Étiquettes

, , ,

HAPAX

(Inspiré du Journal de Witold Gombrowicz)

– au Colombier de Bagnolet du 10 au 15 avril 2012

(répété aussi à la Ferme du Buisson) –

« Le théâtre est une chose perfide (…) une fois qu’on s’est laissé entraîner dans les multiples pièges de cette forme répugnante – incommode, rigide, désuète – quand on sent son imagination écrasée sous le poids des gens qui sont sur scène, sous leur maladresse d’êtres « de chair et d’os »… « 

(Gombrowicz en train d’écrire Opérette, Journal, 1966

JE NE SERAIS JAMAIS UNE DIVA MAIS JE PUIS Y JOUER

Witold Gombrowicz. Un nom à la fois central dans la littérature et en même temps étrangement à part. A aucun courant littéraire il n’est affilié. Dans les années 90, il était « à la page ». Lavelli avait monté Opérette à la Colline, les éditions Complexes avaient publié un recueil d’articles et d’entretiens sous le titre franc-tireur de « Contre les poètes »(1988)… Mais aujourd’hui ? Son humeur critique corrosive ne pardonnant aucune infatuation à l’artiste en gêne aux entournures plus d’un, tandis que sa pensée sur les empoignades dialectiques entre la forme et la vie (informe), entre la maturité et l’immaturité, sur la grimace et la gueule, est à la fois parodique de toute théorie et inquiétante. Gombrowicz n’a de cesse de remettre à l’échelle , à rebours de tout fantasme de faire le maître, l’importance d’une parole – cela, dans le contexte de la montée des idéologies et de l’intolérance qu’il vécut (Gombrowicz s’exile en 1939 en Argentine avant la France en 1964). Bonne idée donc étant donné le climat politique actuel que celle de Perrine Mornay de faire revenir Gombrowicz sur une scène de théâtre, et cela avec les moyens scéniques les plus simples, en accord avec le peu de goût de l’écrivain pour tout ce qui se donne de l’importance. Trois acteurs, quelques accessoires, des projecteurs déplacés par les acteurs… Et au lieu de l’une de ses trois pièces (Yvonne, princesse de Bourgogne, Opérette, Le mariage), des extraits du Journal. Un livre où il explicite sa pensée, celle avant tout d’un critique de ce que j’appellerais « les postures artistes et esthétiques », à travers cela, une sensibilité au grotesque (avec ses métamorphoses effrayantes). Perrine Mornay qui vient des arts plastiques et a plutôt travaillé la performance, dans HAPAX, met le théâtre au service de cette sensibilité, montrant par la même occasion tout le dérisoire du « théâââtre ». Point d’incarnation mais une recherche sur le clown et un « hyper jeu ». Déformation de voix et du corps, parodie de figures gombrowiczienne obsédante de la jeune fille sportive et moderne, caricature tendre de l’auteur vieillissant et malade… Serge Cartellier, Jana Klein et Olivier Borréel se glissent dans les formes ludiques d’expression qu’ils ont trouvées, y injectant leurs présences un iota décalées, parce que vivantes. Ça déborde. Ils ne cherchent pas nous faire croire à l’apparition d’un personnage mais jouent la lutte entre la forme et leur propre existence.

Du Journal, Perrine Mornay a choisi avec un esprit de concision assez fou quelques passages brefs qui synthétisent les thèmes de prédilection de cet auteur aux oeuvres aussi bizarres qu’ironiques : l’inachèvement de la jeunesse qu’il nomme l’immaturité, la laideur de la beauté formelle, le ridicule de la poésie écrite dans l’intention de faire de la poésie, le grotesque de la fraternisation avec la nature ou les classes inférieures ou encore avec la jeunesse, la guerre entre le semblant et la vérité, la vérité chez Gombrowicz n’existant pas en soi mais dans le jeu des ambivalences. Toute la complexité de cette pensée est condensée et confrontée aux paradoxes de l’acteur. Au coeur de cette pensée, la poésie écrite comme de la poésie que Gombrowicz compare à un « produit de synthèse chimique ». C’est sans doute cette distance à l’égard de la forme strictement poétique qui lui doit de n’être plus très en vogue, tant elle peut, appliquée au roman ou au théâtre, mettre à mal bon nombre des productions contemporaines.

