Episode 1.

« Et ces gens-là dans leurs boîtes
Vont tous à l’université
On les met tous dans des boîtes
Petites boîtes toutes pareilles
 »

Graeme Allwright, 1973, « Petites boîtes »

Alors, comme ça, on peut désormais passer un master de création littéraire pour prendre métier d’écrivain ? C’est chic, dites donc, un master. Et si écrivain ça rate, restera une série de « débouchés », disons, plus « réalistes » ? La librairie, l’édition et la com’ dans l’édition, la correction des épreuves et le rewritting, la critique littéraire, l’animation d’ateliers d’écriture, écrivain public dans des structures sociales,  biographe (on dit aussi « nègre ») ou conseil d’écrivain sans oublier enseignant dans ces mêmes masters, et tout ça va jusqu’aux « métiers de la publicité, du marketing, de la communication, du web et même de l’entreprise »1 (j’adore le « et même »). C’est des Etats-Unis que s’inspirent les filières universitaires de création littéraire, des cursus de creative writing précisément. Dans le monde anglo-saxon, les masters de creative writing sont courants. Mais il y avait un « vide » en France, comme une aire sauvage qui passait sous les radars.

Dans la suite de ce texte, je ne vais pas citer les noms des promoteurs du creative writing made in France. Pour la raison que leur discours sur ce sujet est si semblable de l’un à l’autre qu’il ne peut être tenu pour personnel. Il y a forcément des variations d’une personnalité à l’autre, des interprétations avec des nuances, mais c’est la même conception qui les anime, celle d’une écriture qui s’enseigne. Depuis 2012, le premier master de création universitaire inauguré au Havre en partenariat avec l’école d’art, ils fleurissent. A Cergy-Pontoise, à Nanterre, à Toulouse, à Aix-Marseille, ces filières sont tantôt adossées aux facultés de lettres, tantôt mixées entre une fac de lettres et une école d’art (le Havre, Cergy-Pontoise). Parfois, leurs instigateurs ont une double casquette d’écrivain et / ou d’éditeur (Le Havre, Nanterre), ce qui peut séduire.

Néanmoins, je vais citer Violaine Houdart-Merot, professeur émérite de littérature de langue française, spécialiste de la recherche sur les « processus de création », elle est à l’origine du master de création littéraire et du doctorat de recherche-création à l’Université de Cergy-Pontoise. Et je vais la citer pour son ouvrage La création littéraire à l’université, une caricature de l’argumentaire des masters et doctorats de création littéraire. Il ne m’a pas échappé que ce petit opus est directement adressé aux tutelles administratives, à convaincre et à caresser dans le sens du poil, fut-ce au prix de compromissions linguistiques (s’exprimer dans la novlangue des pouvoirs) et, plus inquiétant, de promesses de débouchés où l’écriture et la littérature pourraient amener à la communication.

Une autre précision : je ne doute pas de l’attractivité (fatale) de ces filières ni que l’expérience des étudiants en leur sein soit vivifiante – de même pour les intervenants. Je ne doute pas non plus que derrière les boucliers du verbiage à destination des administrations, se tentent des expériences de résistance. J’ai cependant parcouru plusieurs de ces blogs où les étudiants publient de leurs textes, ou les quatrièmes de couverture des livres d’ex-étudiants (Actes Sud, Verdier, Seuil Fiction & Cie… ) : rien ne s’écrit qui ne soit d’abord défini par un thème, pire : par une situation fictionnelle plantée comme une hypothèse de décor pour que ce thème se développe. Ces textes ou livres restent des exercices. J’ai recensé les noms des écrivains invités ici ou là à diriger des ateliers d’écriture, surtout beaucoup d’auteurs habitués des résidences et des subventions même si Pascal Quignard ou Bernard Noël (Toulouse) font des intrus bienvenus. Ce que je vise, c’est ce qui architecture politiquement ces formations, leur structure politique, leur quasi inconscient, qui malgré les desiderata des uns et des autres étudiants ou intervenants innerve ce que ces masters produisent. C’est la vieille histoire des conditions de production qui projettent leur ombre, leur sens, sur la production. C’est la très vieille histoire de la distance nécessaire au monde pour former un regard, les acteurs ne voyant pas le film qu’on tourne avec eux, l’acteur étudiant écrivain est prisonnier du film creative writing dont le scénario est déjà écrit, si tant est qu’il y ait des enseignants à la Pirandello rêvant d’en voir se révolter ou s’échapper. Les instigateurs de ces masters se font fort de mettre en avant les singularités de chaque étudiant, mais ce qu’ils appellent « singularité » n’est en fait lié qu’à la particularité thématique de leur « projet » (comme on dit), on se vante ici ou là de cette diversité, science-fiction, bédé, littérature jeunesse, thriller, éco-poésie, j’en oublie, diversité de genre ou pire, de niches marketing éditoriales ; c’est toujours quelque part une écriture (peut-être) en gestation déjà lessivée par la nécessité de produire du texte et de suivre son « projet » initial. Les deux premiers épisodes de ce texte critiquent les arguments des masters et le troisième propose une hypothèse sur les raisons d’une absence d’école d’écrivains, puis pourquoi cette absence est désormais un vide, enfin quelques pistes pour penser ce que serait une école voire « une petite école » d’écrivains.

