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© François Stemmer

 

TRAGEDIE

Au Centquatre (2-4 février 2013), une création du festival d’Avignon 12.

Création et chorégraphie Olivier Dubois / Assistant à la création Cyril Accorsi / Musique François Caffenne / Création lumière  Patrick Riou / Scénographie Olivier Dubois / 
avec Marie-Laure Caradec, Marianne Descamps, Virginie Garcia, Karine Girard, Carole Gomes-Busnel, Inés Hernández, Isabelle Kürzi, Loren Palmer, Sandra Savin, Benjamin Bertrand, Arnaud Boursain, Jorge Moré Calderon, Sylvain Decloitre, Sébastien Ledig, Filipe Lourenço, Thierry Micouin, Rafael Pardillo, Sébastien Perrault

 

 La relève de la nuit.

Crever la peau de la contemporanéité et passer dessous, là où éros et thanatos baisent comme des malades, nous dévorant, et nous rendant plus vivants que tout. Cette peau, c’est celle aussi de la nuit. Simple rideau à franges noires tendu en fond de scène, que les danseurs traversent sans cesse en tous sens. Tragédie signée Olivier Dubois n’a rien du lamento, d’une déploration, comme le titre pourrait le laisser penser et quand on a de la tragédie une autre conception que celle déployée dans les films hollywoodiens. Tragédie va au rythme d’une épopée, d’une course, mais avec l’énergie des débuts, des naissances rageuses. L’épopée de ce qui suspend toute épopée collective de l’humanité – paradoxalement – avec et dans la postmodernité, pour laisser place à des myriades de mouvements, myriades d’odyssées inachevées, autant de tentatives pour réinventer la vie hors des schémas hérités du passé. La fin d’une certaine Histoire qui ouvrirait à une autre histoire, celle des corps en marche, des corps se libérant des codes collectifs qui les briment, enserrent, glacent ; l’histoire sans grandiloquence des corps trouvant leur identité via leur érotisme singulier ; l’histoire dénuée d’héroïsme des êtres se créant eux-mêmes, à partir d’eux-mêmes, sans presque plus d’héritage – tant il est devenu impossible d’endosser l’héritage du passé. Une fin où l’Histoire ne se répète plus, ne recommence plus. Où le temps explose et laisse place aussi bien au grand n’importe quoi auquel chacun peut assister aujourd’hui qu’à d’incroyables histoires de vie.  Ce serait ce moment-là qu’aurait saisi Olivier Dubois, dans son surgissement. Si aujourd’hui nous sommes encore loin de la généralisation de ce processus, il n’en existe pas moins et il y a quelque chose de visionnaire à le remarquer.

Signe des temps. La popularisation de la danse à travers le monde et la banalisation de sa pratique, voire son uniformisation avec l’évolution de la musique vers un beat électro, rend évident que l’individu est de plus en plus solitaire au sein du collectif, qu’il ne danse plus dans un groupe folklorique sauf pour retrouver des racines en voie de disparition. Cela illustre ce passage à une autre ère. Des danses traditionnelles (évoquées dans un fragment de Tragédie) à la danse en club aujourd’hui, quelque chose pousse, avance. L’individu danse. C’est cela qu’Olivier Dubois met en scène, avec la minutie d’un horloger réglant des dizaines de rouages. Les dix-huit danseurs, nus, qui vont peu à peu désarticuler leurs marches pour se laisser traverser par les forces de soulèvement que recèle le désir, l’érotisme pulsionnel ou pas, incarnent dans Tragédie cette tendance, cette évasion des corps, des membres, hors de l’Histoire. Pour tout dire, leurs premières marches évoquent les foules dans les grandes métropoles se rendant au travail, se croisant sans se regarder dans les rues et les transports, dans les shopping mall et les aéroports. S’ils partagent la même cadence, ils restent dans une trajectoire qui leur est propre et ne forment pas un ensemble ; et il y a toujours un corps isolé pour décrocher, ralentir ou accélérer, légèrement dévier. Cela donne un ballet sidérant où chaque danseur devient identifiable, reconnaissable entre tous. la différence sexuelle est appuyée, structurante : ce sont neuf hommes, neuf femmes. Et l’électro de François Caffenne à consonance industrielles et tonalités afro et india, donne son rythme épique à cette émergence des corps marqués par la différence sexuelle.

