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« La première condition de la paix sociale est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance. » 

Maurice Barrès, 1897.

Que se passe-t-il ? Soudain, en 2015, nous nous réveillons comme repris par l’Histoire et comme nous nous réveillons avec un ou deux temps de retard sur l’événement, nous sommes perdus, et effrayés. Tant que c’est « nous » qui faisons l’Histoire, c’est-à-dire la révolution, sous toutes ces formes, nous l’aimons, l’Histoire. Nous, les peuples. Mais quand ce sont des groupes terroristes étrangement dirigés contre non pas des intérêts d’Etat, mais des journalistes satiristes ou des clients de supermarché et d’hôtel ou des visiteurs de musée – donc contre nous -, ou encore lorsque c’est la méduse europaïtaire1 en contact téléphonique avec l’empire américain qui prend publiquement tout un peuple en otage, puis lui extorque son pays, contre son consentement, nous sentons le mauvais vent de l’Histoire régressive qui cherche à défaire ce qui fut fait par « nous, les peuples ».

Je ne sais plus quelle autorité s’est demandé il y a peu de temps ce qu’était en fait le peuple. Il y a eu aussi dans les années 1970 et 80, des philosophes pour penser « le peuple qui manque ». Le Peuple, ça n’existe pas, me semble-t-il, sinon comme allégorie pétrifiante de ce qui est justement tout vivant. Ce qui existe, ce sont des peuples, l’extraordinaire diversité des peuples, et cette idée qu’il s’agit plus d’un adjectif, quelque chose de peuple en nous. Il est possible que parfois nous perdions ce côté peuple. Quand nous perdons l’accent de notre pays, par exemple l’accent du midi ou l’accent normand, nous perdons un peu de peuple en nous. Par exemple. Mais il y a aussi quand nous perdons notre sentiment d’appartenance, c’est-à-dire notre vigilance à nous défendre, notre conscience de venir d’une histoire insurrectionnelle, de luttes contre l’oppression de nos voix.

L’événement grec, l’événement qui vient de Grèce, est ambigu parce qu’il vient d’une force populaire, insurrectionnelle qui voulait reprendre le pouvoir sur son propre pays et chasser la troïka. Mais les gens ici sont quasi unanimes pour constater que, à tout le moins, Tsipras et son équipe ont été naïfs. Ils ont été enfantins. Ils ne sont pas arrivés au pouvoir en formation de combat et en connaissance de la dureté de leurs adversaires. Ils ne sont pas arrivés en sachant qu’ils allaient se retrouver en face de l’ennemi des peuples. Ils sont arrivés la fleur au fusil, décidés à aller demander aux geôliers des peuples européens la permission de les laisser vivre ensemble dans une belle Europe.

Cependant, avant de taxer Alexis Tsipras de naïveté, pour comprendre cet incroyable événement grec, qu’un certain Donald Tusk, président du Conseil Européen, vers mi-juillet, a qualifié dans un twitter effacé aussitôt de « printemps grec », auquel donc il a été fait le sort que tout printemps mérite dans ces sphères-ci, il faut voir dans la dimension géostratégique.

