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« Nous n’avons même plus la ressource d’une désertion en nous-mêmes (…) le Bloom, c’est l’homme qui s’est à ce point confondu avec son aliénation qu’il serait absurde de vouloir les séparer » (Théorie du Bloom, p.26)

« Tout se passe comme si l’enfer mimétique où nous étouffons était jugé unanimement préférable à la rencontre avec soi » (ibidq p.71)

Rapport de perspectives (Péloponèse).

Rapport de perspectives (Péloponèse).

J’étais au lit, clouée par une grippe à la grecque (encore jamais connu ce mal partout sans rhume, sans sinusite avec ce besoin de sommeil irrépressible). J’avais rendormi de 9h à 21 heures, en me levant quand je pouvais – l’oeil glauque. J’allais un petit mieux après déjà plus de vingt-quatre heures de sommeil et j’appelais Panagiotis. Il venait de suivre les informations comme il le fait chaque soir depuis que les élections législatives anticipées grecques ont été proclamées et il guette les variations sismiques de l’humeur électorale comme un animal  affamé. Il voue à Samaras un mépris sans borne, un peu comme à un clone version 21e siècle d’un des colonels de la junte qui à l’époque quand il était ado le faisait rire (comme on rit de d’un père Ubu). Et il me dit : – Tu as vu ? Paris ? Un journal, des journalistes assassinés. Je fonce sur Internet et je tombe, si j’ose dire, sur l’événement français qui a fait déjà le tour de la planète. Charlie Hebdo !

J’ai traversé rapidement plusieurs phases. La première fut l’envahissement et l’incrédulité en face de quoi je me défendis en essayant de comprendre plus vite que les indices ne permettaient d’y aller. C’était trop beau pour être vrai, une telle aubaine pour les banques en pleine déroute et en même temps pour les pouvoirs économiques en train de redistribuer les cartes (Tafta et cie, OGM qui viennent d’être votés comme possibles dans tout l’Europe au Parlement européen, etc). A qui profitait le crime ? Il est facile de voir que derrière tout ce grand cirque, les entreprises sinistres américaines et de l’Union européennes de fabrication d’un espace de libre échange, ou encore la situation bancaire explosive actuelle allaient passer au vingtième rang des préoccupations des gens qui commençaient un tout peu à se rendre compte des choses. Sans parler de la fragile ascension en Espagne ou en Grèce, en Irlande, des gauches nouvelles taxées de « radicales » par les gauches sociale-démocrates devenues les droites de gauche ou les « gauchistes de droite » (ai-je lu quelque part) en un tour de passe-passe historique qui n’a pas fini de nous sidérer. Une bonne guerre ma bonne dame quand l’économie est au bord d’un gouffre, ça requinque. Petit inspecteur via les réseaux du net, je laissais rapidement tomber cette causalité au moment de la seconde attaque d’un supermarché sur ce boulevard que je connais bien côté Nation. Dans cette phase-là, j’étais encore très près de l’événement. Cette seconde phase dura de vendredi à dimanche, au moment où l’identité des massacreurs ne fit plus de doute ; elle me fit enfoncer des portes bien ouvertes, dans laquelle je vois depuis lundi dernier pas mal de bonnes âmes se précipiter la tête la première, non sans se cogner partout. Et des lettres émouvantes, indignées, sont envoyées, certainement justes du point de vue sociologique et politique mais un peu tardives. Ces massacreurs en fait ce seraient des gosses, « nos » gosses, ceux issus de la misère des banlieues, des petits français maltraités, abandonnés, un ratage de l’ascenseur social ou plus largement de toute notre société. La circonstance que deux au moins aient grandi en Bretagne voir dans le XIXème arrondissement semblant peu gêner les commentateurs. Puis le fait qu’on n’a de toute façon jamais vu de tueurs issus de milieux riches et cultivés – des milieux riches oui le crime descend directement mais par hommes de main intermédiaires. En fait, derrière ces portes ouvertes, c’est toute la misère sociale et culturelle française qui est en jeu mais pas précisément le fait que des individus soient venus exécuter des journalistes et artistes, dans leur petit bureau en pleine réunion de rédaction. Et cela froidement, un peu comme dans un film américain ou dans n’importe quel massacre quelque part aujourd’hui. Le miracle étant qu’ils aient épargné une femme parce qu’elle était femme – pour de sanguinaires fanatiques islamistes, c’est bizarre. Pendant cette seconde phase, quelque chose d’autre m’ait apparu, c’est le fait que ces tueurs étaient le fruit d’une certaine culture télévisuelle, filmographique (il y a beau temps que les américains exportent des films où l’on tue et torture comme dans un jeu vidéo) et internautique (si on peut encore appeler ça « culture » puisqu’il s’agit de destruction du travail de la culture justement), et internautique (qui va avec une banalisation du jeu vidéo de guerre). Ils se sont mis en scène, laissé interviewés et on a même trouvé une vidéo du massacreur de Vincennes tournée pendant les événéments. En cela ils sont l’antithèse absolue du terrorisme politique des années soixante-dix qui partaient d’une critique de la société du spectacle en partie. Et d’ailleurs, à quoi s’attaquent-ils, ces soit-disant gosses déjà trentenaires ? Non pas aux puissances d’argent mais aux puissances critiques et à un symbole de 68. A des dessinateurs, à une psychanalyste (Elsa Cayatt), à un économiste plus hyper critique du néo libéralisme (Bernard Maris).  Bref à des gens brillants qui à un endroit sont révoltés par la pauvreté sous toutes ses formes et d’abord psychique et intellectuelle, à une certaine misère de la sensibilité.

