Pourquoi me suis-je un jour inscrite sur Facebook ? Parce que critique de théâtre et de danse, je voulais faire de la publicité à mes textes soit parus sur des sites des revues où je publiais soit sur mon blog, comme ici, ou encore parler de créations ou d’artistes. Puis je me disais que le jour où je publierais un livre, j’aurais constitué un premier lectorat en puissance (dans les faits, l’expérience des écrivains montre que ça ne marche pas). Je me demande si j’ai désormais quelque intérêt d’y être, sinon l’exercice du regard critique, ou comment l’expérience critique déplacée du théâtre à l’actualité pourrait dire quelque chose de ce qui se passe.

De grands doutes, là. Puis les effets toxiques de tout réseau social, dont le premier est d’annuler le temps et sa profondeur me semblent trop empoisonnants désormais…. Plus de douze ans sur Facebook, le nombre d’heures passées à ça, avec au début l’espèce d’enthousiasme de sentir une petite caisse de résonance et évidemment lorsqu’on écrit, et qu’on rame, on trouve là une relative consolation, on essaie aussi des trucs, l’air de rien… Beaucoup de prétextes pour quelque chose de plus insidieux en fait. Après le dernier texte d’Agamben, j’ai réalisé que si nous avions refusé en masse les réseaux sociaux et opté pour ne nous informer que d’après des livres, des revues, depuis vingt ans, le coronavirus n’aurait rien changé à nos vies, les médecins auraient été laissés tranquilles, et c’est tout.
Bien sûr, il aurait fallu aussi que ces chaînes de télé hideuses et stupides n’existassent point. Impossible… Il reste que sans prendre les choses sur le versant chrétien de la culpabilité, force est de constater que sans nous, le système ne marche pas.

Orchestre rouge pour vous servir.

Concernant le documentaire du journaliste Pierre Barnerias, Hold up, Pierre Barnerias qui n’est pas exactement un journaliste marginal ni jeune mais qui travaille depuis trente ans comme journaliste d’investigation. La première chose à dire, c’est que d’en parler sans le visionner, c’est à peu près parler d’un restaurant sans n’y avoir jamais mis les pieds. Ceci dit, c’est devenu monnaie courante (ne pas voir les créations mais en parler, ne pas lire des livres mais en parler, etc.) de ne pas regarder un objet créé sous prétexte qu’il a une réputation sulfureuse ou toxique. On ne sait jamais, on pourrait perdre des idées reçues, se faire infecter – devenir fou ? De même dans des temps reculé, certains livres étaient brûlés, certains humains aussi afin de purifier l’air des miasmes qu’ils étaient supposés répandre.En quelque sorte, ne pas lire non plus de textes nazis pour éviter de le devenir ? Je caricature. Sauf que pour reconnaître le nazisme sans ses uniformes de SS et de SA, il faut étudier comment ça a marché et surtout d’où cela vient. Cela n’est pas sorti d’un chapeau de lapin, mais bien d’écoles de pensée respectables voire de scientifiques à l’époque considérés comme novateurs, mais qui déjà enquêtaient sur cette vaste interrogation : d’où vient notre intelligence ? Voire d’où venons-nous, nous, les sapiens qui sommes si gâtés des dieux ? Nous, les acrobates si agiles ? à défier la pesanteur ? Et pourquoi certains n’arrivent même pas à mettre les deux pieds devant l’autre ? Sont-ils encore de notre espèce ? Ceux qui ne vont pas dans les petites boîtes ?


J’ai regardé ce documentaire, à ma manière. La critique première à faire c’est la bande son, la musique, qui crée une sorte de bain émotionnel cheap. J’imagine que pour monter ces deux heures et plus de film en quelques mois, c’était compliqué. Peut-être il n’aurait pas fallu de musique du tout. En revanche, très peu d’images sinon connues, repérables, et le parti pris de l’interview avec souvent deux angles de vue, un rapproché sur le visage, l’autre où le dispositif est montré (l’interviewé sur un tabouret haut, et le noir en fond avec l’affiche du documentaire). Des humains, des vivants qui laissent apparaître leurs émotions.
Pierre Barnerias n’invente rien sur le fond, il reconstitue un puzzle dont toutes les pièces à l’exception de quelques unes sont connues (par ex la conf du fondateur du site de dolcissimo à Polytechnique en 2018 avec la crise des Gilets jaunes en arrière-plan, disponible sur you tube, et qui s’inspire d’un intello israélien complètement malade, avec sa race des dieux dans l’ère numérique à venir – et le premier idiot qui me parle des Israéliens en général, je lui conseille d’aller écouter les heures de Didi-Huberman sur le soulèvement, qu’il se démerde pour trouver ces plus de vingt heures de cours !) et parfois depuis des années.

