Créon et Antigone Claudel

images-3

J’ai toujours détesté Claudel. Détesté son théâtre – son Théââââtre. Son style tout bonnement ampoulé, son délire kitsch, sa manière de s’enfler comme un crapaud dans le sentiment grandiose pour maquiller du mélo. Son côté ambassadeur de Tokyo racé se lissant la moustache à Kyoto pendant que sa soeur croupit à Montevergue, déjà depuis 5 ans, et cela jusqu’à sa mort en 1943. Sa soeur Camille Claudel, internée précisément par ses soins et ceux de sa mère juste après la mort de son père. Evidemment. Camille, fut ainsi spoliée. Quand on y songe, Le soulier de satin (1929), ce délire mystico-amoureux sur fond d’hymne au colonialisme catho, dans le déni complet du massacre de la civilisation et du peuple Inca, c’est à vomir – sans oublier que cela fut joué les yeux fermés pour la première fois en 1943, à Paris, où la Collaboration atteignait son paroxysme. Mais voilà, à force d’entendre l’unanimité sur ce grandissime poète national auquel Vitez a redonné un vernis de modernité (1985, sa mise en scène à Avignon) et un souffle bien étrange, j’avais fini par penser que je n’y comprenais rien. Oui, après tout, on pouvait être un grand poète dans l’écriture et un mondain dégueulasse dans la vie – seule compte l’oeuvre, n’est-ce pas, grande leçon du structuralisme qui nous décomplexe vis-à-vis de la liste de salauds qui se sont servi de l’écriture. Après tout, peut-être que j’étais intolérante et qu’on pouvait être un grand poète et chrétien. Encore que Claudel, après les tourments de Huysman dans Là-bas et En route, c’est tout de même d’une grossière facture. Claudel m’a toujours fait l’impression d’un comédien qui joue à l’écrivain. Et puis, j’ai vu Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont. Et je me reprends. Oui, la biographie compte. Oui, l’engagement dans la vie trempe la langue et autorise à s’exprimer – elle fait l’auteur en vérité. Sinon, l’oeuvre est une grossière falsification de l’individu qui masque ainsi sa laideur : son intéressement mesquin, sa rapacité, sa capacité à tout mettre en oeuvre pour parvenir, sa perversité à manipuler les autres pour cela, etc.

Bruno Dumont, interview (La voix du Nord, une interview excellente de Cabouche) :

« Lui, c’est le génie français dans toute sa laideur. Cette capacité à s’élever dans les bonnes intentions, l’humanisme, le regard sur l’autre. Un peu la position des Français dans le monde.Cette arrogance et finalement cette lâcheté infinie dans les faits et dans les gestes.Il faut juger un homme à ses actes. Il dit vivre dans la sainteté, mais il n’est pas grandiose le frère Claudel ! Il est d’autant plus méprisable qu’il est prétentieux. A côté du joyau de sa pensée, de sa poésie qu’il porte aux nues, de le voir aussi minable, c’est là qu’on peut lui en vouloir… C’est très français, ce catholicisme bourgeois du début du XXe siècle dont on trouve encore la marque chez nos intellectuels et nos hommes politiques. »

Un pamphlet de saison. Même si le film de Bruno Dumont est plus vaste que la dénonciation d’un criminel, Claudel y est clairement suspecté d’avoir spolié sa soeur. On y voit un frère sans coeur qui a emmurée vivante sa soeur, femme brillante, passionnée, et cela dans une maison de fou sinistre, l’y laissant privée de livres et de toute amitié, de toute possibilité de désirer, de tenir une conversation, pendant trente ans. C’est donc le statut d’une certaine littérature qui est en cause comme la religion. Un vrai crime. Et à travers cela, ce qui est mis en question, c’est à quoi sert une certaine littérature mais aussi la religion. Le film est explicitement écrit contre l’hypocrisie d’une littérature et d’une forme d’art qui n’est que la boîte à fards de la bourgeoisie, une littérature qui engendre une religiosité. A partir du moment où un auteur ou l’artiste a été canonisé, il ne serait plus possible d’y toucher. Mais dans la figure de Paul Claudel, il y a une symbiose entre religion et littérature. Croire en dieu permet à ce littérateur d’être sincère dans l’hypocrisie la plus abjecte, de mélanger inspiration artistique et sanctification, la bouche en coeur. Paul Claudel, très bien campé par Jean-Luc Vincent, est tout bonnement mis en scène comme fou. Il se prend vraiment pour un saint frappé par les Illuminations de Rimbaud, dans un contresens complet, Rimbaud n’ayant pas précisément été un fervent défenseur de l’Eglise. Fou donc se servir en toute sincérité des préceptes religieux et d’une morale de cul-bénis pour son crime envers sa soeur. Fou au sens où il n’est pas conscient de ce qu’il fait. Bruno Dumont ne manque pas de suggérer en pointillé l’homosexualité latente et complètement refoulée de Paul à travers son amour pour le Christ et sa son désir d’être élu par dieu le père. Scène en pleine nature où il se confie à un très beau prêtre en parfaite ignorance de ce qu’il éprouve secrètement. C’est de cette homosexualité refoulée que provient sa misogynie. Scènes dans un hôtel où il écrit à sa soeur une lettre, avouant sa haine, se prenant pour l’instrument de sa punition (divine) parce qu’elle aurait avorté et aurait donc assassiné une « âme immortelle » – Il assassine, lui, là, une âme vivante. C’est la femme non mariée, libre, qu’il ostracise. Une haine de la femme capable de se passer de toute représentation sociale, de sortir du jeu phallocratique, de s’émanciper, la haine de la femme tout court. L’homosexualité ayant toujours un pied dans l’angoisse terrible éprouvée devant la castration, dont la femme apparaît marquée. Mais pour effacer sa culpabilité, il se fait littérateur : Scènes où, nu, il écrit son journal et peut donner libre cours à sa mauvaise foi en jouant le rôle de l’écrivain qui tient son journal et qui vit des choses palpitantes spirituellement. Auto-représentation déformante. Narcissisme pervers. Négation de l’autre. Camille Claudel, dans l’entrevue qu’ils ont, peut bien parler : Paul ne l’écoute pas, mais l’observe en pervers étudiant un objet clinique. Pire : il lui fait la leçon sur l’aspect christique de sa souffrance : qu’elle expie son orgueil, lui dit-il en substance – il peut parler lui qui au verbe ronflant, se prenant pour un saint et qui finira académicien. Certes, Camille Claudel, pas folle du tout, se rend compte du délire de son frère et tente de stratégiquement lui donner des gages en parlant dans son sabir religioso-poétique. En vain.

