« Bonjour Mari Mai, nous étions 600 gilets jaunes à exprimer nos revendications dans les rues de Vitry le François (département 51 où j’habite) lors de l’acte X. Vitry le François est une petite ville ouvrière de la marne qui compte 17 000 habitants et où désormais se rassemblent les gilets jaunes du département. Car, le mouvement des gilets jaunes s’essouffle dans la ville de Châlons en Champagne (42 000 habitants) qui est la préfecture de la marne et donc une cité administrative et également dans la ville de Reims (plus grande ville du département avec 150 000 habitants) qui est la ville reine de production du champagne (LVMH). Ma question est comment effectivement obtenir ce que nous revendiquons. Nos manifestations seront-elles vaines? »

A.

J’ai connu A. lors d’un bizarre détour dans une école d’ingénieur, d’une année, située à Lyon (INSA). Je ne cite pas cette école pour la simple anecdote mais pour ce qu’elle m’annonça d’effondrements futurs. Cette école avait été créée à l’époque de De Gaulle afin de former massivement des ingénieurs pour abonder le projet d’industrialisation et sa caractéristique était qu’on pouvait y rester deux semaines sans écrire deux mots tout en vivant en HLM sur un campus sinistre à Villeurbanne. Le seul cours où l’on écrivait était celui de préparation à la rédaction de lettres de motivations et de CV – c’est tout dire. Bref, on a formé comme ça des centaines et des centaines de cadres destinés à bâtir, fabriquer, produire sans jamais les instruire des moindres questions philosophiques les concernant (rapport hommes/machines/technologie/nature/culture). Sans donner les premiers outils d’une culture permettant de penser leur travail, leurs recherches, laissant à la responsabilité de chacun de s’y retrouver tout seul dans la masse de pensées en jeu – si la curiosité lui en venait. A. m’a recontacté il y a quelques années, via cette merveilleuse plateforme de retrouvailles qu’est Facebook, nous avons échangé, j’ai vite compris que sa vie avait été bien difficile malgré ses diplômes en poche.

A. me demande donc soudain sous la forme d’un post sur mon mur, comment obtenir ce que nous demandons et si nos manifestations seront vaines. J’apprends donc par là même qu’elle a été tout de suite Gilet Jaune. A. a quant à elle reçu une éducation politique minimum via sa famille pour moitié d’origine yougoslave, des universitaires scientifiques, d’obédience communiste qui lisaient « Révolution » dans le salon d’un petit pavillon de banlieue en Normandie. Je me souviens que notre point de désaccord était mon refus de l’énergie nucléaire, tandis que A. avait une foi indéfectible dans les technologies. En vérité A. était beaucoup moins révoltée que moi devant la vie qu’on nous préparait, A. n’avait pas d’aspirations nettement formées, elle était timide même si couvait en elle un feu, quelque chose qui ne trouvait pas à se nommer ou qui n’osait pas. Et je perçois dans son post l’intonation d’un appel au secours, comme venant de très loin, entendu que si ces manifestations se révèleraient vaines et les revendications inaudibles, qu’est-ce que la vie allait devenir ?

Cet appel m’a d’abord réjouie, de voir que mon amie se retrouvait dans un désir de soulèvement politique et donc qu’elle n’en pouvait plus de subir sans mot dire – ni maudire. Ensuite, qu’elle s’adressât à qui elle connaissait dans son entourage à cette amie qui n’avait cessé de lui parler politique, moi toujours dressée vent debout, qui lui avait dressé dans de longues lettres le portrait funeste de notre époque. Désormais, elle me savait devenue quelqu’un qui écrivait, de plus ou moins intellectuel, et donc censé être capable de l’aider à réfléchir la situation politique. Cela m’a aussi été comme le signe que les Gilets Jaunes commençaient à chercher de l’aide. Je dis bien « censé » car chacun fait ce qu’il peut et le moins que je puisse dire c’est que les milieux intellectuels sont déficients ou du moins déphasés même si tardivement ils ont via plusieurs appels apporté un soutien. Le mouvement des Gilets Jaunes, c’est d’abord une immense flamme qui s’élève comme dans un appel d’air dû au grand vide intellectuel et politique actuel aussi bien que culturelle. Une petite étincelle et l’incendie a pris.

