D’ores et déjà, l’événement grec surgi le 25 janvier 2015 aura bouleversé le visage de la politique en Europe. D’ores et déjà quelque chose comme la réapparition sur la scène politique des peuples aura eu lieu. Cette question est très importantes. C’est la question du conflit entre la modernité et la postmodernité. La postmodernité postule la fin de l’Histoire dans le bain néo-libéral. Le bain néo-libéral a idéologiquement décoloré la vie et la politique pour imposer l’idée que l’important c’était de bien gérer, que la seule question importante était l’argent. Pour cela, les gouvernements devenaient inutiles. L’idéal était d’imposer de bonnes gouvernances, un peu à la manière dont on gère de  grosses  entreprises, depuis un conseil d’administration. De bons administrateurs ne sont dans cette logique pas du tout de bons hommes politiques mais des technocrates, qui  en fait ne sont portés là que pour représenter des intérêts très éloignés du principe de représentation politique en démocratie. C’est comme ça que de plus en plus de banquiers se retrouvent en politiques avant de revenir parfois travailler dans leurs banques. En France nous avons l’exemple étonnant de Macron ministre de l’Economie, associé de la banque Rotschild impliqué dans un fond d’investissement, lui-même impliqué dans la dette grecque. Mais nous avons aussi une Fleur Pellerin, une pure technocrate de l’ENA, à la Culture, qui gère la culture sans vision, gérant tout simplement l’enterrement de la culture, sous les auspices de l’austérité française et des économies budgétaires. Ce discours de « la bonne gouvernance » a ainsi omis de préciser que les administrateurs des grosses entreprises représentent des actionnaires qui cherchent un profit. Nous nous retrouvons en 2015 avec des Etats surendettés dont  les actionnaires sont les détenteurs de ces titres de dette souveraines – des banques, des organismes financiers privés, ou comme en Grèce des institutions européennes représentant les banques. La Banque centrale européenne est ainsi dirigé par un ancien PDG de la Goldman Sachs qui a lui-même fabriqué cette dette grecque, pour en tirer profit par le jeu des intérêts. Ce sont des exemples parcellaires, mais connus ; il y a en d’innombrables.  Partout en Europe des politiques d’austérité ont été infligées au motif moraliste de rembourser ses dettes, ou encore de respecter une vertu budgétaire, de bons comptes, etc. Tout cela pour en finir avec la politique. Souvenons-nous, dans les années Mittérand, quel était le discours de la droite ? Principalement c’était qu’il fallait en finir avec l’idéologie (comme si ce même discours ne couvait pas sa propre idéologie). Il fallait être pragmatique, réaliste. Etre réaliste voulait dire ne plus rêver à changer le monde. Cela voulait dire que le monde ne se changeait pas. Que c’était à chacun selon son mérite dans la jungle néo-libérale à faire son propre succès. C’est sur cette ligne qu’un Macron pu dire qu’il fallait que « chaque jeune Français ait envie de devenir millionnaire ». Ce qui culpabilise voire renvoie à un sentiment d’échec et de mésestime de soi ceux qui n’ont pas cette envie-là, comme ceux qui pourraient l’avoir et en sont bien incapables. A une autre époque, on aurait vu dans cette phrase la détestable adoration du Veau d’Or. 2015 restera dans les mémoires en raison de deux grands événements : les attentats du 11 janvier de Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo et la victoire de Syriza en Grèce. Deux événements qui montrent la complexité de l’Histoire, peu docile envers ce discours néo-libéral postmoderne sur la fin de l’Histoire. C’est deux fois quelque chose qui fait retour. Le 11 janvier, c’est le retour au coeur d’une capitale européenne de sa politique internationale pas seulement depuis la Lybie, mais depuis le fait colonial du XIXe qui a considérablement endommagé des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient, notamment en réduisant au même tant d’autres nations, tant d’autres peuples – à l’arabe, à