« Marqués » ne veut pas dire inféodés. C’est là, la tragédie. Cette différence donne sa dynamique aux mouvements du désir qui ne sont que de singulières manières de réagir à cette structure indépassable. Féminin et masculin, ne sont pas des assignations mais des composantes. Par exemple, l’homosexualité peut être interprétée comme une stratégie face  à l’angoisse de castration que rend visible la différence sexuelle (et le destin mortel que l’engendrement suppose) comme l’hétérosexualité une autre stratégie pour masquer l’anormalité du désir sexuel individuel, etc. Tout est possible en ce domaine où l’imaginaire est roi. C’est comme le rapport au langage. Chacun réagit à sa manière devant l’envahissement traumatique que constitue le désir sexuel ou la langue.

Politiquement, on le sait, les nations se fissure de partout, fêlant les identités collectives classiques, et laissant grandir un monstre mondial, qui avance, avance, au rythme implacable d’une technologie qui crée le pire comme le meilleur – thanatos sous le masque d’eros.

Ambivalence. Ces marches sont complexes : elles sont à la fois normées, c’est-à-dire évocatrice de la cadence de l’économie, et en même temps leur nervosité recèle un autre mouvement, celui du monstre qui pousse en dessous. Les danseurs, dès le départ au regard déterminé, au regard concentré sur leurs trajectoires en aller-retours qui sont autant de boucles dans un monde enfermant ne vont ainsi nulle part, mais ce qui importe c’est d’aller. Quelque chose déborde déjà. Nulle part puisque partout s’étend la même désertification mondialisée – ces villes de par le monde qui se ressemblent de plus en plus avec leurs bourrelets de misère plus ou moins spectaculaires. Le monde : un désert, un désastre lamentable, une tuerie. Peu à peu, on comprend que les danseurs tournent comme en cage de long en large (fond de scène – bord de plateau), s’enfonçant dans une rumination, nous envoûtant insensiblement tandis qu’ils bifurquent vers les sous-sols intérieurs. S’il n’y a plus d‘ailleurs, il reste l’au-dedans et les espaces internes. Cet enfoncement nous donne le temps de nous habituer à leur nudité. Marches dont le mouvement qui les sous-tend, au-delà de la mécanique qui les anime, n’est plus celui de l’Histoire, comme je l’ai dit mais celui du désir individuel, du cercle intime, de la descente en soi. Mais un désir qui traverse chacun tout en étant plus large que chacun, qui prend sa source dans un destin de l’humanité, peut-être. En tout cas un désir qui n’est pas volontaire mais qui fait partie du vivant, de l’appartenance au règne humain. Une marche sans faiblesse, qui va. Le désir n’est plus seulement le soleil noir de la mélancolie ; il a perdu sa honte ; il se tient, nu et à visage découvert ; il donne toute sa dignité à qui en fait sa boussole et qui va nu. Et il affirme d’aller nulle part sinon plus loin en lui-même, dans sa puissance, sans son intensité.