Une chose à saluer, cette reconstitution du puzzle qui est aussi élaboration d’un langage via le montage. Remettre un peu d’ordre dans le bordel général des info (pas des informations mais des infos que l’on reçoit dans le désordre, pas commentées, laissant beaucoup d’angoisse devant l’idée de savoir quoi en faire).

Pour ma part, je n’ai pas de difficulté à envisager qu’une bande assez vaste organisée au niveau mondial fasse des plans délirants sur l’avenir. Après tout, ces gens plein d’oseille s’ennuient et doivent justifier que leur oseille vienne de dieu et pas de leurs crimes ou prédations ou encore de leur folie et malversations. Il leur reste à inventer ce qui peut justifier à leur propres yeux et dans leurs cercles qu’ils restent des gens absolument très biens et bons. En revanche, je peux subodorer que cela reste des pieds nickelés à la mord-moi-le-noeud.

Les plans, souvent, ça foire. Au cinéma aussi. Cela fait un succès de dingue et ça devient juste une petite musique avec dans le titre… Bagdad.

Cela peut ouvrir des boîtes de Pandore, certes.

Ces gens qui se prennent pour des élites sont dangereux et déjà parce que ce sont des cadavres du point de vue du sensible, des zombies, fou de rage en effet de l’être. Il est indéniable à mes yeux que le nazisme n’a pas été digéré et flotte dans l’air depuis presque un siècle et plus même (puisqu’il s’est fortifié des idées françaises positivistes et des expériences dites scientifiques d’alors sur la dimension des crânes par ex). Non, ce n’est pas le nazisme qui revient mais ce qui l’a nourri, la vieille pensée de la fin du XIXe s., cette rationalité binaire qui n’est qu’une forme de folie interdisant la nuance, interdisant la pensée en fait et ses sauts, et ses livres surtout, je suis toujours affolée à l’idée de la somme de livres importants ou beaux que je n’ai pas encore lus. Jusqu’au moment de concevoir que justement, c’est la question. On ne peut pas tout lire, on sait donc qu’on est incomplet, mais enfin on peut regarder un documentaire ou écouter un professeur directeur d’IHU sans s’égarer…

Ce n’est pas sans étonnement que j’observe depuis quelques années des artistes, des penseurs, des personnes estimables redouter de regarder ce qui ne devrait pas l’être, de peur de tomber du mauvais côté, ainsi voient-ils les choses. Le mauvais côté ou comme notre président Macron, perfide, intelligent comme pas deux ou celui qui écrit ses discours a su le faire entendre ; pan pan cul cul les passions tristes, vive la joie. Ce qui est déjà binarisant. D’un côté, les bons et les heureux de vivre et de l’autre les malades, infestés, doutant du bonheur de cette vie qui est la leur. D’un côté, ceux qui ne regardent que ce qui est beau et de l’autre, ces crétins tombés dans les chiotte du web incapables de penser par eux-mêmes et à qui on peut raconter n’importe quoi.

Oui c’est vrai. Mais ce que les bonnes gens ne voient pas, c’est qu’ils sont aussi sur le web et qu’on peut aussi leur raconter n’importe quoi, sinon qu’il faille y mettre de l’esthétique.


Noir ou blanc, bien ou mal, utile ou inutile… ces catégories qu’on pensait depuis longtemps insalubres, néfaste à la pensée, mais que la pensée critique pouvait mettre en perspective. C’est avec l’ultralibéralisme dans les années 95 que cette idéologie a investi toutes les couches de la société et ses croyances (le meilleur qui gagne, le vainqueur du match de foot, l’acteur qui réussit, la plus belle mise en scène, l’entrepreneur qui fait fortune, indépendamment de tout sens et le foot est un exemple splendide de cette absurdité générale et consentie). Et avec le numérique dont on sait qu’à l’origine, la base est binaire. O ou 1. This is the end donc.


Macron, assez vite, j’ai vu qui il était : un pur produit du fascisme français (ni droite ni gauche), déguisé en vendeur de téléphone ou en amateur merdique de théâtre, un caméléon jouant sur tous les tableaux de la séduction vide de sens. Les partis d’extrême-droite en UE sont très pratiques : ils focalisent sur eux les regards qui peuvent se rassurer en se disant que le mal est là et n’en déborde pas. A chaque élection depuis maintenant 1986, en France, le grand jeu est de se faire peur – passeront-ils ou pas ? mais du coup ces regards-là s’évitent de regarder en face le régime sous lequel ils vivent. Et qui leur facilite la tâche en mettant tous ses efforts pour paraître propre et neutre, technocratique, sans visage. Sans visage ? One Day, on les aura, ces visages.

