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(Image ci-dessus en bandeau de Reza Bahareni)

En pleine nuit où l’actualité politique nous plonge,

le cri de Lilith

jeu et conception Laurence Garel

Texte montage à partir d’Exlilith de Reza Baharéni

assistant Guillaume Gausse Lumières Camille Mauplot

LES BANCS PUBLICS, 16 & 17 novembre 1012

Des Lilith.

Lilith, sa figure, plus encore sa voix, ont résonné à Marseille, dans la petite salle des Bancs Publics, avec l’actualité sinistre qui voit sortir au grand jour, à l’occasion d’un projet de loi ouvrant le mariage aux homosexuels, les positions les plus rétrogrades et honteuses concernant la femme et la famille. Pour la petite histoire, des positions homophobes (avec des slogans ‘ »non à l’homofolie » ou « la France a besoin d’enfants pas d’homosexuels ») ont soudain gagné pignon sur rue, articulées à une conception patriarcale et petite-bourgeoise de la famille qu’on croyait révolue ( avec un jeu de mot très laid : « une famille c’est une PME – « Papa + Maman  = Enfant », le père étant patron et le taux de rentabilité, sa natalité). La performance de Laurence Garel qui n’a pas de lien avec cette actualité a cependant pris là un relief inattendu sur ce fond. Fond qui s’assombrit d’un cran si l’on songe à ce qui se passe en Grèce. Je rappelle que la Grèce est un pays à demi oriental, les pieds dans l’antiquité et l’origine, et que l’escroquerie dont elle a été l’objet de la part des gouvernements allemands, français et italien depuis 2008 confine à la volonté de faire payer à un peuple qu’il ne soit pas dans les mêmes logiques économiques du Nord, qu’il fasse du plaisir de vivre un but et aussi qu’il soit capable d’émeutes (réitérées depuis 2008) contre le pouvoir. Lilith pour Laurence Garel est un projet de longtemps imaginé, après sa rencontre avec Reza Bahareni. Laurence Garel s’est arrêté sur Exlitith, une commande passée au poète iranien par le metteur en scène Thierry Bédard. Thierry Bédard avait déjà noué un lien artistique avec ce dernier à travers deux créations. Dans Exlilith, le poète exhumait une Lilith, emblème d’une lutte contre tous les pouvoirs et plus profondément d’une féminité originelle qui aura été écartée pour former des sociétés phallocentrées.

Derrière ce exil de Lilith, l’angoisse masculine de la castration pour le dire en langage savant qui légitime d’écraser toute forme de féminité non dominée. Ceci n’est pas dans le texte. C’est un commentaire que j’en fais, à travers des lectures que j’ai eues. Mélusine de Jean Markale (Albin Michel) ayant été la plus frappante. J’ai besoin pour faire sentir le lien entre cette forme de féminité originelle et le monde politique, de faire un détour et de la décrire.

Les amis. Laurence Garel, Youness Anzane, Thomas Gonzalez et Rez Bahareni.
Au volant Grushad Shaheman. Les amis, les artistes, les gens de théâtre.

Femme originelle. L’étrangeté de la femme (plus que du féminin) est facilement édulcorée dans le monde contemporain ou rabaissée à une différence sexuelle. Mais jadis, beaucoup de légendes l’ont mise en scène et dans presque toutes les cultures. De Mélusine à Médée en passant par Vishnou, Sheherazade, Eurydice, et Pandore, ces figures de femmes trahies, rejetées, et devenues vengeresses, placées sous le signe d’Hécate, elles descendent toutes de Lilith. Lilith la femme serpent qui garde l’arbre d’Eden est une figure omniprésente dans l’antiquité mythologique.

