HAMLET CHEZ LES ANTHROPOPHAGES

IVANOV Re/Mix d’après Ivanov de Tchékhov

de Armel ROUSSEL avec sa compagnie Utopia 3

(dans le cadre de la carte blanche que le festival Artdanthé 2013 lui a donnée)

Création de 2010.

avec Selma Alaoui Arnaud Anson, Yoann Blanc, Lucie Debay, Philippe Grand’Henry, Julien Jaillot, Nathalie Melinger, Nicolas Luçon, Vincent Mimme, Armel Roussel, Sophie Sénécaut, Uiko Watanabe

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Explosante-fixe. Réaction, précipité : chimie du théâtre, aboutissant à la projection littérale de neige mousseuse comme des pluies de riz sur un mariage sinistre. Mousse spermatique secrète. D’Amour et mort. Projection au sens figuré aussi : se forme et va se fixer une image, une pensée d’Ivanov

Armel Roussel, avec « son petit Ivanov » et les autres marionnettes qui entourent ce dernier, mène rondement l’analyse de l’univers tchékhovien. Comme dans de précédentes mises en scène de textes du répertoire (je pense à son Hamlet), Armel Roussel décortique l’intrigue, mettant à plat les élements comme pour un procès (pour Brecht, le théâtre tenait du procès, non pas moral mais du procès des faits) mais il fait plus encore que de nous donner cette longueur d’avance sur les personnages qui dès lors rétrécissent à la dimension de marionnettes. Cela, Armel Roussel le fait très bien, comme l’avait fait Jean-Pierre Baro (voir sur ce blog Ivanov la passion) et en cela, à rebours de l’horrible version d’Alain Françon il y a quelques années. Ce dernier avait fait comme si l’antisémitisme qui fait le fond d’Ivanov était normal et non pas insupportable. Dans le texte, la petite société locale est en effet antisémite. Tchékhov écrit en 1876 au moment des premiers pogroms russes qui annoncent l’antisémitisme européen à venir. L’intrigue est celle de l’ostracisation du personnage de l’épouse d’Ivanov, Anna, par la société locale, ce qui corrompt le sentiment d’Ivanov pour elle. Anna meurt de la turberculose, de chagrin, de solitude. ici elle est vue comme une artiste qui se débat, qui veut vivre. Je pensais en la voyant à ceci, de Jack Kerouac :

« Les seuls gens vrais pour moi sont fous, ceux qui sont fous d’envie de vivre, fous d’envie de parler, d’être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent comme des feux d’artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre, on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait : « Waouh!« .

Anna porte chez elle une robe à paillettes rouges, comme pour une fête éternelle, ne sentant pas sa maladie ou plutôt exorcisant la mort sociale où le voisinage la condamne, l’enfermant dans son propre feu intérieur. Elle voudrait chanter, avoir un public mais personne ne veut la voir. Même Ivanov ne veut pas rester avec elle le soir. Armel Roussel transpose : Anna devient arabe. Et ça fait plus d’effet d’entendre Ivanov lui cracher à la figure « sale arabe » que s’il avait dit « sale youpine » comme dans le texte. De même, la Marfa très riche ressemble à Grace Jones comme la marieuse à une maquerelle japonaise, si bien que quelque chose de notre mondialisation est évoquée, mais aussi des raffinements du racisme actuel. Ivanov, chez Tchékhov, c’est aussi l’histoire d’un accident de la route entre une trajectoire individuelle et un appareillage social carnivore ou anthropophage. Le « petit Ivanov » est très bien joué, en jouet de son propre inconscient, se masquant dans ses idéaux. La culture y parfait le maquillage, Ivanov devenant un écrivain cultivé tenant son journal sur son macbook et se mirant dans la description de ses sentiments, y compris se complaisant dans la critique de lui-même. Et avec la petite Sacha, la fille un peu rock de ses créanciers, bien plus jeune et qui s’éprend de lui justement pour ce vernis culturel, il est en train de faire la même chose qu’avec Anna. La séduire, quand dans le fond, peut-êre qu’à trente-cinq ans (c’est son âge), il aurait juste besoin d’aventures plus ou moins amoureuses (peut-être un démon de midi, sachant que cet âge-là à cette époque équivaut à 45 ans). Son suicide est une fuite devant l’horreur qu’il s’inspire, mais aussi devant la pourriture sociale. Ivanov finit par sentir le gouffre qui sépare l’image qu’il a de lui-même ou son éthique, et ce qu’il fait vraiment. Cela, donc, ce n’est pas nouveau de le mettre en scène. Ivanov n’est pas pour autant jugé comme s’il était monstrueux, mais seulement comme un épigone d’une tradition littéraire qui n’a pas sa place dans la société en train muter économiquement. Tout cet aspect de Ivanov Re/Mix, pour un spectateur c’est, comme en miroir, sentir combien ce que traverse les personnages en l’espèce d’affects, d’émotions et de sentiments, il a lui aussi une certaine tendance disons culturelle à éprouver ce plaisir à s’émouvoir, à s’emballer, à se mentir sur les bords, à calculer sans trop se le dire, etc. bref à barboter dans le drame. Mais une fois ceci vu ?