celui qui parle un des nombreux dialectes arabes mais aussi d’autres langues comme le persan, l’afghan etc. Le 25 janvier, c’est le retour en Europe dans les Balkans d’un printemps des peuples. Lui aussi vient du XIXe siècle, et il fut soufflé en partie par les idées françaises révolutionnaires de démocratie populaire, de liberté politique, d’indépendance des peuples, de conscience nationale, de justice, de droit. Qu’est-ce que l’Histoire ? La Révolution française est un événement historique exemplaire, au sens où si un cliché pouvait fixer le mouvement qu’il met en branle, il verrait s’affronter deux forces : l’une conservatrice, voire réactionnaire (retour en arrière, retour aux valeurs perdues, retour à la religion – ne pas oublier l’ultra-catholicisme et son discours contre-révolutionnaire), qui souhaite l’immobilité du temps et la permanence d’une situation bénéficiant aux privilégiés, et l’autre qui est celle de la politique. Pour moi, la force réactionnaire ne veut pas de la politique, elle n’en a jamais fait, si j’exagérais. Elle ne veut pas de cette aile gauche (je rappelle que la gauche est au Palais Bourbon au moment révolutionnaire le groupe des gens qui veulent la démocratie pour l’émancipation du peuple et la fin des privilèges comme des injustices insensées). Mieux, elle a peur de cette aile gauche, elle a peur du fait politique, elle craint de comparaître devant la justice et d’avoir à rendre des comptes. La force réactionnaire, conservatrice, toujours s’est servi de paravents moralisateurs, souvent avec l’appui des religions, pour maquiller le fait qu’elle n’exerce le pouvoir que par la brutalité, par la force de l’argent et aussi de la police, d’une justice de pure façade, et bien sûr des armées dont elle se servit pour coloniser par exemple comme pour faire la guerre aux peuples. La force réactionnaire semble faire de la politique, depuis qu’elle a accepté  en France la République. Elle s’y est mise, mais systématiquement pour prendre le contrepied de la force politique, de la force des idées et de la parole contre la brutalité du plus fort. Dans les années 70, elle a particulièrement démonté les discours de gauche pour les retourner contre eux. Un seul exemple : ces temps-ci au sujet de la Grèce, nos oreilles ont bourdonné de ce mot de réformes martelées, exigées, comme dans les années Sarkosy, ce dernier avait lui aussi eu ce mot à la bouche en permanence. Mais ce mot appartient en premier aux gauches réformistes qui voulaient par la loi (et non par la prise de l’appareil d’Etat à la manière communiste) changer la vie et introduire plus de justice, plus de moyens de service public pour émanciper le peuple, pour protéger les démunis, etc. Les réformes de l’éducation nationale en France, par exemple, n’avaient pas pour but premier de rentabiliser les écoles en supprimant des postes, ni de liquider les programmes de philosophie ou de langues anciennes. Jamais une réforme n’a voulu dire défaire, démanteler, régresser. Quand dans les Eurogroup de l’hiver et du printemps 2015, les vint-sept membres se sont relayées pour en canon chanter la « réforme » aux oreilles de Tsipras et de Varoufakis ainsi qu’à celles de tout le peuple grec, tout en insistant pour détruire le peu qu’il reste du système de retraite, ou pour privatiser des organismes publics d’eau, d’électricité, ils se payaient d’un sarcasme. Un double sarcasme car dans ces « négociations » qui apparurent de plus en plus comme une sinistre farce organisées par la chancelière allemande et son ministre des Finances, viennent d’un pays protestant pour lequel « réforme » a un sens religieux, puritain, pour lequel aussi les grecs sont un peuple pêcheur, qui préfère la vie à l’austérité, à la rigueur – et là se glisse l’arme idéologique des conservateurs de tout temps, la xénophobie au sens large, la peur de l' »autre », l’autre qu’est l’étranger, mais aussi l’homme du peuple qui préfère sa vie peuple à la vie collé-montée, aux manières bourgeoises. Arme idéologique car l’homme du peuple