Chassez le naturel…

Qu’est-ce que le master creative writing anglo-saxon ? La traduction littérale serait « master d’écriture créative ». Au sein des cursus anglo-saxons, on travaille les formes littéraires identifiées (roman, récit, nouvelle, fiction, non fiction) et son écriture personnelle, on apprend à exploiter les ressources de chaque genre. Ce sont des universitaires et des auteurs qui dirigent les étudiants sélectionnés en petits groupes, dans des travaux dirigés, ces ateliers (workshop) d’écriture, et des séminaires didactiques de littérature. L’appareillage de la pratique et du théorique est le principe de n’importe quelle filière des campus américains. Les enseignants sont aussi toujours des professionnels et des universitaires chercheurs. On a donc copié littéralement le dispositif du creative writing universitaire mais avec une french touch.

Tout d’abord, on n’a pas traduit littéralement l’intitulé. Un master « d’écriture créative » sentait-il trop la MJC ? Un master « d’écriture littéraire », l’école buissonnière ? (Il m’aurait semblé le plus approprié). On a songé à « de production littéraire » – marxiste sur les bords, ou « de publication littéraire » – trop explicitement tourné vers le business éditorial et dans les deux cas, c’était tue-l’amour. Dans les trois cas, l’idée de l’écriture passe à la trappe pour la dimension littéraire. On s’est résolu à « de création littéraire » en se justifiant qu’auprès des tutelles, cette terminologie profitait du sens administratif déjà existant du mot « création ». La direction du livre possédant un bureau « de la création et de la diffusion », qui fait écho aussi à la « création en spectacles vivants ». La création administrée, rien que ça comme inconscient de ces masters. Et administrée aux deux sens, administratif (surveillée, gérée) et thérapeutique : on va vous soigner votre ego de créateur, car de créateur il n’y en a plus, arguent les zélateurs de ces filières, il ne reste que la création et ses processus. Cela commence à sentir l’embrouille :

« Qu’il s’agisse de creative writing ou de création littéraire on est face à une conception de la création conçue comme processus et “fabrication”, non pas ex nihilo mais à partir d’un immense terreau intertextuel et du matériau du langage, même si la nostalgie du creator, est peut-être toujours présente en filigrane. De plus la dimension collective de ces formations fait intervenir un élément nouveau : l’idée de l’intelligence collective, peu compatible avec le créateur incréé. »2

Je tente de traduire : N’est auteur que celui qui est d’abord un lecteur, qui désire écrire pour entrer en dialogue avec les écrivains qui le précèdent ou de sa génération, et, ma foi, rien de nouveau sous le soleil et c’est pourquoi la nostalgie embêtante du creator autonome (cet anarchiste sans dieu ni maître) rôde.

