ZOA – Zone d’Occupation Artistique / Nouveau festival créé par Sabrina Weldman (critique d’art) / A LA LOGE, Paris, 11e.

FEMMES FACE AUX TÊTES DE MEDUSE

ZOA 2 / Stéphanie Lupo : NE RIEN LÂCHER

 

Parcours, histoire de vie. Stéphanie Lupo cherche la vie, la vie dans sa puissance inaugurale, avant qu’elle ne soit malmenée, trahie, jusqu’à être brisée par ces remarques de la réalité – ces têtes de méduse qui nous rappellent qu’il n’est pas autorisé de rêver plus que le SMIC des agences de tourisme ou de rencontres maritales – et encore faudrait-il accepter d’être esclaves de cette bonne grosse société démocratique (pour cette assertion rapide, lire Pascal Quignard, qui est une autorité comme une autre dans les Les désarçonnés, POL, 2012). Pour ceux qui n’acceptent pas le compromis, c’est la porte, la mort ou l’art, trois formes de déchéances et / ou d’extravagances.

Marquée par Anatoli Vassiliev lors de ses études à l’Ensatt de Lyon à l’époque où il dirigeait la section mise en scène (et cela avait créé des remous dans l’école au détriment des étudiants), Stéphanie Lupo fut proche de lui en tant que comédienne. Mais à la sortie de ses études (douze ans en tout, elle est aussi universitaire), elle s’est détachée de l’univers de l’école et a écrit (beaucoup). Voyagé. En marge des circuits balisés pour plants de pépinières publiques, elle a inventé son propre chemin. Solitaire et pourtant, porteuse d’une utopie, celle de rassembler un groupe d’artistes rencontrés au fil des ans… Ce paradoxe entre singularité de caractère et aspiration à la communauté fait toute la dialectique explosive de la pensée de Stéphanie Lupo.

Solitaire. Fondamental pour elle de faire l’épreuve du plateau, d’être elle-même sur scène. Elle le redit lors de la rencontre organisée par ZOA à la Loge, le 4 octobre sur la performance. Si elle a commencé avec les mots de Duras dont elle a joué Hiroshima mon amour en plusieurs variations dont l’une à la Bellone (Bruxelles) – puisqu’elle cherche un endroit de vérité intérieure, qui avec les événements de la vie et le mouvement de sa pensée évolue -, si elle est passé par ceux de Tchékhov (Le récit d’un inconnu, L’Atalante pour la sortie d’école de l’ENSATT), elle affirme aujourd’hui la nécessité de passer par ses propres mots. Dénuée de moyens, et quasiment de soutien, uniquement guidée et portée par son désir, par un imaginaire de théâtre et une pensée du théâtre comme art, elle a persisté et créé Je veux parler de la jeunesse qui tombe pour le GRü (TRANS, à Genève, dirigé alors par Maya Bösch et Michèle Pralong) en février 2011. Puis SoleilSang au festival Sidération du CNES en mars dernier. En reprenant Je veux parler de la jeunesse qui tombe, elle présente une performance sensiblement différente et augmentée notamment des images de précédentes performances, ce qui en fait une création. Le corpus textuel premier n’est plus qu’une dernière partie de vingt minutes quand le reste de la performance synthétise sa pensée à partir de d’autres textes : certains écrits avant comme L’acte nu (réflexion sur l’acte d’acteur) et d’autres après comme celui relatif à sa rencontre en Pologne de jeunes artistes de théâtre et à sa recherche sur la communauté théâtrale. Ce que Stéphanie Lupo voulait dire en février 2011 s’est clarifié (le lien entre le désir et l’art). Le regard critique est plus explicite. Alternant les moments à la table où elle lit des textes plus réflexifs (toujours d’une incroyable poésie) nourris de citations d’artistes (Nietszche, Debord, Tarkovski, Bataille, Julien Beck…) et ceux où elle crée une image en accomplissant un acte scénique, Stéphanie Lupo crée un espace entre vie réelle et art. Comment les deux communiquent (ou pas). Sa propre sensibilité, sa vérité intérieure éclatante, venant faire la preuve d’un passage possible, d’un lien : qui ne cède pas au monde (et ne se terre pas en ravalant sa révolte). Ce qui donne à sa présence sur le plateau, à sa voix, une force pénétrante. 

