Le spectacle de la vie politique française a quelque chose d’affligeant vu d’Athènes. Depuis janvier dernier et les sinistres attentats des 7 et 9 janvier 2015, consistant en l’exécution de douze journalistes de gauche anticléricaux et de l’assassinat antisémite conclu lors d’une prise d’otages dans un supermarché casher, le tout en plein Paris, cette vie politique française s’est considérablement dégradée. Déjà, les débats depuis des années étaient pollués par des questions douteuses, mais là, ces questions douteuses ont pu occuper les esprits jusqu’à l’obsession. Ces questions douteuses constituent la laïcité, le racisme et d’autres phobies afférentes (homophobie, antisémitisme, anti-islamisme) comme des terrains de réflexion majeurs, nationaux, alors que dans le même temps, la vraie politique se déploie en toute tranquillité. Et vu d’Athènes, depuis déjà au moins 2009, si ce n’est 2008, voir les Français qui incarnent toujours vu d’ici, une certaine idée de la démocratie et du politique à travers le prisme de la culture et d’une certaine langue, se débattre dans des spectres que pourtant la France avait semblait-il été une des premières nations à exorciser, pour justement permettre au champ politique de se cultiver, cela laisse quelque peu rêveurs. Qu’en plus, les amis que je tente d’alerter ne comprennent pas de quel sujet il s’agit là, des amis pour la plupart équipés en outils intellectuels et culturels pour saisir le problème, est atterrant. Certes l’effet de sidération des attentats de janvier dernier reste compréhensible. Mais c’est un peu comme à la guerre, à la vraie guerre, si devant les cadavres de nos proches nous restons pétrifiés, l’ennemi lui non. Une autre image moins forte serait celle du trauma dans lequel le sujet est pris, tant qu’il n’accède pas par le dispositif psychanalytique au regard de l’autre qui seul lui permet de se désengluer, de devenir témoin de lui-même (le témoin peut témoigner grâce à la distance), et de prendre la tangente par rapport au cycle désastreux de ses répétitions métaphoriques (de la scène qui lui manque, dont il a été absent et pourtant tout à fait le protagoniste principal ; c’est la définition du trauma) comme de ses symptômes. D’Athènes donc, les Français semblent sous le coup d’un choc traumatique, incapables de se ressaisir de leur histoire, de saisir ce qui se passe. Ce choc, je ne l’attribue pas à janvier 2015 mais plutôt à mai 2012 avec l’élection de Hollande ou encore celle de 2007, de Sarkosy – un mafieux qui à peine élu se marie avec une princesse de la mode et du folk, qui est surtout une des plus grosses fortunes italiennes (l’héritière des pneus Pirelli ayant été installée en France dans son enfance avec sa demie-soeur l’actrice et cinéaste très proche de Patrice Chéreau, Valéria Bruni-Tedeschi, aux heures des années de plomb, les parents craignant un enlèvement par les Brigades Rouges). Peut-être même aux années Chirac élu en 1995. Voire à l’austérité inaugurée en 1983 avec l’abandon du programme commun, deux ans à peine après l’arrivée de Mittérand au pouvoir (« il faut changer la vie »), sous la forme du choix de la politique de rigueur et cela déjà au nom du maintien du franc dans le serpent monétaire… européen. Donc 2012, une douche froide administrée pour calmer l’hystérie de l’espoir à gauche, accompagnée d’une pédagogie désarmante. En somme la France a eu affaire à une suite de chocs qui pourraient aussi se résumer en celui-là, en ce fait qu’après une suite d’hommes d’Etat relativement cultivés et à la stature chargée d’incarner la « grandeur de la France », de De Gaulle à Mittérand en passant par Pompidou (exception faite de Giscard d’Estaing), ce pays est tombé sous la coupe d’hommes de second rang, pour de pas dire avec Sarkosy d’hommes de main. Néanmoins mai 2012 a été plus terrible encore car la campagne du parti socialiste qui s’était faite sur un slogan limite situationniste (« Le changement c’est maintenant ») avait fait cristalliser un espoir, à commencer dans la politique vis-à-vis de l’Union Européenne en l’espèce d’une critique de l’austérité. Or, que n’a-t-on pas vu le lendemain même des élections ! Hollande accourant faire allégeance à Merkel, et pire, s’envolant pour Athènes avec une tripotée d’hommes d’affaires pour voir ce qu’il y avait à chiner dans la grande braderie des services et biens publics grecs. Certes, pour des esprits informés ou disons plus froids, moins prompts à prendre leurs désirs pour des réalités dans la situation de désespoir complet où nous sommes, cela ne fut pas surprenant : Hollande en tant que socialiste ou social-démocrate ou social-traitre était sur la ligne des socialistes grecs ou disons des rejetons d’un parti déjà en totale décomposition, ce Pasok dont l’une des figures purge aujourd’hui vingt ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent, et qui avait fait alliance avec la droite très à droite dans un gouvernement comprenant des ministres d’extrême-droite (du Laos). Pour les esprits plus fragiles, comment ne pas être soufflés ? Ce moment-là ne fut pas le premier d’une négation de l’enjeu démocratique – l’un des plus marquant est la manière dont le non référendaire au traité constitutionnel de 2005 s’est transformé en un oui parlementaire – mais jamais on n’avait vu un homme d’Etat se coucher sur ses « promesses » électorales avec autant d’impudence. En Grèce où les gens aussi avaient cru dans la parole d’Hollande, où les gens surtout ont souvent une estime de l’esprit français, de la France comme terre de libertés, le coup fut rude, et de la honte s’éprouva pour nous.

