Étiquettes

,

Du déni de la lutte des intermittents au déni de l’existence de La Générale (Paris)

Aux lendemains du premier tour des Municipales du 23 mars et aussi de la négociation du 20 mars sur le régime de l’assurance chômage, quelques faits nous inclinent à douter de la santé mentale du Parti Socialiste. Serait-il schizophrène ?

Demosthène Agrafiotis "Calligramme à Venise"

Demosthène Agrafiotis
« Calligramme à Venise »

 

Le 21 mars, Frédéric Hocquard le secrétaire national à la culture publiait un communiqué soutenant la mobilisation des artistes et techniciens du spectacle, par manifestations et occupations de l’Opéra Garnier et du Carreau du Temple. Frédéric Hocquard rappelait qu’ « un nouvel accord ne pouvait se faire au profit des marges des employeurs mais en priorité pour corriger les fragilités et les dysfontionnements du régime et la précarité dans laquelle vivent les artistes ». Il demandait que la négociation se réfère aux propositions du comité de suivi, comité créé en 2003 et rassemblant des parlementaires de tout bord et des militants très studieux devenus depuis de véritables experts comptables. Et il concluait en affirmant que ce qui se joue, c’est « la place que notre société donne à l’art et à la culture », précisant que « ce n’est pas seulement le profit ni la création de richesses mais l’émancipation des individus, la création d’un autre modèle de lien social », bref qu’il « est du devoir de la gauche d’être aux côtés de ceux qui se mobilisent aujourd’hui ». Que c’était beau. Le problème c’est qu’en même temps, Michel Sapin se félicitait de l’accord scélérat qui venait d’être signé en toute ignorance des propositions techniques du comité de suivi, ainsi qu’Aurélie Filipetti. Pourtant cette dernière avait semblé plus fiable que le ministre du travail depuis l’annonce tactique du Medef de réclamer la suppression pure et simple des annexes relatives aux intérimaires et aux intermittents. Frédéric Hocquard n’a pas été limogé à ma connaissance et,

Demosthène Agrafiotis Calligraphies II

Demosthène Agrafiotis
Calligraphies II

pourtant, il s’est positionné en contradiction complète avec ses camarades aux affaires gouvernementales ou municipales.

Frédéric Hocquard n’a cependant visiblement pas de pouvoir. L’occupation du Carré du Temple par les militants de l’intermittence a été non pas soutenue mais combattue par la soi-disant socialiste mairie de Paris qui ouvrait ce nouveau lieu en inaugurant une exposition de plasticiens, des plasticiens eux-mêmes pauvres qui payaient leur stand. La Mairie s’insurgeant contre cette occupation ne défendait donc nullement un quelconque service public de culture publique mais d’un business. La mairie a réclamé immédiatement des forces de l’ordre et fait enfermer les militants à l’intérieur toute une nuit, bien que les plasticiens aient trouvé un accord avec ces derniers entre-temps. Puis, une fois les bureaux de vote fermés dimanche à 20 heures, elle a fait donner l’assaut sans tarder, avec une brutalité choquante alors même que les militants discutaient de la sortie du lieu et n’opposaient pas de résistance. Une réponse du pouvoir à la prise parole en forme de coup de bâton. Comme on dit à un enfant qu’on bat, il apprendra. Voilà où une mairie élue par des électeurs de gauche se situe.

Les militants, traumatisés, sans compter que ce sont des artistes ou techniciens certes très courageux mais marqués pour la plupart par un sensible hypertrophié, ne pouvaient rester bouche bée bras ballants et se sont en partie rendus illico au quartier général de Anne Hidalgo, la candidate à la mairie de Paris ainsi qu’à celui de la candidate de l’UMP. Rien d’étonnant à ce que le service d’ordre de cette dernière rejette la délégation manu militari, mais il ne réagit pas différemment que celui de Anne Hidalgo. Pourtant, on aurait pu s’attendre à plus de mansuétude. Dame Hidalgo fut secrétaire nationale à la culture du Parti Socialiste. Je me souviens d’elle en 2003 à la Chartreuse de Villeuve-les-Avignons que nous occupions, venue nous soutenir et nous dispenser quelques belles paroles. C’était dans un autre monde. Les révoltés et traumatisés ont été reçus comme des insectes nuisibles, par le service d’ordre sortant immédiatement des bombes de gaz poivrés pour les estourbir. Peu après, les estafettes de la préfecture arrivèrent pour sécuriser le quartier. Tout était dit.

