« Les amours jaunes 1. » était consacré à la question de savoir si les Gilets Jaunes ont fleuri sur une sensibilité politique parfumée d’extrême-droite.  J’ai tenté de montrer que rien dans leur impulsion de départ n’en provenait, et qu’en revanche, le régime de Macron lui tendait objectivement dans ses pratiques à coller à cette sensibilité-là. J’aurais pu ajouter que le second tour des présidentielles avait fait s’affronter les deux faces d’une même pièce de monnaie dans une pièce de théâtre déjà mise en scène. Maintenant, toujours m’adressant à mon milieu culturel préféré, celui des classes artistiques, culturelles et intellectuelles, parce que celles-ci s’enfoncent en dépit de prises de positions singulières, dans un attentisme vis-à-vis des Gilets Jaunes, et, me semble-t-il, dans une incompréhension complète des enjeux politiques et géopolitiques actuels qui ont provoqué l’événement, le surgissement de ce mouvement imprévisible, incongru et incontestable dans sa vitalité.

En France et particulièrement dans ces milieux, on souffre d’une incapacité à s’affronter aux expériences des autres pays, c’est-à-dire qu’on les visite, explore, les échanges artistiques et culturels vont bon train, on est content d’appartenir à ce vaste ensemble Union Européenne (même si bizarrement les échanges avec les pays orientaux de cet ensemble restent relativement modestes par rapport à ceux avec le vaste monde), il ne s’agit pas d’une méconnaissance mais d’un préjugé selon lequel notre pays n’a rien à voir avec les situations grecques, italiennes, espagnoles, pas plus qu’avec les printemps arabes, que notre expérience propre est radicalement hétérogène, franco-française. Autrement dit, nos problèmes n’auraient pas les mêmes causes. Ce que me fait penser que le mauvais nationalisme (l’exception qu’on incarnerait par notre caractère, Histoire, système national) se niche parfois dans les intentions de gauche les plus raffinées. Car dans cette volonté d’échanges culturels et artistiques, appuyée depuis vingt ans (je veux dire encouragée, car les échanges sont le propre même de nos milieux), il y a tout au bout l’idée généreuse qu’ainsi, rapportant des relations de voyage, invitant « des autres », exposant leurs travaux, on apporte sa pierre contre les idées d’extrême-droite. Sauf que cette pierre ne s’adresse qu’à des convaincus et qu’en toute logique, elle n’a eu aucune influence sur la stabilité de l’extrême-droite française depuis son apparition en 1986.

 Dans ce texte, je vais tenter de démystifier les idées reçues dans ces milieux sur les extrêmes-droites européennes ayant pris le pouvoir dans l’Union européenne (idées reçues qu’on a retrouvées vis-à-vis de Trump). Je ne nie absolument pas la montée de cette sensibilité, elle est consternante, mais je réfute qu’elle soit attribuée à quelques mystères nationaux italiens, autrichiens, polonais, hongrois, serbe (je n’en parlerais pas ici) ou anglais… Première remarque : la coloration d’extrême-droite, en Hongrie et Pologne, ainsi qu’en Italie et en Autriche, se repère à l’unique rapport aux réfugiés. En Hongrie et Pologne, s’ajoute une homophobie, une politique sexiste et une haine de tout ce qui flaire la gauche de près et de loin, bref comme dans les bons vieux régimes de ce type d’autrefois. Cela dit, aucun de ces deux pays n’a subi les foudres de Bruxelles. Aucun. Ils sont parfaitement à leur place, d’autant et surtout qu’ils font partie de la Mittel-Europa dominée par l’Allemagne. Ce sont des zones où sont installés des ateliers de produits semi finis à bas-coûts destinés à l’industrie allemande et d’où nous viennent les précieux travailleurs (ouvriers) détachés. Zones où les salaires sont les plus bas et le système social fantomatique. L’Union européenne de même n’a rien contre Salvini et sa xénophobie électoraliste, elle l’attaque uniquement parce que le volet social de sa politique est incompatible avec le mystique 3% (réduire le déficit public à moins de 3% du PIB). Quant à l’Autriche, tout le monde a oublié que l’extrême-droite y a gagné à nouveau le pouvoir. Comment se fait-il qu’on nous ait vendu la construction européenne, puis l’Union Européenne, puis l’euro comme des vaccins contre les idées xénophobes (à la recherche du bouc émissaire perdu…) alors même que ce qu’elle fait,  son »faire », j’insiste, ce qu’elle fait dans les faits, ce qu’elle réalise dans la réalité (pardon des tautologies mais comment dessiller les yeux de tant d’acteurs des milieux culturels accrochés à leur rêve d’Europe) tout à fait étrangement produit exactement ce qu’elle était censée neutraliser, au prix certes coûteux de l’ultra-libéralisme. 