Je m’arrête un instant sur ce glissement du lecteur passionné et de ses premiers brouillons au moment où l’écrivain en lui apparaît. C’est celui où il trouve sa voix, où son regard trouve son angle, où sa pensée de l’écriture cristallise. Or cette cristallisation ne tombe pas du ciel. Elle provient d’un travail mais surtout d’une aventure intime et très solitaire de la pensée avec des textes (pas forcément littéraires), des œuvres d’art et des expériences de vie que vous choisissez ou pas (hasard, destin, trauma, désir & névrose). C’est ce qui différencie fabrication littéraire (très facile aujourd’hui avec le traitement de texte), fabrication à partir d’un projet clos sur lui-même (qu’on dira « abouti »si réussi) et écriture. L’écriture commence hors projet, ou bien si elle commence avec un projet, elle vient à le déborder et l’oublier. L’écriture vient du travail de la pensée qui, comme dans celui du rêve, relie des pensées et des images sans rapport. L’imagination fait ce travail-là. Voilà comment se forme un regard pas à pas – parfois, car ça ne réussit pas toujours – et comment il ne cesse de désirer devenir autre. L’aventure de vie : ce roman de la pensée, dit Henri Meschonnic : « L’aventure, aller où on n’est jamais allé, où personne n’est allé. Pas seulement sur des terres inconnues. C’est aussi, toujours peut-être, ce qui annule la différence physique entre le voyage vers des contrées étranges et réfléchir sur le monde chez soi. (…) C’est le roman de la pensée. (…) Sans quoi il n’y aurait aucune raison, ni aucun moyen, pour sortir du maintien de l’ordre. (…) Et j’appelle poème de la pensée l’écriture dans et par laquelle un sujet s’invente et se réinvente sans cesse. »3 Par laquelle un regard s’invente et se réinvente sans cesse, sans quoi il n’y aurait aucune raison de sortir du maintien de l’ordre – de la création administrée, c’est-à-dire d’invoquer ad nauseam ce cinéma boursoufflé de la création, tout en créant un dispositif de surveillance et de guidage. Qu’est-ce que cette création dont aucun écrivain n’a jamais revendiqué à ma connaissance l’activité ? Qui s’autorise à la reconnaître et à l’identifier ? Le seul fait de s’y autoriser crée la position d’un maître du savoir. En réalité, il est bien possible que cette activité de reconnaissance d’une création, parte de l’hypothèse de l’autonomie du texte, du livre, quand il serait, me semble-t-il, plus juste de penser en terme « d’écriture » et de là, d’un ensemble de textes d’un même auteur se faisant écho, ce qu’on appelle une oeuvre. Un espace-temps crée par une écriture. Dans une conférence, Violaine Houdart-Merot se risque à définir la création comme « ce qui est nouveau » – nous voilà rendus aux nouveautés de grands magasins et très loin des doutes des écrivains, de leur quête d’une écriture qui n’ait pas une recherche de l’originalité ni du nouveau. Il y a bien quelqu’un qui écrit et qui s’écrit, il y a un bien un auteur (mais qui ne verra pas comme un « créateur »). Mais surtout, jamais les Américains ne songeraient à une création sans créateur. Vous imaginez un Américain penser ça ? Ils n’arrêtent pas d’inventer leurs noms propres pour se dire tous uniques et signer leur vie. A vrai dire, les Américains ont bien des défauts, mais une chose où ils excellent : l’efficacité et pour elle, tous les moyens sont bons – à chacun sa cuisine. Si un écrivain a besoin de prétendre qu’il n’est personne, c’est ok et s’il a besoin de prétendre qu’il est un génie, c’est ok aussi. Je me demande vraiment pourquoi il a fallu à Violaine Houdart-Merot plaider une création sans créateur. Sinon que vendant des masters en création littéraire à des tutelles infectées par l’esprit ultra-libéral, il a fallu quand même passé en contrebande une idée très à gauche, celle de l’inexistence du créateur, celle de la démocratique idée que si vous le voulez, on va vous apprendre à devenir écrivain. Que vous ayez un don, du talent (pour le dire dans un vieux langage) ou pas. L’injustice doit disparaître, au profit de la justice des bons élèves, du travail, voire comme on va le voir au profit de l’idée que tous ensemble, nous faisons mieux que tout seuls. C’est notre french touch qui a encore frappé.

C’est l’aventure hasardeuse du regard et de ses métamorphoses qui est biffée dans ce discours au profit de techniques de « fabrication » littéraires, de « processus » d’écriture (de protocoles ? ) qu’on saurait inculquer. Tout cela asséné sans s’inquiéter de cette littérature fabriquée, jusqu’alors mise aux compte des petits malins de la cuisine littéraire.

