cintres lentement. Théâtralement. Les nappes sonores de Jacob Stambach s’intensifiant avant tant de sérieux qu’il n’est pas possible de ne pas sentir l’ambivalence de cette descente d’un résidu de standing petit-bourgeois. Il y a là comme un rictus, qui annonce que l’événement théâtral ne sera pas tout à fait à la hauteur de sa mise en scène. Et trois acteurs surgissent, nus comme des sauvages, dont deux jouaient dans le  film. Une femme (Maëlys Ricordeau), deux hommes (Denis Eyriey et Hadrien Bouvier), qui se vêtent avant d’entrer dans l’aire de jeu. Fumant sans arrêt, ils jouent une conversation sur un ton désaffecté. Peut-être est-ce la mère et son nouveau mari, son fils, peut-être pas, et en tout cas à part l’identité entre les acteurs du film et de la scène, rien des sujets de la conversation ne permet de se relier aux événements du film (événements étant un grand mot). On se donne des nouvelles sauf que les nouvelles sont terrifiantes – les cancers des uns, le goût du sang dans la bouche – et mises sur le même plan qu’un acte de consommation – l’achat d’un vêtement aux sports d’hiver. Le salon, c’est un fragment de décor, comme la scène est un fragment d’histoire – les fragments soulignant le reste qui manque (qui aurait disparu), flottant dans le vide cosmique qui détoure les êtres et les choses, vide du plateau de théâtre. Alors, tout à coup, l’un se demande ce que veut dire  : « La vengeance est un plat qui se mange froid ».

Du tragique, brutalement. Ou un résidus de. C’est une réplique à la Shakespeare (par exemple, la vengeance de Titus faisant manger à Tamora ses fils en pâté), ou un proverbe de cannibales. Autant dire qu’après cette non conversation, surgit une pensée tragique, discutée tout aussi banalement que le reste. Entre deux bouffées. L’humain, très relatif, est dépossédé non seulement de la possibilité de nommer sa tragédie (celle d’être dépossédé de tout ce qui le rend humain), mais de la vivre. La vengeance c’est un archaïsme dans le monde contemporain américanisé où la justice publique est censée régler n’importe quel différend. L’humain s’y doit d’être régulé et médiatisé. Ce qu’il reste en lui de mouvement archaïque, cette vengeance si peu animale comme l’on sait, cette criminalité latente, tout cela n’est plus que rampant et fantasmatique, sauf passage à l’acte. Cette criminalité, elle court dans toutes les créations de DAS PLATEAU. On est près d’Heiner Müller qui a dit que le crime, un jour, serait la dernière possibilité d’avoir un contact avec l’autre. (« L’assassin est le dernier être humain à chercher le contact, pendant que le reste de l’humanité ne fait plus que se croiser sur des escaliers roulants. Dans un tel monde, l’assassinat, le conflit, devient synonyme d’humanité. » in Fautes d’impression, Ed. L’Arche, p. 186).

L’épure du plateau, le blanc et noir, oppose une grande douceur dans l’approche de ces zones obscures. Deux danseurs, vêtus de noir et de blanc, et de physiques ressemblants (Jacques Albert et Gaëtan Brun-Picard), ponctuent la représentation en deux interludes. Ce duo de presque jumeaux dégage l’inquiétude s’attachant à la figure du double (au XIXe s. il y avait cette légende selon laquelle voir son double annonçait sa propre mort). Et aussi quelque chose d’une réconciliation yin yang. D’une acceptation de ce mouvement de la vie zoologique, dirais-je, gagnant sur le mouvement biographique. La destruction (ou la vie pour la vie) gagnant sur l’histoire et l’Histoire.

L’air de rien, un théâtre qui est une critique du futurisme. C’est du théâtre contemporain qui représente de façon critique ce monde déjà là et qui porte les stigmates d’un futur morbide. Quelque chose comme une atmosphère fantastique. Quel lien faire avec ça ?  On ne peut pas vibrer ou être touché là intimement, mais envoûté, oui, envoûté par une inquiétante étrangeté, par une sorte de vision affreuse… De Sig Sauer Pro me reste les voix, tarabustantes, comme contaminées par un inconscient pulsionnel qui grouille sous l’individu qui cherche à se tenir comme un humain (à avoir l’air de, à défaut de l’être). Inconscient meurtrier, libidineux, mais qui semble frapper aux portes de la prison pour tenter de réimposer le désir d’historicité, de langage. On peut se défendre, certes. Mais on peut aussi regarder cela de biais, regarder les acteurs qui incarne des humains perdus dans tout ça mais qui défendent quelque chose de leur fragilité, de leurs sensible pur, pour reconnaître une fois dehors, l’étrange mystère de notre époque qui court à sa destruction à toutes jambes. Comme possédée par cette vie qui se développe de façon autonome, à l’instar de la technologie, et qui prend de vitesse l’histoire humaine. « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face », citation d’Héraclite, étant l’entête de la bible au Théâtre de Gennevilliers. Ce téâtre exempt de tout réalisme ou naturalisme bien que regardant des situations qui le sont absolument, suscite la projection de nos propres dégoûts, angoisses, désirs,  pour  l’horreur insidieuse de la vie une fois réduite à sa propre reproduction, ou survie, défaite de toute culture.

Publicités