est perçu comme un enfant turbulent depuis les « hautes-sphères » et se mésestime. Toute l’histoire de l’ascension sociale du peuple et de sa transformation en partie en petite-bourgeoisie est celle de vouloir faire bien, de vouloir recevoir des bons points, de ne pas voler, de ne pas tricher, de bien travailler à l’école, de bien se conduire etc. Et d’avoir ainsi perdu en route le sens de la « tradition des opprimés » (expression de Walter Benjamin dans « Le concept d’Histoire »), bref le sens de la révolte, de la juste colère contre la tyrannie et l’injustice. Que me chaud que les riches restent riches, si j’ai un travail, une école pour mes enfants, une voiture, une maison et des vacances et même une démocratie où je vote ce que je veux comme dans un supermarché électoral où choisir le meilleur produit. Comme ça, des Français ont pu voter un jour Mittérand et un autre Chirac. Même, à ce moment-là, la force politique devient ennuyeuse, car elle murmure que les choses ne vont pas durer ainsi éternellement, elle rappelle que la force réactionnaire est toujours en mouvement. Dans les années 1980-2008, la gauche n’avait pas bonne presse, et la dépolitisation s’est accéléré. On a élu comme ça Sarkosy en croyant cet homme sur parole, alors qu’il suffisait d’un peu s’interroger sur sa vulgarité, sa suffisance, pour découvrir qu’il avait tout d’un mafieux au service de tout autre chose que de son pays. Qu’est-ce que veut la force conservatrice, réactionnaire ? La même chose depuis le XIXe siècle : museler les peuples. Pour cela plusieurs manières. Soit la manière forte comme la sauvage répression au XIXe siècle des mouvements d’indépendance dans les Balkans, sous l’égide de Metternich, ceux-ci étant alors écrasés sous la férule de l’empire austro-hongrois. Il faut nous rappeler que lorsque les Grecs en 1821 se soulèvent contre l’empire ottoman, ils ne sont pas du tout soutenus. En effet, ils se réclament des principes  révolutionnaires et contestent l’ordre ancien des souverainetés impériales. Ce n’est qu’à la faveur d’un mouvement philhellène en France et en Angleterre, qu’une aide militaire leur est apportée. Un mouvement d’inspiration romantique, où des gens aussi divers que Chateaubriand, Hugo ou Delacroix ou encore Lord Byron sont montés au front, donnant des oeuvres, mais aussi s’engageant politiquement. Un mouvement de modernité qui faisait tout à fait le lien entre la Grèce ancienne et cette Grèce moderne en train de naître. Soit la manière douce, comme après 1945, la lente désagrégation des démocraties européennes dans la CEE. La CEE a une origine bizarre, elle aurait été inspirée par la première réunion en 1954 du groupe Bilderberg fondé par Rockfeller. Vendue comme un vaccin contre les guerres européennes, comme une panacée économique, elle a aussi une histoire sémantique bizarre : d’un pluriel de communautés européennes, elle mute en un Union où le sens du commun a définitivement disparu et en une zone euro. La zone euro n’est pas fondée sur les traités issus de la construction communautaire mais sur ceux du serpent monétaire (idée de Giscard) et fonctionne comme un double de l’UE comme sa banque mais une banque sur laquelle l’UE n’a pas la main. Cette banque présentée comme indépendante représente en réalité les intérêts des banquiers. Lorsque le 4 février elle prive la banque centrale grecque d’émettre des bons du Trésor et la place sous l’égide de l’assistance d’urgence dite ELA, elle le fait sans consultation de l’Eurogroup ou de quelques décisions paritaires. Elle dit son nom : c’est une « zone ». Une zone, il suffit de penser aux banlieue françaises et à l’expression « c’est la zone », pour comprendre ce qu’elle fait : elle dissout le paysage, elle corrode le droit, elle abîme la société, elle mine le lien social et le sens du commun. C’est un endroit abandonné en fait. Il y a d’autres indices du double-visage de l’UE mais je laisse cela pour ne garder que cette idée selon laquelle en 2015, nous nous réveillons emprisonnés dans une zone