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ZOA – Zone d’Occupation Artistique / Nouveau festival créé par Sabrina Weldman (critique d’art) / A LA LOGE, Paris, 11e.

 

FEMMES FACE AUX TETES DE MEDUSE

 MURIEL BURDEAU / LE RISQUE ZERO (N’EXISTE PAS)

 & STEPHANIE LUPO / JE VEUX PARLER DE LA JEUNESSE QUI TOMBE

Les têtes de Méduse. J’appelle ainsi ces choses qui nous ôtent la parole de la bouche, nous pétrifient. Par exemple : n’importe quelle guerre ou attentat ; un pervers manipulateur qui vous fait croire à l’amour et qui s’en va une fois qu’il vous a détruit (c’est son jeu) ; un agent des forces de l’ordre qui tabasse un manifestant tant qu’il peut ; une grosse voiture aux vitres fumées avec chauffeur ; un train chargé de déchets nucléaires qui traverse la France ;  l’argent ; un artiste qui vend son âme ; le HIV ; un économiste qui explique la dette publique ; un ami qui, devant votre état, vous conseille de prendre des anxiolytiques ; etc. Les têtes de Méduse nous attaquent sous tous les angles. Les déjouer, c’est-à-dire ne pas se laisser abattre, ne pas céder ou craquer, garder sa révolte, sa puissance de pensée, de pensée critique.

Créer ZOA, Zone d’Occupation Artistique, pour Sabrina Weldman qui est critique aux Beaux-Arts Magazine depuis plusieurs années, c’est s’insurger contre les têtes de Méduse. La première est qu’il n’y aurait plus de moyen (en lieux, en argents) pour la création en spectacles vivants – de surcroît, à Paris où il y aurait bien assez de manifestations pour découvrir des artistes que personne ne connaît encore. La seconde est qu’il n’y aurait plus d’artistes aujourd’hui que personne ne connaîtrait encore et qui présenterait un intérêt. C’est-à-dire que, chez les « professionnels » (agents de programmation, de prescription et d’administration du secteur spectacles vivants), est perceptible une atmosphère désabusée. Et puis quelque chose comme une perte de sens qui fait que le regard critique est porté vers une critique des formes, une critique de la compétence à fabriquer des pièces, plutôt sourde à la parole qui meut un artiste (ou devrait le mouvoir sous peine d’en faire un faiseur). En programmant des créations, et d’artistes méconnus, Sabrina Weldman rouvre un espace de liberté. Parmi ses choix, Muriel Burdeau et Stéphanie Lupo, deux femmes donc, retiennent mon attention pour la première semaine. (La suite du festival invite Gurshad Shaheman qui n’est pas un inconnu, et Yalda Younès et Gaspart Delanoë qui étaient invités cette année à la 25 e heure au Festival d’Avignon, ce qui n’est fait pas non plus des têtes d’affiche).

A suivre ZOA 2 / NE RIEN LÂCHER pour Je veux parler de la jeunesse qui tombe, de Stéphanie Lupo.

ZOA 1 / MURIEL BOURDEAU : A L’AMOUR COMME A LA BOXE

 

MURIEL BOURDEAU, Le risque zéro (n’existe pas).

Muriel Bourdeau, danseuse, chorégraphe et vidéaste, travaille depuis 2003 à ses propres projets dont Autoportrait (lien ici vers une vidéo ). Elle a été présente au festival Cent Dessus Dessous à la Villette et a été invitée dans différents petits festivals. C’est le premier projet où elle n’est pas elle-même sur scène.

Boîte noire fluo à secrets. Avec Le risque zéro (n’existe pas), Muriel Bourdeau propose un monde silencieux, à la pensée corrosive. Non pas qu’il n’y aurait pas de son (il y a des musiques et des mots écrits) mais il n’y a pas de paroles dites. Elle nomme plus qu’elle ne montre dans un espace intériorisé. Une boîte noire éclairée à la lumière noire. Un espace dessiné de manière fruste. Un poste télé pour la vidéo, un carré de jeu en pâte à modeler. Quelques néons. Des interprètes qui sont dans des actions à accomplir et sont de ce fait actants, acteurs, performers. Ils ne montrent pas, ils font. Muriel Burdeau crée un univers fragmentaire, suggestif où la féminité est nommée à travers le désir pour l’homme et l’espoir amoureux. Les yeux grands ouverts sur le malentendu amoureux dans la différence sexuelle. Tragique, même, cette différence dans l’espace qu’elle crée et qu’elle met en perspective avec la présence d’un couple lesbien.

