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L’épineuse Angot

« Est érotique quelqu’un qui se laisse fasciner

comme un enfant par un jeu – et par un jeu défendu. » Bataille (interview sur son ouvrage La littérature et le mal, archives Ina).

Christine Angot est venue lire un passage de son dernier livre, Une semaine de vacances, qui faisait l’objet de plusieurs lectures organisées par Blandine Masson pour France-Culture pendant le festival d’Avignon entre les 22 et 26 juillet 2013. Des acteurs de prestige (Gérard Desarthes, Pascal Grégory, Nora Krief) étaient de la partie.

Le dernier jour, le 26 juillet, également le dernier du festival, elle était elle-même dans la cour du Musée Calvet. Jupe droite niveau du genou et chemise à manches longues noirs malgré la canicule, assortis à l’austérité de sa coupe garçonne. Quelque chose de noir mais aussi de rigoriste chez elle, qui semble rejeter toute féminité expressive autant que tout chic sexy. Je ne commence pas par évoquer Christine Angot sous un angle qui pourrait sembler superficiel, pour rien. Si l’envie d’écrire au sujet de ce moment-là me tient, c’est qu’il y a quelque chose chez elle que je n’avais pas clairement perçu bien que c’était au fond évident, quelque chose qui a trait à un certain rapport moralisateur au désir.

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Elle a choisi de lire d’abord le début de La lettre au père de Kafka. Pas n’importe comment : en y mettant le ton, en étant très affectée, d’une manière peu propice à passer de l’émotion, soulignant les articulations logiques du raisonnement presque fait plaidoirie de Kafka. Pas n’importe quel passage : celui où Kafka assure quelque part qu’il respecte et aime son père, bien qu’il décrive des scènes d’enfance terribles. Il y a aussi une connotation psychologique chez Kafka qui s’échine à assurer que malgré tout, son père était respectable, et qu’il l’aima ; que malgré tout, cette éducation l’a fait devenir ce qu’il est. Mais comme si cela avait valu le sacrifice de sa vie amoureuse, à laquelle Kafka comme on le sait n’a comme pas eu vraiment accès, et peut-être celui de sa vie qui fut emportée par la tuberculose. Kafka se tord comme le vers qu’il dit s’être senti devant son père, pour ne pas céder à la haine et au mépris, pour ne pas cracher. Faire entendre ce seul passage hors du contexte de ce petit livre et de sa fin qui, elle, dévalue brutalement le père vu avant comme un ogre en un impuissant du cœur, laissant entendre que désormais il n’était plus objet d’amour, fut tricher un brin. Plus avant, ce fut aussi faire de la dramaturgie, de la mise en scène, pour son propre texte. D’ailleurs, elle a donné cette lecture en jouant : se tenant contre le mur de façade du fond, rencognée dans un angle devant un pied de micro, comme un petit animal acculé pour le texte de Kafka, et en devant de scène, sur une chaise, pour son propre texte.