C’est étrange comment au fur et à mesure que la construction européenne nous est infligée sous la forme d’une dépossession progressive des pouvoirs de l’Etat en matière monétaire, budgétaire et internationale, d’une manière qui induit aussi une mise sous coupe réglée de ses pouvoirs en matière de culture, d’éducation, de santé, d’énergie, bref dans tous les domaines de la vie, le débat public est de plus en plus parasité par des questions bizarres comme : Faut-il interdire le port du hikjab ? le port de la Burcqa ? Faut-il financer des mosquées ? Est-ce que la Shoah est aussi fondamentale dans l’Histoire contemporaine ? Quelle est notre identité nationale ? Y-a-t-il trop de clandestins ? Peut-être être féministe et musulmane pratiquante ? Pendant ce temps-là, du lancement des politiques d’évaluation des services publics (Sarkosy) en cadeaux fiscaux faramineux au Medef, du rachat budgétaire des faillites bancaires de 2008 à coup de milliards aux lois Macron remettant clairement en cause le droit du travail ou encore aux accords sur le régime des chômage qui préfigurent sa liquidation ou encore aux lois dites anti-terroristes permettant de flicquer toute activiste sans parler de la récente annonce de la suppression de 66 000 postes dans la santé publique, tout passe comme une lettre à la poste – je veux dire que si le 11 janvier, il y eut onze millions de Parisiens dans les rues, pourquoi la moindre manifestation pour critiquer l’austérité ne rassemble à tout casser que trente-mille camarades ? Pourtant, ce qui se passe au nom de l’Union Européenne agit de façon certes plus soft qu’un attentat en bonne et due forme, mais constitue bien un attentat aux formes de vie fondées sur la culture, l’émancipation par l’éducation, la dignité et la solidarité dans la maladie, le travail choisi, formes de vie déjà bien entamées depuis belle lurette mais qui restent l’horizon sur lequel peut se supporter le présent français ou pouvait encore se supporter. C’est comme si l’état d’exception austéritaire s’installait en permanence en un coup d’Etat discret. Pendant ce temps-là, les réductions budgétaires sont le prétexte pour se débarrasser des activités culturelles, au coup par coup, à coup de fermetures de centres et de lieux d’art et de culture – une véritable hécatombe répartie uniformément sur le territoire. Un prétexte en effet car cela fait également belle lurette que les hommes politiques et les bureaucrates de l’Etat ne comprennent plus ce qu’est la culture, ne se cultivant pas – pour revenir au choc que les Français ont subi, il y a par exemple aussi celui d’avoir vu des hommes politiques de gauche comme de droite se presser avec joie à Roland-Garros ou au stade de Saint-Denis, ou encore dans des concerts de rock. Je n’en déduirais pas que ces sincères goûts pour des activités sub-culturelles les aient rapprochés des masses populaires en liesse ou en délire – sans compter que Roland-Garros n’est pas vraiment d’une fréquentation populaire. S’il s’agissait de se faire une publicité populiste à bon compte, cela traduisait aussi une sincère imbécillité. Que dire même de Sarkosy prenant des cours à l’Elysée pour se mettre à jour en cinéphilie ou encore recevant à dîner des directeurs de théâtre alors qu’il n’en a cure ? Qu’est-ce qu’un chef d’Etat, un président de la République française, avec toute la légende qui s’attache à l’esprit français, sinon d’abord le représentant symbolique de cet esprit ? Il n’en reste plus grand chose, semble-t-il, de nos jours.