C’est beau, comme un grand feu de joie, qui passe de brasero en brasero de rond-points en rond-points, mais comment ne pas sentir combien l’atmosphère est inflammable ? Comme une porte s’est ouverte sur un inconnu qui peut être aussi prometteur qu’inquiétant.  Mais l’inconnu a ceci de bon, quand le trop connu est barré de partout et sans aucun avenir, d’au moins de rouvrir la possibilité que quelque chose arrive, quelque chose de l’ordre d’une autre issue que le cauchemar annoncé. Mais comment ? La situation politique, elle, n’est pas du tout dans cet inconnu-là, elle est dans le trop connu, c’est ce qui crée une situation de crise politique (décalage complet entre le système politique et la situation vivante d’un réel qui gigote, pris dans les rets de ce système-là – ce qui donne à tous, quel que soit les élans, le courage, la sensation d’être des animaux pris au piège, peut-être bien blessés même. M’enfin, des animaux vivants, c’est déjà ça, par rapport à la situation d’avant où les animaux étaient inconscients et promis à je ne sais quel sort infernal sous l’étouffoir.

Je n’ai pas de réponse à donner à A. sinon peut-être celle-ci : il n’y a pas de réponses à ces questions-là. La première présente une contradiction. La « revendication » appartient au registre syndical ; or les Gilets Jaunes réfutent toute structuration, ce qui n’est pas un reproche de ma part, de même que les syndicats n’ont rien à leur dire sinon que leur mouvement est « mortel » pour eux (Laurent Berger, CGT). En effet, ce ne sont pas des « revendications » pour transformer un système, mais les germes d’un programme politique pour changer de système, des doléances donc. De type révolutionnaires car elles embrassent tous les aspects de la vie, elles expriment une prise de conscience plus ou moins claire que tout est lié et en particulier que tout se ramène à une oligarchie toute-puissante qu’il faudrait renverser ou destituer pour commencer. Plus ou moins claire car j’attends vainement que les Gilets Jaunes nomment les oligarques qui ont fait Macron et proposent en prologue de les traiter un peu comme la révolution française l’a fait avec les aristocrates crispés sur leurs privilèges : confiscation et nationalisations des biens, interdiction de commercer (à l’époque, de faire de la politique) pendant plusieurs générations à tout membre de leur famille, et bien sûr non pas décapitation mais incarcération pour haute-trahison (par ex). On le comprend, ce programme latent contenu dans les doléances (le mot faisant référence à la tradition révolutionnaire française) ne peut être reconnu par Macron. Il devrait d’abord démissionner ou fuir. Macron n’appliquera pas tout soudain un autre programme que celui lequel il a littéralement pris d’assaut l’Elysée en 2017. D’autant que ce n’est pas « son programme » mais qu’il ne fait que représenter le programme soutenu (pour le dire a minima) par les neuf oligarques les plus massifs de la France ainsi que par l’armada qu’ils font vivre grassement (un peu comme les nomenklatura des pays communistes finissant). Il choisit donc de réprimer, indexant forces de l’ordre et justice, il s’efforce de dissuader et d’écoeurer, démoraliser, décourager les Gilets Jaunes et de passer en force pour le reste (et d’ailleurs, sa marche de réformes n’est nullement ralenti, nous arrive la destruction du régime du chômage et derrière de celui des retraites). Certains disent que le néo ou ultra libéralisme montre son vrai visage, l’hideux, qu’il a coutume de masquer à l’image des publicités doucereuses qui vendent ses produits. Certes, mais notre époque est mutante, il se produit d’étranges hybridations, Macron n’est pas seulement un mandataire, c’est aussi un produit de la bourgeoisie française balzacienne, c’est aussi un Rastignac dévoré d’ambitions, et si l’on recoupe plusieurs traits de ses propos, on retrouve vite un reste de pétainisme : célébration du Maréchal Pétain au moment du grand raout du centenaire de l’armistice, politique de collaboration plus qu’active avec l’Allemagne jusqu’à proposer de partager le siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU, de donner plus de vigueur au projet d’une armée européenne, de créer une assemblée commune comprenant parlementaires allemands et français et on reconnaîtra mieux le projet de révolution d’en marche si l’on se souvient que Pétain lui aussi faisait la sienne, tout le discours sur le travail et le mérite descendant de cette disqualification des classes laborieuses ; en marche : mais tous du même pas si bien que la police ou la justice expéditive n’a plus qu’à être punitive ; parmi ces mille indices que je collectionne depuis sa prise de pouvoir, il y a aussi celui de cette idée de service universel national, programme d’avenir pour 800 000 jeunes en difficulté qu’on transformera dans des centres (des camps ?) en citoyens obéissants qui se lèvent au aurores pour chanter l’hymne national, par exemple ; enfin, un ultime indice, les rapports de Macron catholique, baptisé sur les conseils de sa future épouse, héritière des juteuses pâtisseries des grands et vieux bourgeois Trogneux d’Amiens, qui se propose de réparer les liens entre l’Etat et l’Eglise, tout ça sentant en définitive sous les allures de Start-uper la vieille France des Cent Familles. C’est pourquoi on voit aussi parfois sous Macron réapparaître des fantômes de Napoléon III et de ses bourgeois anoblis en baron qui réclament de « donner de la troupe » quand ils tremblent devant la populace. Autant dire que revenir sur les principes de la démocratie n’est pas de la science-fiction de ce côté-là. De même que de clairement situer Macron dans la ligne de la contre-révolution, de la réaction la plus brutale.