On me dira que cela n’a rien à voir, que même sans ça, il y aurait ça. Comment ça ? Je n’ai pas rêvé. L’extrême-droite en France apparaît bien électoralement après le tournant de la rigueur opéré pour répondre aux nécessités de l’euro alors bébé ? Pourtant on nous a bien vendu l’Union européenne pour estourbir les sales petits sentiments nationalistes et xénophobes dans les têtes des pauvres gens et au bout de ce grand rêve, pour accomplir la paix générale. Simpliste ?

Oui, mais en fait dans une vente il y a un deal. Et il y a eu un deal avec les milieux artistiques et culturels français, le deal ce fut l’exception culturelle française et la garantie qu’on ne nous appliquerait pas, à nous, les artistes et intellectuels, le régime qu’on appliquait aux « autres », nous pouvions donc vivre dans l’Union européenne sans en éprouver ses désagréments (euphémisme). Et que voit-on aujourd’hui ? En effet, il reste une structure de théâtres publics, de lieux subventionnées pour la danse, le théâtre, les arts plastiques, même si la subvention s’est réduite considérablement, ce qui a entraîné une paupérisation de tout le milieu, voire un déclassement sans retour pour beaucoup. Car le deal, comme tout deal, est tronqué. Il est pour le pouvoir eurocratique une manière d’amadouer les intellectuels et artistes français dont la réputation de trublion dans l’engagement politique voire l’action vient du XIXe siècle (avec la figure de Hugo entre toutes) et n’est plus à faire. Ce qui a marché admirablement, ils en sont devenus de doux ambassadeurs et ceci dans toute l’Union européenne qui a su distribuer quelques budgets pour faire survivre quelques poignées d’artistes ici ou là et derrière l’espoir de ne pas dépérir. Aucune analyse de la situation soit de l’écart entre le discours marketing de l’UE et ce qu’elle fait en réalité, n’est donc venue de ces milieux. Pire, une bonne partie selon mes antennes a voté Parti socialiste et contre Mélenchon avec ses plans A et B et pour la cause européiste, alors qu’elle incluait chez Hamon une Europe de La Défense. C’est là qu’on constate que les grands élans du coeur pour la Grèce en 2015 procédaient plus des pleurs charitables que d’une quelconque prise de conscience politique. Car l’écrabouillement du OXI grec aurait déjà dû alerter nos milieux et les pousser à faire quelques recherches, à s’enquérir des processus par lesquels l’UE sait d’un coup écraser un pays et les prévenir du danger Macron. Mes amis grecs me disent en voyant le mouvement des Gilets Jaunes et sa répression féroce que cela leur rappelle une vieille histoire. On a d’autant plus voter Socialiste dans ces milieux-là, qu’on exécrait la France Insoumise et ses obscènes drapeaux tricolores qui aux yeux de beaucoup sont des épouvantails. Regretter n’est pas mon propos, je me contente de décrire. Passons sur le fait que cette même frange plutôt majoritaire dans ces milieux culturels et artistiques a tenu parfaitement son rôle dans la pièce de théâtre du second tour en l’espèce de ce pauvre animal, le Castor. On sait pourtant que la peau du castor est appréciée pour les fourrures de ces dames des oligarques. 