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Bataillien, durassien. Une semaine de vacances, m’a semblé le plus beau livre de Christine Angot. L’écriture devenait d’une pureté bataillienne, avec des accents durassien. Le fait de revenir sur la figure de l’inceste à la troisième personne sur singulier y était pour beaucoup. Une froide plongée dans l’obscur. Une évocation de la passivité somnambule d’une fille, comme envoûtée par son père métamorphosé en monstre décérébré. Hypnotisée, dépossédée d’elle-même, parce que sous la coupe d’une terreur muette devant le père, celle d’être grondée et rejetée – ce qui lui arrive à la fin du livre. Lire cela me remettait dans la situation de l’enfant qui joue à se faire peur dans des jeux interdits. Je retrouvai la cruauté des petites filles désarticulées de Hans Bellmer. Une semaine de vacances réalisait un plan grossissant sur une certaine horreur assez commune à toute relation père / fille, sur un certain supplice secrètement narcotique. Quelque chose d’archaïque, de primitif au sens d’avoir lieu dans un espace sans parole, sans langage, quelque chose de non psychologique. Un champ de forces psychiques. Une expérience horrifique à la Alice de Lewis Caroll. C’était dans l’écriture même, le fait que la voix narratrice décrivît froidement une jeune fille regardant comme de l’extérieur la scène du trauma en train de fondre sur elle. Avec des panoramiques sur le paysage de la chambre, et des sensations de très grande proximité, de gîte désaxant le regard, où soudain le centre n’était plus que le sexe d’un fauve dégénéré. Et Christine Angot restituait cela, notamment parce que rien dans cette lettre ne s’adressait au père. Le père ou les pères n’étaient plus que comme des restes de quelque chose d’autre, je dirais des restes de l’histoire du désir chez une femme. Pantins qui avaient servi à l’animation d’un petit théâtre horrifique, d’une guerre intérieure, où se débattent la somnambule qui obéit et l’enfant qui appert comme noyau d’un « je » encore à venir. Plus qu’un théâtre : une épreuve initiatique dont l’enfant ressort pantelante, de toute façon traumatisée qu’il y ait eu seulement fantasme ou bien passage à l’acte criminel. Et quand il y a eu passage à l’acte, il en ressort une blessée grave parce qu’alors tout se mélange : le fantasme et la réalité. Quelqu’une qui aura touché non pas à la barbarie d’un homme mais de ce que la virilité peut avoir de terrorisant, dans le sens où cette terreur qu’elle dégage n’est que la transaction que l’homme effectue avec l’angoisse de castration, ce qui rend absolument vital de transformer la femme en poupée inoffensive. Et Une semaine de vacances à sa lecture m’a semblé bien plus évoquer l’atmosphère de muette terreur (jusqu’à l’ire du père qui la rejette sans explication) que de faire le procès d’un homme qui au fond n’en a pas besoin tant sa culpabilité ou sa démence crève les yeux sur tous les plans.

L’ordalie : regarder la Gorgone. Et là, c’était passionnant. La fin où son père l’abandonnait sur une gare, déserte, en colère contre elle qui n’avait pas voulu faire telle ou telle chose, donnait l’image d’une jeune fille qui commençait à se relever, qui allait commencer à vivre pour elle-même ; d’une jeune fille qui pourrait faire ça car elle avait traversé cette épreuve finalement initiatique au sens profond du terme avec un courage assez héroïque ; ayant traversé sa peur, elle allait partir en quête de son désir propre, tandis que le père disparaissait sur l’horizon d’une route, jusqu’à ne devenir qu’un petit point noir ayant perdu toute puissance magnétique. Et elle, elle restait avec un sac de voyage, annonçant le long voyage qui commence, celui de l’existence désillée, qui ne croit plus au père-totem, au père-idole. Il n’y aurait plus d’idole, plus de dieu. Il y aurait seulement d’autres pères, non autoritaires, ces auteurs libres de penser, qui entreraient les uns les autres dans des dialectiques qu’elle créerait elle-même jusqu’à trouver sa propre voix : « Il part. Son train arrive dans trois heures. Il y a des courants d’air dans le hall. Et quelques rangées de chaises en plastique sous les panneaux d’affichage, devant le marchand de journaux. A la première page du Monde, en grosses lettres noires, Espagne, l’extrême droite mobilise ses troupes. Autour d’elle, des gens vont et viennent. Elle s’assoit sur une des chaises en plastique. Personne n’attend aussi longtemps qu’elle. Les gens mangent un sandwich ou un fruit avant d’aller prendre leur train. Elle a faim, mais elle n’a pas d’argent. Heureusement qu’à ses pieds, il y a son sac de voyage, qui est la seule chose familière de toute la gare. Elle le regarde. Et elle lui parle. » (p.136, Une semaine de Vacances, Flammarion, 2012). Mais c’était probablement inconscient, vu la lecture qu’en donna Christine Angot.