euro (plus que dans l’UE). Pour avoir vécu depuis Athènes, parmi des amis grecs, cette horrible période des « négociations » présentées comme un « thriller » par l’une des chaînes, la Mega Channel détenue par un oligarque, chargées d’organiser la plus sévère propagande, comme pour avoir ressenti physiquement ce que signifie un distributeur où je ne pouvais plus retirer l’argent que j’avais, pas seulement moi, mais tout un peuple, je peux confirmer que la sensation d’emprisonnement, de punition collective, était palpable. Donc une prison pour tout un peuple, désigné pour purger une peine perpétuelle. La méthode douce arrivant à son terme. La démocratie définitivement niée le 6 juillet après la victoire du non « aux propositions des créanciers de la Grèce », lorsque aucun des sinistres personnages, soit chef d’Etat, soit premier ministre, soit président de l’Eurogroup, soit président du conseil européen, soit membre de l’Eurogroup m’a daigné penser – évidemment – prendre en compte ce non prononcé à 61,3% après une campagne titanesque de désinformation, de propagande, sentant même le putsch (les chefs de l’opposition grecque ayant été reçu avant mais aussi après à Bruxelles en grande pompe). Rien ne sera plus comme avant. La mise en spectacle médiatique d’abord des négociations, puis de ces dix jours de propagande européenne pour le référendum, comme de ce qui a suivi, a donné à voir aux peuples européens de quel bois se chauffait l’Union européenne quand un premier ministre grec était opposé à couper par exemple l’aide aux petites retraites ou à une hausse et uniformisation de la TVA à 23% dans un pays économiquement en danger. Quelque chose de la passion politique est revenue. Celle-là justement que les néo-libéraux ne veulent plus voir. C’est eux-mêmes, pris d’une certaine panique devant l’événement grec, qui se sont démasqués. Par exemple, on aura entendu le polonais Donald Dusk président du conseil européen dire cent fois  que les grecs doivent payer « leur dette », le 10 juillet lâche : « Soyons honnêtes, les prêts accordés à la Grèce n’ont pas bénéficié aux Grecs. Ils ont servi à renflouer des banques grecques et européennes ». Donc ce n’était pas la dette des Grecs ni de la Grèce. Il y a aussi madame Lagarde, une grande bourgeoise méprisante, qui pendant six mois a bramé que sa dette à elle, elle devait lui être remboursé rubis sur l’ongle, qu’il fallait travailler, que les élèves Tsipras et Varoufakis rendaient de mauvaises copies (qu’elle renvoya une fois fatale le 26 juin surlignée de rouge et corrigée, qui n’a cessé de nier l’évidence, soit que les prêts du FMI accordés à la Grèce du temps de Strauss-Kahn l’avaient été en violation des statuts de cette sympathique organisation nationale ; et bien son intransigeance aura poussé le représentant brésilien a rappelé ce vice de forme, de même que l’organisation des nations unis à condamner ce qui était dit du référendum en rappelant que le droit à la démocratie était un droit universel. Puis enfin, il aura fallu un coup de téléphone d’Obama qui ne peut se permettre de voir la Grèce sortir de la zone euro et recevoir l’aide russe plusieurs fois généreusement proposée par Poutine, pour qu’elle s’écrase et dise le contraire de ce qu’elle disait et annonce la nécessaire restructuration de la dette grecque. Je ne donnerais pas d’autres exemple de comment Tsipras les a forcés en faisant de la politique à sortir du bois. A se révéler de pitoyables cyniques ayant cherché à faire tomber un gouvernement de gauche, et cela dans un pays traumatisé par des années de régime autoritaires puis par une dictature. Via les réseaux sociaux, des informations ont circulé, qui ont diffusé une pédagogie de la dette publique. Des gens que la finance ennuyait passablement, pour lesquels le mot « banque » est un rabat-joie, pris dans la tourmente passionnelle organisée par cette mise en spectacle (qui au départ était montée comme une exécution publique du premier gouvernement de gauche anti-austéritaire depuis trente ans en