A destination des classes intellectuelles plus ou moins aisées voire pas du tout. Dada n’était pas un gugusse.

« Les gilets jaunes sont d’extrême-droite ou suspects de complaisance envers le Monstre, donc on reste à distance ».


Alors, l’extrême-droite pour les nuls, d’abord. D’abord l’extrême-droite est aussi diverse en courants idéologiques que la gauche, diverse et contradictoire. Par ex, certains sont pour la Pan-Europe (les nazis d’autrefois, le groupuscule Occident qui nous avait donné l’ultra-libéral Madelin…), il s’agit de faire primer la supériorité de notre civilisation occidentale (la supposée) grâce à la forteresse (frontières ouvertes à l’intérieur, frontières blindées à l’extérieur), ce qui n’empêche pas du tout de s’éclater avec les folklores régionaux (costumes, danses, spécialités culinaires, petits drapeaux agités lors des match de foot tout ludiques tout mignons) et d’autres sont pour un nationalisme strict reposant sur : travail-famille-et PATRIE (avec l’Eglise derrière les ouailles en France), tendance belliqueuse intra-européenne. Est-ce qu’aujourd’hui une extrême-droite au pouvoir ferait la guerre aux Allemands ou aux Italiens ou aux Belges ? Non. Notre extrême-droite locale comme beaucoup d’autres est aux abois. Son thème historique, la haine de l’immigré, n’a plus de sens quand quarante ans plus tard, la population française se présente comme un patchwork riche d’origines et de cultures. Que lui reste-t-il ? La haine du réfugié ? L’Etat s’en charge. L’identité nationale, à défendre ? Les droites se l’ont approprié. Dans ses origines, l’extrême-droite française est trop fouillis : entre les nostalgiques des ultra de la restauration, les contre-révolutionnaires de base qui manifestent un crucifix à la main contre le droit à l’avortement et ceux qui tirent de la Révolution française, dans un bordel idéologique qui tient de la quincaillerie satanique, la revendication de l’être français blessé, attaqué par le cosmopolitisme et autres avatars du plaisir des peuples à se visiter et  se connaître, bref à migrer – on boit au château des Le Pen en rêvant de ne surtout pas prendre le pouvoir. Quelques députations ici ou là suffissent à mettre du beurre dans les épinards et remplir la fonction de figurer l’extrême-droite, toute l’extrême-droite, de représenter le Monstre (le sale pour la République), de sorte que tout le reste en est acquitté. 

Toutes tendances confondues en revanche on y a besoin de son bouc émissaire. Tout ordre a besoin d’exclure pour se définir comme le propre envers le sale. Il lui faut du sale.A l’inverse, la définition de la démocratie en sciences-politiques est liée au niveau des libertés publiques et aux droits sociaux, et comme s’appliquant à tous. Dans une démocratie maximale, les étrangers résidents auraient alors le droit de voter aux présidentielles, et pendant la révolution, on pouvait adopter comme ça la nationalité française, il suffisait de dire « je signe les droits de l’homme ». 

Quel est ce danger qui se renifle (odeur de sale) derrière ce désordre de Gilets Jaunes, alors que moi esprit de gauche, j’aime les pauvres, alleluia ?  Les Français sont-ils d’extrême-droite ? Historiquement, l’extrême-droite n’a jamais gagné le pouvoir dans la France du XXeme siècle sauf grâce à l’occupant allemand et nazi pan-européen. La Collaboration donc qui a donné un coup de pouce au régime de Vichy qui était illégitime (l’Assemblée s’était réfugiée à Bordeaux). En revanche, juste après le tournant de la rigueur en 1983, l’extrême-droite a été très utile au Parti socialiste (enfin, bon), pour diviser la droite entre les gentils de droite qui supportaient le sale et les méchants qui réclamaient le nettoyage.

