Antipodes

(gardiens et gardiennes de l’altérité)

Cloître des Célestins

Crédits Jao Garcia

C’est d’abord un surgissement. Des présences qui débordent, qui semblent plus vivantes que tout. Qui viennent des antipodes. Aux antipodes des présences communes, ici. Onze artistes (danseurs, chanteurs, musiciens) du groupe Wetr qui vient de Lifou, une île de Nouvelle-Calédonie. Wetr veut dire « pays », « montagne ». Ils ont été fondés en 1992 pour retrouver des traditions chorégraphiques et musicales perdues, d’avoir été interdites pendant la colonisation française. Ils ne sont pas pour autant enfermés dans une vision folklorique. Ils se savent réinventer ces traditions à partir de la légende qu’elles sont devenues pour eux, et ils les altèrent avec des musiques contemporaines, par exemple ou leur propre inventivité. Ce sont des artistes, pas des gardiens de musée ni des exemplaires de kanaki (« hommes ») vivants. En cela, ils ne sont pas comparables comme le dit Rosita Boisseau aux acteurs handicapés de Jérôme Bel, dans un article du Monde (« La danse des Kanaks et des Handicapés ») qui les qualifient de « radicalement autres » et les réduit à une « minorité » d’une manière qui rend la relation avec eux documentaire sous l’angle des sciences naturelles presque. [Ce article étant d’ailleurs aussi monstrueux pour les interprètes de Jérôme Bel dans Disabled theater]. Alors que ce sont des artistes venus nous parler. Des danseurs excellents qui, comme le souligne Régime Chopinot, dans plusieurs entretiens, ont une relation à l’espace et au sol riche en enseignements pour elle. Cela fait longtemps que Régine Chopinot est leur hôte (depuis 2009) ; aujourd’hui elle les invite en France au festival d’Avignon. Elle leur donne la possibilité de porter leur parole sur une scène qui jouit d’une large audience. Elle crée une pièce de danse contemporaine avec eux. Dans cette pièce, elle lit un texte sur un ipad, comme elle traduit la parole de Joseph Umuissi Hnamano, façon de faire entendre les sonorités de la langue kanak, leurs rythmes, sa musicalité, son altérité. Et d’articuler mots, sons, pensées et corps.

Il y a une rumeur dans les cercles professionnels qui dit que ce serait du néo-colonialisme, de l’instrumentalisation (de qui ? les artistes du Wetr sont déjà des artistes qui se produisent dans des festivals ; ils parlent français comme n’importe qui et sont tout à fait à même de comprendre quelle place on leur donne comme de s’en faire une), de l’exploitation (au service de quoi ?). Faut-il être gelé pour n’avoir rien éprouvé dès l’entrée en scène, en file indienne, des interprètes ?