Europe), se sont intéressés à des choses aussi roboratives que la complexité des institutions européennes, de la BCE, aux biographies des acteurs, bref se sont repolitisés. Contrairement à ce que pensaient les chefs de bande eurocrate, le discours néo-libéral ne marchait que tant que chacun avait droit à sa vie petit-bourgeoise. Il s’agissait alors de dépolitiser pour organiser la dernière étape, celle de l’emprisonnement définitif des peuples. Sauf que les gens ont bien réalisé que leur niveau de vie avait chuté, ou encore que ce qui arrivait aux Grecs, aux Portugais, aux Espagnols, en Irlande ou encore que l’entrée dans cette merveilleuse zone euro de paus tels que la Serbie, la Roumanie ou la Pologne n’avait fait d’aucun d’eux un modèle économique d’avenir paisible (mais les avait ruinés définitivement) pouvait leur arriver. Ils se sont sentis menacés directement lorsque Juncker président de la Commission européenne a bramé en substance et plusieurs fois, entre deux soirées alcoolisées qu’aucune élection démocratique  ne pouvait changer les Traités, bref le traitement qu’on allait leur infliger lentement mais sûrement. Ainsi dans les convulsions de cette honteuse mise en spectacle publique de la curée menée contre un jeune premier ministre, qui plus est au sourire franc, au visage ouvert, aux manières nettement plus vivantes, ne cessant de rythmer le déroulement des événements de discours jaurésiens en appelant aux peuples d’Europe, aux valeurs et aux cultures européennes, discours immédiatement traduits en français (et sans doute dans d’autres langues tant Syriza bénéficie d’une diaspora internationale) quel parti les gens dont les vies sont dans les mains des banquiers peuvent-ils prendre ? La question qui fait retour c’est celle des peuples. Qu’est-ce qu’un peuple ? Dans son film In girum imus nocte et consumimur igni (1978), Guy Debord déplore la disparition du peuple parisien, à travers l’image de la destruction des Halles. Pasolini parle de l’extinction des « lucioles », comme d’un symptôme de l’évanouissement du peuple. Plus tard Gilles Deleuze parle à propos du cinéma, « du peuple qui manque » (1985, L’image-temps). Dans les années 2005, Agamben écrit les volumes de L’homo sacer, dont Le Règne et la Gloire où il met en perspective l’assomption d’un monde de la fin de l’Histoire, selon un inconscient religieux, où la démocratie mute en un phénomène d’acclamation des puissants, via l’opinion publique. Durant cette lente conquête idéologique du néo-libéralisme, l’idée  se fraie qu’il n’y a plus de peuple, qu’il s’est dissout dans le consumérisme et la société du spectacle, qu’il a perdu sa culture. Toute la question en France à se sujet est lors traitée comme un problème culturel, où les oeuvres ne sont plus là pour tendre aux peuples une image d’eux-mêmes. Les peuples ne se voient plus, aveuglés par la toute-puissance médiatique des puissants. Le philosophe esthétique Georges Didi-Huberman, apporte en 2009 un bémol en faisant une critique féconde du désespoir de Pasolini comme de celui de Agamben qui avait tout de même écrit auparavant La communauté qui vient – Théorie de la singularité quelconque (1990). Dans Survivances des lucioles (2009), s’appuyant sur Walter Benjamin et notamment sur son article « Le concept de l’Histoire »,  il identifie les peuples à des lucioles qui ne disparaissent jamais complètement, qui sont des survivances.Ecoutons d’abord ce que dit Walter Benjamin, qui écrit dans les premiers mois de l’année 1940 : « Faire oeuvre d’historien ne signifie pas savoir “comment les choses se sont réellement passées”.Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger. Il s’agit pour le matérialisme historique de retenir l’image du passé qui s’offre inopinément au sujet historique à l’instant du danger. Ce danger menace aussi bien les contenus de la tradition que ses destinataires. (…) A chaque époque il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer.(…) Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’appartient qu’à l’historiographe intimement persuadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. Et cet ennemi n’a pas fini de triompher. » Pour Benjamin, la tradition est celle des opprimés. Il faut replacer cela dans l’ensemble de sa pensée, quand à la suite de Baudelaire sur la modernité (la modernité c’est le transitoire, l’éphémère, le fugace qui fait ressurgir de l’intemporel), Benjamin pense (avec Aby Warburg et ses Mnemosynes) comment cet ancien, cet archaïque ne cesse d’affleurer là où tout semble figé dans du contemporain irréversible. Un contemporain irréversible qui bien sûr s’élabore dans la mise à bas des avancées dues à la tradition des opprimés. Pour le dire autrement et reprendre le schéma (schématique donc) de l’affrontement de deux forces, l’une réactionnaire et l’autre politique, l’affrontement est aussi en droit constitutionnel de deux théories de la légitimité du pouvoir : celle d’une souveraineté transcendante largement articulée à un imaginaire religieux et à l’histoire de l’empire romain, et celle d’une souveraineté immanente, moderne, du peuple, qui vient tout aussi bien d’Athènes, que de mouvements à la Renaissance, et qui éclate en pleine lumière au moment de la Révolution française (les choses sont toujours complexe car ne pas oublier que Robespierre se référa à la République romaine, voulant fonder une « nouvelle Rome » et, en cela, flirtait dangereusement avec le devenir impérial). Cette grille de lecture rend plus qu’évident que ce qui s’affronte au coeur d’Athènes – comme par hasard cela vient d’Athènes mais ce n’est pas un hasard tant le peuple grec est conscient de son histoire ancienne, de sa tradition démocratique, que c’est un élément de conscience de lui-même – c’est le retour d’une souveraineté de type post-impériale, et d’une survivance d’une souveraineté démocratique populaire. En ce sens, l’apax que constitua au niveau émotionnel le 5 juillet et le référendum jeté dans la bataille par Tsipras, sonna l’alerte dans toute la zone euro. Une zone où il reste beaucoup de traces de la souveraineté de type impérial, archaïques, en l’espèce du Grand Duché du Luxembourg, du Royaume du  Dannemak, des les monarchies espagnoles, suédoises et anglaises, belges…. Ce qui revient, qu’on croyait avoir laminé, étouffé, empoisonné, intoxiqué, à coup d’acculturation massive, de politiques de l’éducation transformant l’enseignement en une formation à un emploi, en humiliant toujours plus par la vulgarité du spectacle des puissants, se moquant comme de l’an quarante de leurs affaires de corruption, affichant des salaires mirobolants avec fierté, ce qui revient donc c’est le peuple. C’est la conscience d’appartenir au peuple, la conscience d’être opprimés, d’être dans une nasse, mais ensemble. A mesure que se déroulait la crise, ce qui grandit en moi ce fut la peur. La peur de voir défait celui qui prenait de plus en plus les dimensions d’un héros, par ceux qui apparaissaient tellement sûrs d’eux et au-dessus des lois, cruels et impitoyables valets du capital, larbins bancocrates, n’ayant que mépris pour des gens qui n’aiment pas l’argent, qui n’aiment que vivre. A travers cette peur, de plus en plus, j’étais comme ramené à l’enfance, à cet âge où l’on est courageux mais démunis, braves mais sans défense, plein d’élans mais inquiets. C’était comme soudain une exposition. Nous étions exposés, soudain mis en première ligne. Le référendum poussa ce sentiment au maximum. Nous qui étions dans l’ombre, nous qui n’étions que la piétaille, les bouches à nourrir et les porte-monnaies à ponctionner, nous étions soudain des soldats en premières lignes. Il fallait tous y aller. Mais se faisant, nous exposant dans la pleine lumière, nous devenions des cibles directes. Ou plutôt nous avons compris que nous étions « la » cible. Quand des individus de tous les pays se sentent soudain l’ennemi de classe de cette nébuleuse insaisissable où se mélangent des banquiers, des politiciens, des fonctionnaires, des journalistes, forcément, quelque chose cristallise.