Depuis, aucun mot de la part des socialistes au gouvernement sur un accord scélérat qu’en quelques jours les militants de la Coordination des Intermittents et Précaires d’Île-de-France devenus comme je l’ai dit d’excellent experts comptables depuis 2003 ont vite fait de décortiquer et de défaire de son petit costume de petit retour en arrière fondé sur la petite idée qu’il faut bien que tout le monde fasse un petit effort en temps d’austérité. Il ne reste en vérité qu’une coquille vidée de son contenu pour la plupart des intermittents, c’est-à-dire ceux qui gagnent le moins, en raison de l’instauration de délai de carence durant parfois plus d’un mois. Ne parlons pas des intérimaires littéralement précarisés par une perte brute de leurs allocations.

Mais revenons à dame Hidalgo et au Parti Socialiste. Cette dernière dont les camarades ont su si bien accueillir les intermittents traumatisés, a bien sûr des projets pour la culture à Paris. En tout cas, le 10 mars, elle en avait une précise qui allait plutôt dans un sens heureux. Elle écrivait ceci au Réseau Acte If (réseau de lieux intermédiaires en Île-de-France) : « J’ai la volonté de poursuivre l’élan permettant aux artistes de travailler et de se produire dans des conditions favorables. (…) Je donnerai la priorité aux artistes émergents en ouvrant les portes des lieux existants et en apportant un soutien renforcé aux lieux intermédiaires. Je mettrais, à disposition des artistes, si je suis élue, des lieux dédiés pérennes ou éphémères pour leur permettre de mieux vivre de leur art.» Que c’est beau, beau, beau. Sauf que le 10 mars est sans doute sur une autre planète.

Le programme électoral de Anne Hidalgo pour le 11ème arrondissement annonce un projet de cinéma parfaitement privé « au cœur de l’arrondissement (…) dans le quartier de la Mairie » qui d’après le plan, s’installerait au début de l’avenue Parmentier, précisément là où se trouve un lieu intermédiaire s’il en est, qui est La Générale. La Générale est une coopérative artistique, politique et sociale qui fédère des artistes et des associations mutualisant leurs outils de travail depuis une dizaine d’années. Elle est même considérée par la région comme l’une de ces « fabriques de culture » qui bénéficient d’un dispositif de soutien depuis 2012. Les artistes du théâtre, de la danse, qui inventent des formes, connaissent bien ce lieu, soit pour répéter soit pour développer une résidence et une étape de création. C’est un relais reconnu par plusieurs institutions (Théâtre du Rond Point, le défunt Théâtre Paris-Villette, le Centre Georges Pompidou, le Théâtre de l’Aquarium, les Bouffes du Nord, le 104, la Gaité Lyrique, la MPAA, la Maison des métallos, etc.).

On se pince et on se demande si Dame Hidalgo est Anne Hidalgo. Les forces du mal lui ont-elles badgé une puce électronique sur le cervelet et est-elle sous hypnose ?

Pierre Raymond, esquisse, Don Quichotte.

Pierre Raymond, esquisse, Don Quichotte.

Le projet de cinéma est si bien lancé qu’avant même le résultat des élections, La Générale a reçu les visites répétées de cabinets d’architectes privés accompagnés par les services techniques de la ville, ainsi que celles du Service d’Etude et de Prospection Immobilière de la Ville de Paris. Pire : A cela s’ajoute la visite d’un producteur souhaitant installer les bureaux de sa société de production cinématographique et à qui Bruno Julliard, adjoint à la culture de Paris, envoie ses vœux de bonne année à l’adresse de la Générale dès janvier. Un détail bien sarcastique qui s’ajoute au fait que La Générale a disparu comme dans un triangle des Bermudes du programme électoral. La Générale ne serait-elle qu’un lieu vide, squatté par des indésirables qu’un service de désinfection adapté chassera vite fait ? Rien de rassurant pour ce lieu intermédiaire.