De loin, la France semble devenue une sorte de marais fantomatique où il ne se passe rien. Comme si la présence n’y avait plus lieu, sous couvert d’une agitation nerveuse bien compréhensible, étant donné ce qui vient d’être décrit. Comme une conscience qui s’absente. On voit bien ici ou là des résistants qui s’affairent tant qu’ils peuvent, mais comme isolés les uns des autres, dans l’impuissance de faire cristalliser un vrai mouvement de résistance. Et pendant ce temps-là les langues vont bon train sur l’identité nationale ou le port de signes religieux ostensiblement politiques, ou encore sur la misère des quartiers dits très joliment « sensibles » – une découverte sans cesse réactualisée depuis trente ans, si ce n’est plus… Ne parlons pas des médias qui en fait ne se font que l’échos de ce qui passionnent les langues… même s’ils le font sur un mode affreusement commerçant, et pour d’autres comme occupation consciente de l’espace public des opinions afin d’empêcher toute émergence du vrai sujet politique et historique actuel, soit l’Union Européenne, avec la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Commission Européenne. C’est ainsi que nul scandale n’a éclaté au moment de la désignation à la tête de cette Commission Européenne un certain Juncker, ministre des finances et chancelier pendant quinze ans de l’admirable nation révolutionnaire du Luxembourg, années pendant lesquels il en fit un paradis fiscal idéal pour toutes les fortunes européennes dont grecques, ce qui ne l’empêcha pas de déclarer avec un cynisme égal au moins à celui d’un Le Lay qui à la tête de TF1 annonçait « vendre du temps de cerveau disponible » qu’il allait lutter contre l’évasion fiscale… Ben voyons. Non plus d’ailleurs le fait que Mario Draghi ex président de la Goldman Sachs banque totalement pourrie et en partie responsable de la dette grecque soit à la tête de la BCE qui aujourd’hui s’ingénie à couler la Grèce. La liste des sujets de scandales au sujet de cette Union Européenne qui ressemble fort à la destruction du champ culturel européen et de ses ferments de pensée libre serait trop longue à donner. Néanmoins, celui des dettes publiques et de leur constitution serait un bon sujet national de journalisme critique : eh non… Point d’analyse, seulement la petite morale protestante du péché (de dette, d’autant qu’en Allemand, c’est le même mot faute et dette – « die schuld »). Bien sûr, ici ou là, surtout sur le Net se trouve tout ce qu’il faut pour bien comprendre le phénomène d’arnaque, de transfert des dettes bancaires en dettes budgétaires donc en pression fiscale et en austérité, tout aussi bien le système de corruption objective qui consiste à prêter par exemple à la Grèce des fonds pour l’obliger à acheter massivement des armes, des ponts inutiles, des infrastructures désormais vides (les jeux olympiques de 2004 ayant laissé dans l’urbanité athénienne d’étranges ruines sportives, non en avoir mutilé l’urbanisme et l’environnement au bord de la mer, du côté du Pirée entre autres) le tout accompagné d’une corruption bien réelle. La littérature à ce sujet est abondante mais point popularisée au-delà des cercles militants ou engagés.