Ce qui a manqué à Alexis Tsipras pour l’heure, jusqu’ici, c’est ce qui fait de tout grand homme politique, un homme historique, et ce qui fait cela, c’est d’être porteur d’une vision géostratégique qui rompt avec les traditionnelles vassalités diplomatiques. De Gaulle n’aurait jamais été De Gaulle s’il n’avait tenu tête à l’empire américain et s’il n’avait bataillé pour l’indépendance des Français, pour leur souveraineté. C’est ce qui fait que Mittérand fait pâle figure et verra son nom s’effacer comme un épiphénomène de gauche de plus, car Mittérand en ayant avec Delors eu comme seule vision géostratégique l’Europe a fait exactement l’inverse de De Gaulle, il a remis la souveraineté des Français à un ensemble dont la logique est de déposséder chaque peuple par petit bout de leur souveraineté. Et nous n’avons rien vu car dans notre naïveté populaire, nous avons gobé tout cru le rêve européen comme un rêve de paix éternelle et de démocratie garantie. Donc Alexis Tsipras n’est pas arrivé au pouvoir avec une vision géostratégique toute prête, mais avec dans son discours le rêve européen gobé tout cru, sauf quelques petits aménagements économiques de gauche. Comme si, lui, depuis l’histoire de son pays, il n’était pas le mieux placé pour comprendre l’articulation entre les USA et l’Union Européenne que les traités du grand marché transatlantique, la Transatlantic Free Trade Area (Tafta),
éclairent comme l’annexion commerciale du continent européen
et la fonction de cette UE pour les Etats-Unis face à la Russie et au Moyen-Orient. Il me semble évident, sauf à s’imaginer qu’Obama serait de gauche et que parce que métisse serait plus sensible aux intérêts des peuples européens ou russes, que la stratégie d’un SYRIZA arrivant au pouvoir aurait dû être beaucoup plus discrète en direction de Poutine, tout en investissant plus concrètement la possibilité d’accords de défense mutuels au cas où la Grèce en sortant de l’euro porterait un coup à l’UE et de fait aux intérêts américains. Sur la question de l’Ukraine, il fallait arguer de la situation économique désastreuse de la Grèce pour suspendre les sanctions contre la Russie, tout en maintenant un discours de façade de critique de Poutine. Or Tsipras a mené une guerre vouée à l’échec, trompétant dès le lendemain de son élection des déclarations plus ou moins symboliques, car lorsque nos troupes sont moins bien équipés, plus faibles en nombre, il faut jouer par surprise. De même, la plateforme de Thessalonique aurait dû porter l’idée de réinvestir le bassin méditerranéen et les échanges de coopération culturels et économiques de ce côté-là. Seulement, en Grèce, les gens sont fiers d’être européens et ont en quelque sorte intégré le racisme européen envers tout ce qui « fait sud », et qui est à deux doigts de toucher au Maghreb. De ce point de vue, on peut dire que pour l’instant le Podemos espagnol est en effet comme je l’ai lu quelque part un mouvement de hippies attardés, faute d’avoir la moindre réflexion géostratégique critique.

Camarades, il est vain de désespérer de ces heures noires. Il est vain de se lamenter qu’une de fois de plus l’espoir aurait été trahi. Il est temps d’ouvrir les yeux un peu plus encore. Dans tous les cas, la stratégie d’Alexis Tsipras qui a été une stratégie d’exposition totale par la transparence, a forcé la méduse europaïtaire et sa tête américaine à sortir du bois et a jeté le masque. Le masque tombé, nous savons tous, nous les peuples européens, que cette superstructure de l’UE doublée de cette eurozone tentaculaire, n’a rien à avoir avec la démocratie, mais pire encore : cela veut la peau de nos démocraties, de nos souverainetés populaires. Je ne sais pas pourquoi, c’est seulement vers le 7 juillet, quand j’ai vu que la victoire du OXI au référendum du 5 juillet, avait été traité comme le cri d’un mouton qu’on égorge, là-haut chez les dieux de l’empire, que je suis allée chercher sur internet les traités européens. Et là, stupeur, mais oui, il n’y a en effet aucune place à la démocratie, tout simplement parce que le régime constitutionnel de cette UE est celui de l’octroi. C’est par un coup d’Etat que cette entité a dérobé leurs souverainetés aux peuples. Si la constitution française (et celle de la république hellénique est encore plus insistante sur la question) déclare que le peuple française se dote de cette constitution-là, par la souveraineté qui est la sienne, en revanche les traités ont pour souveraineté le concile des Etats formant l’UE qui octroient selon son bon vouloir une constitution aux peuples européens pour leur bien être2. Camarades nous avons été médusé par la méduse europaïtaire et nous n’avons pas bien compris le tour de passe-passe qui s’est opéré depuis quinze ans. Juncker avait raison de déclarer placidement en février dernier que les traités ne pouvaient être changés par des élections démocratiques. Dans l’optique des traités, nous sommes les sujets d’un empire, des sujets qui ont encore le droit de voter, histoire de laisser l’impression aux peuples qu’ils peuvent encore quelque chose. Néanmoins, camarades, les peuples, je vous le dis, peuvent encore. Il faut tout de même nous reconnaître cela, reconnaître cela à Alexis Tsipras comme à ses camarades, qu’ils ont monopolisé pendant des mois l’ennemi, qu’ils le monopolisent encore. C’est donc que l’ennemi a eu et a encore peur. Je me suis souvent demandé pourquoi ils n’ont pas laissé faire Tsipras avec son PIB d’à peine 2% du PIB de l’UE, pour lui saper discrètement, lentement l’exercice de son mandat. Personne n’en aurait entendu parler en France où on continuerait à follement débattre du port du voile dans le féminisme ou de l’infamie de Macron sans voir le rapport entre le voile qui masque d’où Macron vient, c’est-à-dire de la méduse europaïtaire via la banque Rotchild dont il est associé. Mais peut-être ont-il été pris de court par Tsipras, qui quelque part les a mis dans la position d’emblée de devoir reconnaître leurs actes envers la Grèce comme des erreurs économiques, et donc moins une défaite qu’une reconnaissance de… dette. Or la méduse europaïtaire n’a jamais cherché à faire le bien être des peuples ni de l’économie. Elle fait de la politique et sa politique est de liquider ces peuples dits fauteurs de troubles. Bien sûr que tous là-haut savent qu’une guerre n’est venue d’aucun peuple, que les guerres ont instrumentalisé le sentiment poulaire patriotique pour des intérêts n’ayant rien à voir avec tout ça. En revanche 1936 ou la République de Weimar, 68 ou bfef les diverses insurrections populaires régulières, la méduse n’apprécie pas. Elle doit donc désormais en dernière phase de son installation affirmer sa souveraineté définitive sur les peuples et pour cela faire un ou des exemples. Dans l’ancien temps, la souveraineté non populaire, celle des empereurs et des rois signifiait l’imperium romain, c’est-à-dire le droit de vie et de mort sur tout sujet en dehors de tout droit ou toute justice.

