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Copyright: © An Kaler, Eva Würdinger

Le léger décalage du différent

An Kaler, Anthonjia Livingstone, Alex Baczinski-Jenkins.

Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis (La Chaufferie, Saint-Denis)

Pureté totale. Abstraction. Trois présences. Légèrement pas là. Regardant ailleurs. Présentes mais ailleurs. Ça commence comme ça. Des têtes qui se tournent imperceptiblement, un petit mouvement de main qui dit le désir de fuite : ils sont tous trois rapprochés, comme un petit groupe mais déjà s’échappent les uns des autres. Trois êtres aussi qui ne ressemblent ni à la femme ni à l’homme, qui sont entre les deux, cumulant les beautés de l’un et de l’autre moins les défauts. C’est étrange.

Abstraction, c’est celle de l’espace. Trois écrans vides suspendus, reflets des trois interprètes qui se ressemblent vaguement dans le visage et le corps androgynes. Qui se déclinent l’un de l’autre. Légèrement décalés par rapport au centre de la scène, ils se tiennent au début.  Et ils ne cessent plus de ne pas être au centre, ni d’eux-mêmes ni de la scène (ni du monde… ). Légèrement éclairés par moment ou au contraire éblouis. L’espace, sculptés par la lumière et aussi par le son, ou le silence. Le son, ce n’est pas mélodique, c’est du chuintement ou quelque chose d’électronique qui monte soudain passionnément, et puis chute dans le vide. On entend alors les respirations, les souffles, les traces de frottement sur le tapis de danse. L’abstraction ici n’est pas neutre ou désincarnée mais à l’inverse. C’est celle d’un sensible livré à ses vibrations, qui se livrent à nous, contagieuses – pour peu qu’on ne résiste pas à cette pensée déstabilisante pour toute conception sentimentale de l’émotion. C’est quelque chose qui trouble (comme un petit caillou qu’on fait ricocher sur une surface liquide), qui par là attache et en même temps reste énigmatique.

Des gens diront à la sortie que ça ne dansait pas (que ça ne racontait rien, c’est-à-dire ça n’était pas lié, ça se cassait, ça se perdait), alors que ce qui frappait c’était que depuis the very beginning aucun d’eux ne s’arrêtait de bouger. Mouvements de main, de regard, de bras et plus encore, tout bougeait chez les trois dans une continuité, et en même temps,  à en donner le tournis ; c’était comme un vertige, car les trois en même temps, on ne pouvait pas suivre. Mais on l’aurait voulu. N’empêche, ils étaient légèrement décalés par rapport aux attentes de la danse dansante et narrative, il faudrait que la danse soit plus que ça, qu’elle raconte ou illustre (la pièce de Lisbeth Gruwez, très belle, explicitement dénonciatrice de la folie de tout discours, combla les attentes mais m’enferma dans ce qu’elle voulait me dire.) Il faudrait que ça ressemble à de la danse. Au fait, c’est quoi danser ?

Très lents et puis rapides. Loin et tout près. Soudain An Kaler tout près du premier rang, visible, et puis à nouveau rejetée au-delà. Habillés : couverts, comme s’ils sortaient de la rue et faisaient ça pour nous. J’apprendrais qu’avant de rentrer en scène, ils étaient allés courir dans Saint-Denis, qui leur semble incroyablement séduisante, curieuse, mêlée. Ils sont urbains (de Vienne, Berlin, du Canada), résolument contemporains.

Copyright: © An Kaler, Eva Würdinger

Etre là et pas là. A la frontière de ça. Ce sont bras, jambes, regards, mains, jetés, erratiques – les membres, prolongements de l’être – qui s’échappent de la scène, du corps, dans le désordre et parfois le début de folies. De lutte et d’affirmation, d’affronts et de joie (tournoiement d’un bras à partir de l’épaule, jeté d’une jambe et tour sur elle, regards hagards se perdant dans leur propre extase d’une liberté sans frontière puis retombant dans l’absurde…) Trois solitudes qui s’évadent de la scène, du regard de l’autre, et qui se croisent l’air de rien, en toute délicatesse, allant du jeu avec le sol à l’érection du corps. Oui, facile. Oui, ça ne prétend à rien. Trois qui se frôlent à se heurter à quelques rares instants, sans jamais se voir. Non par autisme. Mais parce que quand on sait sa  différence, on sait son isolement et surtout on sait celui de l’autre. On y fait attention.