Surgissement. Le saisissement si l’on jouit encore d’une sensibilité libre, est immédiat. Joseph Umuissi Hnamano souffle dans un immense coquillage qui produit un son sourd, grave, étonnamment puissant, qui nous pénètre aux tréfonds. Mais précisément, si Régine Chopinot fait ça aujourd’hui, c’est bien – me semble-t-il – pour parler de la perte de sens / de sensualité ici. Enfin, il faut relativiser, le public, le soir où j’y étais, a applaudi chaleureusement. Mais quand même, Régine Chopinot, si elle nous confronte à des présences aussi radicales (plus que « radicalement autres ») qui se tiennent autrement qu’habituellement sur les scènes, c’est aussi pour nous toucher plus directement, pour nous ébranler et sans doute pour transmettre le choc qu’elle a connu en les rencontrant. En même temps, ce n’est pas nouveau que de rechercher des interprètes qui ne savent pas être en représentation et qui laissent échapper ce je-ne-sais-quoi de présence qui est « comme dans la vie » et non comme dans un bocal artistique. Toujours très difficile de nommer ce je-ne-sais-quoi-là, parce qu’il est justement mouvement de vie entièrement subjectif, subjectile, fugitif par principe, et en cela il échappe à sa représentation – donc à ce qui, le nommant, l’épinglerait, l’objectiverait.  Régine Chopinot cherche ici comme beaucoup d’artistes chorégraphes ou metteurs en scène des présences qui ne sont pas qui restent vivantes en scène, ou palpitantes, mais qui savent (et c’est un savoir aussi) s’exposer, se laisser voir. Non pas telles quelles, mais en tant qu’elles incarnent une sensibilité, un rapport à la vie plus vivant si j’ose dire que la normale. C’est là cependant vers cette qualité de présence qu’aussi certains acteurs ou danseurs contemporains tendent, dans leur recherche. C’est ça qui touche, intimement, comme dans un effet de miroir. Celui qui est le plus proche de lui sur scène, comme par contamination, rend le spectateur le plus proche de lui – si tant est que ce spectateur se laisse atteindre. Or, il faut aussi le dire, ces artistes kanaki ont en effet de quoi déclencher des réactions allergiques – non pas contre eux – ce serait trop visiblement raciste – mais déplacées sur Régine Chopinot. C’est qu’ils sont d’une vitalité violente, qui peut être choquante sous nos climats tempérés et qui peut nous atteindre à la racine. Or c’est souvent un réflexe culturel occidental de se préserver, de ne pas montrer ce qu’on est profondément, au nom d’une certaine pudeur, ce qu’on est profondément mettant en jeu la sexualité, le désir mais surtout la souffrance dans lesquels ces sources de vie sont souvent tenues, ici, notamment, paradoxalement.

Les cheveux, filaments de désir.

Sans toi, je ne suis pas moi. Les artistes emmenés par Joseph Umuissi Hnamano pourtant sont bien des artistes, et leur apparition sont pas si brute qu’on ne le croit à première vue. Leurs regards, leurs gestes, leurs pas, leurs appuis, sans parler de leurs chants vocaliques, sont complexes et travaillés comme une partition chorégraphique et musicale. Puis, la pensée les anime n’a rien de brut et convainc même tant ils en sont les preuves incarnées enviables. J’ai dit qu’ils sont venus nous dire quelque chose. Ils nous disent ainsi en quelques mots simples comme le rapport à l’autre est la clé de ce qu’ils sont. Sans toi, il n’y a pas de moi. Sans nous il n’y a pas de toi. Et puis ils disent ne pas s’estimer propriétaires de la Nouvelle-Calédonie, sous prétexte que leurs aïeux en auraient été les premiers habitants. Non, les Tahitiens, les Asiatiques, les Martiniquais, leur sont vitaux, ils leur permettent de s’altérer à d’autres cultures, disent-ils. Et ils disent aimer prendre des choses aux autres et leur en donner. Se transformer avec eux. Ils ne sont ni exotiques, ni folklorique, ni antiques, comme ils le chantent. Et ainsi ils chantent aussi des tubes anglais ou portent très bien les costumes signés Jean-Paul Gaultier dans lesquels non seulement ils ne semblent pas déguisés mais qui soulignent comment les parties de leurs corps, sont le fruit d’alliances, de tissages, de liens entre des pensées différentes, mais aussi d’un dialogue entre elles : du cuir et du rafia, du coton et des plumes, du bois. Le mollet, le biceps, la cheville, la joue sillonnée par une ligne blanche, l’avant-bras, l’occultation du bas du corps des femmes, la taille, le ventre, la nuque, les seins, sont subjectivés. Que Régine Chopinot soit comme eux, la tête portant une magnifique perruque de rafia comme une gerbe d’énergie ou le devant du corps également comme animé par un tourbillon, nous parle de la même chose, de cette manière dont la subjectivité se construit non pas autour d’un moi central mais à partir d’un ensemble de voix intérieures. C’est la main qui sent, c’est le pied qui sent, c’est le ventre, le bras, etc., qui sentent et pensent, qui ont entre eux des relations. Et c’est comme ça que le corps devient vibrant comme une ruche, si j’ose dire.  Cela ils ne le disent pas ainsi mais autrement. Ils disent que lorsqu’un arbre ancien est coupé par des machines pour par exemple une opération immobilière, ils pleurent. L’arbre fait partie d’eux et a sa voix, tout est relié en eux, toute chose nommée est subjectivée.  Les enfants comprennent très bien cela. Et il saute aussi aux yeux que les interprètes du groupe Wetr sont encore en relation profonde avec l’enfant qu’ils ont été, comme avec les esprits de leurs morts. Cette pensée est sans transcendance : pas de dieu ni de Paradis chez eux, où l’homme vient de la terre et y retourne à sa mort. Leur corps leur appartient, et leur adresse acrobatique comme leur sensibilité en est l’expression littérale.