La peau du castor est en effet en grand danger, Emmanuel Macron n’ayant pas l’intention de reculer sur la réforme de l’assurance chômage. LA CIP-Idf nous avertit : le projet est d’éradiquer le régime de l’intermittence du spectacle. On aura donc tout le secteur du spectacle vivant affecté de la manière suivante : il y aura encore des théâtres, encore quelques acteurs, danseurs, techniciens mais qui vont vivre entre-eux, en vase-clos, avec derrière eux un cortège d’effacés, d’éradiqués des fichiers. Peut-être pas, mais en tout cas, c’est une perspective probable. Mais voilà, on n’est pas d’extrême-droite, on abhorre les homophobes, on ne se mêle pas avec ces gens-là, les Gilets Jaunes, et surtout on ne voit pas vraiment ce qui les soulève à ce point. De sorte que quand on viendra les chercher pour nos luttes, il ne faudra pas s’attendre à la moindre sympathie de leur part. C’est pourquoi il aurait été intelligent de ne pas manquer le train du mouvement.

En attendant, on peut se boucher le nez en choeur, entre amis, sur ces pauvres Italiens, ne parlons pas de ces affreux polonais… Quant aux Hongrois…. Peu nous chaut. 

Je cite maintenant la traduction d’un texte grec. Ce texte émane d’un groupe issu des milieux de l’édition, le groupe « Ardin » dont je n’avais pas encore entendu parler jusqu’au texte d’aujourd’hui (17 décembre) de Panagiotis Grigoriou, un anthropologue qui suit de chroniques en chroniques les événements grecs depuis 2011 sur son blog Greekcrisis, qui a publiées dans La Grèce fantôme la série jusqu’en 2014. 

« Et en ce qui concerne la Gauche, eh bien dans sa plus grande partie, elle a subi une mutation fondamentale au passage précis entre le siècle qui nous a précédés et le nôtre. Elle récuse les réalités telles que la nation, l’identité nationale, la souveraineté nationale et populaire, ainsi que la communauté démocratique qui en résulte. Ainsi, la Gauche abandonne la défense de l’État-nation aux mains de l’extrême-droite, comme elle abandonne par la même occasion toute référence fondamentale aux réalités collectives, telles, que le peuple ou les non-privilégiés. Ces allusions pourtant, elles ont historiquement été celles de la Gauche durant toute la deuxième moitié du siècle passé en Grèce, sauf qu’elles sont abandonnées car la Gauche a radicalement changé.” Texte de Yórgos Karambélias, 

Yorgos Karambélias écrit depuis la réalité grecque qui est celle d’un pays réduit au statut de colonie de l’Union européenne. Lois, budgets, ventes de biens publics et perception des impôts sont supervisés quand ce n’est pas carrément organisé par l’Union européenne. Dans ce contexte, ce qui tenait lieu de gauche sous l’enseigne de SYRIZA n’évoque plus qu’incompréhension, mépris, voire haine quand ce n’est pas une vague espérance que derrière tout ça il aurait son plan secret (je ne ris pas, c’est ce qui arrive dans les situations où on n’en croit pas ses yeux et qu’on cherche jusqu’au bout une explication à une telle trahison). Le pays a été vendu, Tsipras est un vendu, et sa clique en plein népotisme (la fille de la compagne d’un ministre est elle-même devenue ministre et une redoutable, de l’espèce des bimbos high-tech pro européiste. Alors, qu’est-ce qui logiquement peut ressurgir ? Le drapeau grec est ce qui tient lieu de revendication populaire à un autre destin, à un autre monde. Moi-même, arrivant ici, j’étais déplacée par cet amour du drapeau grec mais insensiblement, prenant fait et cause pour les opprimés, il est devenu le symbole d’une aspiration à l’indépendance vis-à-vis des oligarchies. Je me mis alors à regarder le drapeau français autrement. Remettre de la nation, remettre de l’Etat, pour contenir la boulimie et la cruauté des oligarques qui eux sont sans frontières et sans patrie (rien que pour leurs impôts mais si ce n’était que cela…..)

L’UE.

