La faculté de désirer / d’aimer

Cour du Lycée Mistral (13<22 juillet 2012)

L’Académie : Vlad Chirita, Lahcen Elmazouzi, Eye Haidara, Hyunjoo Lee, Tommy Milliot, Nico Rogner, Isaïe Sultan / Scott Turner Schoffield, Jutta Joanna Weiss

Des documents de communication de La faculté, rien n’annonce son véritable sujet. Ce serait l’histoire du meurtre d’un étudiant marocain sur un campus près d’une zone HLM Les Iris. Crime raciste, sexuel, générationnel sur fond de relations amoureuses perturbées et perturbantes, puisque polarisées sur un masochisme érotique explicite ? Voilà l’argument qui peut relever d’un réalisme social (voire d’une critique de la sexualité contemporaine de la jeunesse actuelle), sachant que la violence aboutissant à ce type de faits divers est une réalité dans des universités, parfois dans des collèges, aujourd’hui, en France, en Europe comme aux Etats-Unis. La criminalité juvénile est un phénomène de société qui a déjà inspiré du théâtre contemporain. Par exemple, 20 novembre de Lars Noren (mis en scène par l’auteur et créé à Avignon en 2007), partait du journal intime d’un jeune homme de 18 ans qui avait fait plus de vingt morts dans son ancien lycée le 20 novembre 2006. Les univers de Sarah Kane, aussi, dépeignent une jeunesse rongée par une rage meurtrière. Christophe Honoré, cependant, ne prend pas ce phénomène pour sujet, mais pour conséquence de son sujet. A grande distance de tout réalisme ou naturalisme, il restitue à de jeunes gens leurs voix qui, dans la réalité de leur âge, n’a pas encore les mots pour se dire. Le criminel se retourne comme un gant en quelqu’un qui a été falsifié dans ce qui le fonde (sa sexualité, son désir) – mais ce n’est pas une logique de pardon non plus. Et cela devient politique. Le texte est clair, que tout y est dit.

@Christophe Renaud de Lage

Un ensemble. La logique politique se trouve d’abord dans le geste de théâtre. La faculté est le fruit d’un ensemble non hiérarchisé, organique. L’ensemble a pour premier noyau le lien entre l’auteur et le metteur en scène, ceux-ci affirmant que leur projet est né d’une rencontre intellectuelle autour d’un désir de donner forme à un romantisme contemporain et d’une passion commune pour Duras. Il s’articule à l’autre ensemble, celui des acteurs, qui sont ceux des étudiants de l’Académie du CDDB, du Théâtre de Lorient. Et il fait corps avec eux au sens où le texte a été pensé et écrit pour eux. Eric Vigner son directeur a voulu un texte qui puisse leur parler, où ils puissent s’engager entièrement. Vlad Chirita, Lahcen Elmazouzi, Eye Haidara, Hyunjoo Lee, Tommy Milliot, Nico Rogner, Isaïe Sultan, qui sont tous soit étrangers (Corée, Allemagne, Roumanie, Belgique) ou d’origine étrangère (Israël, Malin Maroc) forment un groupe où aucun d’eux n’est plus important que les autres, au contraire des distributions conventionnelles. Ils font corps ou chorus. Enfin, la mise en scène fait, elle, corps avec le site du Lycée Mistral. La scénographie (avec les lumières et les sons) étant aussi importante que le texte et les acteurs. Que la mise en scène n’ignore par le lieu, qu’elle s’y glisse et que du vrai lycée elle fasse un lieu imaginaire, participe d’un respect de l’altérité du lieu. Ces ensembles articulés entre eux (acteur-metteur en scène ; texte-acteurs ; acteurs entre eux ; mise en scène – site réel) sont régis comme un organisme vivant, avec ses échanges et ses vibrations, dans des rapports d’altérité, qui sous-entendent que les spectateurs forment un dernier ensemble, qui a toute sa place, à qui s’adressent les précédents. Et tout cela constitue une chambre d’échos pour faire entendre ce que La faculté porte, derrière sa fiction. Ce n’est pas parce qu’il y a un texte avec des personnages et une fiction dramatique que La faculté verse dans un théâtre mortifié, singeant la réalité. Non. Eric Vigner joue avec la théâtralité pour créer un distance avec elle, la rendant étrange. Stylisant le jeu pour l’amener vers une poétique lyrique, rendant explicite qu’il n’est pas demandé aux spectateurs de « croire » à la fiction ou au fait que les personnages, bien que se mouvant dans un espace réel, le seraient aussi. Il y a d’ailleurs quelques gros décalages qui désamorce toute croyance en l’image. Par exemple, la neige et la saison hivernale dans le texte n’existent pas sur scène. On est à Avignon, en plein été, et, au sol, c’est du sable blanc très fin qui a été répandu comme en une immense dune. Ou encore deux acteurs, qui ont des rôles des étudiants en école d’art en France, sont costumés comme des collégiens anglo-saxons, en short, chemise blanche et cravate, avec le débardeur en laine à col en V. C’est bien là que les spectateurs ont toute leur place, dans la distance qui est ainsi créée avec la fiction qui n’est pas le vecteur d’un message, mais d’un lyrisme, d’un ressenti.