La seconde question de A. est pleine d’un espoir qui est mauvais conseiller en politique, surtout quand on ne se situe pas du côté du Moloch (oligarchie d’empire, ultra libéralisme, mondialisation, finance sans frontière, entre-soi parisien des milieux du pouvoir et du journalisme de cour, dites-le comme vous voulez). L’Histoire nous fait-elle avancer ou reculer ? Qui « nous » ? Nous, ceux de la  » tradition des opprimés  » telle que la nomma Walter Benjamin. Peut-on regarder l’état de la Terre, l’état dans lequel l’ancien Jardin d’Eden se trouve sans douter que nous n’ayons beaucoup perdu au point de nous sentir au bord d’un gouffre ? Mais trouver les bonnes questions est difficile aussi parce que ni les milieux intellectuels ni les milieux politiques ne proposent actuellement de cadres de pensée éclairants ou sortant du conformisme. Néanmoins, cette seconde question résonne avec une autre : Où va le courage ? Fussent-elles vaines, ces luttes actuelles auront-elles des suites ? Cette destinée du courage des insurrections, c’est Georges Didi-Huberman qui la pose dans son récent séminaire « Ce qui nous soulève » (mars 2016- février 2018) et en particulier dans les 13e et 14e.

A la première question, que je revienne sur ce qui la rend problématique. La revendication « Macron démission » qui n’est pas une revendication donc mais un programme politique minimum, un programme destituant, s’emboutit dans un mur. En admettant l’invraisemblable : sous la découverte d’un nième scandale, Macron démissionne pour de vrai, et le président du Sénat Gérard Larcher le remplace pour assurer la continuité des institutions. Très bien. Il nomme un gouvernement de transition chargé de gérer les affaires courantes et dissout l’Assemblée Nationale. LERM disparaît corps et biens. Et là, que faire ? Les Gilets Jaunes ne veulent plus de parti, et ils ont bien raison, mais on peut gager que les médias aux mains des oligarques (Arnault, Lagardère, Xavier Niel, Drashi…) vont tout faire pour faire élire le Rassemblement National et la droite classique, qui ont déjà commencé à se faire des ronds de jambe. Et la France Insoumise ? Après tout…

Problème : Ce mouvement politique a abandonné la stratégie anti union de la Gauche, qui était le corollaire de son programme aux Présidentielles de sortie de l’euro et de l’UE (enfin, de son programme annoncé…). Les derniers zombies du PS comme du PCF ayant encore comme axe le rêve d’UE et d’euro démocratiques et sociaux, aucune alliance ne pouvait se faire avec eux ou des scissionnistes sans renier le volet anti-UE. En revenant à des tractations avec les différents restes du PCF et du PS, ce volet a été enterré. Depuis, la France Insoumise perd les quelques élections législatives partielles où elle aurait eu ses chances en 2017. Puisque les électeurs, eux, ne veulent pas d’union de la gauche, synonyme d’union de traitres ou dirais-je de lâches (de ne pas avoir le courage de penser que l’UE n’est pas réformable). Ce sabordage a contribué au vide politique, rendant possible l’appel d’air décrit plus haut.

(De même, le sabordage des syndicats année après année qui ont accepté des manifestations pêche au canard et des grèves perlées, mais ce qui reste de syndicat n’a plus rien de révolutionnaire, c’est-à-dire végète dans le bain tiède de la social-démocratie et du consensus mêlé de déni sur l’UE et l’euro).