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Hans Bellmer (portrait d’Unica Zürn)

Mais voilà Christine Angot se justifie. Sa lecture a pris un tour psychologique, car le rapprochement que l’introduction par l’extrait de La lettre de Kafka effectue, fait entendre que son livre s’adresse au père, voire à tout père, en un long reproche querelleur, et, vu l’implication théâtrale qu’elle donne à sa lecture, cela devient un exhibit dans un procès brechtien des hommes, cela en regard de ses précédents ouvrages qui sont aussi possiblement lisibles comme des lettres de reproche (autant que comme des descriptions d’un désastre amoureux contemporain, ce qui m’intéresse plus). Et ce qui rôde alors chez elle, comme cela rôdait chez Kafka c’est la justification, et derrière la culpabilité d’être devenue un auteur, de n’avoir pas en quelque sorte dépassé l’épreuve. Mais ma foi, il n’y a rien de mieux à faire quand on a traversé l’horreur que d’en témoigner. L’horreur se répercutant en inconscient refoulé pour la plupart qui ne l’affrontent pas, qui s’en cachent, qui se cachent des fantasmes qui les harcèlent dans le noir ensuite, parfois dans une telle inconscience qu’ils ne se les formulent même pas à eux-mêmes et vivent complètement à côté d’eux-mêmes. Notre époque y aide, qui distribue des vies toutes faites, à jouer comme des fonctionnariats. Il faut être adulte, renoncer aux passions sans avenir, ne pas être dépressifs ni mélancoliques, il faut aller de l’avant, etc. L’amour devient le sujet d’une relation amoureuse à rendre harmonieuse, constructive dans le couple producteur d’enfants, grâce à un travail psychologique sur soi, etc. Georges Bataille dans l’entretien sur La littérature et le mal archivé par l’INA que je cite en exergue, dit que tout écrivain au contraire est du côté du mal, de ce qui sera compris comme régressif et enfantin au regard des valeurs du monde du jour. Il dit aussi que Kafka s’est toujours senti coupable d’être un auteur, d’être resté puéril au fond, devant son père qui le destinait à des carrières de commerçant. La lettre au père, dans ce cadre, est ce moment où Kafka justifie d’être devenu auteur, de n’avoir pas pu grandir, trop terrorisé par son père. Du coup, c’est comme si Christine Angot en se référant à ce contexte littéraire kafkaïen se mettait à se justifier d’être entrée en littérature, par ce canal d’un vécu incestueux vénéneux, sous-entendant que si elle était cela c’était bien à cause de son père (eh oui… ) et comme si elle devait maintenant prouver qu’elle valait quelque chose de positif malgré tout aux yeux des pères.

 http://www.youtube.com/watch?v=09R4yWaUSI0

archive Ina / entretien avec Bataille sur La littérature et le mal

Christine Angot, il m’a semblé, ce vendredi 26 juillet, n’assumait la littérature comme répandant le mal. Il y a eu une question posée par la speakerine à la fin, qui m’a mis la puce à l’oreille. La question première fut de demander si pour elle, il n’était question que de l’inceste. Belle question mais la réponse était préparée. Christine Angot développa l’idée que l’inceste était interdit parce qu’il était une prise de possession d’un individu sur un autre sans défense. Ce qui était interdit c’était la possession d’après elle. Comment ça ? Voulait-elle dire que l’interdit, forcément nécessaire à la transgression faisait partie du dispositif du désir ? Ou bien que prendre une personne comme objet était la replonger dans le climat incestueux de son enfance – climat désespérément passionnel et jouissif à bien des égards, n’est-ce pas – et en cela déjà coupable ? Ou bien, et comme elle ne laissa pas entendre qu’elle avait en tête les infinis mystères des jouissances – dans toutes leurs dimensions parfois très éloignées de l’idée commune de « plaisir » -, voulut-elle dire que toute homme prenant possession d’une femme comme d’une poupée, d’une femme-enfant ou d’un objet sexuel était un criminel ? (Dois-je préciser ici que je ne suis pas en train de défendre le viol et l’inceste réellement exécuté ni même la femme-objet ?)

