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(Dominique Uber à la fenêtre de la petite salle du Rond-Point,

Image de Marc Pilpoul)

A chaque soir, son poème 

The actor’s land II – le pays du temps

(Rond-Point, 31 mai – 24 juin 2012)

« Le jardin perdu, paradis perdu : perte de l’enfance, perte des relations d’amour, tout mouvement d’ouverture s’opposant à des fermetures. » Claude Regy, Espaces Perdus (Solitaires intempestifs, 1998, p. 54).

Une affirmation pour Yves-Noël Genod : tenir trois semaines de représentations, le principe étant qu’aucune n’est comme la précédente. Une chance aussi de pouvoir affirmer cela grâce au choix du théâtre du Rond-Point. Trois semaines donc d’écriture incessante pour les acteurs, c’est long. Il ne faut pas manquer d’inspiration, surtout que c’est quand même assez écrit. Yves-Noël Genod dispose un certain nombre de matériaux, comme autant de mots, et impose une règle du jeu, qui fait que ces matériaux se ré-agencent d’eux-mêmes chaque soir, composant un nouveau poème. Ces matériaux sont les événements scéniques propres à chaque acteur qu’ils peuvent plus ou moins étirer ou faire varier (y compris en jouant sur leur costume) ; les événements sonores et lumineux (Philippe Gladieux assurant les lumières ainsi que le son avec Jean-Baptiste Lévêque) ; les événements animaliers (il y a des poules) et végétaux (il y a tout un jardin en pot) ; les événements atmosphériques (le temps qu’il fait dehors, étant donné que les fenêtres de la salle sont à vue. L’atmosphère n’est jamais la même. C’est un peu comme un jeu de construction qui chaque soir donne un nouveau jardin baroque.

(Un jardin baroque est d’origine italienne (16e s.), défini par une liberté d’imagination dans la composition, par des terrasses ou des amphithéâtres pour donner du théâtre, par une répartition aléatoire des fontaines, statues, grottes, rochers, et une exagération dans les formes et couleurs de rocailles, ainsi que parfois dans des motifs grotesques où l’hybridation animale et végétale s’en donne à coeur joie). 

Lorenzo De Angelis faisant l’ange d’une fontaine

Marlène Saldana avec le masque de François Hollande

Chic by accident puissance 10. Dans Chic by accident, j’avais vu mis en scène le « pays des acteurs », ce no man’s land propre aux acteurs où chacun dans sa solitude reste  dans un partage de l’espace et une écoute de l’autre (1). Mais on était encore sur un plateau. Les acteurs pouvaient encore figurer « les génies du lieu, entre le demi dieu abâtardi et le fauve » comme j’avais écrit. Cet actor’s land, on s’y enfonce plus encore dans Je m’occupe de vous personnellement, on quitte presque le plateau pour se trouer dans l’avant-monde du jeu, ou à sa lisière. Il n’y a plus de ces figures à demi fantastiques, de ces apparitions fantasmagoriques. On est là où les acteurs se préparent, on est chez des êtres en chair et en os, des humains de maintenant, qui ont cette seule caractéristique d’être des artistes. Une caractéristique faible. En vérité, ce seraient plutôt des humains qui passent leur vie à approfondir leur présence, à être. Et là, dans ce lieu avant l’entrée sur le plateau, ils se préparent à aller faire miroiter les petites lumières dans la nuit de l’imaginaire, ils sont là, à travailler à un certain état d’oubli de soi, de distraction même, voire de rêverie libre, mêlé à son contraire, celui d’une concentration forte ou d’une franchise dans leur solitude. Cette idée du territoire singulier aux acteurs n’est pas une projection de ma part ; Yves-Noël Genod la développe dans la bible, affirmant aussi un « spectacle manifeste ». Voici in extenso son texte, aussi amusant qu’éclairant :