Camille Claudel avait quitté sa famille à 19 ans pour exercer son art et vivre aux côtés de Rodin. Rodin, évoqué comme un grand absent par Bruno Dumont, voire comme un prisme diabolique à fantasmes pour Camille. Rodin l’artiste entrepreneur, l’artiste à succès. Un autre Paul Claudel. Un autre pervers. Elle fut quinze ans avec lui qui lui refusa le mariage et la laissa sans défense face à sa famille. Puis jusqu’à sa mort, internée. Camille Claudel aura vu son temps se vider d’elle-même, en totale impuissante. Elle aura subi une torture. Elle n’aura pas trouvé la force de se battre, de fuir par exemple, tant les abandons qu’elle aura subis l’auront accablée. Le pouvait-elle même ? Où serait-elle allée ? Comme elle le dit, son statut d’internée la prive d’avocat. A travers le drame des Claudel, se joue la sempiternelle lutte entre ceux qui sont doués de vie, qui ont un monde à eux, et ceux qui les envient et ont la capacité à se venger, à piller, à les vampiriser, eux qui trop absorbés en eux-mêmes, n’imaginent pas à quel point on leur fait la guerre. La paranoïa de Camille Claudel n’est pas délirante. Cette lutte c’est aussi l’histoire de l’art et de la littérature qui la raconte.  C’est l’histoire de la politique, c’est le mythe d’Antigone assassinée par Créon. Une certaine vision de la vie, de la mort, de la mémoire, en butte au potentat phallocratique, social, religieux d’une société verrouillée.

images-8

Bruno Dumont et son éthique. Bruno Dumont qui dans ses films précédents donna les rôles à des non acteurs, ne déroge pas à son éthique en travaillant avec Juliette Binoche, connue comme star. Juliette Binoche ne joue pas à être Camille Claudel : elle est Juliette Binoche jouant une artiste. Elle est une artiste qui joue une artiste. Une artiste qui dans le film d’Abel Ferrara Marie (2005) jouait une star incarnant une Marie Madeleine taxée de putain alors que, le film tourné à l’intérieur de ce film exhumait de documents (réellement découverts) prouvant que l’amante du soi-disant Jésus fut une intellectuelle qui ne renonça pas au désir et à la question de l’amour. Dans ce film, l’actrice Marie quittait son métier et New York, dégoûtée. Juliette Binoche dans ce rôle évoquait une artiste dont la vie spirituelle n’était plus compatible avec l’enfer de ce bas-monde. Dans le film de Bruno Dumont, elle incarne une certaine lignée d’artistes sans compromis, qui ont leur monde. Elle a le même statut que les autistes et malades mentaux avec qui Bruno Dumont tourne, pour faire figurer les pensionnaires de l’agréable maison de santé où Paul Claudel et sa mère ont envoyé Camille. Bruno Dumont, comme dans ses films précédents, met en scène des êtres trempés dans la vie avant tout, avant que d’être des gens de métier. Ses fictions redonnent voix à des étouffés, à une vie autre, et c’est critique, et c’est politique.

