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 des fleurs du noir

– aguerrir / guérir –

Avec Alina Alegre, Rodolphe Poulain, Silvia Di Rienzo, Raphaël Holt, Sigrid Bouaziz et Tess Viassov, du 3 au 6 avril 2012.

[J’ai écrit ce texte très subjectif pour tenter de dire comment ce qu’on regarde parfois peut nous heurter mais nous déplacer et nous faire trouver ce choc théâtral qui change parfois la vie. Certes, le choc que j’ai éprouvé devant En manque n’est pas de l’ordre d’un bouleversement majeur, mais il a été. Et ce que j’essaie de retracer dans les lignes qui suit, c’est comment il s’est accompli à partir d’un mouvement de rejet de ma part – pas un rejet dogmatique, mais plutôt sensible. C’était à la fois très beau ce que je voyais et répulsif pour moi. ]

En manque : Rien à voir avec Sarah Kane si ce n’est ce magnifique monologue… J’aimerais encore faire les courses avec toi… (Mais je ne connais pas par coeur Crave). Et tout à voir

En manque. ………………………………………………………………………………

En manque : Vincent Macaigne investit La Ménagerie de Verre, et son travail si proche de la performance (avec son goût immodéré à couvrir de peinture les acteurs et les plateaux) s’y trouve comme chez lui. Il précise dans la feuille de salle : » Laboratoire / travail en cours, Laboratoire / travail en cours, etc ». C’est son seul commentaire.

En manque : Au d’écrire ce que j’ai vu, dire les pensées qui me sont venues parallèlement à ce que je voyais, pendant que je me repliais dans mon espace intérieur pour ne pas souffrir des cris et des chocs qui m’assaillaient depuis la scène. Quand même dire qu’on comprend qu’une fille soudain manque de toute force pour continuer à vivre son petit couple et qu’elle disparaît. Je pense alors à Chloé Delaume dans Une femme avec personne dedans (Ed. Seuil, Fictions & Cie, 2011), à ce moment où Chloé se dérobe, jette son portable et prend la tangente. Un effondrement du désir. C’EST DESESPERANT D’ÊTRE NOUS est écrit à un moment sur le mur du fond. Dans ce petit monde européen, aimer devient synonyme de casanier. De mort lente. Abandonner l’amour, synonyme d’un meurtre de l’autre. Alors, un homme blessé à mort (Rodolphe Poulain) soudain livré aux furies.

En manque :  C’est bien que ce soit en cours, et pas rondement achevé ; c’est bien parce que ça laisse des trous, du vide, du manque donc. Ça fait voir ce qu’il y a entre, entre l’incarnation théâtrale et la simple présence de gens sur une scène, tout ce flottement-là, et d’ailleurs, au départ, on ne sait pas très bien où on est ; si c’est du théâtre ou pas, à un point rarement atteint. Ça s’engueule, ça crie, ça hurle, ça part d’une fureur et ça en parle. Ça fait même peur, on n’est soudain plus à l’abri dans un théâtre et j’avoue qu’au début, j’en pleure. Non seulement le monde m’agresse en permanence mais maintenant, même au théâtre et dans un endroit aussi aimé de moi que la Ménagerie, me voilà bousculée, secouée, voire terrorisée. Ça n’arrête pas d’hurler, j’ai envie de m’enfuir, mais courage, courage, ce n’est que du théâtre quoi qu’il arrive. C’est tragique – les Erynies sont de sortie -, et aussi  évocateur des univers de Léos Carax, me dit une amie à la sortie ;  c’est cathartique – magique, cela exorcise paradoxalement de la terreur, cela guérit d’un certain désespoir, cela aguerrit.