« Quel rapport entre l’herbe et l’art ? / Gilles Clément : « Au jardin, il suffit d’être et cela demande un silence. » / Remplacez le mot « jardin » par le mot « théâtre », ça marche ! / Au théâtre il suffit d’être et cela demande un silence./ Ou avec cette phrase :  » La présence au jardin suppose l’esprit nu ou le corps exposé, il est alors possible de rêver. » / La présence au théâtre suppose l’esprit nu ou le corps exposé, il est alors possible de rêver. / Etc. / Le très ancien mot « jardin » a toujours voulu dire « enclos » et « paradis » tout à la fois. / Le mot théâtre, pour moi, depuis toujours, a aussi voulu dire « enclos » et « paradis ». / Toujours le jardin du théâtre m’a rendu heureux. / Voici l’occasion, au théâtre du Rond-Point, aux plus jours de l’année, lentement, d’en exposer le manifeste. / Ouvrons les fenêtres sur la nature urbaine, que le monde vienne boire à sa source. / Aux Champs-Elysées. / Car. / Ce qu’on maintenait autrefois hors de l’enclos, le sauvage, la mauvaise herbe, pénètre aujourd’hui le théâtre. »

   Me vient, sous-jacente à ces images du théâtre comme jardin et paradis, la vision secrète du théâtre comme aire de jeux coiffée par les jupes des mères (ces rideaux rouges symboliques), au plus près du lieu de naissance, de venue au monde qu’est le sexe féminin. Un entre-deux monde, juste après le paradis perdu et juste avant l’autre, le grand monde. Là, au théâtre, nous venons regarder à demi hallucinés des choses qui ne se déroulent pas tout à fait en vrai, et pas très loin du champ des morts (ces Champs-Elysées). L’acteur fait semblant mais il doit le faire avec âme, dit Yves-Noël Genod citant Peter Handke, tout au début. Dans la petite salle du théâtre du Rond-Point, mise à nu, toutes fenêtres ouvertes, le semblant est celui du lieu qui n’est mis à nu que pour figurer un lieu autre que le théâtre : celui d’un jardin avec des pots de toutes sortes de plantes sauvages, mais ça pourrait aussi être la grande pièce d’une maison d’enfance ou partagée par plusieurs amis. Un lieu semi communautaire où passerait les acteurs. Lorenzo De Angelis (danseur), Marlène Saldana, Dominique Uber, Alexandre Styker, Valérie Dréville, et d’autres, des chanteurs lyriques qui chantent dehors sous les fenêtres ou s’il pleut trop dans le lieu même ; une jeune blonde, d’autres peut-être… Mais c’est toujours un théâtre, puisqu’on y fait semblant d’y être au jardin.

  Donc c’est quand même très écrit. L’entrée de Yves-Noël qui présente le titre du jour (il en change chaque fois) et fait tirer par des spectateurs des petits papiers où se trouvent des citations qu’il lit ; la Traviata qu’on entend au tout début ; l’autre intervention de Yves-Noël Genod lisant le nom des plantes en pot ; le feu à la fin ; l’eau avec laquelle Lorenzo Angelis joue, faisant l’ange soufflant l’eau d’une fontaine puis le nageur d’une piscine ; le masque de Hollande sur le visage de Marlène Saldana tout au début, assez terrifiant avec son sourire gentillet, etc. Mais à l’intérieur de ça, c’est beaucoup plus flexible que dans Chic by accident. Les plus ou moins menues actions des acteurs (recevoir un appel téléphonique, faire semblant d’excréter entre les pots, faire le chien ou la poule ou jouer avec la poule, lire Hélène Bessette, et déambuler entre les actions) ne suivent pas un ordre complètement établi. Personne ne peut voir la même chose qu’un autre spectateur lors d’une même représentation ni a fortiori d’une représentation à l’autre.

    A question of time.En fait, personne ne voit la même chose parce que l’état des acteurs invitent à la rêverie, nous portent à entrer dans notre propre temps. Peut-être l’image de quelqu’un qui lit pour lui-même dit bien cette sensation d’être retiré en soi tout en suivant quelque chose d’extérieur à soi. Personne ne lisant au même rythme. Ou alors quelqu’un qui parle au téléphone avec un ami intime, comme Dominique Uber le fait dans l’une de ses actions. Le temps, tout est dans le temps, plus que jamais dans cet opus de Yves-Noël Genod. La règle du jeu donnée aux acteurs, je ne la connais pas, mais cela doit être quelque chose comme ça, comme Restez dans votre temps, soyez ! Etre c’est être dans son temps. Et être dans son temps, c’est  intérieur. C’est être dans un certain état, à la fois séparé du monde (désynchronisé) mais complètement ouvert aussi à ce qui en arrive. Le principe de ce théâtre qui s’appuie sur des acteurs dont le travail consiste à suivre le fil de leur temps intérieur, c’est qu’il a un effet miroir sur le spectateur qui est alors libéré de certaines tâches de compréhension réaliste, assez accablantes ou étouffantes pour la sensibilité. Régy a écrit sur cela qui est fondamental pour comprendre ce qui définit le théâtre qui cherche à échapper à ses conventions :

