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LES GISANTS DE LA DANSE  ou LIBERTE DE MOUVEMENT

Latifa Laâbissi a montré le 18 octobre 2012 au Collège des Bernardins deux pièces qui sont assemblées comme un diptyque. Ecran Somnambule et La part du rite. Elles ont été créées à Saint-Brieuc (La Passerelle) en mars dernier dans le cadre du festival 360°. Mais il était possible de  penser qu’elles étaient créées dans ce récent établissement (ouvert en 2008) consacré très partiellement au spectacle vivant. Le Collège des Bernardins est un ancien lieu religieux « dédié aux espoirs et aux questions de notre société et leur rencontre avec la sagesse chrétienne ». Ecran somnambule était donné dans une salle qui ressemble à une chapelle contemporaine, de par son plafond en forme de toit à l’angle très obtus. Or, Latifa Laâbissi y rejouait une chorégraphie d’une danseuse expressionniste des années 20, Mary Wigman, où elle semblait incarner une chaman dans un rite de transe. Et La part du rite, donné dans le hall dont les voûtes et les arcs ne laissent aucun doute sur l’origine cistercienne du lieu, qui était fondé sur l’improvisation d’une universitaire spécialiste en danse contemporaine, laissa évoquer Saint Bernard et la théologie contemporaine. L’ensemble semblait cependant légèrement décalé par rapport à ce lieu, ou du moins suggérer une spiritualité aux antipodes de toute religion. La première partie, bien qu’écoutée religieusement par l’assistance, semblait très spirituelle (au sens de drôlatique), Lafifa Laâbissi jouant très sérieusement cette figure quelque peu étrange et grotesque. La seconde l’était de façon évidente.

Ecran somnambule. Latifa Laâbissi y reproduit scrupuleusement la « Danse de sorcière » (Hexentanz) datée de 1929, d’une artiste moderne, Mary Wigman. Jusqu’au costume dont elle a reproduit l’ouverture dans le dos, laissé nu, à la différence près qu’elle ne porte pas de soutien gorge. Voici le lien vers la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=Tp-Z07Yc5oQ. Pour reproduire le mouvement, Latifa Laâbissi retrouve l’état d’esprit. Le mouvement étant toujours d’abord intérieur et un effet de pensée et de sensibilité. Bien. Cette première partie, bien que donnée dans une sorte de chapelle, comme je l’ai dit, et que très inspirée, ne peut pas aujourd’hui résonner comme autre chose qu’un objet plus ou moins décalé. Entre la reproduction folklorique (Latifa Laâbissi a dans une précédente pièce travaillé la notion de « lore »), la reconstitution historique pour étude et, pour la part du spectateur qui plonge dans ses regards ou expressions habités, l’intemporalité de fait de cette figure. Figure poignante d’une nudité intérieure, d’une solitude, d’un abandon, cherchant des liens avec l’invisible. Je veux dire que cette étrange créature que Latifa Laâbissi fait apparaître avec le costume, le maquillage et la perruque d’une masse de cheveux ainsi qu’avec la reproduction de la bande sonore originale (la création son est d’Olivier Renouf qui est parti de l’interprétation instrumentale d’époque d’une musique de H. Hasting et W. Goetze), cette sorcière d’un autre temps, est aujourd’hui hors du temps. Pure figure imaginaire. De la même façon que Cendrars notait que les saints avaient cessé de voler au 19e siècle, il n’y a plus de possibilité d’entrer véritablement en lien avec les éléments non humains du cosmos; la sorcière n’est plus qu’un fantasme (du moins, dans les parties urbaines de l’Europe). Parce que le vide n’est plus le même (encombré d’ondes électromagnétiques), parce que le réalisme a tué beaucoup de fleurs sensibles nécessaires aux pouvoirs de la pensée. Parce que les oiseaux migrateurs eux-mêmes s’égarent ! Mais il reste des possibilités d’imaginer de rentrer en rapport avec les mondes non humains, en se souvenant des époques où cela se faisait.

