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Tunis, capitale de la danse – 1er/6 mai 2012 dans le cadre des rencontres chorégraphiques de Carthage, le festival EXTRA de la scène nationale d’Annecy Bonlieu se délocalise.

Je danse donc je suis…. politique

Venir à Tunis # 1

théâtre municipal situé sur la principale avenue de Tunis, là où se regroupent les manifestants parfois.

Tunis. C’est par Tunis que je foule pour la première fois le continent africain. Je ne voulais venir que pour quelque chose de collectif. Fruit de mes relations avec la scène nationale de Bonlieu – Annecy de presque dix ans, je fus invitée pour l’édition délocalisée d’Extra jumelée avec les rencontres chorégraphiques de Carthage sous l’enseigne de Tunis Capitale de la Danse (1). Plus d’un an après le 13 janvier 2011 et la révolution, que se passe-t-il là-bas ? Qu’est-ce qu’on peut comprendre en cinq jours ?

Cette délocalisation et ce jumelage viennent de liens de longue date et de circonstances. D’un côté, la scène nationale d’Annecy engagée dans des travaux de remise aux normes et de modernisation, et de l’autre une amitié de plusieurs années entre Salvador Garcia et des figures de la scène tunisienne comme Syhem Belkhodja qui a créé le centre Ness El Fen – une école de danse – et les Rencontres Chorégraphiques de Carthage, ou le metteur en scène Fadhel Jaïbi dont la pièce Amnésia participa à préparer la révolution  (elle a été programmée en France, à Avignon en 2011). Et, bien sûr, l’envie d’être aux côtés des Tunisiens qui vivent des lendemains de révolutions assez blêmes. Tout le monde sait que les salafistes sont devenus puissants et que la constitution de la Tunisie a évité de justesse la charria. On sait moins aussi que la Journée Mondiale du Théâtre à Tunis fin mars a été troublée par des groupes salafistes violents sans que les forces de l’ordre prévenues ne s’interposent.

Image de ces affrontements avec 7000 salafistes, le 28 mars 2012.

Hybridation entre Ness El Fen et la Scène Nationale d’Annecy. Le principe était de transporter Extra 2012 et sa programmation dédiée à des créations issues de d’autres parts du monde aux Rencontres Chorégraphiques de Carthage sous le titre « Tunis capitale de la danse – je danse donc je suis ». Le chorégraphe et danseur Hafiz Dhaou directeur artistique du centre Ness El Fen (Syhem Belhodja la fondatrice lui ayant transmis la direction) signait la programmation côté tunisien. Une pièce très française comme  Pudique acide / Extasis de Mathilde Monnier figurant dans ses choix. Il y avait aussi le béninois Dan Agbetou avec Three levels, défendant une vision de l’identité africaine marquée, avec des danseurs de Côte-d’ivoire, du Burkina Faso, etc. Magnifique pièce où l’engagement des interprètes, total et naïf à la fois, bouleversait. Vertical Roads de Akram Khan (anglais d’origine du Bengadesh) qui a été vu aux Abesses (Théâtre de la Ville) en mars 2011 était la seule pièce à mon sens faisant problème : monstrueuse par les effets son, les costumes genre chiffons poussiéreux de caravane du désert et par des lumières toutes en ombres fantastiques et éblouissements explicites, elle l’était aussi et surtout par la pensée qui évoquait un divin vertical et écrasant, avec un danseur jouant au prophète et dont la barbe et les cheveux longs achevaient le déguisement. Hafiz Dhaou m’assura avoir voulu cette pièce parce qu’un des danseurs était un Tunisien qui avait fait la révolution. Malheureusement, ce danseur auquel il rendit hommage avant la pièce, étant blessé, ne fut pas sur scène… Trop spectaculaire, elle présentait l’image d’un art européen fondé sur l’émotion grande, forte et fusionnelle. Hafiz Dhaou programma évidemment des pièces tunisiennes, comme Tu vois ce que j’ai vu de Anouar Chaâfi du centre des arts dramatiques et scéniques de Médenine, à la distribution comprenant néanmoins une actrice française (Anna Plaideau) pour la partie vidéo. Pièce convenue du fait d’une narration explicite (sur la folie latente dans un pays meurtri par la dictature et abîmé dans sa capacité à imaginer son avenir) où les corps des interprètes servent à mimer et illustrer. A côté, trois autres pièces de « jeunes artistes tunisiens » furent présentées comme un échantillon de la vitalité de la création tunisienne. Mais And so et alors de Seif Manaï avait été créé à la Ferme du Buisson, Seif Manaï ayant fait l’école du CNDC d’Anger. De même, l’un des danseurs de cette pièce, Hamdi Dridi, qui présenta également une étape d’un solo en cours de création (Egale (la révolution et moi), autour du monologue d’Hamlet to be or not to be), vient de l’école de Maguy Marin.  Syhem Belkhoja qui dirige l’école de Ness El Fen envoie depuis plusieurs années les meilleurs de ses éléments dans des écoles françaises (Hafiz Dhaou et Aïcha M’Barek avec qui il travaille sont exemplaires de ce trajet de l’école de danse tunisienne à la scène internationale).