Je ne vois rien (bloomisation)

Je ne vois rien (bloomisation)

La troisième phase a commencé avec le déferlement de dimanche et la mondialisation d’un slogan que je ne suis pas la première à noter de très bizarre. « Je suis Charlie ». Elle continue depuis la ruée sur les numéro de Charlie Hebdo parus grâce au travail des survivants, aux prêts de Libération et du Monde. Même s’il n’y avait eu qu’un million, ou deux millions de gens dans la rue, en soi, cela pose déjà problème quand les récentes manifestations contre l’austérité qui porte autrement atteinte aux vies n’ont rassemblé bon an mal an que 20.000 personnes à Paris ou quand la mort d’un « autre enfant de la République » (Remi Fraisse), celui-là engagé dans la défense moins d’idéaux comme il en fut taxé (comme l’avait noté un préfet qui trouvait ce mouvement « puéril ») que d’un bien réel coin de pays, n’a mis dehors que quelques bonnes âmes pour accompagner une frange de la jeunesse qui a bien du mal à se faire entendre, alors qu’elle parle de la vie, de la vie qu’on veut nous faire et qu’elle refuse et de la vie qu’elle veut (là au moins il y a un désir et une activité) et pas de façon abstraite (ils font des maisons, des plantations, etc). Les tueurs en revanche avaient quelques idéaux mais pas en matière de vie. Subsidiairement, cela montre aussi le discrédit total de nos politiques qui jamais ne pourront prétendre réunir dans la rue pour eux tout ce brave peuple parisien ou provincial. Quand je dis « discrédit », je pense aux analyses de Stiegler sur la perte de libido, sur l’ère du « mécréant », à une époque de l’Histoire où tout est basé sur le jeu avec le crédit accordé aux titres en bourse, jeu qui consiste en définitive à mettre sur le marché la valeur de la confiance, valeur humaine sans prix en vérité. On ne peut pas humilier plus l’innocence. A ce titre, les vrais mécréants ne sont guère les athées qui croient en pas mal de choses mais les traders, les grands PDG sans états d’âmes et éventuellement catholiques, sans parler des politiques qui jouent de toutes les stratégies de la communication pour monter en grade, etc. Est-ce qu’on ce dimanche onze janvier 2015, il y aurait eu un regain tsunamique de confiance, de crédit accordé à l’acte de manifester ? Même au Pouliguen, petite bourgade de Bretagne sud accotée à La Baule d’où je viens, il y a eu un rassemblement. De mémoire d’homme, du jamais vu. J’ai été aussi sidérée par les attentats que par les millions dans la rue et dans le monde entier, portant pancarte  « Je suis Charlie ». La maestria avec laquelle Hollande s’est emparé de l’événement pour le transformer en « Paris capitale du monde », en invitant les plus scélérats chefs d’Etat ou de gouvernement ou de leurs représentants venus du monde entier (soixante-dix environs), a eu aussi l’effet d’un dernier coup de massue. Si encore il les avait rassemblés après leur petit déplacement en bus scolaire les amenant sur le site d’un défilé de deux cent mètres purement symbolique, pour leur faire une leçon sur la liberté de la presse et rappeler à des Erdogan, ou à l’Israélien ceux qu’ils emprisonnent pour avoir dessiné, j’aurais un peu compris mais là, j’avoue être restée médusée. Sans compter que pendant ce temps-là, d’autres bandes armées d’inspiration fanatique semblable à celle qui avait mis en mouvements nos massacreurs exterminaient dans le silence le plus total de la part de l’Etat français des Nigérians par milliers. Pas un mot ni les jours d’après de l’Etat français à ce sujet. Le discrédit de cette classe de petits maîtres au pouvoir n’en a que plus grandi, sans que cela empêche les gens de se masser dans Paris. Certains ont surmonté leur dégoût ; d’autres moins au fait n’y ont vu que la marque d’un événement historique qui donnait de la valeur à leur sortie, mais que sont-ils donc venus célébrer  sinon un deuil ? Quel deuil ?