C’est d’ici que j’ai compris pourquoi les Hongrois s’étaient précipités aux urnes pour Orban dans un record de participation (70%), lui attribuant 48% des voix dans un système purement parlementaire. Son discours était le suivant : l’UE a décidé en secret de parquer des millions de réfugiés en Europe centrale dans l’optique d’un « grand remplacement ». En Pologne, l’extrême-droite a gagné sur un terrain laminé par l’ultra-libéralisme du prédécesseur pro-européen, et sur le fond d’une corruption générale à toute la classe politique, même discours anti-réfugié (même s’il ne me semble pas que la Pologne ait été une destination désirée par quelque réfugié que ce soit – idem pour la Hongrie). L’Italie : plus proche de nous et de notre culture politique, on a tous plus ou moins entendu parler de l’effondrement des gauches traditionnelles italiennes, encombrées de querelles, d’affaires, de vieux langages idéologiques, incapables de trouver un discours tenant tête aux effets désastreux des politiques pro-européistes (jusqu’à l’épisode de Monti, un banquier nommé premier ministre comme sauveur en 2011), là encore le réfugié fait figure de tête de Turc avec la nuance que l’Italie est vraiment en première ligne dans l’accueil des réfugiés, visibles donc. En Angleterre, le vote du Brexit patiemment confisqué par Theresa May qui fait partie de l’establishment a déclenché des manifestations abondantes ce week-end du 15-16  décembre, où le drapeau anglais s’agitait avec virulence, tandis que certains manifestants revêtaient notre fameux gilet jaune de sécurité routière.  Theresa May négocie pour maintenir les accords de libre-échange avec l’UE et même pour la devancer sur les accords avec le Canada et avec le fameux Tafta. Pour maintenir la logique de l’ultra-libéralisme.

Qu’est-ce que la figure du réfugié, de l’exilé, sinon celle de chaque citoyen exproprié peu à peu de son pays, construit avec ses impôts pour parler un langage terre-à-terre, au profit des oligarchies qui ne se contentent même plus d’influence ou de corrompre la classe politique usuelle mais qui lui substituent comme en France un mandataire ? Un exilé exposé à tous les vents, puisque de plus en plus privé de ses droits sociaux, de l’accès aux soins, et même de l’accès à une éducation digne de ce nom – sans parler de l’accès à la culture. On peut imaginer ce qu’il reste de l’éducation en Pologne et en Hongrie, pays convertis sans transition d’un communisme de caste à un ultra libéralisme d’oligarques (et ceci vaut pour les pays de l’ancien bloc de l’Est tel la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie). 

Maintenant, on me dit souvent que même sans l’Union européenne, l’ultra libéralisme aurait fait les mêmes ravages. Ah bon ? L’ultra libéralisme à tout le moins ne se serait pas déguisé en rêve d’Europe heureuse. L’ultra libéralisme serait apparu tel qu’il est : une jungle où prospèrent corruption et népotisme, pour la confiscation de tout ce qui nous permet de faire société et en particulier en piétinant le concept de nation politique. 

Delacroix, « La liberté guidant le peuple ». C’est le 21 octobre 1790 que le tricolore remplaça le drapeau blanc.

Qu’aucune analyse critique ne provienne de ces milieux artistiques et culturels pour faire voir ce que fait réellement l’Union européenne, cela me laisse interloquée. Bien souvent, dès 2012, lorsque j’habitais encore en France, j’ai tenté d’ouvrir ce chapitre avec des amis ayant des responsabilités culturelles, et chaque fois, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un suspect. Je ne communiais pas dans les appels à plus d’Europe. J’avais beau dire que c’était là la reconstitution d’un empire, qu’un empire pouvait bien avoir une assemblée parlementaire avec quelques pouvoirs, un empire sait corrompre, régime impérial veut dire corruption, favoritisme, baronnies, mépris des peuples, fabrication de fortunes – je parlais une autre langue. Tout de même, dans ces milieux, on peut reprendre des livres d’Histoire, tenter d’étudier la question sans paraphraser les hommes politiques… Une sorte de fatalisme ? Mais alors, si fatalisme il y a, quelle création reste-t-elle possible ? La création est toujours un geste de soulèvement, un geste critique se soulevant contre les formes convenues. A vrai dire, pas grand chose ne reste possible et de fait presque rien ne se produit sinon à la marge. Ce qui se produit, ce sont des dizaines de romans à chaque rentrée, des centaines de spectacles pour faire fonctionner les programmations… Certes, loin de moi l’idée de dresser un portrait noir et général, ces milieux reposant sur la coexistence de multiples singularités, formes de vie, désirs. Mais ils sont comme étouffés, la réflexion  courageuse, profonde, lucide, sur la situation étant évincée, non-dite, malséante.  Que faire du drapeau français et de la Marseillaise ? Que faire de ce moment où des citoyens se les réapproprient pour exprimer leur désir de reprendre le pouvoir ou du moins de ne plus le laisser les « riches » (les oligarques) le réduire à une étiquette sur un maillot de coupe du monde de foot ? Que faire du rejet larvé de l’Union européenne parmi les Gilets Jaunes ? Rejet larvé, murmuré plus que crié, car s’exprime le refus de rentrer dans les discours des technocrates, des causes et conséquences, des No Alternative, des embrouilles des chiffres, de cette espèce de cercle infernal dans lequel on rentre si l’on veut changer de monde tout en respectant la dette publique. Ah, les bons comptes…. Cette fameuse dette mériterait un sérieux audit, oui. Que faire enfin de cette figure mythique de la révolution française, de l’apparition de la nation sur la scène politique, comme aspiration à l’indépendance ? Je n’ai pas de réponse toute faite, mais un premier tout petit pas serait dans les milieux artistiques, culturels et intellectuels de se poser ces questions sans se boucher le nez. D’étudier de plus près ce qu’incarne le réfugié pour les populations qui se soulèvent en gilet jaune en agitant le tricolore. 