Il y a quand même quelque chose qui cloche chez la méduse. Un juriste le sent d’instinct. C’est un peu un serpent qui se mord la queue. Des peuples souverains confient leurs Etats à des représentants lors d’élections mais ils ne leur confient pas leur souveraineté…. Ces représentants signèrent pourtant la déposition de leur souveraineté aux mains d’un ensemble, dont nous savons depuis six mois de façon notoire qu’il est avant tout allemand. Dans l’opération, ces peuples perdent toute voix au chapitre sans n’avoir jamais rien voulu de tel. Pire, deux pays au moins (la Hollande et la France) ont refusé par référendum cette déposition de leur souveraineté. Encore ont-ils été consultés ce qui n’est pas le cas de tous. Or il est clair au niveau constitutionnel que seul le souverain constituant peut décider de remettre sa souveraineté et de basculer du statut de souverain à celui de sujet. En revanche on remarquera que le passage au statut d’esclaves se fait toujours après une guerre, au moment de la razzia contre le vaincu qui n’a d’autres choix que de se retrouver aux galères. Le droit dans cette affaire européenne n’est en vérité qu’une petite comédie constitutionnelle, une pantomime destinée à divertir les peuples pendant qu’ils se font prestement detrousser. C’est logique. Le droit constitutionnel n’a jamais servi qu’aux démocraties qui sont des régimes où le droit protège de la force, de la brutalité, des puissants qui peuvent tout vous faire. Mais, depuis le dix-neuvième, les puissants ont joué le jeu constitutionnel pour se donner des airs de nous protéger de nous-mêmes tout en cherchant par tout moyen de se servir du droit pour le détourner du droit et de la justice.

Camarades, nous sommes moins médusés désormais, quoique pétrifiés d’angoisse. Comment allons-nous faire pour nous sortir de ces tentacules qui veulent nous étrangler, nous intoxiquer, nous paralyser, pour mieux nous dévorer ? Oui, nous avons peur. Ce n’était pas pour rien qu’Alexis Tsipras façonna tous ces discours sur ce motif de la peur à surmonter, du courage à se donner.