La création tunisienne ? Il n’y a donc pas de création « purement » tunisienne, et il faut s’en réjouir. La danse, moins embarrassée que le théâtre par la langue, si ‘elle a des sources dans les cultures populaires et urbaines (avec le hip hop par exemple) se pose comme un art résolument contemporain, c’est-à-dire interrogeant le sensible depuis la scène, poussé à s’affranchir des données locales ou nationales. Les artistes tunisiens se nourrissant donc aussi de l’expérience de spectateurs que les Rencontres Chorégraphiques de Carthage entretient en programmant depuis plusieurs années des artistes étrangers. En ce sens, les trois pièces présentées comme représentant la « jeune scène tunisienne » étaient significatives d’une modernité ardemment désirée, d’une esthétique internationale qui induit la mise au second plan de la narrativité, voire sa dispersion à l’état de traces, et une tension vers l’abstraction. C’est la pièce de Seif Manaï, évocation de la jeunesse tunisienne prise dans la tourmente politique, tirant le hip hop vers la danse qui inventé ses propres mouvements (vers la contemporaine, dirais-je), qui remporta le plus l’adhésion des professionnels européens, invités par Extra. Mais j’ai été très sensible à celle de Oumaina Manaï, Parole de femmes, qui rappelait qu’une femme, même forte, n’a pas les mêmes forces qu’un homme, avec humour et émotion. Selim Ben Safia avec Je ne me reconnais plus était dans une recherche autobiographique sur le geste de l’épuisement, une sorte d’affirmation d’une low life dans un contexte politico-économique où l’espoir de vivre comme danseur est quasi nul. Hamdi Dridi qui a fait le choix de revenir travailler et vivre à Tunis en sait quelque chose, lui qui survit grâce à des jobs (comme presque tous). Ceci étant dit, on peut dire que même en France ou en Europe, cet espoir se réduit régulièrement. Combien d’artistes de théâtre ou de danse aujourd’hui sortis d’écoles réputées ne peuvent vivre de leur travail, qu’ils continuent pourtant… C’est à mon sens le résultat de deux mouvements inverses : d’un côté une vraie démocratisation de la pratique artistique qui attire de plus en plus de jeunes gens et de l’autre une négation de cela et une minoration des politiques culturelles réduisant la création artistique à une portion congrue. Cette création artistique contemporaine serait taxée de trop urbaine, de trop contemporaine, d’élitiste et de branchée, bref elle serait vue comme méprisante pour tout ce qui est provincial, ringard et populiste. Politiquement incorrecte en un certain sens, de ne s’adresser qu’à l’individu. En ce sens, la création d’Hafiz Dhaou (co-signée comme leurs autres pièces avec Aïcha M’Barek), Khargha, jeux de pouvoir, ne serait-ce que par sa distribution internationale, traduit un dépassement complet de la nationalité tunisienne. Il a entre autres choisi Melchior Derouet qui est cet interprète non-voyant de C’est comme ça et ne me faite pas chier de Rodrigo Garcia, pièce créée à la scène nationale d’Annecy pour Extra en 2010. C’est une pièce à la fois abstraite et sensuelle, axée sur la figure du tournoiement pour évoquer la destinée du pays, entre espoir et désespoir, éblouissement et aveuglement, mémoire délivrée et rémanence d’un passé enfoui.