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La spécificité de Armel Roussel est de nous donner aussi une longueur d’avance. Le mot « espoir » est le dernier qu’il fait résonner.

Jusqu’à la fin, le spectateur est comme inclus dans la mise en scène, dans une sorte de faux frontal cassé par la présence de places de spectateurs sur scène. Faux frontal puisqu’il y a aussi une petite scène à jardin où Anna chante au début et une autre à cours où Armel Roussel officie en partie à la régie mais aussi regarde, dialogue parfois avec les acteurs qui gardent leurs prénoms et l’interpellent par le sien. Armel Roussel est même le serveur, puisqu’il offre aux spectateurs comme aux acteurs régulièrement une tournée de vodka à la violette, autre moyen de nous inclure. Une des portes de la salle ouvrant sur le dehors est aussi ouverte à un moment : la salle de théâtre devient une maison dont nous sommes les invités. Par l’embrasure, tombe la neige. Jusqu’au dernier acte, les acteurs par leur texte (récrit donc et transposé), par leur jeu qui tire sur le grotesque, par différents moyens (l’usage des micros notamment), sont dedans : ils sont dans l’excès même de cette vie qui s’étouffe dans ce petit bourg de province. Ce sont des comédiens qui jouent si bien qu’on pourrait les croire en improvisation. Sur un fil entre l’illusion qu’ils sont en train de vivre des choses qui arrivent, nous faisant oublier qu’ils sont comédiens, et le fait à d’autres moments, qu’ils jouent de façon visible. On sent autour les grandes étendues à perte de vue, désertes, et l’ennui qui cancérise cette société close sur elle-même et qui arrive encore à se refermer, société sans ailleurs où l’argent remplace l’objet de désir. L’ennui mortel transforme le goût pour la vie, en goût pour l’alcool, les rêveries à bon marché hissées à la hauteur d’utopies et les cancans. Si nous sommes au théâtre, c’est aussi que nous ennuie le drame de l’existence devenu une routine. Là voilà la longueur d’avance que nous donne Armel Roussel. C’est dit : » Vous spectateurs, qu’est-ce que vous faites là ? » Qui ne sait que ce qui tarabuste le rêve amoureux et la passion quand elle se déclare même à la réciproque, c’est ce même ennui que l’aimé (e) est chargée d’exorciser en donnant des émotions fortes ? Echec garanti.

Alors, le dernier acte, comme un accéléré – tout le tintouin émotionnel devient soudain une mascarade lunaire. Mis en scène comme un film muet, avec les paroles à l’écran et les acteurs en noir et blanc. Les acteurs miment des gestes, des attitudes, d’un muet des années 20, et chuchotent de façon inaudible pendant que sont projetées en fond de scène leurs répliques. Avec deux versions, une tragique et une comique – équivalentes, laisse entendre Armel Roussel. Tragédie / comédie, même remue-ménage romantique, même cinéma, sous les projections neigeuses, quasi spermatiques, sur l’image d’épinal d’un couple de mariés en blanc, la projection de liquides faisant partie de la tradition de l’idiotie en art (Cf le livre de Jean-Yves Jouannais, L’idiotie en art). Ce qui est idiot c’est de prendre des désirs ou des « sentiments sexuels » (pour reprendre l’expression de Nathalie Quintane dans son dernier livre Crâne chaud) pour des pactes avec l’éternité, alors que ce que nous recherchons c’est le paradis sexuel garanti. Or qui ne sait comme la jouissance se nourrit de n’être pas garantie, précisément. Là le frontal se reconstitue et nous ne sommes plus dedans mais avec cette longueur d’avance que soudain Armel Roussel nous donne sur nous-mêmes en même temps que sur les acteurs. Eloignement, rétroaction, la représentation s’enfuit. Et avec, la question de l’amour se décentre. Ou disons que la marionnette tombe comme une poupée de chiffons et nous voilà plus réels. A nous de sortir du théâtre. De nous poser la question du temps à partir de celle de la fin. Car il y a une fin à toute histoire (je pense là à ce que j’ai écrit précédemment sur Jaurès, le film de Vincent Dieutre, « Cristallisation ») et cela ne doit que donner plus de prix à ce qui se vit. En cela, Armel Roussel laisse à travers la langue des corps, entre ses deux interprètes, se tisser l’histoire invisible de leur passion, son mystère – parce qu’Ivanov a aimé et peut-être aime encore.