Certains se chargent aujourd’hui de faire des procès à Alexis Tzipras. Cela me semble vain. Alexis Tsipras n’est pas un agent de la CIA et il est dommage qu’il ne l’est pas été du KGB. Peu importe qu’il ait été naïf ou bien qu’il ait joué sur une toute petite marge de manoeuvre vu les menaces américaines. Mais quelles menaces, me direz-vous ? La menace était très claire, dès qu’Obama déclara qu’il voulait que la Grèce restât dans la zone euro. Quand l’empire veut, il faut entendre qu’il usera de toutes les voies, y compris celle de la déstabilisation politique, de la manipulation intérieure, pour arriver à ces fins. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, quatre-vingt feux de forêt se sont déclenchés dans plusieurs endroits de toute la Grèce et près des collines au nord d’Athènes. Immédiatement, le gouvernement grec a mobilisé l’armée. Pour des Français, dressés à être raisonnables et à ne pas céder à la paranoïa complotiste, il s’agissait d’un coup de pas-de-chance, – décidément la Grèce vit des heures noires, et puis oui, les oligarques de l’immobilier qui se lâchent… Sauf que lorsqu’on connaît ces endroits qui ont brûlé, et vu la crise, on se demande bien quoi y construire et pour qui. Pour les gens, ici, cela a été immédiatement ressenti comme une punition, et un avertissement à eux adressé, de la part des USA contre toute velléité de se rebiffer à nouveau et notamment de s’imaginer construire des gazoducs en partenariat avec les Russes (accord déjà signé mais dans quelle mesure se réalisera-t-il?) ; ils se sont également souvenus d’un épisode similaire, en 2010, avec Karamanlis de la Nouvelle-Démocratie qui avait tenté un rapprochement avec Poutine. Il n’y avait eu que dix incendies. Il arrive qu’un feu se déclenche tout seul avec un tesson de bouteille coincé dans les broussailles, mais la plupart du temps, les feux sont l’oeuvre de pyromanes. J’ajoute un dernier argument, certes peu rationnel, mais les campagnes grecques ne sont pas considérées par leurs habitants comme des poubelles, mais bien comme un espace public commun. Ce n’est pas la Suisse, mais ce n’est pas le sud de la France et encore moins Chypre. Elles sont propres. Que pouvait faire Tsipras, sans doute clairement menacé dans la nuit du 13 juillet, pour avoir signé après dix-sept heures de résistance, seul contre tous, une réédition complète, comprenant cession du pays ? Démissionner ? Convoquer des élections en octobre et laisser le président de la république nommer un gouvernement d’intérim ? Enfin, que deviendrait Syriza ? Scission ? Que pourrait-il proposer ? De même, la Nouvelle-Démocratie ? La seule donnée électorale est ce 61,3% de OXI qui était déjà un consentement à ses conséquences, telles que les avaient présentées les partisans du NAI au sein de la méduse europaïtaire, soit une sortie de l’euro. Cette donnée et étant donné la campagne très brève, passionnelle, qui l’a produit, envers et contre un matraquage médiatique presque comique à force d’être outrancier – qui prouva que si les élections ne pourraient rien changer, elles n’en étaient pas moins gênantes – et surtout malgré le chantage aux banques fermées, peut s’interpréter comme une prise de conscience commune, comme un moment où le peuple grec se voit apparaître, ressoudé. Passé l’état de choc actuel et la saison touristique, l’intelligence collective a des chances d’être à l’oeuvre. Il est étrange que les Allemands Schaüble et Merkel n’aient pas en tête l’histoire de la résistance grecque contre l’ennemi nazi, qui, s’il infligea des pertes considérables et un lot de malheurs terribles, n’en fut pas moins défaits avant l’arrivée de l’armée alliée en l’espèce de divisions anglaises. Qui volèrent immédiatement la victoire à l’armée de libération grecque en réinstallant au pouvoir des collabos et en laissant s’organiser une chasse aux communistes et par transitivité à toute personne de gauche de près ou de loin, jetant le pays pour des décennies d’abord dans la guerre civile, des régimes autoritaires puis dans la dictature. En somme, cette nuit du 13 juillet répète cet événement en volant la victoire du 25 janvier comme du 5 juillet.