 Côté Extra 12 étaient programmées des artistes auxquels Bonlieu est fidèle depuis plusieurs années. Daphnis & Chloé de Jean-Claude Gallota. Les témoins ordinaires de Rachid Ouramdane, pièce créée il y a deux ans à Extra en amont de la création au Festival d’Avignon et dont le sujet – comment sortir des traumas liés aux tortures et à la privation d’humanité) ne pouvait que toucher le public tunisien. Artiste associé à Bonlieu comme  Rachid Ouramdane, Gilles Jobin, chorégraphe suisse, vint avec Spider Galaxies. Magnifique quatuor. Il offrit une vision de la liberté de mouvements comme découlant de celle de l’esprit ; d’une liberté de penser enracinée dans une liberté sexuelle de s’approprier son corps. Gille Jobin excellant, toujours ultra contemporain, défait de toute narrativité, à exposer le sensible dans toute son abstraction charnelle. A côté de lui, des artistes qui viennent de pays « du monde malheureux » – dirais-je -. Egalement conçues en France et / ou co-produites par la France comme deux performances de Nelisiwe Xaba, sud-Africaine, Uncles and Angels et Sakhosi Says Non to the Venus, résolument féministes et toutes deux éclatant d’un humour  corrosif. Chaque fois, Nelisiwe Xaba jouant elle-même, sur un mode performatif. Dans la première pièce, elle critiquait le test de virginité, ce qui est Tunisie prit une résonance inquiète. Fanta kaba  de Ketty Noël d’origine haïtienne fut annulée, l’artiste installée au Mali ne pouvant plus prendre d’avion, retenue à Bamako  à cause des événements que l’on sait. Le trait de Nacera Belaza française d’origine algérienne fut présenté sous la forme d’une étape de travail (avant la création au prochain festival d’Avignon). Provenant d’une recherche avec des danseurs algériens, Nacera Belaza et sa soeur ouvrent leur habituel duo, proposant une pièce en trois volets : un solo, le duo des danseurs algériens et un autre solo. Plus que jamais, Nacera Belaza interroge le sensible et le met en scène à la fois dans des lumières et des sons travaillant sur de « l’infra-visible ». Une belle place était faite à Ali Moini d’origine iranienne. Sa pièce performance – My paradoxal knives – présentée à Extra 2011 dans le hall du centre de Bonlieu où loge la scène nationale d’Annecy a trouvé un très bel écho au centre culturel d’Hammamet. Ali Moini danse nu, sur un poème qu’il a écrit au sol en persan et en anglais, bardé de couteaux de cuisine, tournoyant sur lui-même de plus en plus vite. Sa danse inspirée des derviches se veut désacralisée, non pas ascendante mais horizontale, ses bras allant en ce sens ainsi que ses regards qui croisent ceux des spectateurs. Au plus fort, il chante sur des paroles qu’il a écrites et qu’il vocalise, en persan, évoquant une certaine douleur de n’être lié qu’au sol (par les pieds) et à la terre (ce sont les paroles du poème qui disent cela) dans un monde qui croit majoritairement à la transcendance. C’était exactement l’inverse de la vision de Akram Khan, toute la différence avec Ali Moini exilé politique (qui n’a pas le droit de danser en Iran) tenant sans doute à ce que le premier d’origine pakistanaise mais vivant en Angleterre aura gardé une nostalgie pour un monde perdu, tendant à l’idéalisation. Dommage que ce dernier n’ai pas présenté sa pièce au public tunisien mais seulement aux professionnels présents aux rencontres du centre d’Hammamet. Ali Moini présentait également une étape de sa prochaine création pour le festival de Montpellier It shocks me bu not you, créée avec des danseurs convoquant leurs propres traumatismes, mais là encore pour les seuls professionnels. Cette ébauche plus qu’étape résonna pour moi avec Les Témoins Ordinaires de Rachid Ouramdane.

A partir de 15h, plusieurs pièces se succédaient au centre Ness El Fen et à l’ISAD (l’école de théâtre tunisienne) en bas du quartier de la Montagne Rouge, puis dans des théâtres de grande jauge du centre – au Mondial, au Théâtre Municipal et au 4ème Art. Les places étaient gratuites. Les salles étaient combles, le soir venu. L’événement, visible, par des affiches très grandes sur le théâtre municipal situé sur la principale artère de Tunis, se voulait affirmer la danse qui est vue comme à la fois plus provocante que le théâtre parce qu’elle met le corps en avant et moins agressive politiquement (ce ne serait qu’un divertissement pour le plaisir des yeux). L’organisation matérielle du festival reposait sur des artistes tous bénévoles du centre Ness El Fen et sur Marie Cassal, directrice de la production à la scène nationale d’Annecy (qui a longtemps travaillé avec Thierry Bédard), sous le regard de son directeur Salvador Garcia. Les conditions techniques étaient très maigres. Quelques heures pour prendre possession du plateau et des moyens précaires. L’important était ailleurs. C’est ce que Rachid Ouramdane me soutint, rappelant qu’on était là aussi pour des raisons politiques plus que pour présenter des pièces esthétiquement parfaites. D’ailleurs, les problèmes techniques qui survinrent parfois pendant la représentation de façon évidente touchaient, rappelant la fragilité humaine.