Je reviens à l’identification de ce qui est d’extrême-droite, indépendamment des étiquettes que les politiques (politiciens pro) se donnent. Toute extrême-droite au pouvoir tend à prendre tous les leviers ou à les doubler de dispositifs de surveillance via un parti, qui incarne le mouvement, la marche, l’en-marche du nouvel ordre moral et politique ; à éteindre les libertés syndicales ( il n’y a plus en général plus qu’un seul syndicat oeuvrant pour travail famille patrie) ; à embastiller peu ou prou les opposants de gauche (la chienlit) histoire de faire peur à toute possibilité d’opposition ; et subsidiairement à s’attaquer aux livres et aux représentations artistiques (art dégénéré de nature à dissoudre les moeurs et le sens de l’obéissance). Sur ces trois derniers points, nous vivons depuis quelques années : 1) la réduction du syndicalisme à la CFDT qui dit oui à tout, tandis que la CGT face aux Gilets Jaunes au lieu de démarrer au quart de tout, attend un mois avant de juste appeler à rejoindre les manifs du samedi 15 décembre in extremis en plus, sans aucun appel à la grève générale. Pire qu’en 1968. Pire encore, ils se sentent floués de voir que les Gilets Jaunes les ont court-circuités, exprimant leur plus grande méfiance envers les centrales. Alors, les têtes des syndicats reprochent aux Gilets Jaunes leur immaturité, leur incapacité à se doter de représentants afin de dialoguer. Un peu comme si le temps du dialogue serait venu, le rapport de force ayant été établi. Etabli ? L’allocution de Marron n’a cédé dans les faits sur rien, pire a annoncé la poursuite de la marche forcée. Et dialoguer avec qui, quoi ? Il faudrait pour cela un pouvoir politique autonome, et des lobbies et des eurocrates. 2) La criminalisation des luttes. Combien depuis les lois travail ont été l’objet d’interdiction de se déplacer, de contrôles judiciaires abusifs, combien de militants aidant les réfugiés se sont retrouvés sous le coup de procès, ruineux, combien de manifestants ont connu de sinistres gardes à vue et souvent des coups et blessures, combien d’yeux perdus depuis Hollande à maintenant, sans parler de la grotesque affaire Coupat, qui lui a tout de même abîmé dix ans de vie,  au nom de quoi ? d’un livre, L’Insurrection qui vient comme pièce à conviction.  J’en viens au point 4, l’art dégénéré. 3) Qui n’a pas remarqué dans nos cercles culturels que depuis un sacré moment, on n’expose plus les images qu’on veut. On me dira : oui, ça c’est l’extrême-droite la méchante qui demande  ça. Eh oui, ce sont des fêlés d’extrême-droite qui demandent ça et cependant, avez-vous jamais entendu une déclaration d’un quelconque édile de quelque parti qu’il soit  affirmant l’inadmissibilité de telles actions ? Non, et ça date de longtemps, je me souviens d’une Epreuve du feu mis en scène par Stanislas Nordey au très honorable Théâtre NATIONAL de Bretagne (Rennes). Les élus rennais avaient été saisi en conseil municipal de la question   : peut-on faire laisser voir  ça ? 2002.  On a aussi accepté de sécuriser des accès aux théâtres avec par ex pour une création de Castellucci  en acceptant des fouilles avant de rentrer dans un théâtre, alors que les organisations protestataires d’extrême-droite étaient connues et qu’il aurait suffi qu’un procureur lance une enquête et des mises en examen.  On a décroché des expositions au motif qu’elles pouvaient choquer, on a parler de voiler des parties génitales de femmes peintes…. Vous avez vu des Gilets Jaunes s’intéresser à nos productions artistiques ou au système culturel ? Le régime actuel, oui, non pas par loi mais dans les faits.