Camarades, l’événement est géostratégique. Il faut le reconnaître, les gauches alternatives aux social-démocrates actuels inféodés au néo-libéralisme ont deux talons d’Achille. Elles héritent de l’internationalisme voire de sympathies anarchistes qui rêvent de la fin des Etats et qui pour cela consentent à l’Europe sans voir qu’on est en train de leur faire un super Etat en forme de méduse. Pour combattre Méduse, Persée lui tendit son bouclier en forme de miroir. C’est ce qu’a déjà fait Alexis Tsipras. Et peut-être ne voyons-nous pas encore que l’UE a commencé à se décomposer, son masque tombé faisant apparaître sa hideur haineuse de tout ce qui peut avoir une qualité démocratique. Et si nous le voyons pas, c’est que nous n’y connaissons rien en géostratégie. Nous faisons beaucoup trop d’économie, me semble-t-il. Ces six mois de janvier à juillet 2015 ont constitué une formidable leçon collective d’économie qui a développé la conscience des mensonges europaïtaires. Des notions jusqu’à présent non seulement ennuyeuses mais aussi obscures que les dettes publiques et le fonctionnement de la Banque Centrale Européenne, ou le rôle du FMI, sont devenues sinon familières, du moins de sujets de questionnement pour des millions d’Européens. Maintenant, la leçon à prendre est géostratégique. Autrement dit celle des alliances entre Etats souverains. C’est bien sûr la question de l’inféodation aux Etats-Unis des nations européennes qui devient brûlante. Pour un petit Etat comme la Grèce dont l’ennemi héréditaire est la Turquie sur-armée, agressive, et membre de l’OTAN comme elle, sortir de l’euro c’est un risque énorme. Il faut savoir que le traité de paix avec la Turquie n’a jamais été signé, que la question chypriote après l’agression de 1974 est toujours en suspens, que les eaux égéennes soupçonnées de regorger de gaz et d’or noir font l’objet du différend entre la Turquie et la Grèce. Sortir de l’euro pourrait valoir une agression turque à la Grèce, agression probablement suggérée par Obama. C’est pourquoi l’alliance avec la Russie peut reconfigurer le rapport de force et stabiliser la région autrement. Pour la France rompre avec l’UE poserait la question du rapport non seulement aux USA mais aussi à l’Allemagne et à la Grande-Bretagne, et par extension à la Russie. Pour comprendre ce qui se joue, il faut observer la politique agressive américaine qui sort largement de ses frontières, et la politique russe d’alliance à travers les BRICS qui tentent de créer des solidarités économiques échappant au dollar ou à l’euro allemand. Il est facile de constater que ni le Brésil, ni l’Afrique du Sud, ni l’Inde (inquiétée par le Pakistan déstabilisé via les Américains), ni même la Chine ne font la guerre au loin.

C’est sans doute de n’avoir pas eu de compétences solides dans ce domaine (ou d’équipes en ayant) qui a retenu Alexis Tsipras sur la voie d’une sortie de l’euro non pas subie en juillet mais provoquée dès mars, et cela par le refus qu’il aurait fallu objecter de payer des créances si les créanciers ne faisaient aucun effort pour avancer. Par exemple Varoufakis avait proposé à l’eurogroup de valider certains acquis (comme sur la TVA) pour que le gouvernement grec puisse commencer à travailler mais ce fut refusé, au motif que tout devait être signé d’un seul coup…

Ce que nous savons désormais, c’est qu’il n’y avait rien attendre de la méduse europaïtaire. Autrement dit, si la chance d’une reprise du pouvoir par une gauche nouvelle se représente quelque part, elle doit arriver au pouvoir en formation de combat, capable d’immédiatement attaquer avec un plan déterminé par une analyse lucide de la situation. Si par exemple Podemos ne révise pas sa stratégie, comme il semble s’obstiner à le faire à force de féliciter Tsipras de la signature de ce magnifique accord (ce qui lui vaut une chute vertigineuse d’intention de vote dans les sondages), en ce sens, son échec sera non seulement certain mais deux fois plus grave que celui de SYRIZA. Car ce qui est grave, c’est d’exploiter la dynamique populaire de refus d’un destin europaïtaire, pour la couler aussitôt et laisser des peuples abandonnés à eux-mêmes, plus exposés que jamais et sans voie politique pour s’en sortir. Et cela l’est doublement lorsqu’on a assisté à l’échec de la stratégie Tsipras.

