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Entre désastre et apparition, l’image de soi

(Studio-Theatre Alfortville, 20 < 23 juin 2012)

De Clara Chabalier, avec Samir El Karoui, Fanny Fezans, Arnaud Guy, Pauline Jamet, et Vincent Shrink création sonore, Jean-Baptiste Bellon scénogaphie & vidéo, Philippe Gladieux lumières

   Autoportrait, ou le drame de l’image de soi dans le monde contemporain. Vous savez, ce truc de se photographier soi-même en se mettant plus ou moins en scène, avec plus ou moins de suintement de cette chose vaguement égotique et dans le fond paumée. Les travers pitoyables de facebook. J’ai d’abord pensé avec Clara Chabalier que nous étions dépossédés de cette image et que cette quête désespérée de la mise en scène de soi traduisait un mouvement de restauration d’une image qui aurait existé et qui aurait été abîmée ou atteinte. Et même, que sa génération (Clara Chabalier a vingt-cinq ans) l’était plus encore que la mienne. M’intéresse ici moins la mise en scène en elle-même (le comment s’est fait), que le renversement de perspective qu’elle m’a apercevoir. Cette image de soi, elle n’en est peut-être qu’à ses balbutiements. Un peu comme en introduction, Clara Chabalier faisant entendre un montage son d’une dizaine d’interviews qu’elle a faites (Olivier Cadiot, Yves-Noël Genod, Vincent Macaigne…) au sujet d’un autoportrait qui n’est pas montré (mais que je montre ci-dessous), demandant à l’interviewé ce qu’il voyait. Une introduction donc qui fait entendre la diversité des visions, et, à travers, comment voir une image autre (ou la lire) c’est projeter une image de soi, aussi. Et le montage son qui ne garde que quelques bribes de mots, de voix, donne dès le début cette idée d’un balbutiement, d’une recherche de quelque chose qui apparaît et non de quelque chose qui aurait été dégradé. 

Gavin Turk « Portrait of something i’ll never see » (autoportrait)

 Edouard Levé plutôt qu’Hervé Guibert. Je regardais. Le dispositif scénographique de Clara Chabalier (conçu avec Jean-Baptiste Bellon à la scénographie et à la vidéo et avec Philippe Gladieux aux lumières) met en scène une white cube vite pervertie, plantée au milieu de la scène, comme un ready made. Un studio photo où progressivement s’installe le bordel, celui d’un grand n’importe quoi d’accessoires et de costumes appelés à l’aide pour donner chair à la présence de modèles en manquant visiblement (non pas les acteurs mais ce qu’ils jouent). En ce studio, se rejouent les scènes de réalisations photographiques de trois grands photographes qui ont donné dans l’autofiction. Edouard Levé et ses Reconstitutions de groupe (scènes de deuil ou de partouze – mais habillées – avec ses amis comme autant d’arrêts sur image ; Cindy Sherman se mettant en scène dans une critique de la féminité objet ; Robert Mapplehorpe et ses vanités articulées à l’exaspération du corps désirant masculin. Plutôt qu’Hervé Guibert, que ce soit Edouard Levé qui soit pris comme exemplaire de cette démarche – et même que parmi la liste d’artistes photographes et écrivains cités, Guibert en soit absent (oublié ?), alors qu’il a poussé l’autofiction dans ses retranchements, m’intéresse (1). Edouard Levé à côté d’Hervé Guibert qui a interpénétré son monde photographique et son monde littéraire, les objets et amis de ses livres étant photographiés dans des mises en scène pour représenter sa sensibilité, est bien plus dépressif, dans un vide jamais comblé de cette image. 