La Grèce seule (et l’Espagne semble-t-il bientôt) a secoué le joug bruxellois le 25 janvier dernier. Evénement historique sans précédent qui voit la venue au pouvoir d’une gauche dite « radicale », il a ouvert une séquence de négociations musclées avec les « partenaires » européens de l’Eurogroup, de la BCE de la commission sans oublier ce partenaire américain des Européennes, le FMI, dont tout donne à penser qu’elles préparent probablement l’opinion grecque à revenir à la drachme et le peuple grec à accepter de prendre en main son sort, tout seul et sans peur de l’isolement. Si en France, beaucoup regardent vers Athènes avec une lueur d’espoir informulable, si beaucoup se sentent solidaires, y compris hors des cercles engagés et militants, parce qu’il y va d’une intuition sensible, aussi d’estime d’un certain courage, cela ne reste pas suffisant pour cristalliser ce mouvement de résistance plus qu’urgent évoqué plus haut. Peut-être aussi que, comme la montée de Syriza s’est faite parallèlement à l’élection de Hollande, le fil qui commençait à se tisser entre l’histoire de plusieurs pays européens tombés dans un piège néo-ilbéral, a-t-il était embrouillé par la trahison de Hollande… et par le storytelling que l’équipe d’Hollande a mis en place… Immédiatement après son retournement, ne voilà-t-il pas qu’il mit sur le tapis la loi sur le mariage pour tous. Là au moins il tenait sa promesse. Vraiment ? Il le fit très habilement en commettant une erreur monstrueuse, et que j’ai du mal à prendre au premier degré, de la part de quelqu’un qui a tout de même fait du droit constitutionnel à un certain niveau. Cette erreur fut de déclarer au congrès des maires que chacun pourrait appliquer la loi (marier des homosexuel) en toute liberté de conscience. Premièrement, il établissait la confusion entre l’homophobie et la question religieuse  Autrement dit, il légitimait l’homophobie comme une question de respect de croyance religieuse, et il renversait par le même temps le principe même de liberté de conscience qui concerne strictement la pratique privée du culte (la liberté de conscience est inscrite dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et énonce que chacun peut pratiquer dans le privé son culte mais dans le respect des lois, donc Hollande disait l’inverse). Secondement, il ouvrait un boulevard à une opposition de droite et d’extrême-droite qui pouvait ouvrir la boîte à Pandore, mélangeant tout allègrement, haine de la théorie du genre, homophobie, question d’identité et d’origine, à la limite du monstrueux – une manifestation parisienne fut aussi un défilé contre-révolutionnaire en ordre rangé sous chaque blason de région. Or un homme d’Etat qui sait ce qu’il fait propose une loi qui est votée d’après une majorité électorale clairement dégagée et ne sert pas sur un plateau d’argent des arguments bidons. Seul un Sarkosy aurait pu jouer ce rôle pernicieux, lui qui sait si bien y faire dans la production des mensonges. Alors qu’est-ce qui lui a pris de faire ça sinon l’idée très simple de transformer un simple débat parlementaire assez technique sur les problèmes de filiation et d’héritage (c’était le véritable enjeu, derrièr celui d’une dignité citoyenne à consolider pour les homosexuels), en un débat sur l’identité sexuelle et cela en vase communicant avec l’identité nationale et la question des origines ? Rétrospectivement, cela a occupé le terrain presque un an, et d’une manière des plus glauques. Pendant ce temps-là, la question de l’austérité et surtout de la mise en cause de l’austérité qu’il avait promise passait à la trappe.

Etats généraux de 1789

Etats généraux de 1789

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Merkel, Hollande.

 