« Ecoute d’autant plus profonde qu’elle est aussi une « écoute flottante » parce que, justement, débarrassée de l’habituelle perception de la fable, du sentiment, des personnages, du jeu, du réalisme, c’est-à-dire tout ce qui masque ce qui réellement dit, ce qui a vraiment lieu. Le spectateur doit être absent de cela, comme en retrait, au profit d’une autre forme de présence, une présence à soi-même. Alors le spectateur est à l’écoute d’un mystère, d’une énigme qu’il doit percevoir en tant que telle, c’est-à-dire qu’il n’a pas à élucider, qu’il ne peut pas élucider, parce qu’elle est multiforme, insaisissable. Cet indéchiffrable qu’il voudrait sonder, c’est la forme première de lui-même, c’est sa propre énigme vivante. » (Espaces Perdus, p. 78-79).

C’est dans le temps que les acteurs explorent pour être, dire ou faire, qu’ils existent à la fois en tant qu’eux-mêmes et qu’ils savent en même temps laisser voir à travers eux, au-delà d’eux-mêmes. Ce n’est pas de la forme pour de la forme. Au fond, on n’existe vraiment que lorsqu’on reste dans son désir ou dans le drame de son désir.

La quête éperdue du désir. Dans Je m’occupe de vous personnellement, les images que font surgir les acteurs suggèrent un paradis amoureux perdu, jusqu’à l’ironie du désir. Pour être, il faut désirer mais les lois du désir sont cruelles. Si elles nous donnent soif  de retrouver le paradis perdu, l’expérience apprend qu’il l’est définitivement ou qu’il ne revient que par flashes, éclaircies dans le temps, moments précieux mais périssables. Nous vivons dans leur attente, nous les rêvons, nous les hallucinons. Lorenzo De Angelis, séducteur et viril sous ses airs d’ange, dansant avec une jeune blonde comme faite pour lui, avec des gestes érotiques, m’évoquant le paradis d’une jeunesse miraculeuse ; Dominique Uber me semble revenir d’amours passionnés, errant dans l’espace tout en grappillant des airelles, ou mangeant une pastèque à s’en faire dégouliner le jus sur son corps, retrouvant la sensation de la mouillure du désir (de sa morsure ?) ou encore figurant comme la coulure du sang d’une blessure (pourquoi pas ?). Image en écho à la bouche barbouillée de rouge à lèvre d’Alexandre Styker, muet. Travesti un instant. Qui ne sait que l’amour pour le travesti est une tragédie ? La Callas qui chante le vertige de Violetta dans La Traviata, Marlène revenant d’une fête du bout de la nuit ou en star endeuillée passée de l’autre côté et devenue exhibitionniste, etc. Les textes d’Helène Bessette lus par Valérie Dréville, jamais les mêmes d’un soir sur l’autre (et le dernier soir, dits, cette dernière les ayant appris) parlent de suicide et de désir, cela sur un ton presque désinvolte, Valérie Dréville gardant le sourire qu’on lui connaît, celui d’une femme épanouie, amusée même et délicieuse, comme éternellement jeune. Elle, le théâtre, c’est son paradis perdu, et, depuis là, c’est comme si elle était inaltérable. Le théâtre, refuge des âmes blessées, mais aussi phalanstère où dépasser ce drame qu’est vivre en mourant de désir. Dominique Uber et Alexandre Styker dans une scène où le second joue au grand amour perdu de la première, Philippe Gladieux éblouissant le fond de scène comme un amour fou qui se lève, avant l’effondrement de Dominque Uber. Mais ces images restent pleines de secret. J’y vois cela et d’autres y verront autre chose.