L’image toujours en fuite. Ce que le suicide d’Edouard Levé en 2007 à 42 ans mis en scène dans son dernier livre, Suicide, confirme dans une posture tellement postmoderne que c’en reste fascinant. Son drame à la différence de celui de Sarah Kane. Cette dernière évoqua aussi son suicide dans son dernier texte 4.48 psychosis mais son drame était celui d’un désir d’amour qui se sent perdu d’avance. Chez Edouard Levé, c’est bien plus glaçant. Son écriture, assez malade, monomaniaque dans son exigence tyrannique d’objectivité, s’interdit toute expression d’un ressenti. Comme en miroir d’un monde gouverné par un réalisme démentiel. Comme s’il avait voulu s’y adapter et non au contraire introduire le ver de sa sensibilité. Parce qu’Edouard Levé était un être tremblant, hypersensible, maladivement presque, paniqué même. Une attitude politique plus royaliste que le roi peut-être, comme pour prouver dans son sacrifice à la loi du monde, sa démence. Ce sont ces textes d’Edouard Levé que Clara Chabalier utilise pour étayer sa création. Et en cela, elle donne une tonalité blanche à son propos, qui va du blafard à l’éblouissement, non pas révélateur mais aveuglant. Ce que les lumières de Philippe Gladieux mettent en scène délicatement, à partir de la scénographie de Jean-Baptiste Bellon, qui consiste en un carré de jeu blanc au sol et une surface de projection quadrillée en fond de scène où des vidéos de portrait peuvent s’encastrer comme dans une mosaïque télévisuelle. De même, la manière de faire entendre les textes d’Edouard Levé extraits d’Autoportraits, sans distance, comme pour retrouver la voix d’Edouard Levé, promeut le malaise même de cette recherche pour se définir objectivement. Significatif de ce point de vue, qu’Edouard Levé ne se soit photographié en autoportrait qu’une seule fois (à la différence d’hervé Guibert) mais qu’il ait créé des mises en scène de groupes d’amis dans des situations ironiques (deuil, partouze… ). Subjectivité et mise en scène de soi ne vont pas forcément de pair. 

Equation complexe. C’est la différence entre l’acteur et le comédien, selon moi. Le premier cherche à trouver son autre pour se révéler à lui-même, tandis que le second se fuit pour se faire tout autre et s’enfouir sous des images – par exemple starifiées. On retrouve chez Cindy Sherman et Robert Mapplehorpe cette dénégation de leur propre subjectivité. Le propos de Cindy Sherman est clair : en critiquant la féminité où son sexe l’enferme, elle dénonce l’impossibilité d’être soi-même, de trouver sa propre image de femme, en dehors du contexte érotique imposé par le monde masculin. La femme, on le dit (Lacan ou Deleuze l’ont dit entre autres), ça n’existe pas ou c’est un devenir permanent. Poussant jusqu’à la caricature l’hystérie qui consiste à se mettre où l’homme la voudrait, la femme de Cindy Sherman est un monstre défiguré. Chez Mapplehorpe (que je connais moins), c’est le même processus mais inversé, celui de l’homme qui cherche à mettre l’autre à la place où son désir en a besoin pour se tendre. Ainsi, dans le choix de Clara Chabalier de ces trois artistes, il y a un parti pris qui parle d’un dégoût de soi, du « soi », comme s’il n’était plus autorisé à exister et qu’il fallait s’inventer des identités en dehors de lui pour rester de ce monde. Ou pour d’autres raisons plus obscures liées à la haine de soi. Cela parle d’une inadéquation entre soi et le monde. D’une étrangeté intolérable. Peut-être d’une impuissance à ce connaître soi-même. C’est actuellement dans l’air, la critique de l’individualisme passant aujourd’hui par celle de la quête de soi. Se trouver serait d’un égotisme monstrueux. D’où le sens que prend le rapport aux groupes d’Edouard Levé comme recherche d’appartenance à un clan, à une communauté (ici d’amis). Mais ce mouvement répond aussi à ce que dit Bernard Stiegler, qu’il n’y pas de je sans nous et donc à la recherche d’un « nous » où enraciner sa propre subjectivité. Comme chacun le sait, le « nous » actuel est soit falsifié dans des identités collectives communauratistes hyper kitsch, soit reconnu comme ayant disparu dans une société marquée par la déliaison à tous les niveaux de socialité (de l’amoureuse à celle du travail en passant par celle de la famille dont l’hypocrisie n’est plus à démontrer). Edouard Levé, Cindy Sherman ou Robert Mapplehorpe finalement représentent comme à la manière noire, en négatif de leur oeuvre, cette quête d’une sensibilité subjective, alors même qu’ils semblent répugner à le faire ou bien qu’ils expriment un désir de parler de l’impossibilité de le faire ou de l’enfermement où ils se trouvent et qui les empêchent d’accéder à eux-mêmes directement.