La France Insoumise a donc aussitôt l’élection présidentielle passée, retrouvé les us et coutumes gauchistes, d’autant que parmi les députés élus ou qui se sont retrouvés possiblement éligibles, on a eu beaucoup de ceux qui voulaient de l’Union de la gauche et pas du Plan B. Petites batailles internes, escarmouches et pour finir à la stalinienne, des exclusions publiques. Ceux qui en furent l’objet furent calomniés, sous le soupçon d’infâmes accointances idéologiques avec le Rassemblement National puisqu’ils défendaient la sortie de l’euro et de l’UE et donc le recouvrement de la souveraineté nationale alors même que le Rassemblement National a scissionné sur ce sujet, Philippot partant avec ce volet-là dans ses cartons. Oui, ne cherchez pas la logique. Peu importe, les exclus étaient des nationalistes (pas de pire insulte à gauche), fermez le ban.

Le recouvrement de la souveraineté nationale, c’est caca boudin – repli national : un symptôme de tendances fascisantes. Pas de discussion possible, mais un interdit de penser qui n’est pas loin d’une grande peur. C’est-à-dire qu’il faut pour passer cette frontière-là et s’autoriser à penser de l’autre côté, s’équiper sérieusement, car le conformisme consensuel qui règne à ce sujet est épais. Que l’on ré-interroge ce que veut dire « national », « nation », en relisant des textes fondateurs, en les confrontant au monde contemporain, ou avec ce que l’Histoire nous a appris, en recherchant leurs nouvelles significations à gauche ? De même, avec ce qu’est le mot de « peuple »… Ou en droit public les termes « intérêt général », « intérêt collectif », « intérêt public »…. ? Le conformisme régnant interdit tout bonnement de s’y pencher. Le nationaliste est fasciste, celui qui abuse du mot peuple est populiste : caca boudin. Ce qui n’arrange pas le vide, l’appel d’air et sa qualité plus qu’inflammable. Or la France Insoumise en cohérence avec son programme de l’Avenir En Commun aurait été la seule à pouvoir proposer des moyens politiques aux germes de programme des Gilets Jaunes en l’espèce d’une organisation de la sortie de l’UE et de l’euro à rebours de toute xénophobie et de tout « repli national » justement. Trop tard. Jean-Luc Mélenchon ferait-il satori, corrigerait-il sa cour au coeur gauchiste et déciderait-il d’imposer la première ligne de nouveau, il a déjà perdu le peu de crédibilité qu’il avait reconquise et cette fois, à jamais – l’idée motrice de cette ligne était de rendre à nouveau crédible l’idée qu’on puisse agir par la politique sur la situation générale, bref de ré-inspirer confiance et donc de ne pas dévier de cette ligne quelque soit l’actualité électorale. Or, il a subi la dégénérescence de Tsipras avant même de goûter au pouvoir…. Peut-on imaginer ce que ce serait s’il le conquérait ? Comment retrouver confiance en lui et ses équipes ? Impasse totale.

Un petit groupe de souverainistes de gauche se constitue. Il comprend des intellectuels (économistes, historiens, juristes qui ont en commun de penser la sortie de l’UE et de se reconnaître dans une tradition politique de gauche) et des politiques dont certains sortis des rangs de la France Insoumise. Leur analyse de la situation est la suivante : la politique imposée par l’UE et l’euro (un mark allemand en vérité) a mis le pays dans un état qui n’est pas sans rappeler la sortie d’une occupation. Il faut donc un conseil national du type de celui issu de la Résistance qui en 1945 jeta les bases de la reconstruction du pays. Un appel « collectif national pour la souveraineté et la justice sociale » a été lancé le 12 janvier dernier. Pourraient-ils miraculeusement remporter la mise lors d’élections législatives ? Parions que s’il y avait une campagne, ils auraient moins de visibilité qu’un Besancenot et seraient agonis à leurs rares apparitions d’injures au nom de la fameuse alliance implicite des rouge-brun (sang-caca, donc caca boudin). Plus embêtant, sur le plan de la refonte d’un régime constitutionnel, ils semblent aussi démunis que tout le monde et que les Gilets Jaunes, poussant au RIC.