Le fait est qu’on ne construit pas une gauche sur un programme économique de progrès ou d’amélioration des conditions de vie. Cela, qui est assez motivant, a l’inconvénient de noyer dans des discours lénifiants la vraie question, celle de la tradition des opprimés, celle de la juste colère contre les tyrannies et les mafias. Toutes sortes de mafias. Si l’on a entendu beaucoup sur l’Etat grec et son clientélisme, l’on pourrait beaucoup dire sur le rôle des grandes écoles en France qui sont des reproductions incestueuses d’élites natives des terroirs de Saint-Germain-Des-Près et du seizième arrondissement. Par exemple, une révolution en France pourrait passer par dissoudre l’ENA qui n’a jamais formé de bons administrateurs (on voit qu’un Hollande peut après ces doctes études sortir une bourde comme proposer aux maires le choix de marier ou non des homosexuels en se fondant sur la « liberté de conscience » qui en droit public a exactement le sens inverse, soit la pratique d’un culte en privé qui ne doit jamais porter atteinte à l’application des lois), mais plutôt un cénacle à la napoléonienne de barons du royaume – on a, je crois, goûter avec Hollande suffisamment de la promo dite Voltaire qui par ce nom défigure ce penseur du XVIIIe siècle, pour comprendre ce que le mot mafia veut dire en français. Ou faute de dissoudre l’ENA,en rétablissant des coucours pour des postes accessibles depuis les facultés de droit, il faudrait interdire aux énarques l’exercice de mandats politiques. De même le domaine de la banco-finance devrait être incompatible avec la politique. Il y aurait aussi à faire dans les médias dont l’actionnariat ne devrait pas pouvoir compter des banques et des industries d’armement. Quand on voit la paille dans l’oeil du voisin, on ne voit pas la poutre dans la sienne. La corruption grecque est certes un fait incontournable mais la corruption des édiles locaux en France a des proportions tout aussi grandes, voir plus. Il y a un jour où faire de la politique à gauche consistera à demander des comptes et que justice soit faite. « La tradition des opprimés » selon l’expression de Walter Benjamin est la seule voie juste mais aussi la seule qui donne l’énergie, le courage, de ne pas se laisser emberlificoter par les protocoles, les discours en novlangue et les comédies sarcastiques où le petit personnel dévoué à la méduse europaïtaire s’emploie à jeter les récalcitrants en pâture à leur reine mère médusante.

Si les politiques austéritaires nous attaquent, c’est bien parce qu’elles visent moins un objectif économique qu’une politique punitive et répressive des forces populaires. Si le néo-libéralisme nous infantilise, c’est bien qu’il craint l’intelligence collective économique, commerçante de tout peuple. L’ingéniosité populaire, quel effroi pour ces légions europaïtaires qui ne jurent que de s’occuper de nous, en petits maîtres sadiques. Le sujet n’est pas de montrer à une maitresse Lagarde qui s’insurge de savoir s’il y a des adultes dans la pièce pour discuter avec elle, qu’on est de bons élèves qui savons bien faire de l’économie car elle n’en a non seulement rien à faire mais elle le sait et elle ne veut pas que cela se réalise. Le sujet c’est de refuser de discuter avec une pareille représentante du FMI en commençant par demander des comptes sur la violation des statuts du FMI qui a été commise pour prêter à la Grèce des prêts que chacun savait qu’elle ne pourrait rembourser. Le sujet politique, c’est peut-être bien de lancer des procès internationaux dès qu’une gauche parvient au pouvoir. Le sujet politique c’est d’abord que les peuples européens se ré-approprient leurs Etats, ces Etats qui leur ont été dérobés et qui ne leur seront pas redonnés avec des excuses, loin s’en faut. Cela implique de repenser la révolution, l’enjeu de la politique (le rapport de force), et vis-à-vis de la méduse europaïtaire, une stratégie d’attaque, de sortie de l’euro agressive, accompagnée sur le plan intérieur de constituantes.