ⓒ FRANÇOIS STEMMER

ⓒ FRANÇOIS STEMMER

Biopolitique. Mais la nudité, d’abord, celle que met en scène Olivier Dubois, raccordée à cette cadence infernale des débuts, raconte l’effet de la biopolitique, du projet biopolitique des pouvoirs d’administrer nos vies jusque dans l’intime. Jusque dans le rapport sexuel, la santé, l’identité, jusqu’à nous figer dans des empreintes ADN au nom de la lutte contre le terrorisme et de notre sainte sécurité. Comme si nous n’étions pas des créatures métamorphiques, capables de trouver des biais et de déjouer ces manèges sinistres des pouvoirs. En attendant, ces manèges nous ont mis nus à un point que nous ne pouvons à peine encore réaliser. Impuissants et nus devant les robocops que sont devenus les policiers. La vie nue est un concept d’Agamben que ce dernier articule aux analyses de Foucault sur la biopolitique et qui renvoie à ce qui se passe au moment où s’invente le camp de concentration. Nous sommes nus et nos vêtements de marque ou pas ne sont que des cache-misère. Et ce qui nous menace, tout à chacun, c’est de glisser vers le statut de l’homo sacer créé par le camp, où l’on perd tout droits sinon humanitaires (la charité). C’est ce que les Femen ont compris, ces militantes qui vont torses nus et striés de paroles mener des actions publiques proches du happening. Montrer ce qu’il en est vraiment de nous, c’est aussi restituer à chacun un miroir, qu’il puisse avoir un sursaut. C’est la stratégie de Persée face à la Gorgone. C’est aussi ce miroir là que nous tend Olivier Dubois. Et comme chez les Femen, il ne fait pas de la nudité une misère, mais au contraire un dévoilement, une mue, un acte de métamorphose, une déclaration d’état. Oui, nous sommes nus. Et d’abord lui en tant que chorégraphe rend la scène nue. Hormis la création lumière et sonore et un rideau, il n’y a aucun effet scénographique. C’est un parti pris politique qui est de montrer la nudité aussi du théâtre, aujourd’hui – de payer d’abord des artistes plutôt que des éléments de scénographie. Avec cela, finie la mondanité liée au théâtre. La nudité des danseurs participe de cela. Se déclare finie l’identité collective trafiquée et fondée sur des abstractions bidons et hypocrites (le clan, l’ethnie, la nation, la religion). Assomption d’une autre identité collective, celle d’une appartenance à un même monde sexuel, nocturne, auquel correspond aussi la vie noctambule de toutes les grandes villes du monde et, dans ce monde-là, toute une façon de créer des liens et de s’accorder une place sans prendre le centre. Et ce beat electro qui s’est répandu partout, qui sonne parfois comme l’appel révolutionnaire à un ébranlement sans projet, sinon celui d’être au présent, dans son désir, dit assez la joie et la colère mêlées, le battement des coeurs qui s’accélèrent devant la tâche à venir. De faire fi des devoirs envers l’avenir, du sacrifice de soi au service du futur et du progrès, de cette morale du travail dont les résultats sont tout à fait appréciables de nos jours n’est-ce pas. Si d’ailleurs les grandes villes du monde attirent tant d’individus en rupture de famille, de clan, d’ethnie ; si l’Europe brille de mille feux sur la terre entière, tel un paradis de pacotille, c’est bien parce qu’il y a cette promesse de n’y être plus personne, libéré des codes sociaux, prêt à se livrer à l’expérience sexuelle libératoire, et de s’y extraire de l’ennui mortel des autres formes de vie sociale. 

