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Je me suis tue et cela n’a peut-être pas été vu. Ce blog est resté vide. Je n’ai plus rien écrit. Je ne pouvais plus. Presque. Je sais d’où je parle mais je ne savais plus à qui je m’adressais en français. Je suis partie par hasard, cinq jours en Grèce. C’était juin 2012. Le choc a été d’entendre cette langue grecque ou hellénique – là il faut dire que les Grecs dans leur langue ne s’appellent pas ainsi mais ellines et la Grèce c’est Ellada ; toute la sémantique du grec dérive de l’appellation péjorative dès le départ des Romains et plus tard des Anglais qui vont s’approprier ce pays naissant en échange d’une aide militaire qui n’était même pas demandée. Immédiatement, à mon retour, je me suis procurée des livres pour apprendre. Le choc c’était de voir que cette langue qui chez nous est connue sous la forme ancienne, et qui habite telle un bernard l’ermite la plupart de nos mots, n’avait pas tant changé. Elle était là, vivante. Je pouvais la comprendre sous l’apparente étrangeté d’un autre alphabet et elle m’était déjà familière. Le choc était aussi que les gens qui parlaient cette langue étaient d’un autre sensible, d’un endroit où le sensible avait ses droits. J’étais bien. Et comme par hasard, au moment où je découvrais la Grèce, elle était la cible des puissances de l’Union Européenne. Pas nouveau pour la Grèce, mais là il s’agissait d’une crise aigüe de vampirisme. Et son peuple se battait bien en vain. J’étais avec les gens là-bas. Je n’ai cessé de revenir jusqu’à partir six mois, et puis jusqu’à décider d’habiter là-bas. Pas n’éden, pas d’histoire de cellules autogérées à rapporter, d’insurrection modèle non plus pas de paradis perdu mais juste un pays où me tenir, sans avoir à me justifier. De toutes les horreurs que mon identité françaises me fait porter, je réponds que je ne veux plus être d’ici.

Quand j’ouvre la fenêtre en Grèce, la fenêtre s’ouvre, et c’est tout. Je suis chez moi, dans ce moi du soi très intime, simple. En France, c »est le représentation de la fenêtre qui représente un concept d’ouverture qui s’ouvre. Ce n’est pas dans les gens mais la situation, le problème.

Où vivre ?

Une langue méprisée de rester contemporaine. Non  pas que j’aurais un délire d’origine, mais là la question de la modernité posée par Baudelaire et redite par Benjamin me semble en acte, vivante, en Grèce. Nous n’apprenons dans nos écoles pas plus l’arabe, que le grec moderne ou d’autres langues des Balkans. On s’en fout. C’est bien dommage car nous comprendrions dans l’expérience de ces apprentissages bien plus que dans un ouvrage de critique sur la modernité. Dans le grec de maintenant, l’archaïque est dans le quotidien comme un poisson dans l’eau et cette perpétuation est bonne. Dans ce même pays, tout le monde connaît des chansons du répertoire qui est une chanson amoureuse et/ou politique chaque fois. Est bonne à l’âme la répétition des motifs aimés.

L’endroit où l’homme danse seul, spontanément et où une femme peut le rejoindre, séparée. L’endroit sans puritanisme. Encore il existe. Et que cela soit ça qui soit visé par le monde américanisé de l’Union Européenne n’est pas étonnant mais n’appelle que ma révolte, mes pauvres forces. Que personne ne se soit vraiment dressé ici contre ce qui se passait là-bas, m’a suffisamment parlé et dit qu’il n’y avait qu’à faire une chose : aller me coucher là-bas contre la source.

Qu’est-ce écrire ? Qu’est est-ce contre la source ? Qu’est-ce seulement vivre ? Est-ce que l’on ne peut que vivre sans se battre ? Est-ce qu’on a besoin de faire de l’art, d’écrire, de témoigner, de dire quand on vit ? Est-ce vivre qu’écrire ? Ou jouer ? Est-ce que tout le jeu de l’art et de l’écriture est de compenser l’impossibilité de vivre ? Que se passe-t-il quand vous rencontrez une histoire d’amour et que vous vivez ? Quel silence vient là ? Et cela ne veut-il pas dire que la plupart de ce qui se produit n’est que le cri d’une vie empêchée ? Je ne sais pas. Je ne peux rien dire, je suis dans le silence. Très loin de l’apaisement, ce silence est celui d’une extase secrète, mineure, intime, devant que le lâcher-tout de Breton que je me répétais comme une prière me soit arrivée sans que j’en décide rien du tout. Expérience impartageable. Mais de là je regarde ce que je regardais avant, et je me dis que tout était dans l’attente, dans un chemin qui cherchait le passage. Et que le chemin a été long et intérieur.

