Fin de partie

(Théâtre de la Bastille, jusqu’au 23 juin 2012 – ms Jean-Michel Rabeux )

C’est rien, presque rien, un oeil qui fout le camp, une histoire d’aveuglement, de clignotement dans le désir, quatre vieilles folles, qui rigolent de leur dinguerie, quatre pauvres vieilles créatures en fin de parcours. Et c’est tout dire de notre temps d’y objecter les mots de Copi qu’elles s’envoient avec le plaisir des enfants à se lancer des grossièretés. Salope, ordure, crevasse, vieille vache, crevure, putain – j’en rajoute à plaisir. Nous ne sommes pas loin de Beckett. Quatre vieilles déglinguées sans plus de sexe déterminé ni de queues à savourer, qui ne jouissent plus de rien, sinon de façon très déplacée du fric qu’elles n’auront jamais, de la came qu’elles n’auront jamais à gogo comme elles en rêvent. La bérézina complète. La vieillesse. Le bout de course où l’on aperçoit dans un éclairement blafard comme cette vieille lune du désir, sans laquelle personne ne peut entrer dans un mouvement, sans laquelle on ne vit pas donc, ne mène qu’à la perte de soi, au dénuement complet du fait de se sentir de plus en plus abandonné. Ces quatre soeurs en malheur ne cessent ainsi de se quitter, de se rabibocher, de rejouer entre elles les passions pathétiques qu’on peut supposer les avoir dans un temps antérieur  fêlées, meurtries, pour les mettre dans cet état de passer d’un shoot d’héro à une poignées d’amphétamines. C’est leur seul moyen pour soulager leurs souffrances, mais comme il est délicieux… La pénétration de la substance anesthésiante va jusqu’à les faire chanter de joie. Un cirque.

Quel cirque, le désir ! C’est ce que la scénographie campe, littéralement. On a la structure absolument d’un cirque mais en réduction, posé sur le plateau du théâtre de la Bastille. Un gradin circulaire construit de telle sorte qu’il y ait comme au cirque deux entrées et au plafond comme une tente en vinyle noir qui clôt l’espace. crée un huis-clos acteurs / spectateurs – il n’y a pas de place pour la technique son / lumière ou le metteur en scène surveillant de haut ce qui se passe. Les acteurs sont livrés dans une intimité complète aux spectateurs. Jamais la scène principale du théâtre de la Bastille n’a été a ce point investie, transformée, oubliée. Finalement, nous ne sommes nulle part, sinon dans le monde de Leila, Joséphine, Maria et Fougère – un entre-deux monde hors de toute réalité réaliste qu’elles fuient comme la peste, jouissant de jouer entre l’imaginaire du corps et le corps imaginé.

Jeux d’acteur. La maestria de Jean-Michel Rabeux est de donner à savoir-faire une dimension hyper contemporaine, alors même qu’avec les moyens d’un hyper théâtre. Ses acteurs : Claude Degliame (son « égérie » depuis des lustres), Georges Edmont, Marc Mérigot, Christophe Sauger, jouent avec leurs gestes, leurs maquillages, leurs regards et leurs voix en grands comédiens. Mais ce n’est pas un fin en soi, c’est seulement une base pour leur jeu qui, extrêmement précis, travaille sur une fibre intérieure très sensible, qui fait résonner leurs mots de façon particulière, mine de rien. Ils ne crient pas même quand ils jouent à hurler en mourant, et surtout pas quand ils insultent. C’est presque comme s’ils rejouaient le souvenir de leurs scènes (de ménage) avec un sentiment de lassitude en filigrane, une distance propre à l’humour noir, et de temps à autre un soubresaut, une résurrection fugace de leur ancienne entièreté passionnelle.

Ils travaillent sur un fil. Funambules, comme au cirque mais sans filet.

Cela pourrait friser le grand-guignol (le numéro de travelo) mais ça ne fait que friser.

Les quatres jumelles : quatre même costumes et maquillages, blancs sur fond noir (gradins et tente supérieure) avec une touche d’incarnat délicat sur les pommettes. Quatre grosses tantes. Vieilles, décavées. Foutues. A bout de drogue – c’est le texte.

La drogue, l’argent. Les billets qui pleuvent à la fin, qui « neigent », comme en cette Alaska improbable qui n’est autre que celle du cristal, de la poudre, du cachet à gogo, le rêve du junky et pas seulement, le rêve de qui n’en peut plus d’ici. De ce froid vide de la déshérence du coeur – oui du coeur de l’âme appelez cela comme vous voulez, cet espace où l’on s’envole loin des basses contraintes matérielles du travail et de la reproduction et des avenirs qu’on leur invente pour donner SENS à une existence laborieuse. Pays tellement glaçant que drôle. Et en même temps, là ça jouit, même de façon déplacée – ça chante de façon opératique, ça échappe en forme d’aria, ça s’excède, déborde. De là, la mort s’aperçoit, inepte. Un mauvais moment de plus, un sale passage dont on ne sait rien.. Jouons alors à mourir. Magnificience du texte de Copi.