Image d’une performance préparant Le risque Zero (n’existe pas).

Un espace co-imaginé avec la scénographe Sara Favriau. Il y a l’espace virtuel vidéastique (fantasmatique) où se déroule un scénario amoureux à la banalité cruelle (son souvenir). Une vidéo qui se lit comme le récit muet d’une histoire qui échoue. Avec humour. En introduction, il y a une première vidéo, titrée « L’amour », un montage d’extraits de matchs de football américain où des hommes se foncent dessus et se battent. Puis on voit une fille assise par terre seule dans un appart vide avec un ballon en forme de coeur. Des scènes d’amour avec un garçon (scène de danse amoureuse) dans une lumière bleue (le souvenir sans doute d’une passion). Une scène aussi où les amants dorment ensemble et où est mis en scène le petit jeu de signes secrets entre les corps entre attraction et répulsion après l’amour. Enfin, l’une très drôle d’une dispute où la fille gifle le garçon, qui riposte : sa force plus grande est aussi celle d’une exaspération plus violente où pointe une misogynie. Il va jusqu’à la traîner par les cheveux dans des escaliers pour la mettre dehors. Exagération symbolique de la brutalité de toute rupture. La mise au dehors après la tentative d’avoir été deux en dedans (l’amour ou le désir réciproque comme sphère protectrice). Tournées dans des espaces vides, privées de toute anecdote, de façon lapidaire, ces scènes touchent de façon directe tant elles reconstituent le schéma de nos histoires, leur squelette. Endroit de partage aussi. Endroit d’un sourire. Nous vivons tous les mêmes choses paradoxalement alors que le désir est l’univers du plus singulier. Les séquences de la vidéo ne sont pas montrées en continu, mais en alternance avec des événements de plateau : Sara Favriau et Jose Ruiz Sabauste jouent avec un grand carré de pâte à modeler (préparation signée de la scénographe), la première recouvrant le premier, lui confectionnant soit la tête blanche d’un fantôme informe, soit celle d’un monstre jusqu’à le faire disparaître tel un coq en pâte. Ou à se battre avec lui à coup de boulettes. L’homme a sa place, en corps, sur scène. C’est un partenaire de jeu avec lequel la parole n’est pas possible sinon dans un langage des corps – lui, miné de malentendus, nos sensibles n’étant pas les mêmes. C’est ce qui se montre.

Image de la vidéo dans Le risque zéro (n’existe pas).

Et si l’amour était parfait, ce serait comment ? Parallèlement à ce fil critique, un couple de lesbiennes performent, en un long baiser continu toute la pièce. Gaëlle Mangin et Elodie Mignot pendant plus d’une heure restent bouche à bouche, démontrant la douceur féminine et le fossé qui sépare la femme de l’homme, via la sexualité de ce dernier, qui est certes contagieuse (transmettant sa violence tragique à la femme quand elle y touche). Elles s’allongent, marchent, évoluent en installant des tiges de fer entre leurs deux poitrines, indiquant comment elles maintiennent un entre-deux constant – ni trop près ni trop loin – qui peut définir le fait d’aimer comme aussi un savoir, une éthique de l’autre. Cependant c’est impossible et malgré la dextérité des interprètes, les aiguilles tombent. Le risque zéro (n’existe pas), le titre, laisse entendre que l’angoisse sécuritaire aujourd’hui qui peut aller jusqu’à réclamer des relations amoureuses sécurisées trahit un refus de quelque chose de vivant, de lié au désir. Entre l’image d’un baiser parfait et continu et l’image d’une relation amoureuse cafouilleuse dans l’hétérosexualité, Muriel Burdeau affirme qu’il ne faut pas avoir peur des coups et du désir masculin dont elle montre clairement  qu’il ne la fascine pas. Affronter la tête de Méduse donc. L’amour ne peut-être que fou. Or la folie n’est jamais de tout repos. La voie oblique qu’à la fin le couple chamailleur construit en pâte à modeler indique une diagonale à prendre par rapport au drame amoureux ordinaire.

 

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