Maintenant à Marseille où je suis retournée pour rentrer, pour faire mes paquets de livres, mes amis m’interrogent : Alors, c’est comment ? Tu as trouvé ta place ? Tu es bien là-bas ? Et je me vois qui bois et fumes là-bas, tout aussi tourmentée, et ce silence plus haut dit me prend. Par délicatesse, je le romps et parle de la Grèce, comme pour faire croire que ce serait « mieux ». Mais là n’est pas la question. La question c’est qu’ici ce n’est plus chez moi, c’est qu’ici je ne m’y reconnais plus – ou plutôt j’ai reconnu là-bas que je ne m’y était jamais reconnu. Mais est-ce que je m’y reconnais là-bas ? Sinon comme l’étrangère accueillie selon une tradition millénaire ? Toujours étrangère en quelque sorte. Je resterai l’étrangère mais ce sera clair. Je n’ai d’ailleurs aucun fantasme à la Loti de me fondre dans le paysage et de jouer à la femme grecque. Peut-être que bien des exils, des départs, des immigrations puisent à ce fond commun d’une identité irréductible à un « chez soi ». On dit en psychanalyse, que l’on ne devient l’enfant de ses parents que lorsqu’ils nous adoptent dans un second temps après la naissance en nous reconnaissant comme autres. Et qu’alors les enfants adoptent leurs parents. Je n’ai pas adopté la France.

Née en France non baptisée, j’ai longtemps cru enfant que c’était normal. Avec l’âge, j’ai découvert que même dans ma génération cela avait été une exception fort heureuse mais qui me différenciait. Je n’ai pas cessé de tendre à la pensée des mes amis cette expérience que fut d’entendre le mot « dieu » vers 5 ans pour la première fois et d’en rire, tandis qu’instinctivement j’ai eu le sens du sacré et de la relique, du mystère bien plus que mes interlocuteurs sourds. Parce que je n’avais pas eu besoin de m’opposer par une rationalité courte d’échelle qui fait le fond du raisonnement catholique et de son pari dans la foi, ni même n’avait été polluée par la catéchèse catholique dont le premier but est d’arracher tout sens païen du langage des morts et des éléments. Je fus une sorcière-née, joueuse, y croyant dans la mesure de l’incroyance et en même temps quarante ans plus tard, je dois le dire, ça a marché. Cela ne se dit pas, cela reste secret, c’est une pratique, l’art du chemin. Forcément ayant appris à lire dans les jupes de la mère dans une édition de l’Odyssée illustrée de photographies de sites archéologiques, cette histoire du chemin, et du retour qu’est le chemin, ne m’a pas échappée. J’ai été bien nourrie, juste comme il fallait. Mais de toute cette anecdote, il ne faut retenir qu’une chose : j’ai été différente parce que je n’ai pas ressenti comme une brimade de ne pas être avec les autres, de ne pas assister avec les copains au catéchisme, mais bien comme un temps libre qui m’était donné. J’ignore comment il est possible de faire entendre cette joie triste de l’âme libre et seule pour faire envie. Mais elle me paraît tellement plus enviable que tout le reste.

A partir de là, je n’ai rien compris du champ amoureux adolescent social, des comédies amoureuses de ces âges où dans le fond les sexes ne sont pas prêts à entendre ce que le désir leur dit. J’estimais grotesques les amours de mes camarades qui s’embrassaient comme dans des films américains et qui rejouaient les éternelles scènes de ménage du couple. Je voyaient des comédiens plus ou moins bons. J’ai eu quelques crises amoureuses délirantes mais jamais je n’ai fait cette fameuse scène de ménage car à quoi bon ? Cela se passe ailleurs. La scène de ménage c’est vraiment la colère du bon chrétien qui voit son capital investissement anéanti.

Les femmes françaises – si c’est un concept qui ne fait pas mourir de rire – avaient à explorer une liberté qui était rare en ce monde : dans ma génération, elles n’ont fait que jouer au papa et à la maman ou la divorcée américaine qui brame sur ses droits de mère bafouée. Rares, très rares, sont les animales qui ont gardées leur liberté amoureuse, leur sensible sexuo-amoureux sans se trahir.