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ⓒChristophe De Raynaud

La liberté d’un destin sexuel accepté. Dans Tragédie, cette nuit-là du noctambulisme est complètement présente. Par la musique déjà, cette électro très rythmée – electro industrielle – et déchaîné de François Caffenne, et par les lumières à un moment de strombinoscope ; enfin par l’évocation chorégraphique explicite de danse en club et enfin d’une soif dévorante de baise, quasi collective – qui est quand même ce qui fait marcher les lieux de nuit. Mais ce n’est pas pour ramener Tragédie dans une boîte. c’est plutôt pour se servir là d’une image qui parle du monde. Les marches et leurs cadences se dérèglent step by step, ai-je dit, chaque danseur étant taraudé d’un signe de dérèglement. Ça ne marche plus droit, ça cherche à se retourner, à regarder ailleurs, au ciel ou un visage. Furtifs gestes proches de tics nerveux. Gestes singuliers à chaque danseur, trouvés dans des improvisations en amont de la création. Et peu à peu ce motif chez chacun prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à la grande scène évoquant une baise frénétique. Non pas une parthouse, mais des couples qui, d’être une série pris de la même rythmique convulsionnaire, de la même hargne à chercher la jouissance l’un par l’autre, parlent d’un phénomène d’époque. La solitude des appartements des grandes villes permet aussi cette chose-là. Chacun peut s’adonner, si tant est qu’il en ait le cran, à sa propre chasse, comme se faire lui-même proie. De la différence dans le sériel. Olivier Dubois rend là sensible la différenciation parfois imperceptible au coeur d’un même acte (le coït). Un même geste n’est pas le même selon le danseur qui le fait. Nus, comme je l’ai dit, les danseurs ne se ressemblent aucunement. La nudité provoque le regard sous forme de focus qui cherchent le gros plan. Les corps ne sont plus vus comme des entités globales étiquetable mais comme des ensemble composites, qui échappent au regard, sans cesse à la recherche du cadrage qui lui permettrait de saisir ce qui cherche en regardant. Au passage, le regard réalise toute la singularité hallucinante de chaque interprète, de chaque être par extension. 

ⓒ FRANÇOIS STEMMER

ⓒ FRANÇOIS STEMMER

Tragique. C’est renoncer à tout héroïsme, c’est lâcher la proie pour l’ombre voire devenir soi-même la proie et s’identifier comme objet possible du désir. Les femmes comme les hommes. C’est un devenir humain qui  implique d’avoir renoncé à toute vie post-mortem, à tout paradis, pour vivre ici et maintenant. C’est le refus de sacrifier le vivant, le pulsionnel, le désir dans tout ce qu’il peut avoir de passionnel, d’autodestructeur, de choquant pour soi-même : car où va-t-il, ce désir si prompt à nous perdre ? Dans les vieilles tragédies raciniennes, la leçon était claire. Mais c’est peut-être aussi commencer à se laisser prendre par la vie, se laisser emmener sans objectif. Et ce qui ressort de tragédie c’est aussi une vision du collectif, de la source du politique, certainement lyrique. La mêlée des corps après l’amour en tableaux digne de la peinture la plus baroque, après les scènes paroxystiques, c’est comme un ultime geste d’abandon de soi, d’acceptation d’être un parmi d’autres. Cela affirme qu’il y a, contrairement à l’idée reçue, plus de sens politique à ne pas sacrifier sa quête de désir individuelle (prise bien sûr dans le sens d’une exploration et non de caprices consuméristes de faire ce qu’on l’on veut de sa vie) qu’à se suicider lentement au service d’entités abstraites. Olivier Dubois fait entendre cette force, ce mouvement qui nous traverse que nous le voulions ou non, et ainsi nous relie les uns aux autres. Cet appel des profondeurs qui monte, monte, au rythme de la progression dramaturgique qu’il instaure, et qui parle aussi d’un grand ras-le-bol devant les répétitions de plus en plus médiocres et sinistres de l’Histoire. C’est pourquoi Tragédie alors même que ça nous ramène à tout ce qui nous sépare (au sexe et à la solitude liées à cela, car liées à la mort individuelle), récolte immanquablement un succès violent et collectif dans les salles, succès pourtant dénué d’enthousiasme fusionnel. La dernière image est explicite : les danseurs quittent le plateau un par un, debout, lentement, jusqu’à laisser apparaître l’individu nu et seul devant la masse que le public représente. Et cette exposition après la bacchanale qui vient d’être traversée affirme aussi que cette traversée-là rend plus calme, plus posé, plus relié à l’espace, plus sûr. Elle relève. Aux saluts, les danseurs reviennent vêtus, retirant délicatement le rideau de la nuit et nous renvoyant à notre propre secret.  

 

Olivier Dubois

Olivier Dubois

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