La critique gombrowiczienne de la poésie a à voir avec la phrase d’Adorno dans son article de 1955 « Critique de la culture et société » disant qu’on ne peut plus après Auschwitz écrire de poèmes (1). Phrase qu’on s’évertue à ne pas vouloir entendre en   faisant mine de penser qu’Adorno aurait pu condamner toute poétique (au sens large, c’est l’invention d’un langage singulier) ; non, Adorno n’y condamne pas les poètes qui cherchent leur langage mais le poème comme forme imitant celles des poèmes du passé, comme forme prétendant à faire oeuvre. Ce qu’il dénonce, c’est la fabrication esthétique, la prétention de l’art, l’association de l’art à une spécialité (le « beau ») au détriment de ce qui lui donne sa réelle valeur : l’invention de langages pour subvertir le langage commun de plus en plus mortifié par la rationalisation technicienne du monde, qui traduisent sensiblement l’esprit critique et une parole soulevée contre ce qui arrive au monde. Pour lui, d’ailleurs, la Shoah ne fut pas une rupture mais un point de non retour atteint par des sociétés livrées à l’idéologie rationaliste. Gombrowicz qui fit de son doute à l’égard de l’écriture et de sa peur de sa propre infatuation le sens profond de son écriture, affirme en ce sens un langage singulier pour critiquer la littérature ; on peut d’ailleurs comparer La Pornographie et Lolita de Nabokov datant de la même période (1955-1960) pour prendre la mesure de son humour d’abord, et de sa manière d’envisager les amours des hommes mûrs pour les fillettes en dehors de toute conventions littéraires (quand Nabokov écrit comme un romancier doit raconter). Gombrowicz est bien un « apax » de la littérature, « apax » désignant en linguistique un phénomène unique et singulier de langue. En tout cas, c’est ce que Perrine Mornay semble indiquer en ayant pris ce titre.

 Les acteurs, ces insoumis. Perrine Mornay met en scène l’insoumission des acteurs à la forme, ici au théâtre à la mise en scène. Pendant qu’un acteur joue sa partie, les deux autres jouent les agacés : Envoyer sans façon le costume à mettre, installer sans grâce des projecteurs, balancer un verre d’eau à la figure de celui qui doit jouer… C’est une parodie de la mauvaise humeur de tout acteur qui attend son tour, comme du sentiment d’infériorité. Façon aussi de couper l’herbe sous le pied à l’acteur qui va jouer et qui serait tenté de vouloir briller pour lui seul. Aussi de représenter ces mouvements d’humeur puérils que tout à chacun vit, comme quelque chose de drolatique. Et en même temps, Perrine Mornay instaure une égalité entre eux : s’ils doivent attendre leur tour, chacun a une partie aussi longue que celle des deux autres pour livrer son combat avec sa forme (ce qu’il a à jouer).

 Hapax est plein de mystères. On voit bien dans Hapax que tout est fait exprès pour nous empêcher d’entendre clairement le texte, bien qu’on entende suffisamment de bouts de phrase pour combler les blancs et entendre Gombrowicz parfaitement. Hapax interroge nos modes de perception à travers un jeu d’acteurs bizarre qui fait du corps et sa vie interne ou de son apparence une présence envahissante, aux proportions exagérées. Nous restituant d’ailleurs l’impression que dégagent les oeuvres de Gombrowicz, une impression de grotesque et de fantastique mêlés. Le réel est soudain trop près et tout déformé. Et pourtant, l’on le sent comme jamais bien qu’on ne le comprenne pas immédiatement. Et curieusement, on est alors plus intéressé par les choses de l’apparence ou du corps ou encore par les intonations et les timbres, que par les mots et le sens qu’on ne reconstitue qu’après-coup… Comme si notre mode de perception faisait toujours ça avant même d’écouter une parole mais à notre insu.

L’intellectuel séducteur. Serge Cartellier qui commence paraît une sorte d’hybride de Gainsbourg et de Lacan mâtiné de Deleuze, monstre insistant lourdement sur le poids sensible des désagréments corporels : se curant les oreilles ou le nez, rotant, se tortillant sur son fauteuil en donnant l’impression d’avoir la tête rentrée dans les épaules à la grâce d’une veste de costume tirée par une corde accrochée au col. C’est ainsi qu’il dit cet extrait évoquant l’imbécillité de tout débat en se raclant la gorge ou disons le sérieux avec lequel on prend tout débat. Un débat pour Gombrowicz n’est qu’une guerre de pouvoir derrière laquelle les opinions se renvoient comme au tennis. En pleine période électorale dont chacun peut apprécier la qualité vertigineuse, cela résonne. Peu après, ce clown devient un séducteur lubrique pour évoquer la volupté à parler, à séduire par la parole. Comment le goût de parler (ou d’écrire) est lié avant même celui de porter une parole à une forme de jouissance sexuelle…

 « La Pornographie. Deux messieurs d’un certain âge tiraillés vers le bas… vers la chair, les sens, la jeunesse… En écrivant ce livre je me sentais mal à l’aise. Mais le « physique » m’était nécessaire, indispensable même, comme contrepoids à la métaphysique. D’ailleurs la métaphysique appelle la chair. Je ne crois pas en une philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe. »
Journal, 1960