Les amants du Pont-Neuf, Léos Carax (1991)

En manque : C’est noir et blanc. Noir comme des bouteilles en plastique remplies de peinture de cette couleur, blanc comme la ménagerie de verre. Noir comme la nuit, blanc comme un brouillard de fumigènes. Noir comme la bile noire, cette humeur de la mélancolie dans l’ancien temps ; blanc comme le lait du sein maternel et son inconscient pulsionnel dévorateur. C’est lunaire à la fin quand la figure allégorique de la Mélancolie se retrouve barbouillée de blanc grisâtre, sous des lumières glauques. Et c’est aussi doré de paillettes comme cette même allégorie, et enflammé de feux d’artifices pétaradants pendant une fête triste. C’est noir de ce noir qu’Annie Le Brun ne cesse de défendre, face cachée de ce qu’on est, lieu de tous les fantasmes, antre peuplée de passions violentes, informes. Noir : la couleur emblématique des punks : no future. Un noir cosmique attirant, excitant, désirable.

Dürer, Melancolia

En manque, tous au Costa Rica ! Je pense à cette époque sinistre où aux USA la droite la plus terrifiante est en passe de reprendre le pouvoir, où en France rien n’est joué, où en Hongrie l’extrême-droite s’assied sur les remontrances de l’UE forte d’une embellie économique, où toute l’Europe en définitive paraît pourrie jusqu’à l’os. J’entends : « Barrons-nous au Costa Rica, barrons- nous !  » Etrange, est-ce une réplique d’un Copi qui s’est glissé là ? Ou une mode ? Un ami me disait il y a peu, me voyant en petite forme, Tu devrais aller au Costa Rica, c’est si beau. Un instant, je pense, Oui, Fuir cette Europe qui nous asphyxie et fait honte, mais bon, au Costa Rica, il n’y a pas le MK2 Beaubourg, pas la Ménagerie de Verre, pas toutes ces librairies où je vais. Et pourrais-je juste vivre pour vivre ? Je repense au Das Plateau dans Notre Printemps et à cette vision d’horreur qu’il suggère concernant le fond de la vie, ce soleil de la mort au fond de toute vie, et je me dis, Pas d’échappatoire ! On voit la disparue (Alina Alegre) se battre avec une Mélancolia version teigneuse, incarnée par une Italienne hyper énergique (Silvia di Rienzo), l’abattre, avant de s’enfuir donc au Costa Rica emmenant sa petite fille, tout en suçant des esquimaux. Une blague. J’entends une musique de film hyper mélancolique poussée à fond, c’est la fin et ça s’éternise. Je finis par céder au matraquage émotionnel, je craque, mais en même temps, ça ne crée pas d’ambiance fusionnelle, au contraire ; c’est à peine si on n’ose regarder son voisin. Le crépuscule d’un monde ? De l’histoire humaine ?

En manque  : Cette petite fille toute douce, six ou sept ans (Tess Viassov) dont la présence sur le plateau sert de mètre pour mesurer la démence des adultes qui, eux, ont perdu leur enfance depuis que leur sexualité est devenue mâture. Cette sexualité qui rend dingue, sous prétexte de manque d’amour. Voici une fête imbécile où des couples miment l’amour, dansouillent, s’abouchent. Soudain, plein de couples, plein de musique, de vulgarité même, on est projetée dans une boîte ou un dancing avec ses lumières colorées dans le noir ; et la femme disparue souillée de peinture noire qui embrasse à pleine bouche un beau spécimen de la gente mâle, qu’elle marque ainsi de noir. Mais combien sont-ils de figurants qui un instant avant étaient parmi les spectateurs, qui ont commencé à se rouler des pelles avant de jouer aux couples dans un dancing ? Des « silhouettes » comme on dit au cinéma. Oui, il y a du cinéma.

En manque (Alina Alegre)

En manque : Je pense, Je n’aime pas cette agressivité première, carnassière, qui fait le fond de la vie. Je suis foutue, je ne supporte pas. Je sursaute à chaque hurlement – comme d’habitude. Je n’aime pas du tout ça : ces empoignades, ces envies de s’appartenir, de se bouffer, de se coller, cette archaïque pulsion de vie qui se défend jusqu’au meurtre de l’autre, qui est la violence même de la vie, bref je n’aimerais pas la vie. Me voilà bien. Et puis quoi encore, comme si je ne savais pas hurler, moi aussi, ni me coller à quelqu’un.