C’est qu’on veut amener cette idée épatante de l’intelligence collective des travaux dirigés. Visualisez la situation : chaque étudiant a écrit une bribe et la donne à lire à ses camarades, parfois il la lit lui-même à haute-voix et chacun y va de sa remarque. Un peu comme sur une ZAD, chacun y va de son savoir-faire, de son idée, chacun écoute et prend la parole, pour tous ensemble construire des cabanes. Sauf que nous ne sommes pas sur une zone autonome avec ses libertés chèrement défendues contre la police, ni même au sein d’un collectif de théâtre en marge de l’institution, mais dans un master où les heureux élus ont survécu à plusieurs épreuves de sélection – autrement dit se retrouvent dans un entre-soi protégé (et derrière eux, l’ombre de la liste des recalés comme un enfer où on pourrait les renvoyer). Dans l’antre d’une future élite de spécialistes en création littéraire où de promotion en promotion apparaîtront critiques, auteurs et éditeurs, parfois les deux ou trois à la fois. Comment ce beau linge pourrait-il faire autrement que de se constituer en un biotope avec ses habitus, son ambiance feutrée, où l’on sait à mots couverts ce qu’est un texte « abouti » et ses chances éditoriales ? Quelle place feront-ils aux écrivains qui n’auront pas voulu du parcours d’un éduqué supérieur, qui tireront leur pensée d’une autre aventure que celle du parcours sup et des masters, des résidences d’écriture et de l’animation d’ateliers, des conférences et des performances ? Celle d’écrivants d’art brut ? D’anarchistes qui parlent javanais ? D’animaux punks miteux avec leur no future ? De « cas » intéressants ?

Les progressistes ont encore frappé.

Les bonnes intentions se bousculent au portillon. La première, démocratiser l’écriture. On espère fortement inscrire des étudiants issus de milieux démunis et qu’on s’imagine dépourvus des codes pour pénétrer les réseaux littéraires. Pourquoi ? Pour leur inculquer ces mêmes codes – la contradiction est étrange ; on va aussi leur ouvrir des carnets d’adresse (réseautage assumé), les masters étant honorés des visites régulières d’éditeurs adoptants et d’auteurs expérimentés bienveillants. Fini le calvaire du jeune écrivain timide, nous explique-t-on, cette vie de chien à tenter d’approcher tel auteur admiré pour faire lire ses premiers gribouillis, terminée cette angoisse atroce du premier envoi de manuscrit avec les risques d’alcoolisme ou de drogue qui s’ensuivent ; exit cette impression de frôler la folie avec des accès de mégalomanie d’écrivain maudit, bref oublié cet orphelinat misérable peuplé de suicidaires et de suicidés plus ou moins condamnés au RSA qu’était le petit monde des écrivains publiés et non publiés, on socialise et on démocratise, bref on rationalise. Si ce n »est pas merveilleux.

Première remarque, la sélection. L’inscription dans l’université de son choix n’est plus un droit, mais une possibilité informatique dont on peut remercier les dieux. Le crû 2019 du Parcoursup ayant été une loterie particulièrement magico-circonstancielle, sauf si on a l’esprit mal placé (voir la seconde remarque plus bas). Or, la sélection dans le master de son choix dépend d’un dossier où l’étudiant défend la « cohérence de son projet personnel », autrement dit de la bonne inscription de départ qui doit mener en création littéraire, se fût-il inscrit en Sciences pour écrire de la science-fiction. En somme, dès dix-huit ans, il faut connaître son désir d’écrire et avoir une idée de ce qu’on écrira. L’étudiant doit ajouter quelques feuillets de sa main et la « compétence » à en faire la présentation critique. Qui d’autres que des étudiants adaptés et adaptables à cette nouvelle donne pourraient convaincre leur jury ? le séduire ? Et ceux issus des fameux milieux plus ou moins démunis, ne seront contrairement à ce qu’on s’imagine pas les derniers à être doués sur ce plan, étant donné qu’ils auront déjà l’expérience de survivors et l’instinct d’adaptation qui va avec.

