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Où c’est, le monde ?

(Les guêpes du Panama & Blow up, une mise en scène et une performance, signées Thierry Bédard – compagnie notoire, au théâtre de l’Echangeur, du 12 au 16 juin 2012).

Image du « Globe », ms de Thierry Bédard pour les enfants.
(avec Rebecca Finet qui joue les Guêpes du Panama)

Hanté par la violence du monde, selon ses propres mots, Thierry Bédard l’est depuis pas mal d’années. Mais jusqu’à présent, cette violence était un thème transversal de son travail, non une porte d’entrée. Un travail qu’il organise en cycles. Le cycle avec l’auteur iranien Reza Bahareni, le cycle de l’étranger(s) avec des auteurs malgaches (Jean-Luc Raharimana, Alain Kamal Martial) mais qui lui ont fait lire des auteurs somaliens, iraquiens, comoriens… Le nouveau qui s’ouvre, Exercice et menace, est cette fois directement consacré à la violence du monde. Ou, pour reprendre la distinction de Genêt entre brutalité mortifère et violence insurrectionnelle mais pleine de vie – à sa brutalisation (du monde), qui en retour déclenche des violences urbaines qui défient la pensée. Nourri de cette critique du désastre mondial qu’incarne Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable de René Riesel et Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances, 2008), à la suite d’auteurs comme Günther Anders et Adorno.  

A Bombay. Mumbaï, 1 millions d’habitants.

Chaque fois, Thierry Bédard a organisé son travail sur deux plans : d’un côté un objet clairement théâtral, et de l’autre des performances qui lui permettent de s’emparer d’un texte à chaud pour tout de suite le porter sur scène. Pour ce premier volet du cycle exercice et menace, il présente deux soirs de suite d’un côté Les guêpes de Panama, de Zygmunt Bauman, un solo avec Rebecca Finet, et de l’autre, Blow up, de Mike Davis sous la forme d’une lecture performance, avec le musicien malgache Rija Randrianivosa et l’actrice Mélanie Menu. Comme en miroir l’un de l’autre, ces deux objets articulent l’analyse d’une mécanique d’exclusion et le spectacle de ce qui en résulte à grande échelle.

Sujets graves, pensées hautement sérieuses, sur le fil d’un humour noir;. Thierry Bédard  les deux fois organise des cages de résonance pour un pathos de la révolte, de la colère des plus intenses. Les guêpes du Panama, c’est d’abord un texte, de Zygmunt Bauman, qui sur un mode ironique nous apprend que des scientifiques londoniens ont découvert conte toutes leurs attentes dans l’observation des moeurs sociales des guêpes, ces insectes venimeux et volants réputés peu sympathiques, qu’elles ignoraient absolument plusieurs traits de la sociabilité humaine qu’on avait dit jusqu’à alors « naturels » : dont la division hérarchisée du travail et, surtout, le sentiment d’appartenance à une communauté comme le désir de se protéger des intrus. Loin, très loin de ces soi-disant sentiments naturels de défense du foyer national, les guêpes migrent d’un nid à l’autre sans aucun contrôle d’identité, ni restrictions à l’embauche ni frontières armées. Elles partagent dans une relative anarchie leur petit monde. Rebecca Finet, actrice hyper sensible, au visage qui peut passer d’une expression d’enfance démunie et grave à celle d’une colère monstrueuse, femme d’un certain poids et comme telle forcément marquée par une forme de double exclusion (femme et d’un certain poids), est là, avec toute sa tempête intérieure, face public, regardant tout en se laissant regarder. Des écrans blancs sur lesquels aucune image n’est projetée mais de vagues projections lumineuses évoquant la cire d’abeille, ferment la scène en pointillé, délimitant un autre espace autour, extérieur où sont projetés d’autres formes lumineuses plus intenses et violentes surgissent par moment. Il y a un au-delà, Rebecca ne prend qu’une partie de la scène, et ce qu’elle y vit est plus que le simple passage d’une pensée (celle du texte). C’est quelque chose comme l’aspect dérisoire de la colère même, sa fragilité, et puis aussi, ses ambivalences. Accompagnée en ce voyage vers une folie, par Thierry Bédard. Ce dernier – et c’est l’humour secret de cet objet – passe et lui tend un appareil à pulvériser une eau parfumée, balsamique, ou une valise (qui évoque justement la migration humaine) dont elle se fait un podium pour jouer au tribun… Ses montées et retombées se succèdent, chaque fois elle semble revenir à elle-même, réalisant ce qui lui est arrivé dans son emportement, bien vain puisque impuissant à changer quoi que ce soit à ce que Zygmunt Bauman dénonce, ce dernier étant lui-même ironique quant à la portée de ses dires. Touches infimes mais agissantes qui permet de décentrer légèrement la scène et de rappeler qu’ici, c’est un théâtre, c’est un lieu dédié à la pensée du sensible. Et la question que Thierry Bédard soulève, c’est comment nous tenir face à ces mécanismes d’exclusion, machine à séparer toujours plus d’individus de la masse, à rejeter, à jeter… ? comment ne pas devenir fou devant la bêtise ordinaire des sciences humaines et naturelles, devant les préjugés invétérés concernant l’étranger (l’autre comme toujours de trop) ?