Rien du tout...

Rien du tout…

Pendant ces trois phases, j’ai suivi voracement sur facebook les événements, ainsi aussi que sur la télé grecque dont les journalistes comme plutôt bâillonnés se passent de commentaires et se portent plutôt sur l’investigation (j’en ai plus appris là en deux jours que sur tous les médias français). Sur mon fil d’actualité les post de mes « amis » se partageaient mes trois phases suivies selon différents rythmes par les uns et les autres – parfois certains restant bloqués sur une phase. Dès le départ, il y a eu un groupe de défenseurs des musulmans qui dénombra les actes de dégradation de lieux de culte musulman, en parlant d’une épidémie d’islamophobie et se faisant les Cassandre d’une guerre civile en germe. Sur ce versant, j’ai senti le parallèle juif / musulman repassé par l’éculé filtre de la pauvre Palestine, tricoter sa petite laine. J’avais juste envie de rappeler que les musulmans savent se défendre (la preuve, si j’ose dire, même si c’est le comble de la preuve et n’a rien à voir avec eux), mais surtout qu’encore une fois prendre la parole pour les autres quand ils ont leurs propres organes de représentation, c’est un peu aider le malade à mourir. C’est pour cette raison d’ailleurs, que je répugne particulièrement à m’enrayer sur le sujet de la Palestine, cette pauvre Palestine donc qui depuis qu’elle est tellement aidée par tant de soutiens internationaux notamment très à gauche se porte de mieux en mieux, comme chacun peu le constater. Cette Palestine au départ laïque, de gauche, a été transformée en repère de cinglés qui ont voilé les femmes et lancé leurs enfants dans la guerre, et en prétexte mondial à tout et n’importe quoi mais au premier chef à la survivance d’un antisémitisme vivace on a tort de négliger que depuis les années 40, les prêches dans pas mal de mosquées du monde arabe sont  banalement d’un antisémitisme décomplexé, normal.

Dans ce grand cirque, il ne m’a pas échappé ce que tout le monde sait, soit ces liens plus que glauques entre la France et les mécènes d’organisations terroristes sous drapeau de fanatisme religieux. Le Qatar, l’Arabie Saoudite (qui avait son représentant à Paris pour défiler), sont très amis avec notre pays, malgré des régimes totalitaires, d’un autre âge, où l’on fouette, où l’on condamne à mort, où l’on emprisonne pour des motifs religieux : cela rejoint ce que je disais plus haut, on peut être parfaitement mécréant et ne croire en aucune valeur humaine et se servir pour cela d’un dieu, puisque je rappelle que ces régimes princiers sont d’abord des mafias tribales qui s’accaparent la richesse pétrolière au détriment de leurs pays et cela tout en investissant, en jouant sur tous les marchés. C’est que derrière les mafias de le Daesh ou d’al Quaeda, il y a de l’argent. De l’argent pour organiser des sortes de camps scouts où faire venir « des gosses français de toutes origines – à noter de toutes origines et pas forcément musulmane, pas mal de « convertis » s’embringuant dans ce que j’appellerais « ce scoutisme jihadiste » ; pour ces candidats à une expérience enfin un peu réelle, les commanditaires ont mis en place des parcs d’attraction d’un genre nouveau où l’on manie les armes dans le désert » comme en vrai, c’est à peine croyable. Il y aurait à évoquer la ballade du schizo qui s’épanouit toujours dans un décor désertique. Il y’a une photo que j’ai vu sur la télé grecque. Le massacreur de Vincennes pose avec sa petite copine la reine de la kalach princesse en burqua au civil aujourd’hui recherchée par les polices du monde entier mais retournée au camp de scout. Tous deux en maillots de bain sur fond de carte postale des mers du sud sont en voyage de noce, en fait en Crète (info de la télé grecque), et probablement comme les journalistes grecs l’ont suggéré, tous frais payés par la mafia qui tient les camps de scout. Pour dire que ces petits jeunes avaient des rêves tout simples. Ces même journalistes insistaient pour dire qu’une fois tombés dans les griffes de cette mafia, les boyscouts n’avaient plus trop de choix, seulement celui de leur mort : ou bien dans l’action ou bien supprimés pour en savoir trop. Cet aspect pragmatique de la lecture des événements semble assez peu intéresser le petit monde français. Il faut dire qu’il n’est guère passionnant. M’enfin il ramène les massacreurs à ce qu’ils étaient avant de devenir des acteurs de l’Histoire : de petites frappes testeronnés incapables de se satisfaire de vendre des pizzas ou de fonder une petite famille avec 2000 euros maximum en fin de carrière, tout en ayant pour rêve et idoles des stars de foot et des vacances de rêve (y compris sous forme de safari un peu décoiffants). Ils ne sont certes pas tout seuls dans ce cas (je pense aux succès des émissions de téléréalité genre chasse au trésor où on mange des araignées vivantes). L’articulation bien connue entre un monde sans foi ni loi fondé sur des fortunes colonisables et une plèbe acculturée par quarante ans de télévision, marche bien. La religion, c’était l’opium du peuple (ça calmait ses ardeurs révolutionnaires). Aujourd’hui, c’est plutôt un genre d’amphétamines pour un peuple sans force pour coûte que coûte maintenir un peu de mouvement.