Nombreux professionnels. La Scène Nationale d’Annecy a fait un gros effort pour inviter des professionnels de tous horizons. En tout une soixantaine. Des Hollandais (festival d’Amsterdam), des Allemands (Dusseldorf), Nedjma Hadj des Halles de Schaerbeek à Bruxelles, des Suisses (Claude Radzé de L’ADC de Genève ; Sandro Lunin du Theater Spektakel de Zürich), aux côté de Français (les directeurs des scène nationale de Cavaillon, de Saint-Brieuc, de Draguignan ; des francophonies du Limousin avec Marie-Agnès Sevestre ; du CCN de Caen avec Ela Fatoumi… Des journalistes : Chantal Boiron de la revue Ubu, Gérard Mayen de Mouvement, Philippe Verrièle de Danser ; une équipe de France 2 des Mots de Minuit (à 1H24 le reportage débute) produit par Thérèse Lombard et animé par Philipe Lefait, tous deux présents) et de France 3 – Rhône-Alpes. Une représentante de Marseille 2013, Simge Gücük, et Jean-Luc Bonhême du futur Centre Régional de la Méditerranée à Marseille. D’autres comme Nicole Gauthier, plus là comme amis et observateurs extérieurs. Libre à chacun de rencontrer, de parler, de regarder, de penser. Des rencontres étaient organisées (« les conditions de création en Tunisie ») à Sidi Bou Saïd dans une sorte de palais, et au Centre Culturel International d’Hammamet dirigé par Fathi Heddaoui  (« production et diffusion au sein des réseaux du Maghreb ») . Une conférence de presse aussi où vinrent Fadhel Jaïbi mais aussi Zeyneb Farhat diretrice du El Teatro, théâtre important de Tunis (que fonda l’auteur et metteur en scène Taoufik Jebali). On peut dire que les rencontres ont été peu convaincantes sur le fond mais qu’elles étaient d’excellents prétextes à prendre des contacts et surtout à constater qu’il n’y a pas de différence intrinsèque entre un professionnel tunisien et un professionnel européen ou entre un artiste tunisien et un artiste européen. Ce sont les mêmes problèmes, les mêmes questions, et seulement des différences de moyens et de circonstances locales. Une manière d’aller vers l’autre pour constater que l’altérité est toujours plus liée à l’individu qu’à ses appartenances collectives. Parallèlement à ces rencontres, désintéressées, des lycéens d’Annecy en classe de terminale option théâtre suivaient un programme de visites et de rencontres, puis assistaient aux pièces.

Penser. Quoi et comment  ? Gérard Mayen m’expliqua qu’il y avait une dissidence artiste. Je m’en rendis compte lors de la recontre de Sidi Bou Said où une artiste chorégraphe nous parla avec des frissons douloureux de sa situation, et de son désir d’aujourd’hui travailler pour la jeunesse, disant savoir sa vie artistique sacrifiée. Le lendemain, au centre culturel d’Hammamet qui avait été choisi comme terrain neutre (donc c’était nécessaire), certains des artistes invités ne sont pas malgré cela venus à la conférence de presse. De même, les bloggers de la révolution ont fait défaut, le 4 mai au centre Ness El Fen. On nous a dit qu’ils étaient d’humbles gens qui ne faisaient qu’écrire leur blog, qu’ils n’avaient pas peur  malgré les menaces dont ils étaient l’objet de la part de salafistes ; qu’on pouvait les lire mais aucune adresse de leur blog n’a été donnée. Peut-être personne n’y a-t-il pensé ? J’ai senti les déchirures internes au milieu artiste et politique tunisien. De toute façon, comment demander aux Tunisiens qui sortent d’une dictature et redoutent d’entrer dans une autre non dite (celle de la morale publique islamiste qui fait se surveiller les gens les uns les autres) de comprendre qu’il faut toujours mieux rencontrer ? Il reste que l’initiative de Bonlieu – Extra comme l’énergie déployée par Hafiz Dhaou en dépit des contradictions tapissant le milieu artiste tunisien, ont été fécondes. En remplacement de la rencontre avec les bloggers, le documentaire de Nadia El Fani, Ni Allah ni maître devenu Laïcité inch’Allah, interdit en Tunisie (lien vers un extrait vidéo,) a été projeté de façon privée au centre Ness El Fen. Nadia El Fani désormais sous le coup de procès ne peut revenir en Tunisie. Ce documentaire, brut et quelque part visionnaire (il a été commencé plusieurs mois avant la Révolution), regardant la Tunisie sous l’angle de la pratique du ramadan et de la manière non dite de faire pression sur l’individu pour le culpabiliser s’il n’accepte pas de suivre les normes sociales (ici religieuses) m’a fait penser à des formes petites-bourgeoises très occidentales d’étouffement de l’individu. Par-delà la dénonciation de la façon musulmane de phagocyter les individus et de leur inculquer l’obéissance à dieu, soit l’obéissance tout court (ce qui atteint de manière évidente la dignité individuelle de penser), j’y ai vu celle de toutes les manières perverses de faire honte à la différence.