« …peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance » se demande Edouard Louis dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule, ce récit d’exfiltration de son milieu très pauvre et homophobe, où il finit par intégrer un lycée en internat pour suivre la filière théâtre (démocratisation réussie ici), et devine dès la rentrée que son orientation sexuelle ne sera pas rejetée. En est-il dégoûté de ce corps qu’il dit bourgeois ? Non, alors même qu’il a mis en scène dans ce récit serré, dur, ce que l’hypocrisie bourgeoise avec sa cosmétique d’idéaux et de culture, causait de ravages à l’autre bout de la chaîne chez les très pauvres . Où va l’aventure de la pensée avec de pareilles ambitions j’ose dire de « domestication volontaire » ? Ce qu’il nous raconte, c’est que sans ce parcours-là, inutile d’écrire ou de chercher une issue. Qu’Edouard Louis soit tout bonnement satisfait d’avoir réussi sa métamorphose en éduqué supérieur embourgeoisé, me laisse baba, alors même que je ne peux me défendre d’avoir une sympathie pour sa tentative. Jean Genêt, reviens !

Pour voir apparaître le trompe-l’oeil de cette démocratisation qu’opéreraient les masters de création littéraire quand ils ne font que codifier un peu plus le désir d’écrire, songeons aux ateliers d’écriture dans des associations, prisons, hôpitaux, écoles, théâtres. Eux font sauter la croyance que le geste d’écrire n’appartient qu’aux élites intellectuelles ou qu’on n’écrit qu’avec un but productif (créer, bien écrire) et pour raconter les bonnes histoires, ou encore que tenir un journal est un geste déplacé si on n’est pas écrivain ou qu’on a une vie moche. Ces ateliers-là croisent l’histoire du mot « créatif » en France avec FLUXUS et Robert Filliou, qui parlait « d’artistes sans talent » plus que l’histoire américaine du creative writing.

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » Robert FILIOU

Seconde remarque, ces filières sont des purs produits des mutations infligées par le « processus » de Bologne de 1999. L’objectif est de créer un marché concurrentiel de « l’éducation supérieure » et de ses « formations », en uniformisant les « parcours » trois ans après le lycée autour du master. Un master étant un diplôme forcément professionnalisant d’après les textes de l’UE : qui vous donne une compétence professionnelle adéquate à un segment du marché de l’emploi (pour jargonner). Une fois cette uniformisation des filières réalisées, on autonomisera les universités et autres écoles publiques, mais aussi les lycées (si on a l’esprit assez mal placé, pour revenir sur ma remarque sur le Parcoursup de 2019; la confusion jetée permet ensuite de vanter cette autonomie des lycées et à reconnaître qu’un BAC n’a pas la même valeur suivant le lycée d’où l’on vient). Autonomes, leur privatisation devient un jeu d’enfant, il suffit de trouver des investisseurs pour les meilleures. La valeur d’une formation se mesurant selon certains critères dont les vertigineux classements internationaux d’universités donnent une idée. Voilà le marché concurrentiel de l’éducation supérieure en place. Suit le marché bancaire des prêts étudiants. Dans ce contexte, en France, chaque faculté doit « monter » des filières de master qui tiennent la route. Les facultés de lettres, depuis l’externalisation de la formation des professeurs dans les INSPE ne forment plus directement à rien. De façon naturelle, les enseignants chercheurs ont regardé du côté des Etasuniens et pensé au creative writing anglo-saxon. C’était bien trouvé. Rusé mais les compromis passés avec avec le pouvoir et surtout l’ultralibéralisme, nous emmènent parfois plus loin que l’on ne pensait. Voici une illustration caricaturale de cette inspiration zélée mal digérée : pour le « parcours Recherche, Ecriture, Discours (RED) » figurant au « catalogue des formations » de l’université d’Aix-Marseille « pôle d’excellence », on est dans les starting blocks pour recevoir des investisseurs, il faut lire cette présentation, tout un poème décoré d’anglicismes intraduisibles, on adorera le concept de « nouveaux auteurs » : « L’objectif est de former aux différentes pratiques qu’un monde professionnel profondément renouvelé propose aux nouveaux auteurs (animation d’atelier d’écriture, rédacteur, script doctor, etc. La spécificité du programme RED consiste dans le lien maintenu entre création littéraire (séminaire factored, master classes d’écrivain) et recherche en littérature. » RED c’est raide, je n’ai pas tout compris sinon qu’on faisait de l’oeil d’une façon outrée à des tutelles qui doivent sourire de se voir ainsi séduites.

1 La création littéraire à l’université de Violaine Houdart-Merot (Presses Universitaires de Vincennes, collection libre cours,2018) p. 66

2 La création littéraire à l’université de Violaine Houdart-Merot, précité, p.61-62

3 Pour sortir du postmoderne (Editions Hourvari klincksieck, 2009), p. 67.