Passer Copi, passer sa pensée. C’est ça la force de cette mise en scène de Rabeux, celle de s’être retirée (en apparence) pour laisser un texte apparaître dont les mots volent comme une poudre enivrante mais toxique pour venir saper les rainures de nos esprits et espoirs un peu trop cul-cul. En plein renouveau de la gauche, cela fait drôle mais au fond, l’on sait où ça va la démocratie constructive – moins vite  au désastre, c’est tout, puisque le désastre c’est de se reproduire et de travailler pour faire vivre les générations – on sait ce qu’il en coûte de guerres, d’horreurs, de pollutions durables voire millénaires, pour faire avancer tout ce petit monde vers son progrès.

Les quatre jumelles, on ne leur fera pas avaler la potion du progrès. Gombrowicziennes, ces quatres jumelles dégarnies sous leurs perruques (exception faite de Claude Degliame toujours aussi belle et bien coupée malgré la morsure des ans) n’ont que faire de la maturité, ne cherchent pas à être supérieures, ni à s’élever, bien au contraire – elles jouent à tomber toujours plus bas, à s’assassiner, à voler. Quatre sales gosses qui se tuent pour rire et jouissent de faire semblant de crever et en même temps, ce faire semblant, comme ça nous rappelle nos petites crises de larmes passagères qui nous portent au bord du suicide dans nos grandes villes de merde, pour quelques jours plus tard repartir comme en quarante dans la bataille de la vie. Claude Degliame trouvant son travesti dans les bas-fond de la fillette qu’elle n’est plus depuis des siècles mais qu’elle n’a jamais oubliée. Force de la mémoire d’acteur. Ne lâchant quasiment pas son chien en peluche, donnant du même coup au motif des chiens qui menaceraient des les dévorer une présence assez inoffensive. Trace de l’objet transactionnel, de l’objet perdu, il est aussi celle de la mélancolie qui tyrannise l’humain en sourdine.

Pas de musique, quasi pas de lumière, sinon une énorme ampoule de la dimension d’une petite montgolfière, qui suspendue tombe et remonte, genre grosse balle du Prisonnier, mais qui n’avale personne. La magie n’est pas extérieure, mais juste dans quelques manières détachées de dire : je le redis, c’est un tel plaisir : ordure ; salope ; crétine  ; tu m’as tué ; je meurs… passe moi l’héroïne, j’ai pris trop de coke, prends des amphèt’, fais-moi une piqûre de morphine, prends-en une de camphre  [ce n’est pas le texte exact] ; je préfère crever dans une poubelle que de te suivre millionnaire – Maquillages blancs, accoutrements blancs inenarrables jusqu’aux bottes vernies blanches [dans la fantasmatique androgyne, la chaussure tient une place fondamentale mais on oublie souvent sa signification, celle d’un fétiche tenant lieu du sexe qui manque et masquant la castration : une botte fait très bien l’affaire, dérision de toutes les plus belles high–montains qui font la convoitise de tout travesti], accessoires blancs : enfin accessoires, c’est beaucoup dire : des sacs à main, des seringues et des couteaux, des pistolets qui sentent le pétard après avoir tiré. Simplissime.

Une farce ? L’éclat de rire du spectateur n’est pas loin de la déchirure. Puissance irradiante du très peu de mots de Copi qui épingle la foutaise du cul, du sexe, du sentiment, du social pour laisser entendre que tout ça sert à remplacer le désir qui n’est pas, la rencontre de ce désir qui confond le sexe pur apprendre l’amour, de ce rarissime événement du désir amoureux réciproque qui se reconnaît au silence qu’il fait autour de lui, et entre les amants. L’économie de mots chez Copi laisse apparaître les trouées de ce silence-là, regretté. De la poésie. Silence devant ce monde, le nôtre. Loin de la pitrerie que les acteurs pourraient évoquer à des âmes grossières, ils figurent des anges abîmés, des clowns jouant de la pantomime dans la mort,  des crétins junkys enfarinés, des… riens – des acteurs. Vertige où tend tout désir d’acteur.

Epilogue. Il me semble bien de rappeler ici la mise en scène de Christine Monluzun, en 2009, avec Nicolas Guimbard, Julie Roger-Marsas, Vincent Bailly, et Dimitri Capitain, créée à Bordeaux. J’avais écrit alors un texte dans mouvement.net, « Dévastés », dont voici le lien : http://www.mouvement.net/site.php?rub=2&id=533474eb7dfcdca5. C’était un travail d’acteur, en semi improvisation qui au contraire durait jusqu’à trois heures parfois. Le « chapeau » du texte était le suivant :

« Christine Monlezun met en scène Les Quatre Jumelles très loin de ce naturalisme boulevardier où Copi est souvent plus paraphrasé qu’entendu. Copi, tiré vers Sarah Kane et ses univers soufflés, par deux années de recherche d’acteurs. A voir au Glob Théâtre, à Bordeaux, du 21 au 31 janvier. »

L’introduction était aussi un bon résumé de l’histoire de Copi.

 

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