En manque : Je n’aimerais pas non plus me faire manipuler. Vincent Macaigne soudain, je me dis, C’est un pervers achevé, il sait parfaitement déclencher émotion après émotion, il ne disparaît jamais, il est là sur le plateau en maître de ses images, à jeter les feux d’artifice, à tout observer, il doit aimer ça, voir ses acteurs patauger dans la peinture tandis que lui reste propre, mais au fait, qui ne manipule personne ? Nous avons tous été dans l’enfance des pervers polymorphes, et il est rare qu’à l’âge adulte, il ne reste quelques traces de cet âge étrange où ça jouissait de toutes sortes de façons sauf par le sexe. Ah l’emprise sur l’autre… et le rapport sexuel, Lacan l’a dit, il n’y en a pas. Alors, ce qu’on aime, c’est l’au-delà du sexe, c’est ailleurs que ça se passe…

En manque de places. Partout, manque de logements, de mètres carrés quand on en a un, de places pour la pièce trop courue, d’argent pour avoir une place quelque part, de places au soleil, de place reconnue, et puis d’ailleurs, est-ce que ce monde fait une place à ce qu’on est ou bien ne nous demande-t-il pas de nous caser dans ses normes et d’ainsi de faire crever ce qu’on est ? Voilà une pensée originale !

Le Costa Rica, pas forcément rassurant.

Les pouvoirs paradoxaux de la fureur en scène. Vincent Macaigne après avoir commencé par nous déplacer en nous faisant croire à une vraie crise entre lui et Marie-Thérèse Allier – crise d’autant plus crédible qu’il est notoire qu’il arrive que des artistes aient des mots avec la fondatrice de la Ménagerie de Verre -, à une crise de la place, ne cesse plus après cette entrée tumultueuse de faire crier le conflit, de faire crier la peur, de faire crier le désir. Soit le spectateur ressort traumatisé. Soit il repart certain d’avoir vu quelque chose de criard (pas dans les couleurs, où là c’est beau) – sans parler du jeu des interprètes qui sont en fait des danseurs, si on peut appeler ça un jeu, qui sent le dramatique, mais c’est un laboratoire, et surtout, ça fait partie de ce qui doit nous déplacer, nous mettre en conflit ; un tel spectateur peut même s’irriter de quelque chose d’anti-intellectuel et d’une illusion sur les énergies de la jeunesse qui plane dans l’air. Soit à l’inverse – et c’est ce qui m’est arrivé – l’énergie de Vincent Macaigne gagne. Cette énergie m’a gagnée. Elle donne envie de batailler, d’y aller et de ne plus – surtout ça – nourrir des complaisances sur nos fragilités – ce qui n’a rien à voir avec le fait de nier les séquelles des traumas et des coups pris. La vie, c’est comme ça, c’est violent, brutal, ça rend furibond, il faut assumer. Une énergie de l’excès dans ce laboratoire qui manifeste, qui passe en force pour inviter à un dépassement de l’accablement. Oui, c’est comme ça, la vie. En manque et en guerre. Oui, c’est exact qu’ici, en Occident, la régularisation de la vie, sa domestication rationaliste, pousse au dégoût, à la mélancolie, et affaiblit. Oui, c’est Nieztschéen comme position, et c’est grotesque aussi. De ce grotesque qui peut faire sourire, mais qui surtout fait peur comme dans un carnaval. En manque : une catharsis carnavalesque. Une possession bizarre, un exorcisme libérateur. C’est peut-être ça, l’effet du théâtre de Vincent Macaigne, faire éprouver le conflit, y compris contre les artifices de théâtre dont il abuse avec maestria et contre le pulsionnel qu’il y déchaîne (la peinture incarnant le corps mouillé, souillé, touché, atteint, malmené). Non pas en y résistant, mais en retrouvant pendant la représentation une intimité avec soi, donc une distance avec le cirque de la vie (de ce théâtre…), sans perdre de vue non plus comme ces fleurs du noir fascine. Une distance qui est déjà une manière de tenir en lice ce qui fait peur dans ce maëlstrom du vivant. Déjà un recul pour s’élancer et partir à son tour à la bataille quitte à patauger, à crier, à prendre d’autres coups.

Les Erynies autour d'Oreste (William Adolphe-Bourgeau)

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