Les gens de la Générale cherchent à prendre rendez-vous avec Dame Hidalgo. En vain. Anne Hidalgo oppose des fins de recevoir et ne manifeste aucune curiosité pour rencontrer des acteurs importants du tissu culturel de la ville qu’elle ambitionne de diriger.

Le collectif qui gère la Générale se justifie de son activité dans une lettre ouverte datée du 26 mars, adressée à la candidate comme à un autre adjoint à la culture François Vauglin et s’indigne : « Nous tenons à préciser que notre bail dans ce bâtiment a été reconduit, et ce pour 3 ans, fin janvier 2014. Nous ne sommes pas en bail précaire. Nous avons toute légitimité à travailler dans ce lieu, que nous entretenons et dans lequel nous avons investi plus de 80 000 euros depuis notre arrivée. Nous avons créé 2 CDI et un volume important d’emplois intermittents. Nous avons soutenu et accueilli plus de 250 résidences, servi de tremplin à de nombreux artistes émergents, d’outil de travail à des artistes confirmés, de relais, etc... » Faudra-t-il les exproprier illégalement pour construire un cinéma privé en leur lieu et place ?

Et tout à coup, nous voyons que nous avons vécu tels des Don Quichotte qui voyaient dans le Parti Socialiste la belle dame. C’est fini. On ne pouvait pas penser que le parti socialiste répudie la culture, et pourtant, les faits sont là. Le Parti Socialiste pense la culture sans les artistes ou non-pense la culture. Et tout cela arrive lors d’une inflammation des tissus front-national de l’électorat. Il est vrai aussi que le ramdam médiatique autour de cette poussée occulte volontiers l’installation du Front de Gauche et donc d’une autre gauche dans le paysage politique et électoral. Le Front de Gauche a d’ailleurs un programme en matière culturelle tout à fait intéressant : « Le Front de Gauche affirme son ambition résolue de mettre l’art, la culture et l’information au cœur de son projet politique de transformation sociale, d’émancipation humaine, de révolution citoyenne et de planification écologique » (http://culture.pcf.fr/9079). Cette occultation découle du besoin de sensationnel des médias proportionnel à leur ignorance des dossiers. Mais ce qui se dégage, c’est que la crise politique que la France traverse, comme nombre de pays européens (la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie… ), et qui est la conséquence de politiques d’austérité décidées obscurément dans les couloirs de Bruxelles sous la pression de Merkel, et dont le but est de protéger les détenteurs de titres des dettes souveraines, au mépris de la survie des populations, est aussi une crise culturelle. Il y aurait là beaucoup à dire, la crise culturelle étant aussi de la responsabilités des acteurs institutionnels et des artistes, comme des milieux intellectuels, non sans une vague inconscience diffuse. Une crise culturelle veut dire une crise de la culture, soit une crise de son articulation à la politique et à la société. Ce serait un autre sujet

.Desmosthène Agrafiotis

 Mais pour revenir aux mauvais coups qui frappent La Générale, aux dénis du Parti socialiste devant un accord obtenu dans des conditions douteuses le soir du 21 mars, et que déjà dénoncent même des organisations comme la CGC, on en vient à s’interroger sur l’être même du Parti Socialiste. Le Parti Socialiste est-il un corps sans organe déterritorialisé mû par une pulsion déchaînée de pouvoir ? Un parti déchiré, mélancolique, aux abois faute de sublimation de la pulsion, qui arriverait au stade de faire les poubelles de l’électorat ? – au stade du déchet, shooté, à côté de la réalité… Un parti clivé qui se prétend de gauche et qui mène des politiques de droite, en matière de police, d’économie, d’éducation aussi, de culture, pour le compte d’un surmoi apparemment autoritaire et terrifiant. Plaire à la droite semble son idéal du moi.

Mari-Mai Corbel.

 Voir le site ici de La Générale.

 

 

 

Publicités