J’en viens à la politique mais c’est la même chose. De la même façon qu’enfant, je ne pouvais pas accepter le rapport sexuel catholicisé revisité par l’imagerie du film américain d’amour, je n’ai pas pu avaler le projet de vie qu’on me mettait dans la bouche. J’ai dit non. Ce n’est pas compliqué de dire non d’autant plus si nous sommes nombreux. Et j’ai vu les uns et les autres tomber et dire oui, oui mais, oui peut-être et on verra et finalement se coucher. Je l’ai vu dans la génération suivante en pire.  Quelle révolte attendre de là ? Quelle politique ? Quelle prise en main collective d’un destin ? Dieu papa s’occupe de tout. A la fin entendre parler français me dégoûte. Comment nos générations ne sont pas sorties de leurs gonds en apprenant ce que nos ascendants ont accepté ? La colonisation, la collaboration et j’en passe. Et la corruption massive de nos politiques, et les trahisons de l’idée démocratique par le libéralisme et tout ça. Parce qu’à partir du moment où un contrat de travail est signé, c’est accepté.

Quand je pars, j’ai tout ça derrière moi. J’ai derrière des larmes, des histoires d’amour qui ne ressemblaient à rien avec des hommes qui ne savaient plus leur place, j’ai des histoires dans la politique pourrie, j’ai des histoires dans un milieu culturel qui ne se connaît plus.

L’avantage de la Grèce c’est que ce n’est pas tout à fait l’Occident, ce sont des orthodoxes et le rapport à la religion est complètement différent, presque patriotique sauf qu’être patriote dans un pays qui n’a jamais colonisé personne et qui n’a cessé de se battre contre les agissements des puissances européennes pour accéder à une démocratie véritable, n’a pas le même sens que de l’être en France. La Grèce c’est déjà l’Orient. Cela veut dire que le paganisme peut vivre tranquillement, que je peux adorer la lune et faire des prières à la mer, sans que cela paraisse incongru, je peux aussi tirer les cartes, c’est orthodoxe. Il y a un qualificatif loufoque que l’on applique à cette région des Balkans : byzantin. Loufoque parce que le monde culturel décrit à l’époque visée était celui de Constantinople (Byzance est le nom antique du monde grec et parle de la projection délirante des puissances européennes au XIX e s sur ce monde qui est d’autant plus gênant qu’il rejaillit quasi intact en ce siècle après des siècles de sommeil sous l’empire ottoman, se battant pour la démocratie dans les années 1820, hyper au fait de toutes les théories modernes de démocratie). « Byzantin », a priori péjoratif, décrivant des circonvolutions de pensées, de procédures, égarantes, pour parler de l’empire d’Orient déclinant. Les grecs sont encore byzantins : impossible de déchiffrer une facture de votre opérateur internet ou du distributeur d’électricité ou de débrouiller une conversation ou un conflit. Oui, c’est byzantin et c’est en définitive une manière inconsciente ou ludique de s’opposer à la clarification, à la rationalité brute. C’est un endroit où le conflit est quasi chéri avec des éclats de rire en dessous. Par derrière, ne pas payer une facture a des conséquences assez tardives. Peu orthodoxes. C’est ailleurs. En revanche le rapport homme / femme reste frontal : archaïque et moderne. Il n’y a pas de domination / humiliation. Oh bien sûr, le soupçon universel de savoir si une femme est une bête (voir un certain texte de ce pauvre Merleau-Ponty) ou un être pensant (soit un homme comme un autre, ce qui n’est pas possible) continue de hanter, mais dans les faits, chacun a sa place et le jeu érotique ses chances. Les hommes peuvent se féminiser en tombant fou amoureux (et se remasculiniser du coup) et les femmes se masculiniser en devenant la reine (et se reféminiser de même). Il y a du jeu mais encrantée dans la grammaire des coeurs, dans le langage des chairs. Rien de postmoderne et de déraciné, de jeu pur avec les formes. La généralité est évidemment débile. Mais c’est une possibilité que j’ai explorée souventes fois mais jamais vécue en France. C’est qu’il n’y a pas de honte, et la honte est toujours historique. La fierté est sexuelle avant tout. Si la honte politique de ce que notre identité de nationaux nous fait porter n’est pas affrontée, il n’y a plus qu’un jeu de rôle, qu’un mime d’une fierté sexuelle foutue, un jeu postmoderne de formes sans chair engagée. Femmes et hommes dans le même sac devant ce drame français et occidental. Je considère l’homosexualité et tout le phénomène du transgenre comme une résistance provocante, sarcastique, et humoristique, parodique, face à une situation ingérable. Résistance qui a tenté et peut-être tente encore de sauver la pensée amoureuse – mais le postmodernisme et le jeu avec les formes semblent gagner du terrain et vider de son sens la révolte homosexuelle secrète mais premières. Les oeuvres contemporaines les plus intéressantes viennent de là, du jeune Chéreau à Guibert, en passant par tant d’artistes et de penseurs. Mais cette forme de résistance me fut étrangère. Adolescente je ne savais pas ce que j’aimais parce que j’étais encore naissante, mon avidité sexuelle n’était pas là mais encore déplacée comme dans l’enfance. Je n’ai pas pu me définir telle ou telle. Et instinctivement j’ai choisi la voie la plus facile et la plus compliquée : aller vers l’autre, vers le garçon que je ne comprenais pas du tout et qui me semblait déficient. Ma révolte n’est pas passée par là. Elle aurait pu. Mais le sentiment de ma fierté sexuelle, si malmené dans l’enfance et adolescence, je n’ai cessé de le préserver et cela a eu des implications politiques. Jamais je n’aurais pu me coucher devant le système ou la peur de manquer, car ma fierté était là, inconsciente, violente.