   Restauration ou tentative d’apparition ? Pour reprendre mon fil, je regardais les acteurs jouer les modèles, se travestissant. On voit une femme se représentant dans des photos de nus, et elle cherche quelque chose d’elle, dans la pose, des poses intimes. Mais pour montrer quoi sinon cette noyade du self, faute d’un autre vers lequel aller ? C’est de ça que ça parle, du défaut d’image de soi qui rend si problématique d’aller vers l’autre, de désirer l’autre. Et d’autres scènes comme ça où l’acteur (ou l’actrice) cherche sa propre image dans le vide, sans désirer personne, mais juste hystériquement, pour se rendre désirable, séduisant, pour incarner une histoire qu’il n’a pas. Mais je me demandais si ce que je voyais me parlait d’un désastre, d’une image de soi rendue inaccessible par notre monde ou si, au contraire, pour la plupart des humains qui viennent d’origines obscures, cette question de la représentation de soi qui est très liée à l’apparition sociale de l’individu (dans les slums où vivent un milliard d’humains actuellement, la question n’existe pas mais celle de la survie), n’était pas en train de se démocratiser. Edouard Levé, Cindy Sherman ou Robert Mapplehorpe ont en commun à la différence d’Hervé Guibert (et bien que Levé ait été d’origine bourgeoise) de parler d’une humanité sans nom. De parler à travers leurs photos de n’importe qui. En ce sens, Clara Chabalier est partie de l’histoire en 1839 de Hyppolite Bayard qui a inventé la photographie avant l’heure. Un précurseur qui n’était personne. Selon une technique très particulière, il obtint la possibilité de figer à l’aide de la lumière une image d’un instant réel. D’impression un papier. Et l’image qu’il a léguée est très étrangement un autoportrait. Il se représente en noyé, ajoutant un commentaire sarcastique et dépité sur sa propre mort, de génial inventeur ignoré. Pour moi, ce qui résonne, c’est que c’est avant Baudelaire définissant la modernité en 1863. Et que cet acte fait partie de ce mouvement de la modernité concomittent à l’horreur du 19ème siècle, en partie industrielle et technique (donc militaire). Comment on va fabriquer de la populace ou massacrer des gens dans des guerres nationalistes absurdes (le nationalisme étant un moyen de formaliser une identité collective absente, fantasmagorique). Clara Chabalier raconte l’histoire de cet Hyppolyte Bayard d’entrée de jeu, elle-même en tant qu’actrice, en improvisation relative, au micro. Elle ouvre sa création ainsi, après une première scène. C’est un geste fort, de pensée, où elle s’expose, où elle joue le jeu de l’autoportrait, où elle parle. Elle montre une artiste (metteuse en scène) qui présente ce qui anime sa création et elle raconte sa stupeur d’avoir découvert que l’inventeur de la photographie ait trouvé à nous léguer un autoportrait où il se met en scène en noyé, avec un commentaire sur l’injustice qui lui ai faite. Walter Benjamin a su dire dans ce texte sur la reproductibilité technique quelques décennies plus tard qu’en effet, la photographie, c’était un bouleversement du rapport à l’autre, à l’aura de l’autre, à l’image qu’il laisse, au souvenir, à la mémoire – à ce qui fait l’humain pour le dire vite. Clara Chabalier reprend la parole à la fin mais dans un autre registre – mais c’est le même, elle est chaque fois dans son temps intérieur – en disant un texte écrit (un poème de T. S. Eliot) et en finissant dans un excès. « Watch me, vanish me », répète-t-elle, jusqu’à évoquer un désir fou, orgasmique : « regarde-moi ou je disparais », quelques mots échappés justement de 4.48 Psychosis de Sarah Kane et même les derniers mots de cette pièce. Cette soif du regard de l’autre pour se composer une image. Tellement près de notre cri secret. Combien d’entre nous ne savent pas s’y prendre en photo ou se trouvent trop insignifiants pour oser ce geste si vain au demeurant ? 

Nos douleurs, tout simplement. Ce qu’elle donne à entendre, c’est que l’outil photographique, loin d’avoir été une régression ou le vecteur d’une perte d’identité (ou d’aura selon le terme de Walter Benjamin) a été le début d’une interminable quête qui nous mène aujourd’hui à facebook. On critique facebook sans voir ce qui s’y joue. L’histoire de la photographie, essentiellement autofictionnelle comme l’affirme au fond Clara Chabalier, amène ou annonce quelque chose comme facebook ou la démocratisation de la recherche d’une représentation de soi photographique, mais pas seulement : on oublie qu’il y a des légendes aux photos ou des commentaires, comme celui que fit Hyppolyte Bayard de sa propre photo en noyé. Il y a une apparition qui aussitôt se dénonce ou se modère, s’extasie ou s’ironise. Bref une distance se met en jeu. C’est l’apparition de la question du self, du soi. On oublie que la représentation de soi, avant le 19e, ça ne voulait rien dire pour la plupart des gens. Avec Hyppolyte Bayard, apparaît ce vieux type aujourd’hui qu’on méprise un peu vite : le Sujet. Le désastre que le 19 e constitue et qui produit en réaction Baudelaire, Baudelaire qui définit la modernité artistique comme ce qui dans les oeuvres est irrécupérable par tout pouvoir politique (et on voit la différence, là, entre lui et Hugo par exemple, Hugo républicain), est aussi le moment où l’individu émerge de la masse, de la populace. Le 19e jette des individus dans le néant, en dehors de toute représentation d’eux-mêmes, de toute représentation collective valide ou crédible et les invite à se réveiller. Quand l’esquisse de représentation collective, qui va s’épanouir si j’ose dire dans la République ou la fantasmagorie de la Nation, et l’approfondissement de la démocratie, ne fait que rendre plus douloureux le fossé entre l’idendité communautaire, collective, sociale et intime. Ce n’est pas un mal, c’est toute la question. 

