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DANS LES PLIURES DE LA VIE DESASTREUSE

RODRIGO GARCIA : Muerte y reencarnacion en un cowboy

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Difficile d’écrire sur ce dernier opus de Rodrigo Garcia tant il met à nu quelque chose de nous qui reste muet de stupeur. Comment en sommes-nous là ? A si peu entendre le cri de la chair et à le faire passer comme fou ou demeuré ? Comme si la chair allait obéir… Rodrigo Garcia vide le théâtre, le théâtre du théâtre comme celui de la vie et fait surgir des images, pures traces du trauma. Il écrit un rêve nocturne, l’un de ceux où se révèle un certain réel de notre situation et dont on se réveille en sueur. Rodrigo Garcia, maître des images et de leur agencement. Je ne peux écrire qu’en étant légèrement à côté, en regard de. Mais jamais « sur » (je fais de mon mieux).

Musée de l'acropolis athènes.

Musée de l’acropolis athènes.

Première image. Une image qui se déplie, celle dans Cris et chuchotements d’Ingmar Bergman d’une scène où une femme agonise, dans l’hystérie, entourée de d’autres femmes. Elle perd l’esprit ? meurt ? Les femmes sont en chemises et jupons blancs, qui font beaucoup de plis. Didi-Huberman a écrit sur les plis des robes des statuaires grecques, à propos du souffle et du commentaire de la pensée de Pierre Fédida. (Gestes d’air et de pierre, ed. mInuit, 2005). Les rêves sont des visitations des souffles des morts. Dans l’animation du souffle agitant la surface noire de la vision nocturne, se forment des images. L’âme, en grec, ψύχε, c’est le souffle. La surface agitée par les souffles fait naître dans l’imaginaire des images. L’image est l’empreinte sensorielle de l’absence. Le souffle qui manque à cette agonisante qui a tous les mouvements d’une hystérique à la Salpétrière est en même temps ce souffle des morts qui viennent l’arquer, la reprendre dans une extase atroce. L’étouffement des femmes. Donc ça commence ainsi. Ça commence bien. La femme, ce silence ou ce mutisme.

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Ce n’est pas projeté de façon brute. C’est sur un mac au devant de scène dont l’écran est recouvert par le geste d’un acteur (Juan Loriente ou Juan Navarro) avec son tee shirt et sa main comme s’il accompagnait l’image tout en la tamisant. Caresse de la main d’un homme, main noire inquiétante. Ce n’est pas vraiment de l’amour. C’est déjà la main du grand méchant loup. Une compassion contemplatrice, peut-être. Un geste de théâtre, d’acteur, qui dit : « Nous sommes là ». Oui, pour voir et nous ne ferons rien. Muerte y reencarnacion en un cowboy, c’est parti.

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Seconde image. L’image se déplie : les deux acteurs en slip avec des guitares électriques et les têtes enfoncées sous des cagoules munies de grelots sont comme contaminés par le cri. Têtes de fous. Rejouant les positions de la mourante tout en mimant l’amour ou les jeux d’attrape-moi et je te jette, et je te reprends. Parodie grotesque voire sarcastique, à consonance homosexuelle, mais d’une homosexualité refoulée des mecs en bande. Pas la vraie, assumée, vécue. Et ça dure. Et les basses nous en envoient plein les oreilles (un grand merci au théâtre de Gennevilliers qui nous épargne le protocole sécuritaire de la distribution de boules Quies). Jouissance du cri démultiplié, modulé, rendu à sa mesure terrifiante dans l’amplication. Ouverture du temps. Etirement qui se produit par résonance : c’est bien le cri de la femme sur l’image qui se métamorphose en son de guitare électrique secouées, piétinées : l’instrument musical, le médium artistique, voilà ce que Rodrigo Garcia en fait. Un amplificateur de hurlement. Qui va soudain via des cornes (musicales, peut-être celle d’un taureau, comme celui factice qui est sur le plateau, genre jeu de rodéo) se brancher sur les sexes d’homme et tenter de se répercuter en désir. Grotesque désir singeant la jouissance féminine. L’objet mécanique lui suit une rotation calculable (il y a un décompte sur scène), rationnelle, mécanique.  Telle peut-être quelque chose à quoi est réduite la sexualité virile actuelle, ou comme actuellement elle se représente et se méprise. Un rodéo. Pour des cowboys : imagerie débilitante de l’american dream : l’homme viril qui vit de grandes choses tout en restant un voyou quand c’est nécessaire et que le gardiennage des vaches ne suffit plus. L’homme viril qui joue aux cartes (ce n’est pas montré mais c’est en arrière-plan : le cowboy est un gambler et aujourd’hui s’il ne porte plus le fameux chapeau, il est sur les marchés, à parier). Reste que ces cornes crient, d’un barissement étrange. Imitant de façon simiesque l’étouffement du féminin. Nous voilà bien. Mais Rodrigo Garcia est clair : c’est le cri qui a le dessus sur les agités.

Voilà ce qui reste.