  L’OAS a raté son coup d’Etat au moment de la guerre d’Algérie. Est-ce que l’armée française actuelle est d’extrême-droite ? La plupart des chefs d’Etats majors sont intégrés à la démocratie et n’ont pas de prétention à rétablir l’ordre moral et politique intérieur. La géopolitique les intéresse de plus près, cela pourrait être un motif de reprise en main du pouvoir dans une période (avec Sarkosy, Hollande et Macron) où on les indexe de plus en plus à l’Otan (par exemple, les logiciels informatiques de l’armée ont été changés de telle manière qu’ils n’ont plus aucun secret pour l’Otan) et pour finir, où le siège au conseil de sécurité de l’ONU (donc la dissuasion nucléaire) doit passer aux mains du couple franco-allemand.  Ils restent dans ce cas des républicains, gardiens d’une Histoire, d’une nation.   L’affaire Benalla est un nième indice de leur mise sur la touche. Néanmoins, aucun pouvoir militaire ne réalise de putsch sans l’alliance avec la police. On est loin du compte, en France. Pour l’instant, la police sert l’oligarchie via Macron; On peut même subodorer que la démission de Gérard Collomb, a à voir avec le fait que le ministre de l’intérieur n’était pas en phase avec l’instrumentalisation de ses fonctionnaires au profit du pouvoir de Macron qui est celui de l’oligarchie. Le pouvoir actuel c’est l’oligarchie qui le tient et l’oligarchie ce n’est pas abstrait, c’est une dizaine de fortunes. La police est-elle d’extrême-droite ? Oui, en partie (pas tous les fonctionnaires), et cela crève les yeux. Alors, au fait, est-ce la police d’extrême-droite soutient les Gilets Jaunes qui seraient d’extrême-droite et menaceraient l’Etat d’un putsch caché ? Non et cela crève plus d’un oeil.

Ensuite, que se passe-t-il ? Soudain, avec une prise de conscience étonnante, les masses muettes s’insurgent, elles n’arrivent plus à suivre le train même en étant honnêtes, morales, travailleuses (c’est ce que disent les Gilets Jaunes) et à vrai dire pas grand chose de subversif dans leur position de départ – mais, il y a un mais, beaucoup se sont endettés surtout s’ils ont une maisonnette, qu’ils risquent donc de perdre et ils se sont endettés pour vivre des trucs à côté, petite pointe de subversion dans le système général d’oppression. Pourquoi cette situation ?

Dès 1983, le pouvoir politique a cédé devant le projet de construction européenne (la rigueur pour tenir le serpent monétaire), et favorisé la naissance d’oligarchies. Oligarchie : oligarque avec famille où tout le monde mange à tous les râteliers gratis, dans le luxe et grâce à des body guards et rarement dans la légalité (jusqu’à temps qu’on fasse changer les lois). On est arrivé au stade où la construction est achevée, l’ordre eurocrate peut régner, le pouvoir politique de chaque nation n’existe plus et maintenant dans chaque pays on le fait régner à marche forcée : casse des droits sociaux, baisse des salaires, prévarication généralisée, spéculation immobilière, tout cela à coup de manifestations syndicales gazées, réduites à néant, à l’inoffensivité la plus stricte (jusqu’au tour de manège du côté de Bastille lors de la loi Travail à laquelle personne n’aurait dû accepter de venir faire de la figuration).Que cela ne corresponde pas au rêve européen, c’est un fait.

Le rêve européen me fait frémir comme un cauchemar, car il correspond exactement au rêve de la Pan-Europe nazie, à la construction d’un empire donc. Plus les pouvoirs sont physiquement éloignés et disséminés dans l’espace, plus la protestation est rendue impossible ou de pure figuration. Souveraineté européenne, peuple européen, toutes ces notions sont agitées aujourd’hui en corollaire d’une armée européenne. Configuration tendance belliqueuse impérialiste.