Critique de la société culturelle. Stéphanie Lupo se heurte à un constat, celui d’un monde de la culture aussi déboussolé et toxique que le reste. Peut-être même, le monde de la culture ne fait-il que représenter en plus petit mais plus dense le reste de la société. Comment les pouvoirs récupèrent l’art. Notamment, le théâtre, lieu ambivalent historiquement, puisque à la fois archaïque, rituel, et mondain, politique. Le théâtre qui actuellement m’évoque une lessiveuse avec des programmes saisonniers, dans laquelle il faut fourrer des types de produits théâtraux bien précis pour qu’elle ne tombe pas en panne. Une relative uniformité se glisse sous l’incroyable diversité d’artistes. Cela tient moins à leurs projets (encore que) qu’aux conditions de production et qu’aux lieux de culture (les politiques de com). Et dans ce paysage, ceux qu’on surnomme les émergents n’ont plus d’espace de liberté. Disposer d’un plateau – sans même parler de moyens -, est en passe de devenir une utopie. Les jeunes artistes , rarement payés, se battent pour créer dans des espaces à la marge, tandis que les scènes « officielles » (c’est ce qu’elles sont devenues), écrasantes, futiles quand on s’écarte de leur rumeur, laissent croire que la culture est riche. Un luxe mondain. Citant Tarkovski, Stéphanie Lupo rappelle que l’art doit agrandir le désir, entretenir le feu sacré. Exciter une disposition à la vie (et transmettre les ferments critiques nécessaires pour se débattre avec Eros et Thanatos) et non l’inverse. Stéphanie Lupo évoque comment Mélancholia  de Lars Van Trier l’a désespérée, qui plus est l’ayant vu dans un « Palais de la Culture et des Sciences » polonais. Un film où premièrement Lars Van Trier use d »une débauche de moyens techniques pour rendre l’image merveilleuse à rebours de sa période du dogme ; secondement, qui rend le désir vain, la fin étant certaine puisqu’il parie sur l’explosion de la Terre. Le désir ayant à voir avec l’impossible, l’infini et l’incalculable (Bataille que Stéphanie Lupo cite, dans L’Archangélique), c’est l’étouffer que de jouer au sinistre prophète. C’est parier sur Thanatos en jubilant contre Eros. Plus désespérant encore : que nombre d’artistes (dont les amis polonais de Stéphanie Lupo) n’aient pas vu l’esbroufe, et soient tombés en pâmoison.  

Image tirée de SoleilSang, performance réalisée pour le festival Sidération du CNES (mars 2012)