C’était le bon temps quand on pouvait se droguer et se tuer et baiser sans faire de mousse.
Pour la musique de Hold-up, j’aurais choisi de la chanson française des années 70-80, des bribes de dialogues de film, des tubes américains, quelque chose qui mettent en critique autant l’émotion des interviewés que le délire des documents montés. La première défense contre des gens qui se prennent pour des ministres et des administrateurs de l’humanité, c’est de les mettre en boîte. Non pas de ne pas les prendre au sérieux mais eux, leur personne (et il y a une amorce de cela dans la version piratée qui m’a été aimablement transmise via l’interview d’une profiteuse de la criminalité du web), de les ramener à ce qu’ils sont : des petits bonhommes humains comme tout le monde. Or ce genre de cinglés a horreur d’être ramené à monsieur tout-le-monde qui fait pipi et caca comme tout le monde, voire qui vomit quand il mange un truc pourri ou se fait baiser. Gare au gorille israélien !

Gare au gorille ! donc et ne parlons plus de sexe, c’est trop dégueu, surtout sans amour, sans bien à donner car nous sommes tous, alleluia, soucieux du prochain et de la gloire de jésus christ qui s’ensuit quand le règne de la haine du sale aura nettoyé toute cette chienlit. Mélenchon, dernière intervention : éradiquons la pauvreté. Bien. Lui aussi fait partie des nettoyeurs donc. Il y a des mots à ne pas employer. La pauvreté ne se nettoie pas, elle fait partie du vivant, et vivre pauvre doit être possible, autorisé et bienvenu. On n’est pas tous pareils et on ne prend pas notre pied tous de la même façon.

Comment ne pas être pris d’une crise de fou rire, proprement fou lorsque sur mon île, où pas un seul cas n’a réussi à infester la population locale tout de même située à une heure d’Athènes, nous en sommes après neuf mois de crise, et une ruine rampante, à des règlements juste dinguos (mais heureusement pas sous la responsabilité de la gestapo française)…. quand donc passent devant mon jardin sur la route déserte coupée à ma vue par un muret, juste devant la mer que cette route longe, sorte de dispositif scénographique quotidien amusant, les silhouettes à mi-corps, de deux sapiens sapiens obéissants, affublés d’un masque chirurgical, par force 6…, cahin caha…

Mais d’après mes informateurs de La Baule, par force 7 là-bas sur le remblai, ou dans les deux rues commerçantes, désertes en novembre, c’est pareil, de pauvres hères masqués déambulent dans le néant de paysages incertains… bidouillés dans l’empire euronique.

On comprend qu’après un tel texte, ça se soit vraiment mal passé…


Enfin, ce documentaire, me dis-je, comme critique, ne doit pas être délirant, puisqu’il a été jeté de la plateforme Viméo et que plusieurs des interviewés de marque se rétractent, bien qu’ils l’aient tous visionnés (surtout eux) avant la mise en ligne. On peut imaginer les chantages, les pressions et les menaces physiques, qui poussent à ce genre de rétractation.

Agamben, Quand la maison brûle :

Une culture qui sent venir sa fin, désormais sans vie, cherche à gouverner comme elle peut sa ruine à travers un état d’exception permanent. La mobilisation totale dans laquelle Jünger voyait le caractère essentiel de notre temps est à voir dans cette perspective. Les hommes doivent être mobilisés, ils doivent se sentir à tout instant dans une condition d’urgence réglée dans les moindres détails par qui a le pouvoir de la décider. Mais tandis que la mobilisation avait par le passé pour but de rapprocher les hommes, maintenant elle vise à les isoler et à les mettre à distance les uns des autres.

(Lundimatin. 5 oct 20 et traduit début Nov pour les Français.


Si c’était comme je l’ai lu d’un critique littéraire ou d’un fonctionnaire de l’UE un caca de vache, pourquoi en faire tout un foin ? Pourquoi cet argument d’enfant de 5 ans : « c’est caca » ? D’ailleurs, dans notre monde, un documentaire ne saurait changer le cours des choses.

Tiens, une feuille de pistachier chute, c’est l’automne, le jardin est vivant.