Les attentats de janvier 2015 ont eu le même effet. Un président de la république « normal » – celui qu’il disait être – aurait exprimé sa peine pour les victimes, aurait salué les rassemblements populaires et aurait éventuellement convoqué un sommet avec des chefs d’Etat en parallèle mais n’aurait pas tenté de s’approprier le défilé et d’en faire des tonnes sur l’union nationale ou contre l’apologie du terrorisme. Mais là encore, il s’est arrangé pour semer de l’engrais sur le champ déjà bien fertiles de ces questions bizarres voire oiseuses. Quand on en est à se demander à soi-même, chacun pour soi, est-ce que je suis raciste quand je ne supporte pas une femme affichant son culte religieux ou un homme d’ailleurs en robe pieuse dans la rue, dans des méandres de raisonnement qui emmènent vers des soupentes scabreuses de la psyché (le rapport à l' »autre ») pour enfin se demander quelques mois à peine plus tard si la laïcité ainsi que d’autres « idéaux républicains » n’est pas « une arme de mépris, de discrimination » etc comme l’éminent Jacques Rancière s’est permis de se le demander, cela ne va plus très fort. Mais cela me rappelle exactement ce moment où la loi pour le mariage pour tous a fini à un moment par atteindre même ceux qui avaient des amis de longue date concerné par cette loi, qui finissaient par sentir quelque chose de particulièrement retors, presque de n’être « plus du même bord », jusqu’à ressentir qu’ils pouvaient eux aussi être suspects d’homophobie, sous la forme d’une vague suspicion inconsciente, produite par ce champ politique délétère. Sans parler des concernés, qui se sentaient sommés d’exister en tant que tels, réduits à leur homosexualité. Au lendemain des attentats, quand des cris de bonnes âmes se sont élevés pour dire que les assassins étaient des enfants des banlieues et que tout s’expliquait, cela devint intenable. Alors, un boulevard s’ouvrit pour plaindre, pour parler à la place de l’autre (toujours et encore la bonne méthode pour ne pas parler de soi), jusqu’à « nous sommes tous coupables » (Pacôme Thiellement, pourtant un esprit qui semblait relativement clair), bref la confusion à tous les étages. Car premièrement, ce n’était pas une découverte que la vie misérable organisée dans ces camps banlieusards était un nid pour la délinquance lourde (avec armes) et une pouponnière pour les prisons, et deuxièmement pourquoi cela devenait-il soudain si intéressant ? Le jour où l’on traitera le terrorisme religieux pour ce qu’il est : de la délinquance armée, peut-être ramènera-t-on les événements à leur proportion, et aussi à leur horreur. A-t-on jamais traité les terroristes de l’extrême-gauche en leur temps autrement ? Quelques mois après, le débat en arrive au principal, la laïcité – et cela en oubliant la sixième pratique spirituelle du monde qui est de pas s’inscrire dans une religion. Mais le pire c’est qu’il n’arrive même vraiment, ce débat, car s’il était sincère, force serait de regarder de près le financement des écoles confessionnelles par l’Etat ? C’est curieux comme justement ce financement fut remis en cause en 1984, juste après le choix de la rigueur, déclenchant des manifestations monstres, et telles, que le projet fut retiré. Et pourtant, si à l’époque, le projet avait été passé en force (comme l’a été la rigueur), nous aurions moins de problèmes aujourd’hui à dire que la laïcité n’est pas négociable et à développer que c’est un principe de droit constitutionnel, et de droit public qui a pour objet de préserver l’espace public, qui doit rester neutre, donc laïque, pour aussi pacifier le champ du débat public. Que certains citoyens remettent en cause en conséquence de leur position la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (sur la liberté de conscience garantie dans les espaces privés et les lieux de culte) en prônant l’exercice dans l’espace public, cela fait partie d’une forme de liberté d’expression, mais cela doit bien s’énoncer comme tel. Clairement comme une critique de la révolution française. De l’autre, ceux qui se réclament de la laïcité, il faut en venir regarder de plus près sur le rapport aux écoles confessionnelles essentiellement catholiques mais pas seulement. Car il est assez choquant de voir qu’un enfant n’est pas libre mais se voit imposer une éducation confessionnelle. Il faut remonter d’ailleurs à l’origine de la loi de séparation de l’Etat et de l’Eglise, en 1905. Cette loi visait essentiellement à permettre à l’école publique de se développer et à libérer les enfants du peuple d’un joug ecclésiastique essentiellement contre-révolutionnaire et qui s’employait par tous les moyens à éviter l’ascension des forces républicaines de gauche. On voit que pour l’instant le débat est biaisé, qu’il se mêle à des considérations de plus en plus vaseuses où en fait personne ne tient de positions claires. La position que je défends ici est très claire : tout port de signe religieux, dans l’espace public, toute pratique dans l’espace public, tout prosélytisme religieux (qui tombe sous le coup des lois anti-secte) sont anti-constitutionnelles et violent le principe de neutralité. Rien n’empêche de porter sa petite croix catholique de baptême dans son portefeuille si l’on y tient.

22 février 1848 journées révolutionnaires annonçant la Seconde république (avec Lamartine, ou l'ouvrier Louis Blanc dans le comité constituant).

22 février 1848 journées révolutionnaires annonçant la Seconde république (avec Lamartine, ou l’ouvrier Louis Blanc dans le comité constituant).