Blow up montre le résultat de cette mécanique. Magnifique texte, magnifiquement tenu par Thierry Bédard avec Mélanie Menu. Un texte qui décrit les slums du monde  en passant de l’un à l’autre, y revenant, peu importe qu’on entende de quel continent ou ville il s’agit. Un texte monté par Thierry Bédard comme un poème décrivant des situations de misère indescriptibles, jusqu’au sordide esclavage massif d’enfants en Inde.  Apparaît une photo du monde mondialisé : défiguré, violenté, brutalisé, un monde qui n’en fait plus pour la plupart des peuples divisés, abîmés, pulvérisés en groupes ethniques, populations, et autres communautés, toutes cultures saccagées, désormais échoués en grappes humaines au hasard des routes de l’exil, de la fuite, aux marges des villes et de leurs poubelles, glanant les déchets de ce monde donc qui pour eux présente bien plutôt la face d’un immonde.

Un sixième de l’humanité vit en bidonville, soit un milliards d’humains qui sont contraints à une demie-vie (l’expression est d’un habitant du bidonville de Karachi, Mundaï. Tous sont situés dans des zones hyper polluées et toxiques, dangereuses, et souvent soumises à des risques naturels réguliers (inondation, glissements de terrains comme le Barrio à Caracas). C’est ce qu’ici, depuis l’oeil du cyclone, en Europe quoi, on ne veut pas voir, tant les conséquences immédiates à en tirer  s’imposeraient sous la forme d’un « arrêtons tout ! ».  La capacité de nos modes de vie à nous insensibiliser à la destruction, à l’anéantissement, aux formes de mort les plus dégueulasses est sans bornes, semble-t-il, et bien analysée par Günther Anders dans ses quelques ouvrages. Je pense à la couverture récente d’un magazine (Historia – Paris Match) qui m’a sauté aux yeux dans un kiosque, et qui portait ce titre annonciateur d’un dossier certainement répugnant : « 1945 – 1975 : La France heureuse ». C’est ça. La France assise sur sa pourriture collabo et sur les camps de concentration, n’a eu qu’une envie en 1945 : danser et reconstruire, effacer, oublier les taches sur son drapeau. Et tandis qu’au loin de ses frontières ses fiers soldats assassinaient des révoltes populaires dans ce qu’on appelait « les colonies » (en 1947, le massacre de l’insurrection malgache, par ex), s’enlisant dans la honte de la guerre d’Algérie, les Français s’industrialisaient dans la joie et le bonheur (années où on détruisit l’agriculture pour l’agroalimentaire ; où on inventa des banlieues humiliantes en même temps qu’on fit le Concorde et la Défense – beaux noms riches en dénégations)… Mais il y a toujours des gens aujourd’hui pour vous dire que c’était bien, ce temps-là. Nous pouvons fermer les yeux, ou les ouvrir et ne plus dormir, qu’est-ce que ça change à l’emballement fou des mutations mondiales ? La colère de Mélanie Menu à la dégaine de rappeuse rebelle au rythme des accords de Rija Randrianivosa n’est pas exagérée, elle se fait chant de douleur, cri, restant près de cet indicible qui fait justement la colère : nous manquons de mots pour nommer l’horreur dans laquelle le monde s’est embarqué. Mike Davis précisant qu’aujourd’hui, l’armée américaine trouve amusant de porter sa recherche sur les combats de rue, dans les territoires slumisés, comme si l’ennemi de demain pouvait être cette populace considérée comme à demi humaine, et qui aurait en effet toute les raisons de s’attaquer aux villes et absolument rien à perdre. C’est clair. Pour dire que l’horreur, ça ne fait peut-être que commencer. Alors, il peut bien pulluler, ce lumpen prolétariat d’hyper pauvres, sorte de nouveaux « musulmaners ». Un milliard.  Invisibles, muets mais, telle une avant-garde inquiétante, ils s’accroissent de vingt-cinq millions par an. On se prépare à nous en protéger. Ils ne sont d’ailleurs pas qu’au bout du monde ; il paraît qu’en sortant de Paris, le long de l’A86, le bidonville croît.

Représenter le cri du silence étouffé et sa rage. Thierry Bédard se propose outre de nous informer un peu – mais ça c’est pas son sujet – de nous relier à cette fibre de nous-mêmes de plus en plus anesthésiée, sorte de sourde inquiétude qu’on se tue à renier. Or quand on se coupe d’une part de soi, on endommage sa sensibilité et sa capacité d’action. Loin de faire un théâtre militant ou même documentaire, Thierry Bédard crée les conditions pour mettre en rapport ce qui n’a pas de rapport : la vie bien organisée d’ici et le chaos de là-bas. Fort de ses multiples voyages dans les régions les plus épouvantées, meurtries, abandonnées. Avec cette idée peut-être aussi, que si nous croyons avoir une place au monde, grâce à une illusion d’optique bien entretenue par la représentation narcissique occidentale, nous sentons bien qu’au fond, nous n’en menons pas large. Nous biaisons, avec notre culpabilité en la considérant comme névrotique alors qu’elle est politique ; être soi-même ce n’est pas seulement assumer ses désirs (l’amour, les enfants, les vacances, un bon film… ) – le désir n’étant plus qu’un terme vague qui n’a plus rien à voir avec son véritable gouffre, avec ce tragique de la sexualité et sa temporalité plongeant dans le fantasme, mais bien poser la question de notre désir tout court. Justement, c’est peut-être ça d’ailleurs que la démographie galopante de notre planète est en train de nous renvoyer à la gueule : ce qu’on a fait du désir ici, réduisant la sexualité à un loisir, là-bas se traduit en une sexualité insensée. Oui, qu’est-ce qu’on veut faire de nos vies, de notre monde ? Est-ce qu’on peut être innocent de ce qui se passe au loin ?

 

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