Claudel écrivant ou (se racontant qu'il est un écrivain et jouant à)

Claudel écrivant ou (se racontant qu’il est un écrivain et jouant à)

Jean-Luc Vincent

Jean-Luc Vincent

Paul, le frère

Paul, le frère

Le film de Bruno Dumont est une méditation sur la folie, sur la perte de l’esprit, sur l’artiste. Les artistes sont fous, aime-t-on à dire. Ou aiment-ils se dire. C’est dangereux. Non les artistes – à distinguer des faiseurs concourant à la foire aux vanités, qui sont légions – ne sont pas fous mais des avant-gardistes de l’humain, des chercheurs, des inventeurs de vie abattant toutes les conventions souvent au péril de leur existence et cela parce que justement ils sont « habités » – mais pas par dieu ou de saint-esprit. Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915, est une artiste pour qui l’art implique d’être pris absolument dans les choses et donc qui ne sépare pas l’art de la vie. Elle donne son visage sans maquillage ; elle donne son visage ravagé par les larmes et l’angoisse ; elle donne son regard étincelant que des souvenirs allument – son visage de femme que l’âge commence à dégrader. Elle donne de l’artiste l’image d’une femme vive, à l’esprit sensible. Elle fait de Camille Claudel une personne brillante, entière, capable de ravissements, ravagée par le chagrin. Manquant bien sûr du point de vue d’un certain rationalisme religieux de force de caractère. Fragile, elle a bien sûr été abîmée par la trahison de Rodin ; fragile, elle ne comprend pas la mauvaiseté de ses proches – elle cherche à comprendre dans tous les cas : à faire du sens, mais lui manque des clés. Son voeu le plus cher comme elle l’écrit dans une lettre à son amie Henriette qu’elle fait passer en fraude (car elle n’a pas le droit de correspondre) : retrouver un lieu à elle, un atelier, fermer la porte et rester seule. Vivre dans son monde. Elle, pouvant se passer du monde (du beau monde, en tout cas).

détail de l'Âge mûr - la main tendu est un motif du film de Bruno Dumont

détail de l’Âge mûr – la main tendu est un motif du film de Bruno Dumont

Alors Camille Claudel prie, mais de cette prière spontanée qu’éprouvent les abandonnés, les coeurs simples, quand ils n’ont plus d’autre ressources que d’espérer dans un événement surnaturel pour se sortir de la merde où ils ont été jeté par des envieux. Qu’est-ce que l’esprit ? Il n’est certainement pas chez ce dramaturge mondain qui débarque impeccablement mis avec sa traction rutilante et admire le paysage ; il n’est pas non plus chez les pensionnaires de la maison où Camille est internée, qui sont justement des âmes égarées, en souffrance, de n’avoir point d’esprit. Au moins, ces âmes sont-elles innocentes. Bruno Dumont témoigne d’ailleurs dans une interview des petits miracles du tournage, avec ces personnes qui étaient absolument impossibles à diriger. L’une tend la main à Juliette Binoche dans un geste imprévu donc ou lui sourit de toute sa bouche édentée, voire détruite. Horrible figure elle proche en effet de la sainteté. Mais la naïveté, chez Bruno Dumont, ne fait point l’esprit. Reste Camille, qui pense, qui se bat pour comprendre (pour produire du sens), qui rêve et se souvient d’amour et de chair emmêlées, de la bassesse de Rodin (scène poignante où une religieuse fait répéter à deux idiots la scène de séduction entre Don Juan et la paysanne, qui fait éclater en sanglot Camille car elle comprend qu’elle n’a été que séduite mais non pas aimée). Ce que dit Bruno Dumont là, c’est que cette idée que les artistes seraient des fous est tout à fait bourgeoise et ciblée, qu’elle est révoltante. On pense inévitablement au calvaire d’Artaud.

détail de L'Abandon.

détail de L’Abandon.

Dana (1885)

Dana (1885)

Bruno Dumont qui à travers chacun de ses films interroge ce qu’est l’esprit, ce qu’est l’insaisissable de la pensée, de l’être sensible et pensant, continue avec ce film sa recherche. A évoquer ce fragile rayon de soleil, cet éphémère passage d’un éclairement, qui fait la pensée, toujours critique à l’origine. Et esthétiquement, son film est l’un des plus radicaux qu’il ait tourné, tant les plans sont tous des variations sur un même thème, celui de la présence de la nature : ici les paysages déserts de Provence avec le vert des pins et des cyprès, des oliviers et des plants de lavande, le bleu du ciel, le soleil et les noirs des vêtements, les gris des pierres des architectures ecclésiastiques et des rochers. Le cadre n’est en fait pas la nature ni un paysage, mais quelque chose qui déborde et qui restitue l’étrangeté inquiétante de la présence humaine. L’exil humain. L’humain est de trop, perdu, incapable de se reconnaître (connaître), sinon peut-être à travers l’activité symbolique de l’art, quand il part d’une impulsion vivante et non d’un désir de masquer l’angoisse et d’effacer les traces de cet exil. Et cette fois encore, aucun bruitage, aucune musique sinon au générique un Magnificat de Bach. Rien pour commenter ou enfler l’image, donc. L’image est juste là, parlant d’elle-même, animée de cet esprit précisément, de cette pensée vaste et critique, sensible et engagée. Un film sur le silence des êtres écrasés qui invitent à s’emparer de la pensée critique.

Bruno Dumont

Bruno Dumont

Publicités