Christophe Raynaud de Lage

La danse de Régine Chopinot. Ce n’est vraiment pas une pièce à la Rimini Protokoll où s’exposerait des exemplaires intéressants de l’espèce humaine. C’est une pièce de danse. Qui a pour sujet l’altération au contact de l’autre. Et Régine Chopinot le montre d’abord dans la signature de la pièce qui est double (Joseph Umuissi Huamano la cosigne) et ensuite dans sa danse. Moment bouleversant où elle est seule pendant que tous la regardent, public et danseurs du Wetr. Cette puissance à s’exposer et à se laisser traverser tout en écrivant une danse non improvisée, propre à la recherche d’acteurs ou de danseurs contemporains comme je le disais plus haut, Régine Chopinot l’incarne. Sa danse est comme la restitution de l’impression mentale qu’elle aurait gardé des danses précédentes des interprètes kanaki. Son interprétation subjective. Dans une solitude complète. Jusqu’à ce qu’elle vienne se coucher dans les jupes d’une interprète qui incarne une mère qui a pénétré les arcanes de la sagesse en ayant été mère justement. Une chanteuse dont la voix nous atteint en profondeur. Recueillant l’artiste occidentale si seule peut-être de ne pas se faire entendre sur ce sujet du sensible ? Chaque mouvement qu’elle a donné était mémoire, pensée, de délicatesse ou de puissance, de nostalgie ou de rage, mais chaque fois, dans comme jailli de sa propre source de vie. A plus de 50 ans, Régine Chopinot expose qu’elle est plus que jamais un être de désir et seule avec ça dans sa société.

Regine Chopinot

Pour qu’il y ait de l’autre, il faut qu’il y ait de la différence. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de Very Wetr ! que de voir Régine Chopinot qui a travaillé par le passé sur le genre et le transgenre l’a créée ou même Jean-Paul Gaultier en signer les costumes, lui qui a exalté l’androgynie dans la mode. En effet, il saute aux yeux que les artistes du groupes Wetr maintiennent la différence sexuelle entre hommes et femmes. Ils disent d’ailleurs que dans les anciennes danses, certaines correspondaient aux premiers et d’autres aux secondes, comme dans la vie ancienne les tâches étaient minutieusement réparties. Ce qu’une femme peut faire, un homme ne le peut pas. Ainsi maintenant l’altérité sexuelle, ils semblent pouvoir entrer en relation entre eux d’une manière qui respecte l’autre. Ce n’est pas cependant une frontière hiérarchique ni morale (on ne peut pas deviner la sexualité des uns et des autres et, en ce sens, il faut se rappeler que Jean-Paul Gauthier dont l’homosexualité est claire, sous l’androgynie, a aussi exalté la féminité extrême). Les femmes aujourd’hui dansent dans le groupe certaines danses que les hommes avaient et vice versa. La différence sexuelle est maintenue dans l’esprit et non dans la forme. Il reste néanmoins que les hommes exposent leur virilité dans des danses plus frappées (au sol) pendant que les femmes les regardent. Elles sont là comme auprès d’un foyer. De la force originelle de vie, sexuelle donc. On aimerait parfois qu’il en soit autrement, parce que cela semble injuste mais peut-être cela ne semble-t-il tel que parce que l’altérité étant abîmée, les hommes ici n’ont pas de reconnaissance pour les femmes ou se sentent diminués par rapport à elles qui n’acceptent pas ça, qui en ont peut-être même honte ?