Mouvement, mémoire, exorcisme. Et Latifa Laâbissi dans sa danse est d’abord dans le mouvement de se souvenir. Elle convoque la mémoire d’une époque, celle de la création expressionniste et de l’époque politique qui a permis ce jaillissement jusque dans la danse. Ce moment où le corps de danseur se libère de la métrique de ballet jusqu’à se présenter seul sur scène, isolé, et singulier – en solo. Moment où il invente ses mouvements en dehors de toute loi chorégraphique, en puisant à un imaginaire comme ici pour cette danse de sorcière qui peut devoir au courant des décadents de la fin du 19e. Humour compris, humour ou trait spirituel cinglant propres aux cabarets dadas de l’Allemagne d’alors. La différence entre Latifa Laâbissi et Mary Wigman, c’est que la première se souvient de la liberté de la première, tandis que la première invente. Elle invente contre le progressisme de son temps, avec la mémoire de l’horreur de la première guerre mondiale et la conscience de la montée des fascismes et du nazisme. Elle convoque des puissances noires pour exorciser le diable costumé en Bien et en Progrès. C’est proche des fulgurances d’Artaud. (1) Mais Latifa Laâbissi ne tente pas d’exorciser le mal d’aujourd’hui qui est toujours le même, en un geste de danse. De même elle ne joue pas dans un cabaret dada. Ce qu’elle fait en revanche c’est un geste de danse interrogeant de l’intérieur l’invention du mouvement – et sa relative impossibilité aujourd’hui. Elle retraverse un corps perdus, et dans ses mains, dans ses pieds, dans ses membres surtout, il y a une tension, qui est celle d’une interprète soudain hantée par ce qu’elle a vu d’un film de danse et comment elle imagine à partir des expressions de Mary Wigman la pensée qui a aura pu la visiter. Elle garde l’humour, un humour qui fait former un sourire intérieur plus qu’un rire. Encore qu’elle m’y a mis au bord, aux moments où elle reproduit un mouvement brusque de bras synchronisé avec une sorte de gong dans la bande sonore en relevant une tête comme hagarde.

LA PART DU RITE . La seconde partie prolonge sous une forme critique cette mise en question de la recherche du mouvement, aujourd’hui. La tifa Laâbissi y met en scène l’improvisation critique brillante et passionnée de Isabelle Launay (professeur d’histoire et d’esthétique de la danse contemporaine à Paris VIII  Saint-Denis ainsi qu’au CNDC d’Angers). Une vraie mise en scène, qui se veut humoristique et qui l’est. Latifa Laâbissi avec Nadia Lauro (scénographe et plasticienne) installe un quadrifrontal surexposé lumineusement avec au centre un socle de gisant construits avec des empilements de serviettes éponge blanches. Le gisant, c’est Isabelle Launay, qui est protégée des regards en étant glissée dans un sac en serviette éponge blanche de la forme d’un sac de couchage. Là, dans son monde intérieur, elle parle. Improvisation cependant très construite sur une pensée des plus profondes et savantes, de la danse et de son histoire (2). Latifa Laâbissi le visage elle voilée par ses cheveux noirs, en tailleur pantalon noir, essaie de faire quelque chose de ce « tas parlant », de le manipuler, secouer, de le perturber, peut-être pour lui inspirer enfin le silence. Elle ira jusqu’à s’allonger sur lui, par le prendre dans ses bras, mais rien n’y fait. La parole repart toujours. Une parole sensible, vibrante, animée par le désir de faire partager cette connaissance du mouvement, cette pensée du mouvement comme articulée à l’histoire politique et à son époque. Animée de tout coeur du désir de remettre en mouvement. Isabelle Launay évoque ainsi outre quelques relations amusantes entre la danse et la théologie contemporaines comme évoqué plus haut, comment la libération du mouvement est concomitante du moment où les populations sortent de trauma terribles (et de l’invention du concept de trauma par Ferenzi). De blessures portées aux corps pendant la guerre ou dans le travail industriel. Qu’elle s’est accompagnée de la création d’un syndicat de danseurs, massif, et de débats sur le statut du danseur (professionnel ? artiste sauvage ? amateur ? ouvrier ?) qui sont plus que jamais d’actualité – je rappelle que l’évolution actuelle est de professionnaliser l’artiste, de le désensauvager. Enfin, Isabelle Launay évoque ces critiques du capitalisme qui en y voient un processus d’envoûtement des populations, d’hypnose collective. Somnambulisme de masse qu’il faudrait rompre. Provoquer un réveil, c’est ce que vise l’art moderne. Non pas un réveil à la lucidité rationaliste mais à un réveil des forces sensibles qui sont liées à celles de l’imaginaire et aussi à une raison qui découvre ses limites voire son mystère. La pensée est de ce côté-là. Le discours du côté de celui d’une certitude et d’une croyance en la toute puissance des pouvoirs humains. 