J’ai désormais dépassé les trois phases pour un dégoût finalement salutaire, au premier chef pour facebook. Une sorte de mise à distance fulgurante. Tout à coup, la laideur de l’outil m’a sauté à la figure. Ce côté « chacun y va de sa confession, de son post, de son idée, de son humeur », au regard de l’énormité de l’événement a un côté effarant. Je me suis effarée la première, même si j’essaie de m’en tenir à signaler des articles, des documents. Sans parler de l’expression de certitudes et de peurs (la peur de voir l’islamophobie dérailler, la peur de voir des milliers d’adolescents prendre le parti de leurs frères morts pour la justice mondiale – une interprétation plausible d’un certain point de vue d’enfants qui tuent tous les jours par jeux vidéo ou films américains interposés pour « jouer »), expressions qui frisent presque le désir avoué que ça pète. Cela correspond à cette humeur générale des « Je suis Charlie » qui finalement se débat contre l’inaction, le discrédit, l’impuissance. M’enfin, on verrait une guerre des enfants sauvages, ce ne serait pas étonnant. Trop poétique pour être vrai. On ne va tout de même pas faire de ces enfants du troisième type qu’on nous décrit élèves de la misère, des Rimbaud ou des Lautréamont, ni des surréalistes. Dans le Second manifeste, Breton écrivait :  » L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. ». Au hasard et sans mobile.

La première chose que je ressens quant à moi c’est que je n’y vois rien, même si je vois bien la logique téléphonée d’une guerre en marche, guerre qui continue depuis le 11 septembre 2011 et se déplace à mesure de pays en pays du moyen-orient pour les achever un par un – encore que est-ce cela ? – et cela pour noyer opportunément le rat empoisonné de la finance et des banques. Je n’y vois goutte. La seconde chose que je me dis c’est que je ne suis pas partie pour rien de mon pays, et que malheureusement les développements que j’avais pensés comme susceptibles (ou non) de se produire, sont arrivés. Cela me fait une belle jambe d’avoir eu raison. Pour ma part, la véritable attaque terroriste capable de liquider notre beau pays, c’est celle de ses centrales nucléaires qui ont été survolées un mois durant par de curieux drones sans que cela n’affole le GIGN. Etrange. Je n’y vois goutte mais tout de même, ce que je peux voir, éclater aujourd’hui, cristalliser, c’est un certain problème dans le rapport des échelles, entre ce qui est près, ce qui est moyennement près, ce qui est loin et ce qui ne nous regarde pas. Une confusion qui fait que la réaction qu’on éprouve devant une information est d’intensité chaque fois égale, très forte tandis que les leviers d’action dans nos mains sont quasi nuls. Il y a une confusion qui ressemble en effet au chaos d’une guerre qui a déjà abîmé les têtes. La guerre a pour effet de tout mélanger : espace publics, privés, chairs, objets, de tout mettre sens-dessus-dessous. D’une certaine manière, le massacre à Charlie Hebdo a parachevé cette chose-là à grande échelle : c’est dans toutes les têtes, qu’un type déguisé en membre du GIGN débarque et tire sur les livres, les penseurs, la culture, la pensée, les enfants rieurs, les ironiques, les romantiques, les libertins, les psychanalystes et les critiques. Une sidération qui est la chose peut-être contre laquelle les millions de gens sortis dimanche onze janvier auraient essayé de lutter. Même pas peur ? M’ont particulièrement dégoûtée ceux qui se sont aperçus que les journalistes de Charlie Hebdo faisait partie d’un petit milieu parisien protégé, les dénonçant comme engagés à peu de frais ; dans cette veine, ces drôles de gens ont poussé le bouchon jusqu’à les taxer de cette fameuse islamophobie (quand sur 52 deux Une en 2014, une seule était pour le cher Mahommet et encore elle ne mangeait pas de pain), de sexisme, d’homophobie, d’antisémitisme, et tout le bataclan (parce qu’il y a quelques Une contre Israël). On peut comme ça tirer sur tous les artistes du monde coupables d’être restés des enfants ou plus grave encore d’agiter des zones noires de nos psyché, sur tous ceux enfin qui essaient de faire contre-point à l’esprit de sérieux sinistre régnant avec la sainte morale de la dette publique et l’art du sacrifice de sa vie pour quelques milliardaires (à charge pour nous de le devenir si ça nous fait envie, nous susurre le pantin Macron). On peut enfin aussi y aller et faire des anticléricaux des gens déplacés, et de ceux qui comme moi n’ont jamais eu un dieu sans pour autant avoir nécessité de se hurler athées, des pousse-au-crime.

