LES ESTIVANTS

de Maxime Gorki

Ah les petites lumières de la vie enchantée sont bien loin

 (théâtre de la bastille, du 30 octobre au 17 novembre 2012)

Aperçu des tg STAN. J‘ai vu beaucoup de leurs créations, en France données au théâtre de la Bastille. Depuis plus de dix ans, y vient ce groupe fondé autour de Frank Vercruyssen, Damiaan De Schrijver, Jolente de Keersmaeker et Sara De Roo. Les Stop Thinking About Names agrègent aussi des acteurs extérieurs (ici Tine Embrechts, Robby Cleiren, Hilde Wils ou Bert Haevoet) tout en étant pas toujours tous sur scène, façon d’éviter de vivre en cercle fermé. La première création que j’ai vue d’eux c’était Tout est calme d’après Thomas Bernhard (2002). Leur travail est particulier. Ils ne montent pas la pièce proprement dite, mais récrivent et improvisent plus ou moins selon le texte. En France, nous n’avons vu qu’un échantillon de leur activité relativement prolifique et hétéroclite. La constante, c’est que chaque fois l’acteur est au centre et en tant qu’histrion, en tant que machine théâtrale. Dusermentdel’écrivainduroietdediderot a laissé un souvenir inoubliable de la scène de Bastille transformée en bifrontal avec Damiaan De Schrijver, Matthias de Kooning et Peter Van den Edee (avec la compagnie de Koe) complètement fous, explorant jusqu’au vertige les affolements du neveu de Rameau relativement aux faux-semblants du théâtre pour dépiauter la réalité, la mettre à vif. C’était une création d’eux qui rétrospectivement peut apparaître comme un manifeste théâtral de leur démarche collective et individualiste à la fois. Le thème du dévoilement, pour ce que j’ai vu d’eux (le Schnitzler Le chemin solitaire ici en 2009 était très beau aussi), donne son mouvement à leur création. Les scénographies y laissent apparaître le théâtre moins nu que vidé. Une salle des machines avec ses cordages, projecteurs, et échelles.

Un théâtre pour dégoûter du théâtre de la vie. Les Estivants de Gorki est, comme bien des pièces russes, une opération de destruction de la réalité faisant apparaître le néant d’une humanité déchirée et acculée à l’impuissance. Il est vrai que c’est le sens du théâtre depuis la tragédie grecque en passant par Molière ou Shakespeare jusqu’à Ibsen ou Büchner, etc. Un théâtre de représentation critique de la réalité, dans l’idée de transmettre au spectateur le ressort de se sauver, de s’extirper du marasme socio-sentimental où la vie s’enlise, de sa théâtralité romanesque. Sauver son âme, sauver sa peau. Cependant, quand ces textes du répertoire sont montés respectueusement, le théâtre devient à l’inverse une opération culturelle de partage d’un plaisir esthétique ou académique n’engageant pas à sortir du théâtre en courant pour se jeter la tête la première dans la vie, mais à y revenir comme à un cocktail sympathique. En prenant toutes les libertés avec les textes qu’ils montent, les Tg STAN s’acharnent à éviter toute complaisance esthétique. Pour Les Estivants, le spectateur qui ne connaît pas la pièce aura du mal à saisir  qui sont ces estivants, qu’est-ce qui se passe. Les tg STAN n’ont gardé que l’essentiel, l’étirant à plaisir, et mettant en abyme la désorientation des personnages, leurs errements, le fait qu’au fond, aucun d’eux ne vit réellement une histoire (mais un semblant, une imitation, une mimésis médiocre). Les accessoires sont de maintenant et minables ; une actrice criaille ; Damiaan De Schrijver, que l’on reconnaît à sa haute taille affligée d’un ventre protubérant allant dans le sens de sa barbe en pointe et surtout à son génie histrionique, abuse des clins d’oeil de mauvais goût aux spectateurs et des tours du comédien interprétant son personnage vulgaire. Il ne s’agit pas de faire dans la dentelle sensible, ni de faire entendre une langue ou d’émouvoir en incarnant des personnages bouleversants aux sentiments sentis ou même comiques, mais de représenter une situation terrifiante. Gorki n’y va pas de main morte : c’est toute une société petite bourgeoise à demie intellectuelle qui s’entre-dévorent dans la peur de vivre, de perdre (estime de soi, argent ou situation acquise aussi petite soit-elle), impuissante à faire passer la pensée dans l’action. Les personnages brassent des idées, des intentions, des rêves, et boivent pour oublier qu’ils ne bougent pas. Une critique au vitriol d’un monde larvaire qui assiste à sa décomposition en soupirant qu’il faudrait quand même bien trouver à faire quelque chose.