OU LA PART DU RÊVE. Ce que met en perspective Latifa Laâbissi c’est que cette parole-là d’Isabelle Launay aussi sensible et vivante soit-elle, aussi puissante soit-elle à réveiller nos sens intellectuels et notre capacité à former des visions intérieures, fait de la danse un objet – et même un objet perdu -, et participe en cela d’un progressisme – qui fait toute la mélancolie de notre temps, aussi fort le sound techno et musical général actuellement peut être poussé pour nier cette mélancolie de fond. Elle peut finir par recouvrir le sensible. Le corps de la pensée apparaît voilé, glissé dans ce sac blanc doux, véritable gisant, que la chorégraphe en noir (endeuillée ? sorcière ?) tente de placer quelque part pour rendre possible son mouvement. Elle produit d’ailleurs quelques gestes expressionnistes, mais humoristiques, qui sont là pour dénoncer à imaginer un mouvement et qui sont plus des poses, des gestes érigés que des mouvements. Le gisant est au centre et prend toute la place, il ne bouge pas, il est souple, se laisse manipuler mais ne réagit pas à la saisie qui est faite de lui. Le discours – ou le savoir – colonise le corps mais est indépendant de lui, tandis que le corps semble presque une poupée de son, ensorcelé par sa propre pensée. Un fantôme dont on devine les formes. [Latifa Laâbissi a travaillé dans Loredreamsong, 2010, sur le fantôme). Finalement, la seule manière de retrouver l’espace, c’est de traîner ce sac de fulgurances visionnaires et fascinantes hors de scène. Geste symbolique pour rendre à nouveau la scène vide, le silence possible. Geste dérisoire. Part de rite exutoire, d’acte qui ouvrirait un avenir ? un avenir y compris au spectateur pour penser sa propre « liberté de mouvement » ? Latifa Laâbissi met en scène ce paradoxe déchirant où nous sommes pris, avec l’artiste. Entre la nécessité vitale de partir d’un sensible et d’une mémoire sensorielle qui ne peuvent être vivantes que sauvages (proches de celles de l’enfance) – et un spectateur qui n’a pas cette sensibilité-là sera prisonnier de visualités, incapable d’accéder à l’oeuvre, à son invisible secret, à sa parole -, et celle tout aussi vitale de penser (ce sensible, cette mémoire sans lesquels il n’y pas de parole possible, pas de langage possible non plus) qui elle pétrifie insensiblement. Je précise ici pour ceux qui ne connaîtrait pas le travail de Latifa Laâbissi qu’elle n’est absolument pas dans un rejet; son travail faisant une place majeure à la pensée comme source d’inspiration.

La vue obturée des deux performeuses indique l’issue : le mouvement intérieur, celui de la pensée sensible, est lié à l’imaginaire qui ne se libère que dans la chambre noire intérieure. Que ce soit pour penser ou pour danser, ce serait plus en étant ailleurs que tout à fait là, que cela se produirait. La vie vivante serait hors du temps, bien que tout à côté, comme dans cette performance décidément contemporaine.

(1) [C’est banalement le travail de l’art mais pas forcément accepté, la vision sociale-démocrate d’un art culturel qui élèverait chacun pour faire que la société fonctionne mieux étant bien répandu et même, l’argument principal du soutien public à sa cause.

(2) Il y a depuis une bonne dizaine d’années une remise en cause subreptice de la légitimité de la danse contemporaine. Cela a commencé avec l’invention par des critiques de la notion de « non danse ». Puis cela a passé avec le CND par un archivage de différents types de danses culturelles (dans différents pays) et une historicisation. Puis par des programmations de commémoration (l’exemple flagrant est celle de Merce Cunningham pendant deux festival d’Automne avec des commandes à des chogrégraphes pour actualiser cette célébration – ex : Jérome Bel avec Cédric Andrieux – voir sur ce blog ma critique assez cinglante de cette pièce). Et enfin par des chorégraphes eux-mêmes qui ont créé des pièces à partir de mythes de la danse – ex : Raimund Hogue avec Nijinski ou Olivier Dubois qui justement voulait se démarquer de ce courant-là mais qui a on sens échouait et participait de cette pulsion mélancolique à faire de la danse un objet perdu.

Photo prise après la fin de la performance au Collège des Bernadins, le 18 octobre 2012.

 

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