Macron, minstre de l'économie du gouvernement Valls 2015

Macron, minstre de l’économie du gouvernement Valls 2015

Mais il est bien plus efficace pour le camp néo-libéral et ses vassaux sociaux-démocrates plus ou moins agents-doubles (suivant leurs cursus professionnels au travers des banques par exemple ou de la fondation Hilldeberg pour Hollande, ou encore leur appartenance à des think-thank internationaux plus que de droite), de faire patauger la masse dans des débats non traités, qu’ils s’ingénient au contraire à envenimer, pour également en sous-main dissoudre l’idée de nation, qui est quand même une idée très liée à l’histoire française des idées. De sorte que cette idée une fois devenue fumeuse – on va voir comment -, il devient très facile de prôner l’Union européenne et l’euro, en stigmatisant les esprits critiques comme de dangereux crypto-nationalistes. Comment cette idée devient-elle fumeuse au contact des débats sur la laïcité, le racisme, et tout le bataclan ? Eh bien en nous emmenant peu à peu vers une communautarisation avec ses ghettos musulmans et de perpétuels problèmes… communautaires forts utiles pour noyer les vraies questions. Parce que notamment la posture musulmane très clairement développe une critique de l’Occident « corrupteur », dénué de « valeurs spirituelles », où les femmes sont traitées en objet et où les hommes perdent leur statut d’hommes, etc., cela permet aussi commodément d’évacuer l’autre critique, celle de gauche, laïque, qui n’est pas pour autant, loin s’en faut, en retard sur la question du spirituel. Pourquoi d’ailleurs serait-il réservé aux bigots de jouir d’un rapport au spirituel, à la mort et au sacré ? Ce monopole que s’arrogent les esprits religieux tout en condamnant les a-religieux dans une intolérance énorme, est un signe que tout n’est pas clair de ce côté-là. Une fois donc qu’on a obtenu de tolérer le développer d’une communauté musulmane en marge de notre principe de neutralité de l’espace public, il devient très difficile de renouer avec l’identité française qui est celle de la nation telle qu’elle se définit dans sa version précisément française : la nation à la française se définit non par l’origine mais par le désir d’une histoire commune et la reconnaissance dans des formes de vie et de culture de la vie mais cela ne s’énonce pas dans un vide abstrait. Il s’agit de l’histoire commune soulèvement politique du peuple, des formes de vie et de la culture de la vie pour l’émancipation de toutes les formes d’aliénation, dont celle religieuse, dans le cadre d’un projet démocratique défini par la souveraineté populaire et la liberté politique. La convention attribua ainsi la nationalité française à quantité d’étrangers qui voulaient adhérer au projet révolutionnaire. Ce n’était pas la version allemande qui faisait de la nation une communauté d’origine, de sang et de sol comme de langue. Alors évidemment ce magnifique projet politique fut vite contré, combattu par toutes les forces réactionnaires françaises mais aussi européennes… Par exemple, quand les Grecs commencent à vraiment se soulever dans les années 1820 et cela dans le cadre du projet révolutionnaire français, imbibés par ses idées, non seulement ils ne reçoivent pas tellement d’aide, même de Napoléon mais en plus ils sont littéralement livrés aux Ottomans par Metternich le chancelier de l’empire d’Autriche-Hongrie des Habsbourg tout de ce qu’il y a de plus réactionnaire. Il faut presque un siècle, pour que la pensée révolutionnaire commence à avoir un peu d’effet dans la pratique en France et notamment attendre 1905. Le dix-neuvième siècle vit la convergence des oppositions aristocratiques, royalistes, cléricales et bourgeoises pour étouffer dans l’oeuf l’émergence de la nation-peuple comme constituante, tout en perpétrant à ce moment-là les pire crimes coloniaux dont les conséquences actuelles sont bien vivantes. Le pire est que cette analyse assez simple qui est proposée ici mais qui permet d’y voir clair dans le mouvement historique a été masquée par une analyse autrement complexe, économique, celle de Marx, qui a tout basé sur des rapports entre capital et prolétaires. De sorte aussi que nombre des lectures historiques ne sont plus faites en terme de rapport de force géostratégiques, d’alliances et donc de discours aussi, mais en terme d’analyse sociologique et économique réduisant l’existence à la subsistance matérielle et à la situation sociale, où pire encore il a été répandu peu à peu que la culture était bourgeoise et donc mauvaise (malsaine, on risquait de s’y embourgeoiser). On en est encore là quand il est reproché à certaines formes de théâtre et de création artistique par le pouvoir politique d’être « élitistes » – mais bien sûr il y a là recyclage d’un argument communiste au service des forces qui ne veulent pas de l’émancipation du peuple et concrètement qu’ils prennent en main son sort à tous les niveaux de la vie. Mais ce long siècle qu’il fallut pour arriver à 1905 et sa conséquence politique qui est l’appropriation par les classes populaires du projet politique en 1936, a aussi été celui d’un essoufflement du projet révolutionnaire, transformé en un grand débat sur la révolution internationale et mondiale donc. Je m’arrête à 1936 mais l’Histoire ne s’arrêta pas là et celle des confusions produites finit par faire perdre de vue ce qu’était une nation, une souveraineté populaire, un projet démocratique (son origine donc révolutionnaire, pour l’émancipation), pour finir dans les années 70 par échouer complètement contre le titan néo-libéral qui venait de naître aux Etats-Unis principalement. Mittérand en était encore à la nationalisation du capital et à la grande industrie quand ce capital en était déjà à imaginer la grande finance mondiale. C’est que l’analyse du communisme, des forces de gauche, chez les héritiers de la contre-révolution, elle, avait fait son chemin et que l’attaque idéologique fut sans pitié, devant des forces de gauche qui économiquement pataugeaient et là-dessus le projet communautaire européen avait eu le temps de faire son chemin au nom de « plus jamais ça ». Aujourd’hui, si des forces de gauche – je dis bien de gauche – veulent en France de ressaisir de leur histoire, pour savoir qui elles sont et ce qu’elles défendent, plutôt que de s’entretuer sur la laïcité, il leur faudrait faire une analyse radicalement nouvelle de l’Histoire en se débarrassant au moins pour un temps de l’analyse marxiste.