 On comprend qu’ils ont leur langage, qu’ils n’ont pas tout écrit, que c’est dans un mouvement qui s’écrit en partie à vue. Mais pas sûr. C’est écrit beaucoup aussi. Pourtant le trouble entre l’impulsion, le déplacement, et ce qui vient de nulle part et leur vient à chacun dans l’instant. Un cri parfois ou quelque chose comme un gémissement, voire un râle. Ils sont la plupart du temps en freestyle, si j’ose dire, à se jeter dans l’inconnu du mouvement. Ce n’est pas joué, mais donné, ou jeté. Facile mais dans le temps de la représentation, s’abstraire ainsi du regard des autres, prouve une capacité à être en soi (et ailleurs).

Alors moi j’ai entendu qu’on en a marre des trucs sur le trouble du genre ou du trouble tout court. C’est vrai Antonija Livngstone, elle est adolescent et fille. Dans sa manière de bouger et surtout de regarder, c’est un jeune garçon. Alex Baczinski-Jenkin, qu’on a vu dans Violet de Meg Stuart, il semble lui entre deux mondes, celui des adolescents délicats et d’une révolte punk, il déchire l’espace dans une énergie  noire. Roulé au sol comme aussi Antonija Livingstone se débattant avec une douleur intérieure. An Kaler, c’est une femme de visage (par le regard) mais coupée comme un androgyne. Elle sort le corps de son histoire, elle en extrait la quintessence, c’est la chorégraphe. Abstraction de sa composition chorégraphique, lumineuse et sonore. Elle emmène ailleurs. Oh pas pour proposer  une nouvelle image de la différence, non, mais juste pour jouer cet arrachement, cette manière d’être à côté de ce qu’on attend d’un corps « fille » ou « garçon » et plus largement d’un corps tout court : qu’il soit équilibré, bien au centre, clair et franc, sûr de sa passion, sexuellement défini. Représenter ça, ces accélérations dans les lignes de fuites, ces blocages dans la déviation, ces curiosités pour le mouvement inachevé et soudain ces lâcher prise dans la liberté trouvée là-dedans, voire dans la jubilation. Et puis traverser l’épuisement, la prostration, puis le temps mort. Oui, ils restent aussi pour respirer des temps longs – par exemple de dos et mains en l’air. Comme menacés par les spectateurs ou par le regard tout court. Flashés soudain à cause de l’immobilité nécessaire à reprendre son souffle. Nuance humoristique. Et quand on est différent, on n’aime pas être reconnu. Les trois interprètes ensemble donnent une image de l’irréductibilité de la différence sexuelle à travers celle du genre, sans suggérer rien de proprement sexuel. La différence semble venir de plus loin.

Lumières comme ça. Black out. Contre-jour. Resurgissements. Lenteur explosée dans l’arrachement. Vitesse, rage, plénitude : je m’affirme différent. Maladroit mais entier. Je ne peux pas partager ça. Je reste seul.Trois solitudes absolues. Pas de rendez-vous entre elles. Frôlements tout juste, dûs à la délicatesse de savoir sentir l’autre sans le voir.

Et les corps qui se débattent avec eux-mêmes (c’est ce qu’on revoit après car sur le moment, je ne vois que quelque chose de plus abstrait).

Surtout, cette présence qui est à demi absence, étirée par les extrémités des membres, s’enfonçant dans les tensions ainsi dessinées. Une pureté là-dedans. Pureté du corps qui enferme et libère à la fois. Les trois panneaux suspendus au-dessus d’eux, éclairés chaque fois différemment, étranges surfaces de projection de leur silence. Le silence du danseur, là, le danseur qui n’a pas de mot, pas d’image. Il affirme la pure sensation touchée dans le vide de soi. Le vide qui est chambre d’écho du sensible. Pour sentir et vibrer donc, il faut faire le vide ou avoir été vidé, et pour ça, il faut avoir perdu  – beaucoup et d’abord la croyance en un centre de soi ou du monde.  C’est ce que j’ai vu. L’application à suivre l’énergie des membres qui sont périphériques et centrifuges. Et à suivre ça jusque dans la déshérence. Ce n’est pas un discours, juste une mouvance. A nous d’apprendre à regarder sur les côtés, à partir de ce qui se passe de côté en nous. Quelque chose comme l’inconscient heureux. A nous aussi de sentir toute la charge explosive de cette affirmation de la différence qui liquide l’autre en tant que pôle d’un échange : tout juste celui d’un frôlement. A l’opposé néanmoins d’une négation de l’autre dans la passion fusionnelle, la vision d’An kaler affirme une solitude irréductibles, nous engageant à sentir toute l’horreur de cet isolement sans retour, comme quelque chose d’à la fois éblouissant et sans résolution. L’enfer d’être soi. Il n’y a pas le choix.

Copyright: © An Kaler, Eva Würdinger

Une autre pièce de An Kaler sera programmée à ActOral 2012.

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