©Tim Wouters

La vie. Qu’est-ce qu’aller au bout. Qu’est-ce qui empêche de. Le travail d’acteur porte sur les corps et les rapports aux vêtements : soit laissant du nu apparaître, soit soulignant combien ils sont là pour arranger ou dissimuler. Cela traduit le conflit entre le désir de l’autre et les peurs de s’avancer démasqué, de s’avouer désirant, voire pire : aimant. Sans cesse, il y a ce drame de l’hésitation. Le présent est figé ; les corps ainsi immobilisés, la vie perd son mouvement. Un des protagonistes après avoir passé plusieurs années à méditer comment avouer son amour à Varia et être enfin passé aux aveux sans aucune grâce d’ailleurs, se trouve soudain désorienté, ayant perdu depuis longtemps tout mouvement intérieur. C’est lui qui, lors du dîner final, se fait le porte-parole du discours petit-bourgeois selon lequel il aurait obtenu le droit de ne plus faire d’efforts pour devenir meilleur ou s’intéresser au monde (il y a peut-être un rapport d’ailleurs) après avoir assez souffert dans sa jeunesse pour obtenir une petite situation sociale. A-t-il même aimé Varia ? Il en a fait une idole, et sa manière conventionnelle et embarrassée de lui déclarer sa flamme – un peu comme un constat d’huissier – n’est pas un présent enviable. L’écrivain, lui, réclame le droit d’être n’importe qui en amour, c’est-à-dire d’être un salaud. C’est une société machiste. L’homme impose de faire du désir une question sexuelle dérisoire couplé avec un vague romantisme amoureux dans le meilleur des cas. Les femmes, elles, sont raillées avec leur aspiration à l’élévation et leurs rêveries tristes. Elles seraient loin de la réalité, qui serait scientifiquement prouvée crûment sexuelle, bêtement fornicatrice. Ce que les tg STAN font entendre, c’est que ce sont elles qui ont encore un regard pour le monde, une pensée pour la misère, en même temps qu’elles s’étiolent de ne rien vivre de passionné, faute de partenaire à la hauteur. C’est la névrose complète au village. Dans ce petit monde refermé sur son angoisse de vivre et de communiquer ses émotions, le monde extérieur pourtant en pleine mutation est un lointain train qui passe devant un troupeau de vaches. D’un côté la soif idéaliste de s’élever et de l’autre, la contrainte de désirs réduits à l’état pulsionnels et que le progressisme en vogue dépouille de son imaginaire. C’est la déchirure entre l’aspiration à une grandeur d’âme qui implique un sacrifice de soi et la force vitale, fauve, qui implique une agressivité où il faut être avant tout fidèle à soi. Ce n’est pas un conflit moral mais nieztschéen. Mais cette force n’a de sens que si elle est abondée d’un réel mouvement intérieur, de réels battements de coeur et de sexe. La bestialité ou la sottise revendiquée des personnages masculins des Estivants, excepté un certain poète (qui attaque à la fin du dîner avec un rap assassin toute la tablée), ne sont pas vivantes mais empestées par le ressentiment contre la vie. Ce sont encore les femmes, bien qu’hystériques, qui sont les plus vivantes et d’ailleurs, à la fin, Varia décide de partir. Alors, tout le groupe l’agrippe, se cramponne à elle en un assemblage gombrowiczien de corps s’agrippant les uns aux autres, s’empoignant, se criant de petits mots. Se révèle que cette tribu ne tient que par la peur de ne plus se tenir les uns aux autres et dès lors de basculer dans le vide, mais aussi par le besoin de rester aggroupé pour se prouver qu’ils ont raison d’échouer dans la vie (il n’y aurait pas d’autres solutions). Dès lors celui qui cherche quelque chose d’autre est coupable de trahison. En vérité, la société n’est plus qu’une mafia.  