Jana Klein

 La jeune fille moderne. Jana Klein quant à elle incarne cette figure archétypale chez Gombrowicz et tellement drôle de la jeune fille moderne dont l’érotisme marche désormais en baskets. Illustration de la bêtise de toute jeunesse infatuée d’elle-même et gorgée d’illusions, mais aussi dont la fraîcheur désaltère tout esprit revenu de tout. Un paradoxe pour le désir : avoir soif de l’idiotie. Puis, métamorphose, la voici en diva hyper sophistiquée déplorant le laisse-aller des jeunes gens modernes, le manque de sens érotique derrière le manque de classe ou de goût. Jana Klein chante alors comme une Castaffiore un texte sur l’innocuité de la beauté tant c’est le sexe qui est l’objet de toute convoitise. Nouvelle métamorphose, elle envoie balader dans une improvisation sensuelle frisant la vulgarité un certain nombres d’auteurs : gonflant des ballons amoureusement avant de les laisser se dégonfler (se débiner), c’est le côté pompeux de toute littérature qu’elle attaque. Y passent Hugo, Pasolini, Angot, Houellebecq, ou Gombrowicz… Une dérision pour faire entendre non pas  la nullité de toute littérature, mais la remettre à l’échelle et couper l’herbe sous le pied à toute envie d’admirer des oeuvres pour leur grandeur. Non, c’est pour leur parole qu’elles valent.

Le jeune homme sceptique. La troisième partie avec Olivier Borréel est essentielle. Un homme submergé de costumes de théâtre au point de disparaître et de figurer une grosse marionnette monstrueuse baragouine au micro d’une manière qui parodie un appareil radio où on chercherait une station. Perdu au milieu de la bêtise du monde, soudain l’acteur s’échappe de ce fatras et se précipite vers le premier rang, pour demander bien futilement : Qui suis-je ? Un peu étonné lui-même. Puis il passe un certain temps à ramasser ses nippes pour les tenir toutes ensemble, tandis qu’elles ne cessent de lui échapper. Comment tout faire tenir dans une forme ? Comment un individu peut-il être  complet ? Et une oeuvre, être totale ? Fantasme inquiétant. D’ailleurs, ce patchwork de fringues dit bien comme la complexité de la pensée rend impossible la synthèse. Une seule issue – suggérée  : devenir soi-même et affirmer sa singularité au risque de n’être pas juste, de n’être qu’un point de vue, un foyer de désir parmi d’innombrables autres. Faire semblant, dit-il, et alors ? Il n’y a que les bourriques qui ont peur qu’on les tourne en bourriques, et qui finalement le sont à avoir cette peur. L’esprit critique est mouvement, humeur – pas discours. Ce qu’on défend un jour, il faut la souplesse d’esprit de l’attaquer un autre.

L’esprit critique, ce sel de toute poétique. On ne crée rien sans confrontation critique. Ce qu’elle est allé chercher chez Gombrowicz, cette humeur critique corrosive, Perrine Mornay en fait une dimension de son travail au sein d’un collectif Impatience. Olivier Borréel, Christophe Givois et elle créent séparément mais demandent aux deux autres des « réponses critiques » à leur travail, sous forme de performance. Christophe Givois en a proposé une contre Gombrowicz où il cita Rilke sur la jeunesse et où il se mit nu (entre autre), façon de critiquer un jeu d’acteurs basé une maîtrise technique. C’était de bonne guerre. Car Perrine Mornay n’a pas fait de ses acteurs des marionnettes mais bien des êtres comprimés dans une forme ; mille infimes détails des mouvements et de leurs émotions s’échappent, rebelles – l’humain resurgit comme un petit fantôme. Et c’est ça qui dérange dans Hapax et en même touche, nous rappelant nos propres combats secrets avec notre apparence. Cette dialectique entre forme et vie. Entre création de soi et sensations de vie, entre ce qu’on est et rêve d’être, entre achèvement et inachèvement, c’est le mouvement du devenir que Perrine Mornay met en scène, sans nul bon sentiment ou apologue. C’est juste là, à peine reconnaissable, comme l’énergie d’une recherche, d’une perdition aussi dans un monde trop grand et en même temps dérisoire eu égard aux dimensions du cosmos que Gombrowicz ne perdait pas de vue. C’est un théâtre du sensible qui nous faire voir les choses sous un angle de vue singulier pour nous rendre sensible une part de nous vibratile, imperceptible entre conscience et inconscience, mais qui néanmoins fait notre marque d’être singuliers.

(1) « Même la conscience la plus radicale du désastre risque de dégénérer en bavardage. La critique de la culture se vit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire des poèmes aujourd’hui.L’esprit critique n’est pas en mesure de tenir tête à la réification absolue, laquelle présupposait, comme l’un de ses éléments, le progrès de l’esprit qu’elle s’apprête aujourd’hui à faire disparaître, tant qu’il s’enferme dans une contemplation qui se suffit à elle-même » (p. 26, Prismes, Payot). C’est la dernière phrase de l’article.

Publicités