Ma jeunesse furtive, explosive

Ce fut la première pièce que je vis, arrivée depuis quelques heures de Paris. Je découvrai le centre Ness El Fen créée par Syhem Belkhodja. Un lieu tout simple et un beau plateau, pour une petite jauge de 200 places.

Je la vis deux fois. Ce jour-là et le 4 mai où elle fut reprise au théâtre du Mondial. Seif Manaï m’expliqua que lors de la première présentation il n’avait pas eu plus d’une journée pour reprendre cette pièce créée il y a plusieurs mois à la Ferme du Buisson avec un danseur en moins. En quelques jours, ils avaient retravaillé et les défauts que je lui avais vus le premier soir s’effaçaient.

Dansée par Ali Selimi, Hichem Chebli, Hamdi Didri, Yassine Boukania, Hamza Ben Youssef, Seifeddine Manaï, Rami Nefzi. Evidence d’un plateau nu.

© Wassim Soltani
Brotha From Another Motha Company

La pièce semble s’extraire du hip-hop pour se suspendre dans un geste contemporain résolument tourné vers l’avenir. Comme venant de la rue et de ses enfermements (ou de ses boucles, des tours en ville qu’elle appelle qui sont aussi des tours en rond), elle cherchait à ouvrir le mouvement sur l’extérieur, sur l’inconnu et sa propre réinvention en dehors de la rythmique propre au hip-hop. C’est une manière délicate de suspendre la figure hip hop, de l’étirer ou de la faire sortir d’elle-même. Et puis surtout, c’est une façon de travailler sur l’exposition. L’exposition est un terme d’artiste pour dire apparaître en dehors de toute technique, se déposséder de tout masque pour dévoiler la nudité du visage et le corps démuni face aux regards. C’est cela qui entre la première représentation et la seconde a été travaillé, avec réussite. Ces danseurs, dont certains paraissent très jeunes, presque encore adolescents, tous porteurs d’une relative sauvagerie a-social, d’un silence intérieur, incarnaient quelque chose de la révolte tunisienne. Animés du désir de danser comme d’une révolte qui par de plus loin que la seule question politique.

Lien vers la compagnie.

Le plateau nu, l’inexistence d’éclairages sinon discrets, l’absence de son sinon des bruitages de la rue, tout cela traduit une exigence de simplicité qui est aussi celle d’une vérité intérieure, d’un engagement dans l’art qui ignore la manipulation (du spectateur). En cela, ils sont des artistes avant d’être des danseurs, c’est-à-dire des individus qui objectent quelque chose sur scène, qui ne peut se traduire en mots ou discours et qui se livre de façon cash sans chercher à séduire. Des individus singuliers qui ont fait un pas de côté pour danser par exemple ailleurs que dans la rue et aller vers la scène. Ce qui n’est pas banal en Tunisie (mais pas plus en France, surtout pour des garçons).

© Wassim Soltani
Dav David et Hamza Cranky.

Hip-hop tout de même, énergique même si transfiguré ; des corps se heurtant, retournant, pirouettant sur la main, s’inversant brutalement (pieds en l’air), se battant et combattant comme dans des combats de rue, sans fard, sans volonté de virtuosité. Une recherche sur le brut, sur l’énergie de la rue et de sa révolte. Son attente, promise à l’encasernement dans le social. Sa rage. Certains plus fluides et adolescents, d’autres plus ramassés et virils. L’image d’un jeune abattant un autre, image de toutes les révoltes où ce sont toujours de jeunes policiers qui tirent sur de jeunes gens. Image de la déchirure. Suggérée. Cela peut être autre chose. Image des jeunes garçons dos au mur, mains levés. Images, images… Figures du dénuement et d’un combat à mains nues. Sans parole. Le cri ici est étouffé. Ils crient, parfois.

Et ce que l’on voit, c’est aussi un relatif enfermement dans le mouvement, involontaire, qui trahit la raison même de leur combat et de l’avenir qu’il cherche en se battant contre et avec ce même mouvement du Hip-Hop pour inventer des tangentes, des suspens, des dérives, en assumant des temps morts, des marches sans force, des apparitions sur fond noir. A quoi est promis le corps du jeune garçon (Hichem Chebli semble à peine sorti de l’adolescence, flamme sans ego), par-delà la question tunisienne, par-delà toutes les frontières… comment sa sexualité peut-elle se découvrir, et échapper à l’entonnoir du conformisme sentimental et ou social ?

Dav David, Hamdi Dridi et Ali Selimi

Le soir du 4 mai, marchant vers un restaurant avec le groupe des danseurs, nous avons croisé une femme qui tempêtait, assise sur le capot d’une voiture. Je demandais qu’on me traduisît ses propos. Seif Manai me dit qu’elle était très en colère contre son mari et portait cela sur la place publique. Un jeune danseur assura qu’elle était folle et hystérique. Seif Manaï s’opposa à cette idée et réaffirma que cette femme était en colère. En un instant oute la fêlure propre à la sexualité qui nous marque tous imposa son silence.

Dav David, Hichem Chebli et Hamdi Dridi.

BIO. Seif Manaï. A la fois chorégraphe et danseur interprète, Seifeddine Manai, d’origine tunisienne découvre très tôt l’univers de la danse. Après s’être formé à la scène avec la Compagnie Sybel Ballet Théâtre dirigée par Syhem Belkhodja, il intègre en 2003 le jeune ballet national de Tunisie.En 2005 il obtient une bourse de l’État français pour intégrer la formation d’Artiste chorégraphique au sein de l’Ecole Nationale Supérieure de Danse Contemporaine d’Angers où il étudie et rencontre des chorégraphes tels que Trisha Brown, Ko Murobushi, David Zambrano. Loic Touz et Verra Montero. Très intéressé par le monde de la vidéo et du cinéma il participe en 2004 au long métrage « Making off  » réalisé par Nourri Bouzid et nominé Tanit d’Or aux journées cinématographiques de Carthage, danse dans « Fire-Men » en 2006, puis participe au projet vidéo (D.A.N.C.E.R.S ) de Bud Blumenthal. En 2007 il rejoint la Cie Osmosis Physical Dance Theater d’Ali Salmi et danse dans Autoroute Du Soleil, T R A N S I T, (Des) astres du monde ainsi que pour le projet Hôtel Dance Room international en Allemagne. Il enrichit son parcours en dansant et en rencontrant divers autres artistes français mais aussi européens tels que les chorégraphes Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, Emmanuelle Huynh, Aicha M’barek & Hafiz Dhaou , « les Ballet C de la B », « Ultima Vez ». Il créé dernièrement un solo : « Maktoub ». Il fonde parallèlement le Collectif Upper Underground Crew à Tunis qui sera amené à participer à divers projets en collaboration.

le hall du centre Ness El Fen

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