Bas-relief sumérien. 2000 av. JC

Toutes sont des androgynes phallique qui assurent le passage entre le féminin et le masculin, et cela se symbolise dans le fait qu’elles sont représentées à demi animales, souvent muni d’une queue serpentine. Parmi les humains, elles doivent par moment s’isoler pour cacher leur différence. En vérité et l’analyse de Jean Markale m’a convaincu, leur secret c’est qu’elles ont une vie sexuelle autonome et secrète, qu’elles sont phalliques – leur sexe n’est pas qu’une absence de sexe et un organe procréateur, leur sexe est bel et bien un organe jouisseur. Elles cherchent la jouissance. Comme Juliette dans Sade qui conseille comment réussir une bonne masturbation. Voilà le scandale, la femme ne jouit pas d’enfanter ni de servir à son époux, mais par elle-même et grâce à son imagination érotique et amoureuse.  Or cette femme rêveuse et lunaire entre en contact avec d’autres puissances que celles diurnes qui font le pouvoir de l’homme. D’autres puissances que le monde pragmatique et raisonné. Elle en sera vite traitée de sorcière infâme. Les légendes naissent de la rencontre amoureuse entre une représentante de ce monde féminin premier et un prince ou un homme de pouvoir. La femme androgyne cherche à négocier son étrangeté pour devenir « humaine » dans l’amour qu’elle porte à cet homme et à lui donner des enfants, mais elle a un secret et l’amant doit le respecter. Une limitation au pouvoir de possession sur la femme, si l’on veut. Une première barrière au pouvoir absolu du tyran. Sous la pression sociale, le royal amant suspecte une trahison ou un complot. Il transgresse l’interdit de voir dans son intimité sa bien-aimée et il découvre sa nature « monstrueuse ». La répudie. Alors, elle s’enfuit, recouvrant sa nature animale (Mélusine passe même de la forme d’une sirène à celle d’un oiseau) et maudissant le monde humain, laissant parfois derrière elle une descendance féroce et sanguinaire de créatures à demi animales. Médée la sacrifiera elle-même mais continuera à vivre et aimer, en Inde. Derrière elle, des maux s’abattent en nombre.

Illustration du Roman de Mélusine par Guillebert de Metz, 1410.

Schéma révolutionnaire. L’idée est que tant que le pouvoir masculin ne fait pas de place à cette « monstruosité » féminine, le désastre ne fait que progresser. Celle qui est « blanche et noire » (Jean Markale) sait jouer avec les frontières et relier la nuit au jour. Figure de sagesse comme de plénitude, elle ne se laisse pas rejetée sans semer un trouble inoubliable. Coupé d’elle et de son sens premier qui est de créer un lien entre le monde humain et le monde encore empreint d’animalité (la sexualité non procréative dite « bestiale »), bref de donner à l’amour un contenu ni sentimental ni moral, l’homme (l’humanité) plonge dans l’angoisse de castration (la terreur d’être réduit à l’impuissance), dans la peur de voir revenir la figure androgyne qu’il sait avoir injustement chassée : dans la xénophobie, dans la paranoïa guerrière, etc. C’est cela qui se joue quand le mariage homosexuel est perçu comme une menace à l’ordre établi. Le code civil de Napoléon a même été brandi comme argument, disant que c’était la base de notre société – oui mais une base ringarde voire contre-révolutionnaire, Napoléon ayant enterré 1789 comme chacun sait. Cependant, il est vain de montrer du doigt de méchants réfractaires frisant l’extrême-droite et de se gargariser de nos raisons de gauche. Plutôt voir là qu’une fatalité historique, voire mythique, voue l’humanité à être déchirée entre une majorité apeurée qui ne supporte pas la sexualité sans une polarisation asymétrique qui fige les rôles et qui place le pouvoir masculin au centre. Et autour, aux marges, des zones de tremblements, de liberté de pensée et d’invention des liens, où cette figure originelle est recherchée. Figure qui selon la définition que j’ai donné est d’abord féminine mais symboliquement. Ce qui l’a défini c’est moins son sexe que l’érotisme solitaire et amoureux qui lui permet de déployer sa jouissance en un exil intérieur. 

Laurence Garel (lors d’une lecture).