De cette crise, il ressort d’un côté l’image d’un milieu politique définitivement injuste et délétère, ouvertement autoritaire avec des méthodes de bandits (le chantage, les pressions via la BCE pour couper les vivres aux Grecs), et de l’autre la lueur d’un espoir immense, celle d’un monde où les gens peuvent décider, tenter de vivre par eux-mêmes, sans se laisser dominés. Et cela même si Tsipras échouait. Je vais argumenter ici. Je pense que l’analyse de Tsipras au sujet de l’Europe est mauvaise. Il parle vrai et il n’a cessé d’appeler à une Europe des peuples, à une autre Europe avec l’euro. Il n’a pas bien vu que par son origine l’Union Européenne dont les premières frontières sont tout de même calquées sur celles de l’empire carolingien (l’Europe des Six sous le patronage de « pères fondateurs », ce qui a une connotation paternaliste, voire religieuses) n’est pas faite pour la démocratie. A la rigueur, au mot de Juncker en février selon lesquels la démocratie ne pouvait pas changer les Traités, il aurait dû ouvrir une brèche et demander pourquoi, et de là, s’opposer à la technocrature, en la dénonçant comme celle d’une souveraineté post-moderne, celle des banques. Il aurait dû accuser l’Europe d’être devenu un empire des banques, à leur service. Au lieu de cela, et sans doute mû par une légitime peur du Minotaure caché au fond du labyrinthe eurocrate, il a développé de splendides discours de combat idéaliste. La prochaine fois, l’affrontement sera plus terrible encore, car les masques ne tomberont pas seulement de stupeur devant qu’un petit première ministre d’un petit pays ose défier ce beau linge, ce club mondain de riches plus ou moins corrompus aux manettes des commandes, mais ils seront arrachés par les peuples qui demanderont justice. Maintenant, c’est cela le combat, que nous demandions justice et que cette justice soit faite un jour. De la prison qu’ils nous ont construit autour de nos maisons, qu’ils en fassent comme que leurs biens soient confisqués et restitués aux sociétés humaines qu’ils sont vampirisés. Et cela sera possible aussi parce que Tsipras pendant la semaine précédant le référendum a sans cesse appelé à ne pas avoir peur et il a poussé 61,3% de Grecs à braver leur angoisse, cette sensation de boule au ventre d’être dans la ligne de mire qui nous enlevait le sommeil, sans parler des insultes et des humiliations essuyées, parfois clairement racistes. Varoufakis témoigna sur son blog que le jour du dernier Eurogroup, celui dont il fut mis à la porte, Donald Dusk lui demanda pourquoi consulter le peuple sur des questions « aussi techniques ». Varoufakis aurait pu répondre ce qu’a dit un représentant des Nations-Unies défendant la tenue du référendum, que depuis six mois les Grecs parlaient tous les jours de ce sujet et étaient parfaitement au fait. Ce qu’a fait Tsipras pour l’instant, c’est ni plus ni moins d’ouvrir les portes d’airain derrière lesquelles s’organisait notre définitive liquidation, et d’éventer des secrets de famille eurocrate peu reluisants, faisant passer la honte du côté des peuples traités comme des riens vers celui des puissants. Les dignitaires de l’ordre eurocrate ont perdu leur dignité, tandis que les peuples l’ont retrouvée. Ils ont retrouvé une image d’eux, dans un momentum historique contemporain. Quelqu’un leur a parlé. Ce faisant ils ont retrouvé leur parole, et sans doute leur mémoire, celle de leurs luttes si souvent confisquées.

Nota bene. Debord a déjà dit dans In girum… (1978) dont je donne le lien.

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