Des populations qui se retrouvent sur des ronds-points dans des zones semi urbaines souvent à moitié défigurées (si ce n’est complètement) par l’architecture de centres commerciaux, de pôles commerciaux qui tiennent de lieux de vie – donc d’aucun lieux de vie accueillants. « L’accueil des réfugiés »  : expression technocratique poétique qui se réduit au parcage, à la chasse et à l’humiliation de ces mêmes réfugiés. Mais il a pour envers le non accueil des pauvres, des déclassés ou de ceux qui réalisent qu’ils se déclassent à vitesse grand V, ils ont beau travailler, ils ne peuvent rien faire d’autres, ils sont exilés à l’intérieur de leur propre pays parqués dans des fractions de « territoire » et promis à, horreur pour leur dignité (tout ce qui leur reste) l’assistanat. Comme les réfugiés dans les camps (je force le trait, mais ici je travaille sur des images, des imaginaires).

Un chat a son territoire et il n’aime pas en changer. Mais nous, avons-nous un territoire ? Sommes-nous condamnés à la routine entre boulot, hyper-marché, télé, les yeux rivés sur les factures ? Et à quoi ressemble-t-il, ce territoire qui n’est même plus un terroir et dont on ne peut plus vraiment sortir faute d’argent pour remplir le réservoir de la voiture, faute de trains régionaux maillant convenablement le pays et ses terroirs et à des prix décents ? La figure du gilet jaune, me semble-t-il, surgit comme celle du plébéien, c’est ce qui reste du tamisage urbain, ce qui ne s’intègre pas dans la grande ville, bref l’Autre des milieux intellectuels, artistiques et culturels. C’est celui qui dit-on ne lit pas, ne va jamais au théâtre (mais on s’en imagine, parfois, des choses), c’est celui qui est hanté de xénophobie et d’homophobie, c’est le « sale », qu’importe si beaucoup des Gilets Jaunes contredisent cette image, puisqu’elle coiffe tout un complexe, nécessaire à la distinction culturelle.

Autant les théâtres s’ouvrent régulièrement ici ou là depuis trente ans aux réfugiés à la faveur des événements, autant ils n’ont pas proposé leurs lieux aux Gilets Jaunes. Ils n’ont pas proposé non plus de reprendre la décentralisation culturelle mais sous d’autres formes. Par exemple, des lieux ouverts dans ces dits territoires, et quels seraient-ils si l’on pouvait imaginer autre chose qu’un théâtre qui programme ?  Eux, c’est l’insidieux « autre » qu’on se fabrique toujours, même quand on se gargarise d’actions et de paroles pour les plus démunis (comme on dit), mais d’ailleurs, sont-ils assez démunis pour qu’on s’en intéresse ? De sorte que, par une logique infernale, les castors voire certains qui se sont abstenus ont beau détesté Macron, ils sont dans une alliance objective avec la ligne idéologique qui le porte et qui comporte pour première haine, celle de cet autre-là, ce soumis, cet esclave pas cher et obéissant, ce cul-terreux, plus masculin que féminin et à qui on imagine une virilité rustre, etc., ce « raté ».

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