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Fragmentation de l’image. Tiens voici des poulets poussins promis à la bouffe industrielle ou ce chat (ou chatte ?) domestique. Apeurés, ayant perdu toute cruauté. Gueule humaine rétroprojetée déformée, bouffeuse de mort. Et une geisha qui surgit comme dans un rêve bizarre.  Degré zéro de ce qui s’appareille à la sexualité masculine. L’objet sexuel garanti, fonctionnel érotiquement à 100%. Un peu plus esthétique qu’une poupée gonflable mais sur le fond, c’est la même rhétorique. Et ces mecs qui ne ressemblent à rien (incroyables acteurs Juan Loriente et Juan Navarro) et qui semblent ne rien jouer, avec leur sexe débandé à l’air. Pire : ils vont deviser sur le couple. Des blagues sur la non durabilité de l’événement amoureux. Mais qu’est-ce qu’ils en savent ? Comme si le rapport à l’autre pouvait se réduire à une obligation de résultat érotique et sentimental. Rodrigo Garcia nous renvoie à notre barbarie insensible, à notre impuissance à créer l’autre par notre propre regard. A le réduire à l’état d’objet. L’objet synthétique tel la geisha. Le fantasme incarné. Précisément, le théâtre est clivé en général entre les formes qui se donnent comme toutes faites et celles qui en appellent au regard comme créateur, comme lecteur, déchiffrant (voir tout ce qu’a dit Régy a ce sujet). Certes, Rodrigo Garcia semble faire appel à l’image et boucher ce regard créateur mais non. Il colle des images et entre, il y a le pli. La faille, et tout un gouffre qui s’ouvre à l’interprétation singulière comme au sensible. A la projection. A la création. Sur le fond de scène, défile le texte traduit, dit par les acteurs – le texte de Rodrigo Garcia qui, prenant en charge, une certaine manière de parler sans sentir, une certaine manière de rationaliser le couple et de l’en juger invivable, d’en rire (bêtement), nous sépare de cette même manière et nous ramène à notre propre pensée.

« (...) A présent le rire est un mur couronné de fil de fer barbelé et de tessons de bouteilles, c’est une arme que les peureux portent sur eux pour sortir. (…) La place du rire des entrailles est occupée par le rire qui fuse comme un ressort, une grimace sociale qui atteint son climax quand on a consommé un tant soit peu de drogues ou des litres de bière. (…)  » (Rodrigo Garcia, texte de la performance, distribué dans la bible).

Il est cruel, Rodrigo Garcia. Parce qu’aussitôt cette critique du rire envoyée (par ses cowboys), il les fait divaguer sur l’éphémère du lien amoureux et du désir. D’une manière qui nous fait pouffer si l’on ne n’est pas déjà ailleurs. Si l’on est ailleurs, cela devient lugubre. Il ne se passe plus rien sur le plateau que ces deux succédanés de rêves américains devisant sur leurs investissements érotiques.

Le réel sous la réalité et son désert. Le désert du réel, c’est ce qu’il reste après le passage de l’Occident (pris au sens vaste) sur cette planète. Slavoj Zizek a intitulé l’un de ses ouvrages « Bienvenue dans le désert du réel », écrit en 2002 après l’attaque des tours du World trade center. Si je ne suis pas fan de cet auteur, il n’en demeure pas moins un auteur qui a des fulgurances et qui nomme aussi des choses que nous savons mais sans bien les articuler. Et c’est un philosophe qui ne fait pas comme si Lacan et la psychananyse n’existait pas. Tout ce rapport au spectaculaire qui fait que nous sommes spectateurs de notre propre désastre et qu’à force, notre part vivante qui y participe et le subit nous semble étrangère, voilà quelque chose à interroger. S’il nous reste un réel, il le dit, il ne peut être que perçu dans la chair, dans la transgression sexuelle et c’est en effet un désert qui se dévoile (L’empire des sens de Oshima en 1970 et Bataille sont cités). La critique de Rodrigo Garcia rejoint, pour moi,  celle de Jean-Paul Curnier dans Manifeste (2000) où le premier chapitre s’intitule « Le rire du capital ». C’est bien ça qui nous fait rire de tout et de rien, et nous décolle peu à peu de nous-même, singeant une espèce de gaîté factice, sociale (et stupide) qui participe de l’entraînement général dans le mouvement global de l’extension de cette chose qu’est le capital (la finance internationale). Etre dépressif, triste, atteint, marqué, ce serait être défaitiste. Non. S’il faut rire, des entrailles comme dit Rodrigo Garcia, ce serait plus à la manière de Thomas Berhnard, par ex, dans Extinction, livre où il met à nu l’horreur bourgeoise (s’entend : bourgeois veut dire grande famille détentrice de gros capitaux). Un rire dingue mais d’un saisissement devant la bêtise de tout ce qui nous empêche de vivre. Notre propre pensée ce serait par exemple de s’admettre perdus, devant le sentiment amoureux et égaré dans l’absence ou la rupture comme dans l’élan érotique qui nous saisit trop rarement. De revenir à notre ressenti secret, de devenir plus intime avec notre fantasme. Ce serait de ne plus rire de la catastrophe tout simplement parce qu’en retrouvant le contact avec elle (de ne pas s’estimer au-dessus). Ce serait de voir la préciosité inouïe du lien amoureux aussi ténu soit-il. De vivre ce désastre là, de le traverser. Je ne sais pas. De ne plus savoir aussi. C’est à cela que nous invite Rodrigo Garcia, à travers ce mauvais rêve où se dévoile dans ses pliures (dans le montage des images entre elles – images au sens théâtral et non visuel) un peu de ce réel qui est le nôtre. Au moins, dans cette ère libérale atroce, il nous reste ça en commun. Ne plus savoir. 

Rodrigo Garcia

Rodrigo Garcia

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