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Mais pourquoi prendre Tchékhov si c’est pour le récrire autant ?

Parce que le sur-place de l’Histoire ou la chronicité des maux culturels. Ce que Tchékhov a vu, c’est toujours là. Cet embourbement tenace dans l’identitaire. Ivanov chez Armel Roussel se prend pour Hamlet, et s’en afflige, ne voyant pas de quoi reluire. Mais sa modestie est feinte et il ne voit pas que la différence notable entre lui et Hamlet, c’est que lui a des problèmes économiques : il n’est pas un petit prince. Etre ou ne pas être, telle est sa question, dit-il, alors qu’il ne sait pas gérer le domaine dont il a hérité et qui va à la faillite. Il s’en fout en fait mais à la différence d’Hamlet, il n’a pas les moyens de se le permettre. Tout aussi obsédés de leur profil identitaire, les personnages environnants ont décidé d’être, coûte que coûte, sans bien savoir quoi ou qui. Mais aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans le fond ? Quand en vérité, au lieu de se torturer pour savoir qui on est et promouvoir une image de soi monnayable, il faudrait se démener pour accueillir l’autre. Les costumes dans Ivanov Re /Mix parlent de ce repli identitaire, de n’être jamais loin du déguisement pour certains personnages particulièrement grotesques, et de toujours afficher pour les autres quelque chose qui serait à l’intérieur (ainsi la petite Sacha montrée en rockeuse sauvageonne, n’est, avec son rêve de se marier avec l’intello du coin de vingt ans de plus qu’elle qu’une plate petite-bourgeoise). C’est comme ça aujourd’hui. Quelque racisme rampant nous ronge, comme si se définir devait passer par exclure ce qu’on n’est pas en le pointant du doigt. Et le désastre où va l’Europe est lié à son impuissance à mobiliser d’autres forces et formes de vie, à ne pas entendre que toute histoire a une fin, qui peut être le début d’une autre, aussi.

Et au-delà, Armel Roussel parle aussi du théâtre aujourd’hui, montrant comme des textes du répertoire restent vivants, du moment que le théâtre se les approprie, à rebours de tout respect pétrifié devant la Poésie qui fait souvent du théâtre un lieu de reconstitution (plus ou moins historique, foklorique). Ici, exit les samovar et les indiennes. Le théâtre de texte ne s’oppose plus à un autre théâtre : l’interprétation devient écriture. Tchékhov écrit du théâtre pour ses contemporains ? Armel Roussel récrit Tchékhov pour maintenant, à partir du plateau. Il écrit avec tout Tchékhov, mais ne faisant pas semblant d’écrire comme s’il était Tchékhov. Il laisse un écart, un dialogue avec l’oeuvre, et nous offre cet écart-là. La Cerisaie est évoquée en l’espèce du plancher qui apparaît dans la seconde partie : elle a été coupée et la voilà piétinée. Les trois soeurs aussi ou La Mouette un des personnages s’écriant : « Je suis une mouette ! ». Avec les mots d’aujourd’hui mais aussi les accessoires trouvés ici ou là, les chansons, une boule à facettes, le froid du dehors, des odeurs… Il y a cette odeur de crêpe cuite en temps réel, sur le plateau : ça fait sentir comme le temps de la représentation n’est pas dans un ailleurs imaginaire. L’alchimie du théâtre c’est ça.

Armel Roussel

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