Lyrisme. Il s’agit de faire entendre, ou de représenter ce qui n’est pas mesurable et qui relève du pur sensible, d’un pathos. C’est l’intensité de ce qui est éprouvé, et sa singularité, tout l’indicible d’une crise, qui est le sujet de La faculté La crise ou la tragédie de jeunes gens à qui il est demandé implicitement d’écraser ce que promet la singularité de leur sensualité, pour se couler dans le moule sexuel adulte, au risque d’être voué à la honte comme à un certain ostracisme s’ils s’y refusent et si, par exemple, ils se découvrent homosexuels. Derrière cela, c’est le geste de se sortir de l’engendrement qui devient asocial. Mais La faculté, comme je vais le montrer plus loin, va plus loin que cela. Il reste que le préjugé commun qu’on entend dans cette maxime :  « il faut que jeunesse se passe », tend à minorer le pathos de la jeunesse, à le ramener à un enfantillage sans dignité, après quoi chacun, s’il le voulait, pourrait rentrer dans le rang. Alors ce que l’on traverse quand on est jeune est effrayant, violent, et déchirant, et, en fait, proprement tragique. C’est le choc frontal entre ce qu’on porte de rêve et le réel dans toute sa banalité uniformisante.

@C. Raynaud de Lage

La mise en scène ici se charge de faire résonner sous les voix de personnages, le vibrato des acteurs qui sont avant tout des jeunes gens dans le même problème que leurs personnages. Le plein air contraint les acteurs, sauf dans les moments où ils sont trop loin de la scène et où ils sont au micro, à faire porter leur voix. Pourtant – et cela est remarquable – ils ne donnent pas l’impression d’acteurs déclamant dans la cour d’honneur ! Non, ils flirtent avec l’appel, l’interpellation, faisant entendre le cri étouffé sous leurs mots. La chambre d’écho tient ainsi la dimension non d’un espace fermé mais au contraire d’un espace ouvert et, même, ouvert sur la nature – ce qui est un geste romantique. En scénographe hors pair qu’Eric Vigner est (qu’on se souvienne de La pluie d’été au Cloître des Carmes qu’il avait entièrement réinstallé), il retourne le site réel du Lycée Mistral sur lui-même, pour en faire un lieu onirique improbable. La scénographie fait corps avec le Lycée Mistral, ses corps de bâtiment servant de décor réel pour camper la faculté ou la cité HLM, et à la fois, elle les transforme en le lieu d’un songe. Le songe d’une nuit d’été pas loin d’un rivage. Du sable blanc et fin a été répandu en masse, sur toute l’étendue de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Sable qui transforme les pins qui sont au milieu en ceux d’une plage ou d’une lande. Cela m’a évoqué Un beau ténébreux de Julien Gracq (Corti, 1945), roman  cruel se passant en Bretagne dans un hôtel au bord de mer, où un jeune homme torturé par son identité sexuelle ou son désir amoureux reste solitaire parmi ses camarades. Et dans cet univers-là, doublement renvoyé au monde du rêve puisque nocturne par la force des chose (c’est joué de nuit), tout l’espace devient aire de jeu. Un camion et un scooter rouge y circulent, comme des touches hyperréalistes et humoristiques aussi, presque des jouets grandeur nature. Le surgissement improbable du truck rouge vif et illuminé de petites lumières, reste un inoubliable moment de théâtre. Le réel est absorbé par la vision poétique, il est montré à travers le filtre sensible d’un émerveillement constant, émerveillement qui peut être proche de l’effroi à certains moments. On verra le scooter s’enfuir par une petite route dans le fond. On entend des vraies sirènes au loin se mêler accidentellement à celles de la bande sonore. Bande sonore n’est pas le terme juste. Il s’agit d’une spatialisation sonore qui prend tout l’espace, faisant surgir des sons ic ou là, et qui organise des aller-retours entre le son fictif du vent dans les arbres et des musiques qui rappellent qu’on est tout à fait au théâtre (atmosphère de techno mais aussi de rock romantique emmené à la guitare par un acteur). Les lampadaires au sodium (lumière orange) réels fixés le long du bâtiment du lycée travaillent avec les lampadaires de la scénographie et d’autres source d’éclairage (par exemple, dans le fond, un blanc éblouissant à un moment). Ces éclairages font se découper nettement les acteurs sur le décor réel du Lycée Mistral, évoquant même parfois des tableaux à la Hopper. Cela donne au travail du corps et des gestes, des postures et des marches, une valeur hyperréelle, à rebours de tout naturalisme, ce qui est là encore une invite à ne pas croire à l’histoire mais à écouter ce qui se dit avec elle.