Regardons ce qu’il se passe depuis quelques années : militants sous le coup de la justice, aperçu de pratiques barbouzes avec l’affaire Benalla, chasses aux clandestins et aux réfugiés menées par la police et ses services qui confinent dans ces oeuvres-là à des milices (le régime désigne là ses boucs émissaires) jusqu’à la proposition délirante d’un débat sur l’immigration lundi 3 décembre par la marionnette en chef. Niveau de la démocratie : anéantissement des grands médias dans leur mises au pas via leur rachat par les oligarques jusqu’à Médiapart (la femme de Plenel travaille chez l’un) ; corruption à tous les étages, Macron est personnellement lié à l’oligarque Bernard Arnault, à l’oligarque Lagardère, au groupe de presse de Drashi qu’il a aidé par un tour de passe-passe trompant les journalistes actionnaires, à prendre Le Monde ;  les ministres du gouvernement ont des carrières politiques indigentes mai tous sont liés à des groupes, à des intérêts et en général on découvre que les épouses ou époux de ceux-ci sont engagés dans tel ou tel groupe – l’oligarchie est incestueuse par nature, cela s’appelle du népotisme. Toutes les lois y compris ces derniers jours via des amendements multiplient à une vitesse jamais vue les exemptions fiscales, les aides à l’évasion fiscale, etc. A mes yeux, nous sommes déjà dans un régime d’extrême-droite, sans corps intermédiaires, avec le parti La République en Marche (nom très inquiétant à bien y regarder) à la botte de son chef. Et dans une extrême-droite de sensibilité pan-européenne. Avec son idéologie (le moderne, le neuf, le clinquant, les gagnants et de l’autre côté, les ringards, les vieux, les bricoleurs, les perdants).

Et les milieux artistes, y compris la coordination des intermittents et précaires pourtant très au fait ce qui arrive, pourtant toujours soucieux des travailleurs précaires employés ailleurs que dans la culture, et à qui Macron a annoncé maintenir la réforme de l’assurance chômage, ce qui veut dire pour les acteurs du spectacle vivant, la suppression de leur régime, eh bien, ça n’a pas immédiatement dit « on y va on arrête tout, on fonce ». 

Quasiment envie de pleurer. Que ces milieux qui sont les miens n’aient pas bondi de joie et attrapé l’insurrection pour éclater tout (ceci dit il y a des rebelles :  l’école des beaux arts de Toulouse a aujourd’hui offert des pancartes et il doit y avoir moult actions de ce type c’est certain comme un street artiste qui a créé un mega portrait non sans humour par rapport à l’art stalinien d’un simple gilet jaune, Marcel d’origine émigrée espagnole suite à la guerre contre les anarchistes en 36). Bien sûr, comment les acteurs, danseurs, écrivains, etc., soudain se retrouveraient dans les gaz lacrymo à faire le coup de feu ? A chacun son insurrection selon ses moyens, sa sensibilité. Mais au moins, le minimum c’est d’être avec. Sans savoir où ça va. Il ne faut pas savoir où ça va, n’est ce pas ce qu’on dit sur les plateaux en répétition ? On doit laisser tout ouvert et ne pas répondre à l’injonction de donner des revendications précises, des « propositions constructives », puisque la période actuelle est celle d’abord d’un grand refus. Plus cette ouverture sera grande, plus la possibilité de renverser l’ordre établi (le pouvoir des oligarques) sera grande. Avec ceux qui ne disaient rien et qu’on traitaient de masses abruties et qui soudain disent NON. Et notre travail d’artiste, d’intellectuel, n’est pas de s’étonner comme dans une partouze devant quelqu’un qui demande de l’amour, mais de bosser politiquement. Dada n’aurait pas été pas un gugusse qui aurait mâché « Europe Europe Europe ». Brecht, Heiner Müller, de quel côté auraient-ils été ? La géopolitique, Brecht et Heiner Müller en étaient très intéressés.

Où nous sommes-nous égarés pour regarder cela de haut, amis vivant dans Paris,  et comment cela se fait que sauf quelques rares vous n’avez  pas été immédiatement aimantés par l’émeute réclamant la chute du régime le plus inique, le plus corrompu qui ait jamais été et cela avec les pauvres ? comment allez vous jouer désormais ? En membre du parc des gagnants ? 


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