Toute son œuvre soudain se mettait à avoir un but. Il n’était plus l’expression d’une expérience ou d’expériences du mal-être, dans un monde contemporain complètement destroy comme d’une exploration des recoins mal famés de la psyché. Il fallait changer, policer les hommes. Certes, il est louable de lutter contre le crime incestueux mais est-ce à la littérature de la faire ? Un but moral, social-démocrate, bien-pensant, se dessinait, décalque des vieilles antiennes féministes (qui ont d’ailleurs réussies comme on peut le voir tous les jours à rendre le rapport amoureux et sexuel plus profond, n’est-ce pas). Dire cela, que ce qui est interdit c’est la possession, cela éradiquait toute l’expérience masochiste féminine et réduisait Histoire d’O de Pauline Réage à néant. Cela refoulait le fantasme aussi bien masculin que féminin dans la boîte de Pandore comme coupable et honteux. Dès lors, la tenue noire rigoriste prenait sens. A une époque où cela n’arrête pas de moraliser, c’était comme si Christine Angot se couchait et retournait son livre sur lui-même.

Que le goût pour posséder l’autre ou pour être possédé soit un mystère non éclairci pour le rationalisme ambiant fait partie des rares lucioles qui restent dans nos nuits. Que des hommes se comportent en grands pervers et non en humains modèles, n’est-ce pas aussi leur manière  de jeter un peu de trouble, à une époque où, dans la partie occidentale du monde, l’on se gave de positivités politically correct, d’optimismes débiles, teintées de vagues religiosités ? A une époque surtout où il est demandé aux hommes d’aller au travail et d’y être rentables. N’est-ce pas faire entendre que le sexuel échappe ? Enfin, que des femmes trouvent leurs joies nocturnes dans leur transformation en objets sexuels pour faire halluciner un vieil éternel féminin, ce bout de chiffon, cette serpillière ou cette nymphe égarée en 2013, tout en pleurant sur leur désastre amoureux, voire se complaisent à leur autodestruction, fait partie des derniers éclats d’une poésie de la rue, de la vie.

Je croyais mal entendre mais Christine Angot rajouta que dans la deuxième partie de la lecture où elle était tout près du bord de scène, d’avoir vu les regards des femmes qui étaient assises au premier rang la comprendre – comprendre ça, le détachement d’une femme dans l’acte sexuel – l’avait soutenu dans sa lecture, dit-elle. Et ajoutant que le plus beau compliment qu’elle se soit entendue dire était qu’elle donnait à entendre aux femmes combien elles étaient au-dessus, combien ces hommes violents en pleine sexualité, elles étaient au-dessus. Quelque chose là d’insupportable. Comme si ce qui se nouait dans la sexualité n’avait rien à voir avec les fantasmes de femmes, de femmes passives. Non, l’inceste n’est pas interdit parce qu’il serait une possession d’une personne sans défense, mais parce qu’il annule l’origine et est un coup porté au vivant qui est générationnel. L’inceste revient en arrière ; cela suffit qu’il hante le fantasme, qu’il hante l’enfance. Quand les formes violentes de sexualité expérimentées plus tard par les plus courageux et courageuses, via le fantasme, sont au contraire des explorations pour retrouver du vivant, à l’encontre des normes. Pour remettre du jeu entre réalités et fantasmes. De l’érotisme dans le réel. Pour jeter du désordre. Pour s’opposer à ce que le sexe, le désir, et l’amour deviennent des activités efficaces et rentables – évaluables en réussites.

Entendre Christine Angot atteinte par cette crise d’austérité par ailleurs très en vogue, ce fut pénible. Qu’est-ce une voix si elle n’assume pas le venin qui l’a contaminé et qu’elle ne peut que répandre ? Les femmes qui étaient assises au premier rang, elles avaient renoncé à en être. Les corps plus ou moins déformées, les mines contrites de mères ou de prof… Et nous fûmes à nouveau ensablés dans ce féminisme Plon-Plon de bourgeoises mal fagotées, qui nient les fêtes noires du vivant. Il importe maintenant de relire Une semaine de vacances.  Mari-Mai Corbel.

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