Du 5 au 6 mai. A peine rentrée, j’allais voter et bientôt passer la nuit Place de la Bastille. Trente ans après le 10 mai 81 où j’avais 15 ans, la gauche revenait. Mais désormais avec trente ans d’expérience de réflexion sur ce qu’est l’exercice du pouvoir et de la responsabilité quand on vient des minorités ou des groupes désarmés ou manquant de moyens. Je m’étonne presque de la dignité de François Hollande, mais je me dis que c’est possible de faire de la politique autrement, sans plus s’occuper de la mauvaise fois des réactionnaires de tout poil. Simplement, combien  de décennies a-t-il fallu rien qu’en France pour qu’une telle possibilité naisse ? Combien d’années et de décennies faut-il pour sortir de l’humiliation ? On dit, La France est à droite. On sait aussi que 75% des catholiques votent à droite. Le vote des croyants est toujours réactionnaire. C’est long, le chemin pour que la prise de parole individuelle et l’affirmation de sa différence soit assumée, mais seul celui-là donne l’énergie d’une identité de gauche. Les Tunisiens ne sont qu’au début de leur combat pour la liberté de chacun. Rétrospectivement, je réalise que notre présence à Tunis a été porteuse. Nous avons été là, on nous a vus, avec nos failles, nos tics, avec notre discrétion aussi, voire nos timidités à aller vers l’autre : Comment parler, que dire ? Comment déplorer qu’il n’y ait pas de statut du danseur à Tunis quand ici celui de l’intermittence vacille ? Comment s’assumer français, belge, suisse ou hollandais quand on sait la part d’extrême-droite raciste que ces pays charrient ? Ces doutes zonaient dans la relation avec les Tunisiens.

Vue sur la médina

Peut-être à Tunis en 2012, a-t-on appris que l’art de la scène est un désir d’ouverture du corps et de la pensée à quelque chose de débarrassé de toute ambiguïté religieuse ? Combien la scène appelle à la désacralisation et en même temps restitue une forme de sacralité a-religieuse… – l’autre : représenté comme intouchable dans sa différence. Où la question artistique comme humaine est l’agencement des différences, la différence n’étant pas pour moi liée à l’appartenance collective particulière auquel tout à chacun est lié de naissance mais en-deça, quelque chose d’individuel et secret, d’impartageable. Par exemple, la différence de Melchior Derouet n’est pas d’être mal voyant mais d’être lui. C’est là où l’art de la scène et l’art contemporain en général sont vitaux à toute politique de gauche, en ce qu’ils permettent à la différence d’exister et de s’affirmer au-delà de la collectivité. Espérons que ce jumelage se poursuive dans l’avenir, avec peut-être côté européen des pièces plus humbles dans les moyens artistiques…

Une petite musique pour conclure  : Emel Mathlouthi, ma parole est libre. (musique du documentaire de Nadia El Fani)

(1) Je suis venue pour la première fois à Annecy pour le festival Articule en 2003. Articule soutenait alors Pascal Rambert, Rachid Ouramdane, Christian Rizzo, Thierry Bédard, Moise Touré et d’autres. Bonlieu a continué à le faire à travers des associations et des co-productions fidèles, indifférentes aux aléas de la critique. La scène nationale d’Annecy a un volet ainsi tourné vers « l’étranger » : que ce soit des formes étrangères aux conventions ou des artistes du Sud. Ou encore moi-même, toujours un peu dissidente ou à côté de la critique conventionnelle, qui est été invitée régulièrement et à qui Salvador Garcia a fait une place régulière au festival Extra.

(2) Suite à une remarque d’Ali Moini, ces couteaux sont en vérité réellement coupants.

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