 L’actrice, une Lilith. L’acteur ou l’actrice (comme le danseur et la danseuse), en tant qu’être de mémoire et porteur d’une puissance évocatrice, d’une hybris, est une déclinaison de la figure de Lilith. Et aujourd’hui, les artistes de plateau sont atteints par des effets économiques affectant le théâtre et remettant en cause sa nature à part du monde économique (phallocentré), au risque d’araser son altérité. Laurence Garel est l’une de ces rares actrices douées de cette nature étrange et inquiétante qui fait parfois les futures diva et leur tragique. Issue de L’Erac (Cannes), elle a fait partie de cette promotion qui présentait à la Chartreuse en 2003 Gibier du temps de Gabily, mis en scène par Nadia Vonderheyden (elle aussi, une nature). Mais ses camarades et elle furent leader dans la grève et leur entrée dans le théâtre en fut marquée. Trouver non pas sa voie mais des possibilités d’être soi-même sur un plateau est devenu compliqué pour des actrices comme elle. Qu’elle travaille sur cette figure de Lilith depuis quelques temps et qu’elle acte dans une performance ce cri lancé dans la nuit, par la femme originelle humiliée et déclassée, traduit un sens du théâtre comme parole de l’autre. Comme acte adressé. Et non comme représentation esthétique ou culturelle. Elle incarne une altérité au monde efficace et travaillé, et en même temps tend des liens entre les deux, liens dialectiques. C’est bien sa parole, tant elle a choisi dans le long texte de Bahareni des fragments qui font entendre non pas comme dans le texte original, l’histoire de Lilith mais sa parole avant tout, sa poésie surtout. Sa colère – et Laurence Garel lui donne l’accent d’une imprécation bouleversante qui vient toucher là où nous sommes aujourd’hui très en colère, bien que cela soit politiquement très incorrect d’être hors de soi, de nos jours – ne serait-ce pas un symptôme de folie d’ailleurs ? Son monde intérieur. « Une vapeur ». Je ne suis rien dit-elle qu’une vapeur dans vos rêves. Je ne suis pas dans les textes, pas dans les images non plus mais dans tout ce qui est abandonné, déchu, déchets. Seule, pieds nus et dans une simple robe de noir, cette petite Médée qu’elle est, dans un dispositif trifrontal, se révèle démunie. Mais point mutique. Figure de révolte, figure qui maudit. Le texte a son bagoût (« Mon cul oui, mon cul, que l’homme donnerait un nom à chaque chose ! ») – Lilith dénonce la supercherie des religions abrahimiques qui la reléguèrent pour faire de dieu le créateur du monde (avec le langage). Non, dit Lilith, les choses étaient avant le langage, avant le mâle. Le phallus n’est pas l’origine du monde ni son centre, mais la matrice, la caverne, la boîte crânienne, la pensée et le rêve. Et le langage ne vient qu’après pour traduire un monde entier, où tout est relié, qui ne correspond pas à la segmentation que le langage opère. Un monde essentiellement ambivalent que seule la poésie peut rendre. 

Le poète, Reza Bahareni. C’est dans cette logique de Laurence Garel dit avoir travaillé, faire entendre le désir de dire du poète. C’est souligné dès le début, par une vidéo. Une interview de Reza Bahareni dans une voiture de nuit, et où il raconte la torture pour avoir écrit un article intitulé « Culture dominée, culture dominante ». L’on traverse Marseille de nuit et ses rues de ville pauvre. Gurshad Shaheman au volant traduit. On entend ce récit inouï d’un homme qui a failli être fusillé et qui fut frappé, mais surtout qui, quand il fut « arrêté-enlevé », eut les yeux bandés.Pour lui, le pouvoir punit ceux qui voient (qui le critique) d’aveuglement. Rouvrir les yeux est une tache vitale. Reza Bahareni souligne ayant été pourchassé autant par la police secrète du Shah que par le régime des Ayatollah. Cela dit quelque chose de la nécessité de toute politique (de tout pouvoir) de lutter contre la pensée. Rouvrir les yeux donc avec le regard de Lilith, c’est ce que Laurent Garel organise dans sa performance. Quand la vidéo se termine et qu’elle laisse ses amis (tous acteurs et dramaturges), elle se lève et dit qu’elle va dire.

La jouissance. J’ai été vendue, j’ai été forcée de me donner à l’homme me traitant comme objet ; je l’ai fait pour survivre mais je me suis exilée à l’intérieur de moi-mêmes. Images vidéos d’une pleine lune, voilée de nuages mais comme par une vapeur noire. Vient une musique d’une chanteuse iranienne (Googosh, qui incarne une révolte des femmes iraniennes, un orientalisme moderne dans la musique et un chant d’amour), et un poème (L’adoration) évoquant l’amour pour un homme (ou une femme) où le visage est comparé un jardin d’été qui s’ouvre sous un souffle d’air le soir. Cette marque poétique purement persane dit ce que la poésie ne peut rendre ; comment tomber amoureux transfigure la vision et fait percevoir au-delà l’âme. Ce moment est une passe, une métamorphose de Lilith l’imprécatrice, la révoltée en une figure sensuelle et perdue dans ses rêves, dans sa joie – Laurence Garel étendue est baignée d’un sourire éloquent – la puissance du désir qui le rend créateur. Puissance de pensée, d’évasion, d’invention, d’amour. Puissance du corps métamorphosé en chair vivante. Emblème d’une résistance, nous sommes tous des Lilith, homme ou femme, quand nous refusons que les corps soient sectorisés selon des sexes réduits à n’être que des outils de procréation et de filiation par le sang (ce qui est une inquiétante résurgence des fantasmes des années 30 concernant la pureté de la race et de la culture).

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