Cette tradition des opprimés doit aussi nous faire voir ce qu’elle porte de passion politique. Une des stratégies du néo-libéralisme pour s’imposer dès les années 70 était de culpabiliser ceux qui s’emportaient en politique, ceux qui avaient des affects politiques. On riait beaucoup à cette époque et notamment de ceux attachés aux services publics. Il fallait vraiment être attardés pour croire à la bureaucratie. Le néo-libéralisme taxait d’idéologique tout ce qui était pensée de gauche, masquant qu’il était une idéologie bien plus dure et complète qu’un socialisme à la Mittérand déjà très affadi. C’était très mal d’avoir de l’idéologie. Mais ce qui s’immisçait c’est que parler avec passion et inquiétude au nom de la tradition des opprimés pour protester avec rage contre l’exploitation, l’injustice de la force brutale de ceux qui étaient du côté du « mur de l’argent », selon l’expression de Henriot au sujet de l’échec de Léon Blum, c’était mal élevé, c’était décalé par rapport à un monde contemporain soft, où on gérerait soft, où le politically correct feutré était de convenance afin d’étouffer plus sûrement toutes ces voix gémissantes qui venaient des peuples. Ce qu’a révélé la politique de Tsipras c’est la disponibilité du peuple grec à hériter de cette tradition des opprimés, il est vrai particulièrement développée chez eux en raison de leur Histoire, et sa capacité à produire le 5 juillet 2015 un « geste éthique-politique » inouï, selon les mots du philosophe ZiZek dans une tribune parue le 21 juillet.. Ce que l’on ne voit pas forcément lorsqu’on habite un pays comme la France, c’est ce qu’on a perdu à ne plus parler sans arrêt politique, en dignité. On ne voit pas forcément que cette pudeur gênée est le symptôme d’une perte de dignité, de citoyenneté, d’une mise à l’écart. On n’est pas loin d’une dépression sourde que sous-tend un isolement contraire à toute formation d’un sentiment d’appartenance commune, d’un sens de l’espace public, de la propriété publique de ce qui est commun, à nous, à travers un Etat.

C’est dans la passion politique et ses affects, que ce sentiment du commun peut reprendre forme. Les affects, certes, parfois sont douloureux. La rage, les larmes, l’abattement, l’hystérie d’une victoire qui laisse incrédule et comme suspendu au-dessus d’un gouffre (le 25 janvier, ce fut ça), tout cela peut rendre malade. Mais il me semble que ces affects rendus apparents et vivants en Grèce, touchent tout autant en France mais sans parvenir à la conscience, rendant les gens vaguement étrangers à eux-mêmes, avec de drôles de sensation, une certaine agitation vaine de chacun autour de son projet personnel de vie qui semble de plus en plus lui échapper, qui ressemble fort à la politique de l’autruche. Ce que la Grèce est devenu du coup pour chacun dans chaque pays, c’est l’incarnation de la tradition des opprimés, c’est le goût de la révolte qui seule redonne de la dignité, mais pas seulement. C’est tout le vivant qui est touché. Quelque chose en Grèce rend tout plus réel, du moment qu’on ne soit pas en promenade touristique dans une carte postale. C’est parce que là la résistance à la méduse europaïtaire a été concrète, que du coup le mensonge est tombé, que donc une certaine vérité se rétablit. Si quelqu’un vit dans les mains d’un pervers sans le savoir, ce quelqu’un ne sent plus de la même manière, il n’est plus aussi vivant. Mais c’est bien le sujet. Il s’agit bien dans cette guerre livrée aux peuplex de tuer en chacun tout ce qu’il a de peuple, et qui ne sait que ce peuple en lui est cette masse sensible, portée aux affects politiques (la révolte, la soif de justice, la liberté), mais aussi ingénieuse, rieuse, avec son bagout, ses amours, et des imaginaires du monde, des voyages, des langues… Ce qu’il y a de peuple en nous c’est aussi le bain où chacun vient se singulariser à partir d’une identification à un imaginaire et à une histoire de ce peuple, de ces peuples. Or il est clair, que la méduse europaïtaire a pour mission de liquider les singularités, cette incroyable infinité de singularités de visages, de corps, de voix, d’imaginaires, de manière de se tenir, de manger, de rire, qui compose n’importe quel peuple et ses foules, et qui plus elles sont marquées plus elles révèlent le français, le grec, l’allemand, l’italien, etc, dans le citoyen de tel ou tel pays. Le projet est de passer des processus de singularisation de chacun à une normalisation, et d’étouffer ainsi les forces vivantes, et donc le souvenir des luttes passées, de l’injustice des puissants et de leur morgue, de leur peu de patriotisme (j’ose ce mot qui vient des Romains, adopté en Grèce – patrida – et qui désignait alors les lignages de pères comme l’ensemble commun appartenant aux Romains dans la république). Souvenez-vous de cette vieille critique de l’américanisation des modes de vie…. Elle n’est pas du tout désuète, au contraire, de nos jours. Le projet est de nous ôter jusqu’au de sentiment de rage contre l’impuissance où la méduse nous met pour nous digérer, après nous avoir pétrifiés. Et si l’on ose aller au-devant de ce projet pour bien le voir, ce que l’on découvre c’est un avatar du nazisme, c’est-à-dire une terreur de l’autre en soi, une logique qui vise à expulser tout ce qui est peuple en chacun par lui-mêmes (et si l’on est perspicace, l’on reconnaît très bien chez des gens aussi « hauts-placés » qu’un Hollande, une Merkel ou une Lagarde, ce qu’il y a de trace de peuple en eux, de terroir qui leur colle à la peau, fut-ce le terroir de la grande bourgeoisie méprisante de Lagarde jusque dans sa façon de s’habiller, qui n’a qu’une envie, celle de s’américaniser pour se débarrasser de cette poisse qui l’origine immédiatement). Comme une purge du juif, celle grec aujourd’hui en nous comme symbole des peuples. C’est peut-être cette logique que l’événement grec a ébranlé en nous redonnant envie de frontières, d’altérité, de pays. Traverser des frontières, qui ne se souvient de cette sensation d’arriver à l’étranger, qui implique le dépaysement et qui nous dépayse de nous-mêmes, pour parfois nous faire sentir combien nous sommes de tel pays.Si votre alter ego est votre copie, qu’allez-vous échanger sinon l’ennui, sinon la vague terreur d’errer dans une galerie des glaces ? Hier, rencontré au Pirée, des touristes français perdus, la cinquantaine, une carte en main. Je me proposais spontanément de les guider, et compris aux premiers échanges, en raison de leur accent, qu’ils étaient du midi. « De Marseille », me dirent-ils fièrement. Je les guidais, et sur le chemin, ils me posèrent des questions. Etait-ce si dur ici ? – Oui. Ils étaient scandalisés de ce qui était fait à la démocratie grecque et très vite, l’un dit :  » L’euro, il faut sortir de ce truc, il faut partir, ce n’est plus possible ». Souhaitons que cette représentation  politique de ce sentiment populaire se trouvent d’autres mandants que le front-national….