@Alain Fontenay

Le secret homosexuel, la honte d’être un homme. Pas plus que ce n’est une pièce de théâtre sur un fait divers ou pour dénoncer une situation sociale (la xénophobie plus ou loin franche de la petite-bourgeoisie française), La faculté n’est une pièce sur l’homosexualité. C’est une pièce sur ce qu’est de devenir un homme ou sur les ravages que cette expression commune peut faire. Dans la fiction, il y a trois frères dont l’un est homosexuel, et le cache. La mère ne cesse de demander à ses fils de se comporter en « homme ». Elle n’est ici qu’un archétype : c’est celle qui met au monde et élève pour la nation, pour l’Etat, et qui tire sa dignité de sa seule fonction démographique. Elle est donc xénophobe par principe. Jérémy présente à ses frères Ahmed, l’ami qu’il aime, mais qui tombe amoureux d’un troisième, Harouna (on dirait Arjurna, ce dieu du Mahabharatat indien qui connaît une passion fatale). Jeremy de son côté plaît à son professeur, qui l’entraîne dans une sexualité clairement fétichiste, où il l’humilie en tant que maître.

« On ne te demande pas d’avoir envie. Tu m’obéis, tu fermes ta gueule. Baisse ton jean. Ton slip. Cambre ton cul. Montre-moi que t’as envie. Demande-moi de te rebaiser. Je veux t’entendre couiner. Demande-le moi. – Encule-moi. (….) – Tu vois, tu bandes. C’est comme ça qu’on va te traiter. (…) Les flics aussi, ils ont le droit de t’enfiler ? Réponds-moi« .

Voilà, jouir d’être soumis, c’est quelque chose de honteux, et cela d’autant plus pour un homme. En quelques mots, là, tout est dit. Mais c’est sans arrêt, que Christophe Honoré nomme ce tragique du bas-fond, cette fantasmatique obscure, si communément partagée en secret, mais qui reste inavouable – et d’autant plus que cela la rend plus jouissive. Le plaisir de transgresser, a dit Bataille, est au fondement de l’érotisme. Mais là où Christophe Honoré ne se complaît pas dans cette évocation, c’est qu’il en démonte aussi toute l’ambivalence. Le maître se retourne en amoureux qui, ne pouvant avouer son sentiment, sous peine de perdre son statut, ne peut que partir et disparaître sans laisser de nouvelles. Histoire périphérique à celle qui fait le moteur dramatique, mais qui l’éclaire. C’est la même chose qui va se passer entre Ahmed et Harouna, à la différence qu’il s’agit entre eux d’un vrai désir amoureux réciproque, quand Jeremy n’explore avec son professeur que sa jouissance à jouir comme il ne le faudrait pas, envers et contre la société. C’est-à-dire en secret. Entre Ahmed et Harouna, la première fois fut un choc sensuel, érotique, mutuel. Mais si Ahmed se laisse aller sans complexe à ce qu’il a ressenti et à ce que cela implique – vouloir revoir son dieu indien désormais qui lui a dit, qu’il était son amant désormais, « rien qu’à lui »-, le jeune dieu indien lui n’assume pas. Et notamment parce qu’il est le copain des deux frères de Jeremy qui sont de mauvais garçons, qui se défoncent et ne cessent de se mettre à l’épreuve pour se prouver qu’ils sont virils. C’est ainsi que pour ne pas trahir qu’il aime un garçon, il laisse se faire massacrer l’objet de son désir. Voilà, être viril, ça peut devenir se comporter en lâche, en lopette. Les deux méchants frères sont interprétés d’ailleurs comme des petits pédés sans âme, de petites putes perverses et diaboliques, puériles. Comme si leur homosexualité refoulée, il la portait comme un nez rouge.  Qu’ils s’entendent dire :