© Tim Wouters

Partir avec Varia. La représentation me semble parfois pénible, tant la répétition des effets de théâtre même à bon escient peut devenir lassante. Et la fin se devine :  tous les liens qui demandaient à se nouer, une fois trahis, étouffés ou méprisés, mortifiés, vont laisser cette petite société éclatée. Chacun renvoyé à sa solitude dans l’impuissance à revenir en arrière, avec la conclusion sinistre du mari de Varia qui, après avoir saccagé le plus possible les choses, devant le spectacle de la destruction, se tourne vers nous et demande : Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Un instant, il est possible d’espérer un sursaut, et puis, voilà, il se répond à lui-même : boire du vin. Mais il est bon d’aller au bout de cette représentation (c’est le sujet), de bien observer ce que ce théâtre critique déplie ; comment ce ressentiment contre la vie l’intoxique, s’infiltre dans les âmes, contamine jusqu’à la jeune fille poète qui, si elle n’a encore rien vécu et ne peut donc qu’écrire son attente que la vie lui arrive, est animée de vrais battements de coeur mais n’est pas du genre non plus à s’amouracher. Elle est lucide sur ceux qui l’entourent. Cependant même elle, cette lucidité la quitte devant la figure de l’écrivain. La bible du spectacle, avec l’interview de Franck Vercruyssen auquel la critique Eve Beauvallet a donné le titre éloquent de « Un réquisitoire contre le gaspillage de soi », donne à lire ceci :

 « Pouvoir jouer un auteur russe du début du XXe siècle en superposant notre propre histoire, se plonger dans ces dialogues savoureux à propos de la vie, de la solitude, du mariage, de la politique, c’est formidable. C’est un texte qu’on a souvent lu ensemble. Je dis toujours que ce sont les textes qui te choisissent, et non l’inverse. C’est-à-dire qu’on peut lire un texte en 1991 et s’apercevoir que c’est un texte incontournable, superbe, et le laisser de côté. On peut le relire dix ans plus tard et sentir l’évidence que c’est le moment de le monter sur scène. (…) Gorki ne parle pas du tout des aristocrates mais des bourgeois, des intellectuels de classes moyennes, pour les inciter à se réveiller politiquement. On voit d’emblée les parallèles que l’on serait tenté de faire, avec l’époque actuelle. Les résonances sont particulièrement vives au vu de la crise planétaire que nous traversons. Théâtralement, c’est aussi très stimulant d’arriver à montrer des gens qui ne font rien sans ennuyer le spectateur. »

Le problème n’est pas moral. Le contact avec la vie vivante ne peut être retrouvé par bonne volonté. Ce que la volonté peut faire, c’est donner des jambes pour fuir, pour suivre Varia et partir en quête de soi, de rencontres, d’événements, d’initiations et de métamorphoses. C’est un problème individuel avant d’être collectif même si cette quête est aussi celle d’une autre identité collective. A un moment, un personnage prend la parole en disant « nous ». Un autre l’interrompt, en lui demandant de préciser. Qui, « nous » ? Oui, qui ? Personne s’il n’y a pas de « je ». Et cette petite société décrite par Gorki ne forme pas un collectif faute que les « je » y balbutient au mieux.

© Tim Wouters

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