Qu’en est-il aujourd’hui ? Clara Chabalier représente ce qui est monnaie courante, à partir du geste d’artistes photographes un peu plus obsédés que d’autres, soit des êtres vides se cherchant dans de l’apparence. C’est sans complaisance. Le flash photographique est mis en scène comme des pétards explosifs et mortifères. Le flash loin de nous immortaliser nous fige dans l’astreinte à être quelque chose sur une image. La plupart d’entre nous n’y sommes rien. Nous sommes ailleurs. Beaucoup de choses répulsives dans le fond, dans cette mise en scène qui donnent l’envie de fuir à toutes jambes par moment. N’était sa présence à elle, Clara Chabalier, actrice parce qu’elle ne joue pas mais est et pense et qu’elle a finalement trouvé son sujet. Qu’elle est un Sujet, si j’ose dire. Alors oui, je n’ai rien dit de la mise en scène, qui n’est pas discursive, qui est faite de moments, qui repose sur des acteurs. Il y a par exemple la scène où un acteur et une actrice jouent le mythe de Narcisse et une scène d’Ophélie, comme en dialogue et où ils se font comédiens « à personnage ». Autre manière de prendre la pose, de se glisser dans l’identité qui n’est pas la leur, celle non pas de personnes mais de comédiens. C’est peut-être là que la mise en scène se clive : entre le jeu de Clara Chabalier et celui d’acteurs, entre ce qui ne prend pas la pose et ce qui cherche à être efficace (au sens où ce qui leur est demandé est finalement de servir à quelque chose et non d’être eux-mêmes…. ) Mine de rien, il y a dans Autoportrait, une réflexion latente sur l’acteur et le théâtre, qui se réfléchit sur celle d’être ou de ne pas être, tout court, dans la vie. Et le fait que Clara Chabalier soit dans son désir propre d’évoquer sa fascination pour la photographie, pour le rayonnement photographique (traversant le temps avec tout son tragique), est déjà une réponse : seul le désir et sa mémorielle course (en marche arrière presque, dirais-je) donne existence au soi, et à la possibilité de se représenter. Pour le reste, ce ne sont rien que des jeux de costumes et de grimages, qui aboutissent au bordel dans lequel le plateau finit. A s’absorber dans le reflet de soi, on perd la notion même de ce pour quoi on le faisait : plaire à l’autre, trouver sa place dans l’autre. C’est la noyade. Ça commence avec les images nettoyées à la Edouard Levé et ça finit dans la folie de chercher des bribes de narration avec des accessoires (comme si on pouvait se composer un vécu avec des objets qui ne sont pas les nôtres – c’est toute la leçon d’Hervé Guibert dont les photos mettent en scène des objets dont son oeuvre littéraire légende l’histoire, le vécu). On ne ressemble à rien à vouloir ressembler à quelque chose. C’est ce que met en tension la mise en scène de Clara Chabalier, ce rapport entre répulsion et désir, entre imagerie de soi et quête du soi. Mais ce qu’elle montre aussi, c’est que sa génération est peut-être moins abîmée que les précédentes sur ce plan, étant à même de s’interroger à ce sujet, sur le manque d’image de soi, de se demander ce qu’est l’image de soi, et même, de jouer avec ses balbutiements, ou ses modes d’apparition. L’autofiction de soi permettant d’explorer des possibles. Mais tout commença dans les années 70-80 avec la question du look (et continua avec la question de l’identité sexuelle qui mena au gender theories).  

  

(1) On peut aussi penser au fait que Nan Goldin ne soit pas cité, elle qui s’est aussi représentée. Mais sans froideur, comme cherchant à être au plus près d’elle-même. Sophie Calle est elle citée, mais possiblement dans un malentendu, Sophie Calle n’ayant en fait jamais cherché son image mais à se représenter.

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