Je pars. Je vais vivre. Je vais tenter d’oublier le monde artiste et sa société culturelle. Je vais tenter comme je l’ai fait depuis six mois de vivre sans rien vouloir. Même plus dire. Sinon ailleurs et autrement. Dans une rétractation coquillaire, dans la gogue d’une autre langue si dépaysante et en même temps si racinaire, dans le creux de paysages miraculeusement préservés (pour combien de temps ?), dans les bras d’une Histoire de résistance exemplaire mais épuisée, dans les bras d’un pays qui dès son apparition a fait de l’accueil son sujet. C’est la tragédie des Bacchantes par exemple.

Seulement ce silence triste devant une Histoire qui va son court, avec la complicité de peuples qui n’ont pas été à la hauteur. Qui n’ont pas vu que leur liberté gardait un caractère exceptionnel et rare, qu’il fallait se battre pour cela devant le monde. Etudiante, il n’y avait personne pour militer une heure par semaine à l’Unef-id, personne pour le PS. Ces organismes livrés aux mains des carriéristes qui avaient tout leur temps pour ça puisque c’était leur cible, sont devenus des parodies grotesques, des niches à vampires. C’était il y a vingt ans. Que dire ?

J’ai espéré pas mal dans les milieux artistes et j’ai vu se faire jour un champ de bataille, une foire d’empoigne, un truc de malade où même une forme de prostitution devenait amusante. Et derrière, des « opérateurs culturels » se sentant agressés de trop de sollicitations, alors que payés, eux, tout en s’amusant justement. Les traumatismes que les dernières dix années vont laisser dans le milieu artiste et culturel français – le trauma est le choc que l’on reçoit, genre viol, mais on est trop petit pour réaliser ce qui arrive, je pense que le violateur est tout aussi traumatisé – vont – si tant est que ce milieu s’en sorte par par exemple une interruption brutale de toute subvention – rayonner pour plusieurs générations. On aura inculqué le regard de l’autre, du juge, de l’autorité, le goût de l’abouti, du bien fait (ce qui n’est vraiment pas une façon de le faire advenir), on aura brimé la liberté imaginaire, et surtout l’idée qu’on ne naît pas tout fait mais qu’il y a un chemin. Et cela contre un monde de la séduction mortifère, avilissant pour tous. On aura fait de la recherche une esthétique, on aura institué qu’un maître peut savoir ce que l’artiste fait quand ce maître n’est ni artiste, ni exploreur mais manipulateur de budgets. Bienvenu dans le monde des pervers narcissiques. On aura supporté l’idée qu’un bon artiste peut être un excellent chef d’entreprise. On aura tué l’idée du temps et engraissé l’idée du génie et du produit, deux idées parfaitement contradictoires. On n’aura pas fait la critique des géants de la scène qui ont tout pris et rien laissé dans les années 80-90 (en terme de subventions, il faudrait faire un bilan de ce qu’ont coûté quelqu’unes de nos stars – pourquoi donner des noms, ce n’est pas le sujet – et de ce qu’ils ont investi dans la transmission : rigolo ce sera comme aujourd’hui quand on découvre le caractère ordinaire des malversations des députés), et on n’aura fait des « jeunes artistes » (peu importe leur âge), un label. Surtout, on n’aura rien fait pour avancer une autre pensée de la culture  dans les cercles politiques, une idée de dissémination, d’extension dans le territoire, de quotidienneté, alors même que la démocratisation culturelle aura marché, contrairement à tout ce qui se dit à ce sujet chez les assis. Elle a tellement marché que la demande en études artistiques ou de politique culturelle est surabondante.