Mais ces bonnes remarques ma bonne dame ne peuvent pas permettre de saisir comment un slogan aussi cul-cul que « Je suis Charlie » a pu faire le tour du monde en vingt-quatre heures et mettre dans la rue sous son enseigne quatre millions de parisiens et de provinciaux. Qui est Charlie ? Ce n’est pas de toute évidence Charlie Chaplin. Ce serait alors l’effigie de celui qui défend la liberté d’expression. Blabla. Amnesty Internationale, la ligue des droits de l’homme et pas mal d’organisations comme journalistes sans frontières sont heureuses d’apprendre avoir tant de militants potentiels. Ce qui cristallise me rappelle plutôt un livre que je n’ai pas sur moi (mes livres étant en transit vers Athènes), du Comité invisible, La théorie du Bloom. Le Bloom si je me souviens bien vit dans le bloom, il ne voit rien, c’est une sorte d’ex Bartleby qui préférait ne rien faire même s’il aurait peut-être bien aimé mais qui désormais ne sait même plus ce qu’il aurait peut-être préférer ne pas faire. Un petit bonhomme sans bras sans jambes, sans tête, sans bouche qui soupire sur son évanescence. Un creux de l’identité, une identité en creux qui soupire et qui se cherche un costume. Le costume de Charlie, c’est quoi ? A cette enseigne, il m’a également frappée que les gens sortis dans la rue pour manifester leur envie de « vivre ensemble » n’ont pas manifesté autre chose qu’une envie vide de contenu. Une sorte de grande kermesse folle pour dire ensemble le rien d’être ensemble. Les petits riens de la vie. Ou ce qui reste quand tout a perdu son goût. Une gorgée de bière. Le côté funèbre de l’affaire allant comme un gant à une tristesse mondiale qui me semble la toile de fond mondiale où la planète se détruit lentement mais sûrement (l’extermination du Jardin d’Eden n’y est pas pour rien : vous trouverez toujours un sac plastique sur la trajectoire de votre baignade). Bref le petit Charlie ou la petite (elle a un « e », c’est une fille androgyne en somme), est ce qui fait en chacun le deuil d’être. La masse qui s’est ruée dans la rue a célébré son propre deuil, le deuil d’elle-même. Et c’est mondial. Parce que le problème n’est pas tout à fait que français (bien que la fonction française de rationalité n’est pas pour rien dans la destruction du désir (et non des désirs), dans la débandade généralisée). Charlie est ce qui meurt, en silence. Pancarte noire, lettres blanches : voix en creux. Ecriture négative en forme de trou sculpté. Et si le problème n’est pas tout à fait que français, c’est bien qu’il est dans cette  destruction des rapports de perspectives entre ce qui est près et loin, entre ce qui est à notre portée d’action et ce qui ne l’est pas, et cela en conséquence d’une existence irradiée dans sa plus stricte intimité (là où on pourrait trouver du recul et un peu de paix) par les téléviseurs, les écrans d’internet, de smartphones et de tablettes numériques. 

Qui n’a vu que l’événement du 7 janvier et des jours suivants a été immédiatement accaparé par les médias qui ont une soif d’alcoolique profond pour ce genre de chamboulement ? En boucle, des heures, partout, la mise en scène des massacreurs de la rue de Maux a été immédiatement exploitée comme scène fascinante. On avait notre 11 septembre à la française. La scène : les quartiers de l’Est parisien avec une excroissance dans cette campagne complètement foutue de Saine-et-Marne (un vrai pavillon de cancéreux que ce département pour cause d’abus de pesticides, sans compter qu’on s’y emmerde plus que sec). Scènes loufoques d’une traque nocturne aberrante lancée par mille robocops ratissant une forêt (l’inspecteur Colombo eu sans doute était plus discret donc efficace) puis retour sur Paris et là, scènes annonciatrices de guerre civile d’un Paris livré aux même robocops. 88 000 hommes d’armes déployés dans la capitale pour arrêter des mecs déjà arrêtés et sécuriser les Parisiens au cas où – sait-on jamais ça sauterait de partout en même temps. Beaucoup de figurants donc pour un film à grand spectacle : « Paris, capitale du monde ». Enfin, il se passait quelque chose à Paris voire en France !