Culture et nature. Ce paradoxe qui montre Régine Chopinot comme s’étant ressourcée auprès d’eux et de cette différence sexuelle retrouvée, se décline dans un autre. En effet, le réenchantement de la différence sexuelle implique aussi que les femmes sont gardiennes de la fécondité et de la reproduction, que le foyer de vie qu’incarnent les hommes a quelque chose de sacré en ce qu’il permet avec l’engendrement, la transmission orale des traditions et des savoirs, de leurs modifications aussi, à une descendance. En somme, les artistes du Wetr en défendant leur conception de l’altérité, fondent aussi le sens de leur pensée sur la génération. S’il y a une hiérarchisation, elle est là, entre les générations, entre ceux qui transmettent et ceux plus jeunes qui reçoivent. La différence sexuelle permet d’entretenir le désir sexuel (pour l’autre de l’homme qu’est la femme et vice-versa) comme d’entretenir le désir vers les autres (les autres cultures ou les étrangers solitaires comme Régine Chopinot par exemple). Sous-jacente, l’idée que l’érotisme est directement lié à l’espoir d’une descendance et d’une perpétuation orale de la culture (kanak). Or, cela heurte la conception européenne de l’art et de la culture qui s’objecte sourdement, justement, comme dans un défi lancé à la mort, à la vie. Nos oeuvres ne sont pas faites pour encourager à procréer, pour le dire schématiquement – et si elles le font, elles deviennent des discours au service de l’Etat, de la démographie, insupportables. Mais cela, parce que la culture occidentale, profondément chrétienne, est transcendantale et sépare le corps et l’esprit. Voilà, quelques pistes de réflexion au bout desquelles je n’irais pas, laissant chacun à sa réflexion si tant est que je la lui aurais inspirée.

Umuissi Hnamano

Terre, sol, désir et antipodes. Il y a au sol un tapis de danse poudrée de terre de sienne (ou de poudre rouge évoquant la couleur de la terre). La danse du groupe Wetr est structurée par le sol. Ce sont les pieds qui président aux mouvements du corps. Des pieds qui martèlent selon un rythme assez classique la terre, comme l’applaudissant, la célébrant. Symbolisant aussi une scansion entre touche et élévation. Une relation. Tout autre est le rapport de Régine Chopinot au sol. Elle sait qu’elle a perdu son sol (sa terre) et elle la perd d’autant plus quand elle va aux antipodes se ressourcer. Pour elle, c’est plus dans les bras et le bassin que ça se passe. Le désir tel qu’elle le figure, reste moderne, il n’y a pas de kitsch, de nostalgie du retour au pays (au contraire). Mais une conscience de la perte, acceptée, qui lui permet de recevoir l’énergie qui là-bas reste connectée au sol, à la terre. C’est cela qu’elle montre. Elle reste aux antipodes de ses interprètes. Elle ne cherche pas à devenir comme eux. Elle ne s’habille pas comme eux, mais demande à son ami de longue date, Jean-Paul Gauthier, de concevoir des costumes qui fassent l’alliance entre eux et elles, malgré l’irréductibilité de ce qui les sépare. Elle montre que nous pouvons créer une relation avec des gens qui n’ont pas le même rapport au désir que nous et qui peut-être, aussi, quelque part, entretiennent pour nous le foyer primordial du désir, sa source terrienne, sa lave. A chacun sa tâche. A nous de développer – non pour l’universaliser – un désir qui, coupé de toute terre d’ancêtres (où sont nos morts ?), s’ouvre aussi sans limite à l’inconnu. A nous de donner forme à un désir coupé du sol mais néanmoins sauf des pièges de la transcendance (du romantisme ?). Il faut deux pôles dans l’altérité. A chacun son histoire, toute la question étant d’établir des relations et des reconnaissances réciproques.

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