« T’as pris goût à tuer du pédé, c’est ça ? Hein… Tu te sens un homme, hein ? T’es un vrai homme… Moi cet après-midi je me suis fait enculer. Et moi qui gémis parce que ça me plaît, ça me fait bander, ça m’inonde… T’entends ça ? Ça te dégoûte ? T’as honte de moi ? (…) Alors tu me tues ? »,

Ce n’est pas tous les jours qu’on entend sur une scène comment derrière les grammaires sentimentales se tient un autre langage, plus crû mais qui est bien celui du corps. Et là où quelque chose de politique passe avec La faculté, c’est ce langage du corps est chaque fois ramené par Christophe Honoré (et Eric Vigner par le lyrisme) à un langage amoureux. Si le personnage trouve la force de renverser sa honte en fierté d’assumer son plaisir, sa bandaison (tout aussi virile qu’une autre), c’est bien qu’il s’est reconnu aimant un autre garçon. Parce c’était lui, c’était ce visage, cette présence, cette voix. Aimant. Aimant à travers lui sa nudité, sa faculté à se laisser aller à son émotion amoureuse, à faire le lien inné avec l’émotion érotique, sexuelle, sans jamais s’inquiéter de savoir s’il est plus ou moins un homme. Comme celle d’avoir senti qu’avec celui qui décida qu’il serait désormais son amant après cette première fois, c’était « une histoire d’âme », dans une sorte d’éblouissement, lui faisant confier : « C’est la vie que j’ai désormais« , quand il se sentait mort avant, seulement pris pour celui qu’on prenait comme ça. Mais cette faculté liée à une hypersensibilité aussi, elle a été l’objet d’une haine brute de la part de deux garçons qui ne pouvaient pas supporter à travers lui  moins leur propre tentation homosexuelle (bien que probable) que leur impuissance à faire ce lien entre sexe et amour, parce qu’aimer implique de se soumettre à l’autre, d’en être dépendant. Incapables de faire ce chemin que fait Jeremy du masochisme sexuel à la révélation amoureuse, vers la fierté d’être soi et d’en jouir.

Politique. Rien de plus terrible que ce cliché qui définit l’homme par la négative. Serait homme qui n’est pas pédé. Cliché qui sévit de par le monde de façon tenace et dramatique (dans beaucoup de pays comme dans toutes les religions, être homosexuel est un délit parfois très grave). Une image grotesque est donnée là de la virilité comme celle d’une domination de son propre sexe dont on ferait ce qu’on voudrait, et surtout, qui ne devrait jamais jouir d’être en demande de l’autre, ou d’autre tout court. D’altérité. Autre, Ahmed l’est doublement – arabe et homosexuel – ce qui le rend doublement désirable. Et d’autant plus comme l’autre de la France (et quel autre ! dans une perspective historique d’humiliation des cultures colonisées, on voit comment peut résonner son plaisir d’être soumis, tout en ayant cette puissance à aimer et à désirer qui le renverse en position de maître…) Eric Vigner et Christophe Honoré créent ainsi un univers romantique, lyrique (au sens esthétique et non pas commun d’une imagerie de la niaiserie sentimentale) qui a la vertu de faire entendre cette parole-là, rarement entendue (et même en littérature, sinon peut-être cher Hervé Guibert). Rappelant que le masochisme n’est pas une pornographie un peu particulière mais associé à l’équation complexe entre amour et désir, entre ce qui fait désirer et ce qui fait bander. Rappelant que la faculté d’aimer, de désirer, est directement articulée à la question de la xénophobie (sous toutes ses formes).

Nota bene. Il me semble clair également, que homme ou femme, la question de la fierté de sa jouissance et du plaisir masochiste comme lié à la faculté de désirer et d’aimer follement, est la même. On peut aussi dire que les femmes « bandent » quand elles désirent, vraiment, quand c’est le sexe de l’autre qu’elles désirent. L’équivalent du machisme, chez les femmes, c’est une sentimentalité de tête et une ostracisation de la « salope », de la pute, de celle qui jouit autrement qu’en se faisant mère.

@Christophe Raynaud de Lage

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