Une intuition qui me poursuit depuis dix quinze ans et que j’ai dû mal à formuler est que la maladie de l’humain aujourd’hui est de ne plus faire de différence entre les plans réels, symboliques et imaginaires. Il y a une frontière qui peu à peu se dissout. Entre ce qui m’arrive vraiment, ce qui arrive ailleurs, entre ce que je ressens, entre ce que j’imagine et entre ce que je vois et entre ce que les autres pensent, ce que les autres font. Par exemple, cette frontière saute pour moi quand on voit des spectateurs au théâtre bondir sur la scène ou interrompre une représentation parce que quelque chose leur en insupporte. Ou encore quand une personne qui se sentait avoir inspirée un personnage dans l’autofiction d’un auteur attaqua cet auteur pour diffamation. Ou encore quand on censura un film comme Baise-moi soit-disant pour pornographie quand il s’agissait d’un pamphlet sarcastique et poétique sur le cynisme sexuel. Ou encore quand il y a peu on fait de la parution d’un ouvrage d’anticipation un événement politique et qu’on invite son auteur ou des commentateurs pour évaluer si cela parle d’aujourd’hui, si ce livre favorise la haine ou le bien (Houelbecq dans Soumission). Cela ne date pas d’aujourd’hui, cette confusion qui peut amener à des procès contre des oeuvres voire à des censures, mais cela prend des dimensions inquiétantes avec les médias numériques. Il y a pléthore d’exemples, jusqu’à celui des caricatures de Charlie Hebdo. Une représentation satirique n’est pas un discours, mais une proposition critique de regard sur un réel. C’est un jeu, non pas un jeu de carte ou vidéo ou avec le fric, mais un jeu de la pensée pour mettre à l’épreuve des hypothèses et partager des impressions, des sensations. Quelque chose de bien plus grave me semble venir derrière. Quelque chose qui met en rapport direct l’expansion des pouvoirs des médias sur les esprits et la destruction des structures mentales qui permettent de garder les distances et dans la distance d’élaborer un regard. Sans distance, il y a plus qu’un petit Charlie qui réagit en même temps que des millions d’autres au quart de tour et qui de cette réaction ne sait que faire. Submergée par l’affect, excitée, il reste plus qu’à se soûler ou à prendre des anxiolytiques ou à éteindre les émotions. Puis après de telles bouffées d’indignation, il devient difficile de s’émouvoir pour ce qui est tout près, le regard d’un amant, le mot poétique d’un enfant, ou le Rom abandonné dans la rue en bas de chez soi, le voisin qui tabasse sa femme ou encore le collègue souffre-douleur du bureau. C’est en ce sens aussi qu’après avoir suivi comme sous perfusion (j’exagère un peu) ces journées folles, je me suis sentie complètement déprimée et lessivée, dégoûtée donc : je m’étais laissée siphonner, bloomiser avec consentement dans une espèce de paresse étrange transformée en passion fascinée pour l’événement. Toutes les choses que j’aime, qui m’entourent, ne me disaient plus grand chose. Oui pourquoi pas moi ? disaient-elles et pourquoi pas non aussi ? Bartleby. Heureusement, mes livres de grammaire grec m’ont regarder sévèrement et Proust m’a sifflé : et par ici, éteins-tout et reviens sur terre. J’imagine ce que ce serait si j’habitais encore en France et à Paris ou si cela ne faisait pas trente ans que je lis et écris dans le mépris de la télé (de la laideur du boitier télévisuel, de l’appareillage lui-même). Paix sur les âmes. La pression est énorme. Le vide se creusant un peu plus d’heure en heure. Que des millions de Parisiens se soient précipités hier mercredi 13 janvier  pour acheter un journal dont ils n’avaient rien à faire deux semaines avant, dit assez comme il s’agit de boucher un vide ou un dégoût – une perte de désir – en tentant de retrouver un objet mana commun. Puis surtout cet objet est la preuve concrète qu’en vérité, il y a des gens qui travaillent vite, malgré l’émotion, qui agissent, qui continuent d’articuler des pensées, qui ne sont pas bloomisés. Tout à coup, implicitement la fabrication d’un hebdomadaire était vécu presque en live. Il y a des gens qui font – on n’a d’ailleurs pas trop entendu les gens de Charlie Hebdo sinon quelques témoignages, puisqu’ils ont continué à travailler. Il est bien possible que tous ces lecteurs ne sauront pas trop quoi en faire sinon le tenir comme la preuve qu’ils en étaient, et de fil en aiguille, que malgré leur sensation obscure de n’être rien, ils existeraient malgré tout. Que peuvent-ils secrètement sentir sinon qu’ils ne savent pas dessiner de caricatures, pas écrire, pas y faire ?  Peut-être au moins vont-ils remarquer qu’une caricature, c’est une forme d’art de la ressemblance assez complexe ?