Ces souverainistes de gauche (avec une certaine cohérence car le référendum révocatoire faisait partie du programme de l’Avenir En Commun) soutiennent le RIC. Mais le RIC, qu’est-ce que c’est ? Oh, le danger n’est pas tant qu’on repasserait par des pétitions contre l’avortement et pour la peine de mort mais parce que le principe du RIC est de dissocier les problèmes et en cela de faire exactement le travail du libéralisme. A chaque problème, ses experts, rien n’est lié, on n’est plus ni de gauche ni de droite devant le RIC ou secondairement, soyons impartiaux. A chaque problème social ou politique, allez un RIC, cric-crac voici un produit RIC, son marketing et nous passerons du gentillet supermarché qu’est devenue la politique actuelle à un hypermarché avec ses agences de publicitaires capables de vous organiser votre campagne pétitionnaire – ce que n’importe quel lobby saura faire. Pour vider la politique de toute pensée, pour achever d’en faire un spectacle à la vulgarité écoeurante tout en exultant sur cette démocratie directe dernier cri redonnant vie au coeur démocratique (pourquoi pas l’assortir d’un vote électronique ?), pas mieux. Et qu’on ne me dise pas que les Helvètes etc.. La tradition helvétique politique n’a rien à voir tout comme son régime constitutionnel avec ceux de notre pays. La Suisse est un petit pays où l’on parle trois langues, qui est organisé en Canton jouissant de certaines autonomies. Enfin, peut-on imaginer des RIC locaux ? On a vu le résultat pour l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : ce seront toujours les pouvoirs qui définiront le périmètre électoral…. Pour tout dire, la Veme république qui avait été conçue pour nous soigner de maux politiques redoutables, reposait sur de très fragiles équilibres, complètement défaits depuis le quinquennat. Ce n’est pas d’un coeur artificiel dont notre constitution a besoin, puisqu’elle est dans le coma, mais d’une refonte complète.

Mais si le premier RIC proposait de sortir de l’UE et de l’euro ? Et s’il gagnait malgré une campagne qui nous promettrait des pluies de grenouilles et l’ouverture des entrailles de la terre sans compter un millénaire de misères et de famine ? Qui l’appliquerait ? Comment ? C’est une question qui relève d’un programme politique et d’une équipe s’y préparant (s’organisant) – ce qui il faut bien le dire et redire ne sera pas une partie de plaisir. Je trouve de ce point-vue les Italiens plus organisés (élus pour ce faire) que les Anglais (qui ont décidé par référendum) même si nous avons affaire deux fois à une conjonction désastreuse de la sortie de l’UE et du destin de nos réfugiés. Mais à qui la faute si seule à droite on trouve à s’y engager ? Pense-t-on finalement à gauche l’accueil des réfugiés différemment qu’à droite, soit comme une charge, la différence étant qu’à gauche on se targue d’avoir un coeur et de l’humanité. Ben voyons.

A la vérité, ces petits scénario que j’imagine relève de mon plaisir personnel car aucun d’eux n’a la moindre de chance de prendre corps dans notre réalité commune. Pour la raison que ni du côté du pouvoir on est prêt au moindre début de compromis ni du côté des Gilets Jaunes on est prêt à reconnaitre se comporter comme des enfants demandant à un papa de satisfaire leurs désidérata, lui reprochant presque de ne pas leur reconnaitre combien ils ont été de bonne volonté et capables d’endurer misères, déclassements et humiliations à longueur d’années. N’entend-on pas là-haut que c’est injuste de les traiter si mal ? N’entend-on pas leur appel au secours, alors que non, ils sont tout amour et sans haine dans le fond, leur colère est une intempérance enfantine… Comme si Macron pouvait être dans cette logique-là… Certains interviewés disaient même : « Nous n’avons pas les solutions, c’est aux politiciens de les trouver, on les paie pour ça« . Je veux dire que du côté Gilets Jaunes, même si l’instruction politique collective se mène tambour battant, on bute sur cette structure de demande, de réclamation au papa-pouvoir. A la vérité, la première demande dans le registre institutionnel, ne devrait pas être d’instaurer le RIC mais de réfuter comme inconstitutionnelles toutes les lois passées depuis le référendum de 2005 refusant les traités de Maastricht et de Lisbonne – ce référendum clé renié par Nicolas Sarkosy comme d’autres référendum en UE. Ce combat-là mettrait notre démocratie en face de sa défiguration. Pourtant clairement constatée par Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités » en 2015 au moment de l’assassinat du OXI (non) grec.