Valérie Dreville lisant Helène Bessette

Ces figures qui traversent la scène ne sont pas en train de témoigner, elles ne cherchent pas dans le regard de l’autre la reconnaissance de ce qu’elles vivent. Elles ne racontent pas pour acter ce qu’au fond, elles ne feraient que rêver de vivre en le racontant. Elles passent avec leur secret qui est tissu de mémoire. Avec leur vécu. Avoir vécu le désir en soi. C’est là qu’Yves-Noël Genod impose sa marque. Le temps intérieur se nourrit de mémoire, comme le désir. C’est proustien. Pour être, il faut être dans sa mémoire (pas dans ses souvenirs…). Pour être dans la chose en soi, dans l’acte et non dans la démonstration de l’acte, il faut être habité par sa propre mémoire, au point d’avoir peut-être beaucoup oublié pour permettre la résurgence – ce qui définit l’acteur. C’est cela qui fait que la scène de Je m’occupe de vous personnellement est un plus qu’un décor de jardin, que les murs semblent reculer et que les lumières ou les sons de Philippe Gladieux résonnent au-delà d’eux-mêmes, invitant à la rêverie, à plonger dans nos propres mémoires. Le plateau, certains soirs, peut rester vide un moment, tandis que, de la coulisse du fond, éclairée d’un turquoise lumineux, proviennent les éclats de voix d’une fête. Du champagne pour l’occasion, comme un luxe délicat pour panser les meurtrissures. Le soir intitulé « Aujourd’hui c’est mon anniversaire », les spectateurs s’en voient offrir à l’entrée de la salle. Les bulles du champagne comme les noms des plantes sauvages que nomment Yves-Noël Genod, tous porteurs d’une fantasmagorie étrange, que ce soit par leur sonorité ou les images qu’elles font surgir, suggèrent l’excès sur le réel, la nécessité vitale d’augmenter la réalité d’un excès qui est celui en vérité du désir. Désir qui ne doit pas être ici pris dans son sens étroit, mais plus dans celui où Claude Régy toujours dans le même livre précité écrit que « la cartographie de la sexualité est mensongère ». « Il faudrait, continue-t-il, chercher les liens  – partout multiples – de ce qu’on nous dit être séparé. La masse majeure de la sexualité demeure (…) latente, diffuse, omniprésente. Et sous cette forme, elle me semble très généralement occultée, mal représentée. On ne peut pas voir qu’elle est à la fois cosubtantielle à l’être et très mal connue. »  (p.99). Séparés, nous le sommes. Isolés et singuliers. Et les tentatives désirantes de transgresser ces frontières entre les êtres ont la force subversive du désir, sa force provocante, et son tragique délicat. L’acteur – enfin, celui qui interroge son art et ne se contente pas d’être un comédien professionnel – c’est son art de savoir cela, de jouer avec le semblant du désir, mais sans mentir sur ce qui l’anime. Plus avant, c’est aussi ce savoir qui fait la communauté des acteurs à l’image de cette maison hors du temps, de cet actor’s land II, une petite utopie secrète. C’est à ce prix qu’il nous passe la clé pour nous ouvrir à notre propre temps.

Alexandre Styker la bouche blessée

(1) Ce « serait le pays natal des acteurs, un pays qui leur appartiendrait en propre et qui aurait comme dans l’ancienrégime le statut des communs qui étaient ces terres où chacun pouvait venir glaner, cueillir, ramasser… Ainsi je vis une actrice marcher la tête couronnée de feuillage… Une amazone (guerrière donc)… Un fantôme d’Ophélie… Un acteur tenant un maquereau… Un feu… Un serpent (vivant)… des Spectres d’Hamlet dans chaque garçon… Un gouffre infesté de monstres dans un bidon où l’actrice plonge sa tête et finit par hurler… Sur ce terrain peuplé de créatures fantastiques et de vieilles terreurs, leurs déambulations semblaient bien suivre comme des sentiers dans des taillis hantés de demi dieux païens tous clignant de l’oeil vers Eros. Chacun d’eux, sous le signe du désir, plongé dans son monde intérieur, suivant son étoile, en ayant la délicatesse de ne pas déranger l’errance des autres. Une forme de partage là, comme dans ces terres communes ancestrales aujourd’hui complètement anéanties, jusqu’à l’idée même qui en reste dans cette vieillerie désormais qu’est le « service public », ou « l’espace public ». Sauf qu’au lieu d’être de paisibles glaneurs, les acteurs semblent les génies même du lieu, entre le demi dieu abâtardi et le fauve. Autant dire qu’à une époque où tout se vend, leur titre de propriété sur le théâtre n’est pas plus reconnu que celui d’Indiens d’Amazonie sur leurs forêts…  ou de tigres Bengale sur leur jungle. »

Toutes les photos sont de Philippe Gladieux sauf la première, en tête d’article, de Marc Pilpoul.

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