Tout tout près.

Tout tout près.

Cette dissolution des frontières entre ce que je vois, ce que je suis, ce que j’imagine, ce que je vis et ce que je ressens, cet écrasement de la distance vis-à-vis du réel, distance qui permet d’élaborer des représentations comme d’en lire, cet écrasement donc a effet terrifiant de paralyser : « j’aimerais mieux ne pas faire quelque chose qui ne soit pas que pour moi » (signer une pétition passe encore, ça soulage de la culpabilité de ne rien faire) parce que ça va être fatiguant, il va falloir travailler et peut-être bien sans être payé. Les heures passées à s’indigner sont des heures non dépensées en action, en engagement. C’est quelque chose que j’ai ressenti dans les années 90 quand j’avais commencé à m’engager en politique et en particulier dans la vie de ma faculté. A cette époque, je ne me souviens plus s’il aurait été possible de faire quelque chose mais cela me paraissait faire partie de la vie que de donner de mon temps pour réfléchir à plusieurs à ce qui se passait là où je passais ma vie alors. M’engager au PS m’a paru aussi normal puisque la politique j’en parlais. Je m’étais également engagée dans une association de rayonnement de l’opéra (Nantes). Eh bien, nous étions à nous compter sur les doigts d’une main et le PS était déjà aux mains de quelques apparatchiks faute d’un autre suffisant de militants au quotidien.  Cela a commencé donc là, dans les années 90 quand on a laissé la politique à ceux qui ne voulaient que le pouvoir et surtout quand cela est devenu un but général d’ambitionner une bonne situation sociale plus un bon couple, bref d’être heureux tous seuls en famille et papa politique s’occuperait de nous. Devant l’apathie scandaleuse de ma classe d’âge, j’ai choisi une forme d’anarchisme personnel pour me consacrer à l’écriture. Je l’ai payé sur pas mal de plans mais j’ai travaillé. Lent travail qui demande aussi une distanciation complète à l’égard du monde, que j’ai vécue une dizaine d’années. Puis par le fil critique, je me suis réengagée en faveur du théâtre. Un engagement fragile (je parle bien d’engagement car je n’ai jamais gagné ma vie à ça). Engagement que je remets en cause quand je vois combien ce milieu du théâtre a évolué, en une sorte de petit marché du produit « arty », qui ne laisse plus tellement place aux artistes – même quand ils sont portés aux nues quelques années – sinon à ceux qui se sentent l’âme de chefs d’entreprise (mais à quel prix pour leur création?). Là aussi comme ailleurs, l’esprit de résistance s’est noyé dans le d’abord moi (opérateurs culturels, artistes, employés des institutions, tous en coeur si j’ose dire, sinon mise à l’écart garantie) et on a vu en 2003 cette chose sidérante d’une dissociation des gens ou artistes en poste et des intermittents. En tout cas, l’essentiel qui était le rapport de pénétration entre artistes et société est passé à la trappe et le mouvement est clairement vers la disparition des structures de proximité. Dix ans après c’est la panique, des centres ferment, des théâtres sont aux abois, mais toujours aucune réflexion collective sur la nécessité de penser le rapport entre argent et production. De même, il y a en France beaucoup d’associations, de gens qui tentent d’oeuvrer mais à qui on coupe les subventions. Quand une subvention est supprimée à une structure qui marche à demi sur l’engagement personnel, la passion, on coupe du désir. Le désir, j’y tiens, c’est sexuel, c’est intime. Un engagement n’en ai pas un, s’il n’émeut pas à un autre endroit de soi cette chose-là obscure, et si donc elle n’est pas constamment pensée dans un rapport critique à soi. Un engagement qui ne passe par par là, est un tue-l’amour. C’est ce que disent les gens du Comité invisible dans leur dernier livre A nos amis (La Fabrique, 2014), que eux passer des heures dans des réunions pour voter des motions, ça les fait débander. C’est pour ça que c’est devenu difficile de convertir cinq millions de « Je suis Charlie » en militants : c’est que ce lien de désir entre intime, objet de pensée, objet sexuel, passion, est devenu brumeux. 