1Ce néologisme de mon fait contracte le mot ευροπη et autoritaire, d’une façon où il me semble que chacun peut entendre la défiguration de l’Europe.

2Le traité de Lisbonne (2009) commence ainsi : « SA MAJESTÉ LE ROI DES BELGES, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE TCHÈQUE, SA MAJESTÉ LA REINE DE DANEMARK, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE D’ALLEMAGNE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE D’ESTONIE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE HELLÉNIQUE,SA MAJESTÉ LE ROI D’ESPAGNE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, LA PRÉSIDENTE D’IRLANDE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ITALIENNE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE CHYPRE, LA PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE DE LETTONIE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE LITUANIE, SON ALTESSE ROYALE LE GRAND-DUC DE LUXEMBOURG, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE HONGRIE, LE PRÉSIDENT DE MALTE, SA MAJESTÉ LA REINE DES PAYS-BAS, LE PRÉSIDENT FÉDÉRAL DE LA RÉPUBLIQUE D’AUTRICHE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE PORTUGAISE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE SLOVÉNIE, LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE SLOVAQUE, LA PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE DE FINLANDE, LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE SUÈDE, SA MAJESTÉ LA REINE DU ROYAUME-UNI DE GRANDE-BRETAGNE ET D’IRLANDE DU NORD, S’INSPIRANT des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit; CONVAINCUS que l’Europe, désormais réunie au terme d’expériences douloureuses, entend avancer sur la voie de la civilisation, du progrès et de la prospérité, pour le bien de tous ses habitants, y compris les plus fragiles et les plus démunis; qu’elle veut demeurer un continent ouvert à la culture, au savoir et au progrès social; et qu’elle souhaite approfondir le caractère démocratique et transparent de sa vie publique, et œuvrer pour la paix, la justice et la solidarité dans le monde; PERSUADÉS que les peuples d’Europe, tout en restant fiers de leur identité et de leur histoire nationale, sont résolus à dépasser leurs anciennes divisions et, unis d’une manière sans cesse plus étroite, à forger leur destin commun (…). «  On remarquera que les peuples n’arrivent que tardivement et comme fauteurs de troubles, alors que la « personne humaine » ou les « habitants » privés de leur statut de citoyen…

Mais maintenant comparons avec la constitution de 58 de la France et son préambule : « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004…. » C’est donc le peuple qui signe la constitution, pas ses princes et consorts.

 

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