Il reste que le blocage de la situation politique constitue une ouverture inédite et jouissive. Comme cela fait du bien de voir s’énerver, et même trembler les installés, les contents-d’eux, les progressistes qui savent qu’il y a des problèmes. Les sociaux-démocrates qui comme Christine Angot savent – ils sont toujours du côté du savoir, ceux-là, c’est-à-dire du maître – que l’on ne peut plus rien faire parce que bon, hein, le libéralisme quoi faire d’autre, sinon s’il vous plaît monsieur le Président de la République, cessez de provoquer ces gueux, parlez-leur avec élégance, flattez-les même, c’est votre métier la parole, que nos samedi dans Paris retrouvent leur train-train de shopping, d’apéro aux terrasses et de dîners dans nos beaux appartements entre Saint-Germain-des-Prés, le 7e et le 8e… Au moins, nous avons appris cela, le pouvoir peut encore trembler devant les foules en colère et pourtant pas encore organisées pour renverser l’ordre établi. Désormais le pouvoir tremblera quoi qu’il arrive, de peur que ça recommence. Et si les Gilets Jaunes finissent par redevenir invisibles au pouvoir en quittant les rond-points et les manifestations, cela ne signifiera pas qu’ils auront cesser de se parler, de s’associer et de penser. Or c’est un principe, mieux vaut voir l’adversaire batailler dans la plaine que le soupçonner en train de s’organiser – c’est la paranoïa naturelle au pouvoir et aux forces de l’ordre.

Ma chère A., quel courage, quelle vaillance, quel cri et quel sentiment d’être exposés et sans défense… et cela sous les crachats de certaines gauches, sous les nez pincés des gens bien qui n’attendent qu’une chose, qu’on vous l’avez bien dit, tous ces gens-là qui vivent dans ces villes de sous-préfectures merdiques, même pas par choix de la campagne, qui sont-ils sinon des fascistes xénophobes et antisémites qui au mieux s’ignorent, etc. alors même que les méthodes de répression qu’ils essuient sont celles de régimes autoritaires fascisants et que le discours de Macron est pétainiste. Et pire sans une seule personnalité politique capable de dire que toutes ces revendications ne sont pas syndicales mais des demandes d’une autre politique qui sans sortie de l’UE ou de l’euro sont impossibles à commencer de réaliser – regardez la Grèce, regardez l’Espagne… D’une seule personnalité politique capable de dire que cette sortie ne sera pas une partie de plaisir, qu’elle impliquera des nationalisations de banques et que ce ne sera pas gagné pour autant.

Mais il y a autre chose. Facebook et des réseaux sociaux – ces « roseaux soucieux » comme je l’ai lu quelque part. Les Gilets Jaunes leur doivent beaucoup. De plus en plus, la politique se joue sur ce terrain, et en prend des formes bizarres, plus réactionnelles qu’organisationnelles. Que le mouvement des GJ soit un mouvement de sortie des réseaux sociaux et du virtuel, de désir de s’inscrire dans un réel, va forcément poser la question de comment refaire de la politique… à partir de l’expérience militante déjà vécue et du goût qui en a été retrouvé. A partir de cette puissance qui vous, nous, a soulevés, d’oser aborder des questions sans conformisme, sans fatalisme. Il n’y a pas de fatalité. Et il n’y a pas de pire fatalisme que de reconnaître la mondialisation comme « achevée » et l’inanité de toute révolte contre la financiarisation absurde et mortifère de l’économie. Au contraire, en raison des atteintes irréversibles portées à la Terre, nous sommes contraints de penser l’avenir, de l’envisager sous des formes complètement opposées à celles qu’on nous annonce. Il faut en finir avec la croissance, il faut en finir avec la désertification du pays, tout est à reconstruire, dans une économie de proximité, une économie populaire, où les services publics sont bien les nôtres et non pas les services marchands que l’ultralibéralisme est en train de mettre en place. Il ne faut pas croire, ce capitalisme financier est au bout du rouleau, il court comme un canard sans tête. Enfin, il y a des expériences dans d’autres pays et leurs échecs. En Espagne et en Grèce, deux mouvements de gauche sont nés du mouvement des places (les Indignés) dans les années 2009-2011 qui ont débouché sur des formations politiques d’un autre genre que celui des parti (du moins au début). Podémos en Espagne et SYRIZA en Grèce. Les deux se sont écrasés contre le mur de l’UE. Et pour la même raison, leur angoisse de penser le cadre national avant le rêve d’un monde sans frontière. La France est dans un contexte géopolitique nettement plus favorable qu’en Grèce, où SYRIZA a réussi à remporter le pouvoir. Mais son échec ne vient pas tant d’une trahison que de n’avoir pas pensé plus fort avant l’arrivée au pouvoir le rapport à l’UE et à l’euro, de n’avoir pas donné un contenu à une éventuelle sortie de ce système qui sorte du clivage conformiste entre repli national / monde ouvert, heureux, libre. Tout reste à penser. (Bien entendu, que certains Gilets Jaunes s’intéressent à l’opportunité de participer aux élections européennes apparaissent sous ce prisme comme simples divagations opportunistes.)