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Travail des enfants dans une usine de textile – 1909

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Mario Draghi Patron de la BCE

La leçon que les Grecs de Syriza nous administrent et que je prends consciencieusement en écoutant des vidéos, en lisant des textes, c’est qu’ils n’ont jamais perdu de vue la question politique du rapport de force. Peut-être cette leçon l’ont-il d’abord reçu amèrement par les événements que leur pays a subis depuis son indépendance en 1825, cette indépendance n’ayant ouvert qu’une suite de longues luttes pour se défaire des protectorats allemands, anglais puis américains qui leur fut imposés sous des régimes autoritaires voire fascisants, jusqu’en 1974. Si bien que lorsque l’Union Européenne a mis le pied chez eux, ils ont bien vite reconnu les diverses formes d’occupation, d’influence, de protectorat qu’ils avaient combattues et qui n’étaient pas si loin derrière eux. Du coup, ils sont bien dans la lutte.

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Meeting du 22 mars, Naterre, 1968

Valls premier ministre et minstre de l'intérieur sous la présidence Hollande.

Valls premier ministre et minstre de l’intérieur sous la présidence Hollande.

Si les voix bien informées, cultivées et intelligentes que je lis souvent en France s’intéressaient à d’autres débats que ceux sur les questions bizarres que j’ai évoquées plus haut, peut-être le débat serait plus riche. Par exemple, il serait bien de s’interroger sur ce que serait une école qui n’a pas la responsabilité de lutter contre le chômage, ou de concevoir à grande échelle sur tout le territoire des universités populaires où se livrer à des activités de langue, d’histoire, de création artistique, ou encore que serait une santé publique mieux organisée et faisait place aux médecines alternatives, comme à des hôpitaux psychiatriques réellement soignant, ou encore penser la prison ce trou noir de la France, ou comment permettre à la micro-économie de se développer en rapport avec un projet économique global qui prendrait en compte l’épuisement des réserves naturelles et la pollution, ou de façon générique comment organiser un mouvement militant, comment peut-être revoir la loi de 1901 assez bureaucratique ? Avec bien sûr en fond, une analyse de ce qu’est réellement l’Union européenne… Beaucoup d’initiatives existent – je pense en économie aux économistes atterrés – mais ce qui manque c’est l’axe qui les relie, la pensée qui les met ensemble et les fasse cristalliser en un mouvement de résistance. C’est-à-dire en une plateforme de propositions concrètes, elle-même articulée à une critique de la dette publique. Une plateforme qui dissiperait le vide dans lequel les débats oiseaux dont j’ai parlés prolifèrent sur fond d’un ennui mortel.