Comme en miroir, se regardent les massacreurs et les millions de gens levés de par le monde sous le drapeau en berne « Je suis Charlie ». Tous regardent la télé et les réseaux sociaux – regarder est un contre-sens : tous ouvrent leurs mirettes comme des gueules voraces et se font pénétrer la bouche ouverte vaguement grognante, tous touchés dans leur chambre ou leur salon individuel par l’afflux de nouvelles cauchemardesques trépignent en toute impuissance voire en toute incapacité à déchiffrer les événements. Il faudrait aller en librairie, se documenter, lire, faire tout un travail de pensée et, quels livres dans cette forêt que Fleur Pelerin a il y a peu proposé de baliser par de savants algorithmes pour y tracer des parcours de santé : le bloom devant sa télé ne sait donc pas quoi en faire et pire, cela lui fout carrément les jetons de devoir partir dans cette jungle qu’est devenue la pensée. Par où commencer ? Enfin les massacreurs eux ont trouvé un raccourci. Ils se sont bien épargné le fait de penser par eux-mêmes et ont sauté sur un discours lyophilisé prêt-à-l’emploi vendu pas cher. Ils sont moins passés à l’action qu’à l’acte (vengeance téléguidée par hypnose grâce au discours soluble dans l’identité bloomisée). Il y a un moment où ça devient plus fort, c’est l’imagerie télévisuelle qui commande. « Je suis personne », « je suis bloom », « je suis celui qui exécute pour l’autre ». « Je suis le bloom » : « Maintenir la médiation centrale de tout par la marchandise exige ainsi la mise sous tutelle de pans toujours plus larges de l’être humain. Dans cette perspective, il faut observer avec quelle extrême diligence le Spectacle a déchargé le Bloom du pesant devoir d’être, avec quelle prompte sollicitude il a pris à sa charge son éducation aussi bien que la définition de la panoplie complète des personnalités conformes, enfin comme il a su étendre sa mainmise à la totalité du dicible, du visible et des codes d’après lesquels se construisent tous les rapports et toutes les identités » (Théorie du Bloom, Ed. La Fabrique, p.67-8). Nous voilà bien. La paresse générale contre ce pénible « devoir d’être ». Être Bloom c’est pleurer de ne pas se sentir identifiable dans l’intime et c’est se raccrocher à des petites étiquettes généralisantes disant je suis français, chrétien, ceci, cela, breton, pacifiste, gay, parent, femme, et j’en passe, sans que le travail intérieur ne soit là pour faire que la réponse soit moins intéressante que la question. Une question de flic en définitive que cette question d’identité, d’identitaire. Maintenant on a plus simple, de quoi réduire la question à néant : « je suis Charlie » (« je suis Bloom et toi ? »). Je crois que la cristallisation sur ce slogan a pu se produire parce qu’on est arrivé à un point culminant de l’impuissance démocratique, de l’impuissance tout court. Je passe sur la destruction de l’éducation initialement prévue pour alphabétiser, cultiver des citoyens et leur permettre non seulement de voter mais d’avoir une vie commune, est devenue grâce à la gauche socialiste d’inspiration marxiste à l’époque (les années Jospin mais bien avant aussi, dès 83, l’ambition a été proclamée) un institut de formation gratuit pour l’économie purement privée, et même bas de gamme – seulement pour la populace. Ne pas s’étonner si les enfants aujourd’hui méprisent l’école et leurs pauvres profs qui s’ils savaient quelque chose du monde seraient milliardaires et pas restés coincés à l’école. Ma bonne dame, on n’a pas encore tout vu. Dans ce « Je suis Charlie » j’entends une démission mondiale des populations – l’effort pour revenir au niveau est trop dur (et je me rappelle Baudrillard qui dans un texte là encore que je n’ai pas sous la main évoquait la force d’inertie des masses et leur stratégie sournoise pour imposer une logique suidicaire). « Faites ce que vous voulez de nous mais laissez-nous nous bloomiser », voilà le sens de ce cri du coeur qui résonne de la FED jusqu’en Turquie. Sous cet aspect, la réunion concomitante lors de la manifestation de Paris des vampires de notre époque avait tout à fait sa place : c’est bien à eux, que s’adressent ce « Je suis Charlie ». Il leur est implicitement demandé de faire ce qu’ils veulent du moment que le droit à se bloomiser soit conservé. 

Ce qui aura gagné un peu plus ces premiers jours de 2015, c’est la laideur d’un monde qui s’ennuie à mourir, qu’il soit de culture musulmane ou autre car là n’est pas le sujet. Un monde qui tourne en rond, qui fait des gosses sans savoir pourquoi, qui s’est couché sous les jougs de toutes les religions (comme rabat-joie, il y a pas mieux) et de tous les scientifismes, rationalismes possibles. Une vie irradiée depuis trente ans par les téléviseurs de plus en plus haute définition, maintenant par les tablettes numériques et des smartphones. Jamais autant d’outils pour communiquer n’auront rendu la présence réelle aussi lointaine, le véritable lien aussi pénible, compliqué, l’isolement sous les surfaces des jours qui coulent aussi terrifiant, sans parler du rapport à l’animal et à l’enfant devenu ésotérique, digne d’un documentaire animalier genre sauvons-les-dauphins. Malheureusement, les nouvelles ne sont pas bonnes. 

(15 janvier 2015)

tout près.

assez près.

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