Devant le chantier et la surdité qui y répond, que faire sinon partout me recroqueviller, près d’une vieille langue, près d’un petit peuple à demi oriental où mon être femme peut parfaitement exister, petit peuple qui n’a rien à se reprocher et qui peut être fier de ses résistances, près d’un pays que mon propre pays dans une bande de puissances organisées a pris pour un laboratoire pour une expérience d’assassinat d’un peuple (si celui-là cède, alors c’est tout bon tous se laisseront manger), près d’une culture qui reste vivante dans les corps à travers la chanson et la danse grecques et qui objecte ses anticorps vivaces aux coups du sorts politiques immondes dont il est l’objet. Les Grecs rêvaient tout de l’Europe, ils pensaient qu’ils n’étaient pas assez civilisés, et puis ils sont entrés dedans et là ils apprennent que la question  barbarie / civilisation qui était la leur est légèrement tronquée. Ils se retrouvent seuls. Désemparés. Mais ensemble, relativement, autant se faire se peut en dépit des jeux d’influences anglaises, allemandes, françaises, russes, qui n’ont pas cessé de perturber leur atmosphère, leur vie politique.

Aucune joie sinon celle de désespérer en embrassant la mort, comme dans ces boîtes junky que j’ai fuies, celles de Paris que j’aimais tant, mais le faire en paix, en toute lucidité. Je pourrais finir en citant les petites phrases qui m’ont été dites dans nos milieux culturels si bien renseignés sur le ton de « nous sommes un grand pays et jamais ce qui est arrivé en Grèce nous arrivera » en récapitulant les millions que ces personnes perdaient en subventions au même moment, histoire de rire de l’aveuglement. Mais quelque part je souhaite que cette expérience soit faite ici  car comme m’a dit un ami artiste grec, la France va enfin sortir de l’Histoire et pouvoir penser cette Histoire dans une distance. Optimiste l’ami. Enfin sortir du centre et perdre l’idée qu’il y a un centre. Ce sera plus léger à porter. Mais il est vrai que quand on en est, et qu’on voit le chantier…. on a des doutes. Toute société culturelle et artistique est à l’avant-garde de sa société et j’estime que la française est perdue. Qui a jamais refusé une subvention ? Je parle des opérateurs culturels comme des artistes. La corruption de notre milieu est à l’avant-garde du reste. A partir du moment où on accepte de verser 20.000 euros pour une soirée de lecture avec Chéreau dans un théâtre public et que personne n’hurle, on est mort. Par exemple. Il y en a d’autres. Les camions de la Schaunbüne à Avignon avec cent employés. Et d’autres conneries de ce genre où l’art théâtral se réduit à un bon business. Il n’y a là aucun lien avec la vie des gens qui viennent voir. L’idée du lien entre luxe, art, et beauté est une erreur totale. Ce n’est pas ainsi qu’on explore le néant, le gouffre, l’endroit de désespoir, de mort, de sauvagerie, de l’humain, qui est l’endroit de l’art – ce n’est pas moi qui le dis, il suffit de lire ou de regarder. Je n’ai aucun espoir. Je me fous complètement du destin historique de ce pays qui me donne un passeport encore privilégié. Je peux mourir demain, et qu’est-ce que cela ferait ? Il y a peu de jours une Iranienne est morte pendue pour une sombre affaire de moeurs où elle dit avoir été violée et ne pas avoir tué le violateur mort d’une autre main, et combien lapidées, assassinées sans même qu’il y ait besoin d’une comédie de justice ? Cette iranienne est morte du délire misogyne islamique. Vraiment, c’est rien la vie, il ne faut pas tant s’y accrocher. Il n’y a que le chemin qui nous pousse halluciné l’on ne sait où et il faut aimer cela. L’on ne sait où du tout. L’on peut arrêter tout. Partir. La vie est longue. Cela ne fera rire que les petits qui font les choses cramponnés au temps présent à l’espoir d’exister. Et à l’angoisse de faire mal. De mal faire. Cela va ensemble. Dans le monde maintenant, ce qui compte c’est de déployer des vies singulières insoumises.

Pavlos Fyssas, assassiné par l'Aube Dorée.

Pavlos Fyssas, rappeur grec assassiné par l’Aube Dorée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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