ZAD de Sivens

ZAD de Sivens

Christine Lagarde, directrice du FMI

Christine Lagarde, directrice du FMI

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Pour finir, que la question de la nation par rapport à l’Europe soit reprise ici. C’est une question je pense d’échelle humaine. Il existe un monstre de la géo-politique qui s’appelle les USA. Un pays trop grand, me semble-t-il, qui semble un monde à part et dont les images que nous en recevons sont bien souvent effrayantes, par leur brutalité, par leur vulgarité, par leur horreur aussi (eux ils en sont au débat sur comment exécuter un prisonnier, c’est d’un sadisme assez obscène). Il me semble que la nation même défini comme je l’ai dit sous la forme de l’adhésion à un projet d’émancipation politique pour chacun, ne peut pas avoir la dimension d’un continent. Il me semble que les diversités des cultures européennes, des histoires politiques, sont un bien à protéger. Il me semble aussi que le danger est dans la grandeur qui signifie puissance ou volonté impérialiste de puissance. Une volonté qui l’Histoire le démontre finit toujours mal : les nations ont survécu aux empires qui ont tenté de les amalgamer, et côté USA, qui ne sait que ce pays est gonflé par une bulle spéculative, qui tôt ou tard va crever. Il est ainsi plus simple aux grecs de se reconnaître comme une nation et un peuple parce qu’ils se comptent à onze millions et que décider à onze millions est plus simple qu’à soixante millions ou à trois-cent millions. Le problème de la nation française c’est qu’elle a derrière elle une histoire aussi d’abrasion des particularismes locaux (des langues locales entre autres), qui a aussi jeté sur la notion de terroir l’ombre péjorative du patelin bouseux dont l’on ne voulait plus entendre parler et du coup, ce qui en faisait quelque chose qui avait un goût, une texture, s’est corrodé. C’est un ami grec, parlant français et ayant vécu quelques années en France, qui m’a dit un jour que la France ne se retrouverait que le jour où elle se réconcilierait avec ses terroirs. J’ai immédiatement vu cette campagne française à l’abandon avec ses petites villes cernées de supermarché voire de centres commerciaux qui le dimanche ouvrent et servent de cafés et avec des gens claquemurés devant leur télé, la nuit venue. Ses boîtes de nuit glauques. Je me suis dit que c’était trop tard et que les histoires de cloche merle ce n’était vraiment pas une bonne idée, sans compter la possibilité de voir dégénérer les régionalismes en revendications nationalistes (ah nous les Bretons !). Que ce qu’il nommait « terroir » voulait dire au mieux folklores gastronomiques – et encore, souvent en mauvaise passe – ou paysages pittoresques pour ne pas dire de grotesques son et lumières l’été racontant la légende locale. Personne ne chantait plus, ne dansait plus, autrement que des variétés et sur des tubes, éventuellement dans des karaoké. Mais j’ai entendu quelque chose quand même. Ce terroir il est en chacun, encore, autrement que dans des formes concrètes, folkloriques. Il est dans la présence muette de l’histoire de nos familles, qui s’enfonce dans ce dix-neuvième siècle obscur et batailleux. Il faut retrouver cette histoire-là. Celle des origines troubles, pauvres, miséreuses, qui doit nourrir notre colère, notre mouvement, notre rage devant l’injustice criante qui lui est faite actuellement par un quarterons de politiques proprets, en costume/cravates, avec chauffeur et secrétaire, la tête bardée de chiffres, le regard fixe et vide des calculateurs (Sapin, Moscovici, Hollande, Valls en tête). A partir de là, il sera peut-être possible au passage de revenir à l’histoire de la colonisation, et de regarder autrement ses conséquences ici ou là. Cette histoire est celle d’une certaine bourgeoisie, d’une certaine administration, qui n’est pas la nôtre et qui a repris bien en main le monde via l’idéologie libérale, et qui s’adressent à nous comme à des enfants fautifs, qui ne comprennent pas qu’il faut arrêter de jouer, voire comme à des débiles dont on peut se moquer en coulisse – les « sans-dents ». Je me demande d’ailleurs s’ils ne se sont pas bien marrer en voyant arriver Tsipras et Varoufakis – sauf que je crois qu’ils n’ont pas vu que ces deux-là avait derrière leur sincère sourire, celui de pouvoir enfin se farcir cette banque d’escrocs en costard, ils nourrissaient une rage qui venait de leur histoire de famille, de leurs histoires d’amitié, qui comptaient morts et emprisonnés pour le capital. Cette histoire donc de la colonisation est aussi celle de l’Union européenne dont les instigateurs n’ont plus besoin du cadre colonial pour exercer leur colonialisme que ce soit dans les Balkans ou dans les pays décolonisés mais livrés à tout sauf à un projet d’émancipation politique – excepté la courageuse Tunisie qui tente quelque chose a contrario. Une fois cela fait, il pourra y avoir des voix claires, politiques, qui s’élèvent pour porter haut le projet politique d’émancipation individuelle et collective, pour faire entendre que défendre l’idée de nation ce n’est pas nationaliste du moment qu’elle n’est pas là pour défendre « la grandeur de la France » et  » la puissance de son industrie » voire de « son atome », mais bien autre chose, tout autre chose même, et de là pour réclamer la sortie de l’euro et le procès de la dette publique.

Soulèvement de 1936

Soulèvement de 1936

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Sapin, Moscovici, deux anciens socialistes.

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