Êtres de désir.  L’ennemi, Niezsche l’a dit, c’est le ressentiment contre la vie. C’est à rebours de ce ressentiment que Stéphanie Lupo vit, écrit, pense et imagine le théâtre. A partir du désir, et du désir amoureux. Je veux parler de la jeunesse qui tombe évoque une génération plus ou moins élargie (j’en suis avec mes 46 ans) qui se bat pour survivre avec ce désir-là, tout en assistant aux démissions et aux abandons des uns et des autres. L’amour semble devenu impossible (s’il ne se contente pas d’un arrangement de couple). La passion amoureuse : incompréhensible à bien des jeunes gens pourtant porteurs de ce désir-là. Le rationalisme, le progressisme, la dévalorisation de la gratuité, la dénégation du mystère, la peur de la folie ou de l’asociabilité, font du surgissement amoureux un perdant – et de ceux qui s’y adonnent, des perdants. Annie Le Brun ne décolère pas depuis trente ans à ce sujet. L’amour passionné serait une vieillerie romantique – la tristesse morne de ce monde est le revers de cette idée imbécile. Reste que les êtres de désir aujourd’hui sont en perdition. Stéphanie Lupo interroge ce qu’elle a vu d’un groupe d’artistes polonais qu’elle a rencontrés il y a deux ans, au cours d’une création qui s’intitulait La vie sexuelle des sauvages. Et elle organise une comparaison implicite en évoquant la révolte des années 70, révolte qui était portée par des artistes, l’atmosphère de ces années où la jeunesse se sentait soulevée et prête à tout réinventer. Cette mise en perspective d’une histoire de la pensée révoltée restitue le sentiment d’un désespoir, le nôtre aujourd’hui où tout est devenu irrespirable, mais jamais de la vanité de la lutte. De nos luttes secrètes, solitaires. Stéphanie Lupo met en scène une pensée, et un mouvement, à travers ces alternances de moments à la table et ceux où elle entre dans un état autre, de vie pure. Moments d’une solitude consacrée à penser (pour rester dans le mouvement, car penser c’est marcher de pensée en pensée pour résister à la pétrification), et ceux où elle s’empare du plateau pour y accomplir un acte. Avec de la peinture pour le corps, de l’eau, du feu, de la terre ; avec sa nudité ; avec sa fièvre intérieure surtout ; avec des musiques punk (les Cure par ex.) ; avec des vidéo (de Julian Beck, de Ginsberg, d’un extrait de Zabriskie Point, la fin de ce film d’Antonioni (1970) où ce dernier fait sauter non pas la terre mais une maison bourgeoise sur les colline de LA, et cela filmée à travers le regard de l’héroïne, une femme donc) ; avec des vêtements qui parlent de la femme qu’elle est et des fantaisies joyeuses de la séduction. Moment inoubliable où nue, elle danse avec un foulard rose, ce qui paraît culcul, mais la joie ou l’émotion qu’elle convoque est celle d’une joie amoureuse féminine souveraine. Ce moment où une femme se sent désirée et aimée par un homme qui lui plaît – « tu me plais » – ne me semble pas avoir d’équivalent chez l’homme. La femme, comme confondue, ravie. Une source en elle rejaillit, c’est l’enfance qui revient, l’origine même du désir. Stéphanie Lupo peut faire ça, retraverser cela sur un plateau pour nous rappeler ce qu’est une femme heureuse. Son énergie, à l’extrême opposé du ressentiment contre la vie. Et pourtant, le désir dans son essence n’est pas social, pas progressiste, il est ailleurs. Créateur, utopiste.  

Le sourire, les autres. Stéphanie Lupo crée un espace dont elle n’est pas le centre. Le centre, elle le laisse vide. C’est l’endroit de nos projections ; ce n’est pas elle, son ego, son narcissisme qui se mettraient en scène. Elle n’est que le vecteur d’une pensée plus vaste qu’elle et dans laquelle beaucoup peuvent se retrouver. Par ailleurs, elle laisse sa place à l’homme. Elle s’entoure de Raphaël Kidd chanteur musicien et de Jean-Gabriel Manolis danseur qui sont sur le plateau, ainsi que de Stéphane Marjan, artiste metteur en scène (assistant), et de Clément Losson (collaboration à la conception de l’espace, étudiant en architecture intérieure qu’elle a rencontré à La Cambre où elle avait donné un workshop ; déjà présent sur SoleilSang). L’homme garçon. Jean-Gabriel Manolis la lave de la peinture, l’habille, mais aussi danse et son visage silencieux à fleur de peau, sa présence vibrante et sensuelle, donnent une image de l’être de désir masculin, laissant entendre que les êtres de désir ne sont pas seulement féminins. Cela polarise la scène. Cela laisse sa place à l’autre. Donc à  la réalité.

Rêver une communauté, rêver le désir, rêver le théâtre même quand on sait que tout est impossible, c’est vivre malgré tout, envers et contre tout. C’est ne rien lâcher, aller jusqu’au bout. Cette conscience-là, Stéphanie Lupo en est animée. Son rêve de communauté, elle le sait (et elle le dit) est sans issue. Mais il n’empêche. L’humour du moment où Raphaël Kidd à la guitare chante une chanson un peu simplette pour nous faire chanter en choeur et nous faire éprouver un instant ce que cela peut être d’être ensemble, déguisé en Mexicain, fait sentir tout le dérisoire de notre temps. Nous sommes loin des événements qu’une vidéo nous a montrés, des seventies, quand Julien Beck etc. La communauté ne peut plus advenir, Reste des lambeaux, des étincelles, des mouvements de lucioles (pour reprendre la pensée de Didi-Huberman dans La survivance des lucioles). Des solitudes flammèches qui, un temps, se réunissent. 

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