Publié par : mari mai corbel | avril 25, 2009

Ivanov, la passion

 

 

Ivanov [ou ce qui reste de la vie]

d’après la pièce de Tchékhov

mise en scène Jean-Pierre Baro

Mains d’Œuvres, du 15 au 19 avril 2009.

 

 

Le metteur en scène Jean-Pierre Baro donne une interprétation inhabituelle du drame d’Ivanov, cet ennuyé de la vie. Il montre un jeune homme qui se fige en refusant de vivre, par peur de se perdre. C’est la première étape, après une résidence à Mains d’Œuvres de trois semaines, pour le projet de sa sixième mise en scène.

 

 

Ivanov, la passion. Ivanov le théâtre tchékhovien de la passion ou de son envers, l’ennui mortel qu’il inflige à ceux qui s’y refusent (ou cent cinquante ans plus tard, la soif démente de distractions). Ivanov, deux morts, Ivanov lui-même et sa femme Sarah, entre eux l’amour à mort qui les étouffe de ne trouver chez Ivanov qu’un déni. Jean-Pierre Baro éclaire  dans sa mise en scène une facette improbable du personnage d’Ivanov, résumé habituellement à sa fatigue de trentenaire usé, tandis que la pièce est en général associée à un discours philosophico politique sur l’ennui d’une société pourrissante, grosse de l’orage révolutionnaire. Le discours d’Ivanov sur lui-même est de ce point de vue constant, il est une crapule, il a brûlé sa jeunesse, il a trop lu, trop vécu, tout fait, dit-il, mais il jure ne pas se mentir, et maintenant, tiens maintenant, il le dit, il est un homme franc, rationnel. Sarah je ne t’aime plus, voilà, j’ai le cran de te le dire en face, preuve de mon courage, dit-il. Maintenant, ajoute-t-il, la jeunesse de Sacha ma voisine m’émoustille ; je veux oublier le passé et passer à autre chose, c’est ça la modernité. Ben tiens. Je suis un homme, n’est-ce pas, ça c’est l’éternité. Et je le paie de ma culpabilité, passéiste, n’est-ce pas assez cher payé ? Le type pleurnichant de ne pas obtenir l’absolution pour ses délits de fuite, auprès de son propre ego. Il y a une contradiction en lui. Tout n’est pas si clair, donc. Son cynisme est freiné par quelque chose… Il répète aussi qu’il ne se comprend pas lui-même, et qu’il ne sait pas qui il est. Et il renonce au dernier instant au mariage avec Sacha. Jean-Pierre Baro suggère qu’en effet, une brève illumination a, un instant, éclairé sa nuit, avant la mort de Sarah. Oui, il a commencé de se comprendre. Un instant. Il a compris aimer à la folie Sarah, tout en n’ayant pas cessé de chercher une pose où il lui tournerait le dos. Jusqu’à l’antisémitisme, parce que Sarah est définie dans la société locale par sa judéité, bien qu’elle se définisse elle par son désir amoureux pour Ivanov, désir qui lui a fait tout quitter pour cet homme. Et ce n’est pas du tout un détail glauque du texte, mais son centre. Pas du tout un trait historique, ainsi que l’avait traduit le directeur du théâtre de la Colline et metteur en scène Alain Françon, dans sa mise en scène de 2004, où la scénographie et les costumes discouraient sans cesse sur l’époque, étouffant le sens profond de cette insulte que lance Ivanov à Sarah qui est au bord de la mort. « - Sale Youpine ! » dit Ivanov. Sale femme, sale envahisseur, sale colonisatrice, sale vampire, sale étrangère, aurait-il pu lui dire tout aussi bien. Sale Autre, reprend en chœur la petite société provinciale où croupit Ivanov, antisémite avec un naturel déconcertant. D’un antisémitisme, faut-il le rappeler, nullement débonnaire, mais qui, au moment où Tchékhov écrit Ivanov (1887), a déclenché des pogroms sanglants (dès 1881) d’une manière telle, que les Juifs polonais et russes fuient vers l’Allemagne et la France… où l’antisémitisme aura la carrière sinistre que l’on sait. Les amis d’Ivanov – ses doubles ou faire-valoir : son cousin, ses voisins et créanciers, les pique-assiettes locaux – tous sont atteints du même mal identitaire, celui de secrètement refuser ce qui ne leur ressemble pas, tout en se définissant en permanence dans les miroirs où ils se contemplent en se flattant mutuellement. Leur vanité est prodigieuse, et rien chez l’autre ne saurait les troubler.

 

Jean-Pierre Baro s’approprie complètement sa lecture de Tchékhov, dans cet Ivanov [ce qui reste de la vie] pour soutenir une parole forte, notamment en hybridant les trois traductions de Lacascade, de Marcowicz et de Vitez. Sa mise en scène rend audible cette vanité de l’homme absorbé en lui-même, centre du monde, centre d’émission du discours sur le monde, pérorant ad libitum sur lui-même prisonnier de ce centre d’où il ne voit rien. Deux fois, Jean-Pierre Baro fait ainsi entendre une scène inaugurale, qui est en fait la scène finale du suicide d’Ivanov, façon de mettre en scène non pas Ivanov mais un regard distancié de cet Ivanov concentrique sur lui-même. Ainsi le spectateur peut entendre Ivanov s’entendre dire. Elios Noël l’interprète comme quelqu’un passionné jusqu’au vertige par sa propre personne, tout en donnant consistance à ce regard critique du personnage mort sur lui-même, vivant. Il est là, clignant des yeux, incapable qu’il est de les ouvrir et d’aller un peu au-delà de lui-même poser son regard sur l’aimée, au risque de se laisser emporter… Cette façon de faire entendre les paroles d’Ivanov sur lui-même comme un discours rôdé, très masculin*, annonce l’autre moment où, dans la mise en scène, les ténèbres d’Ivanov s’éclairent, et que, dans un mouvement enfin ! heureux, il étreint Sarah, lui dit Je t’aime… Mais elle, épuisée par l’attente, défiante depuis la tromperie avec Sacha, mourante, est à contretemps. Alors aussitôt, la nuit retombe, la vanité reprend le dessus, Ivanov ne peut même pas voir que cette femme devant lui meurt de tuberculose et de douleur, et c’est là qu’il lui crache son venin, alors qu’il était au bord de l’amour et qu’il lui dit plein de dépit, Sale… etc. Et Jean-Pierre Baro, à la grande différence de Françon en 2004, met en scène Sarah prise par sa colère politique en tant que victime du mal identitaire, par sa meurtrissure d’amante qui n’aura trouvé dans Ivanov qu’un mur, et tout cela étant lié, son pathos ineffable, tragique, archaïque, grec…

 

Le pathos, voilà bien ce que dans cet Ivanov, les personnages fuient, comme nos sociétés propres sur elles, rationnellement gérées jusque dans leurs sentimentalités mesquines, où l’amoureux et l’amoureuse sont devenues des « partenaires » qui se choisissent par Internet – à quand les contrats d’assurance sur l’erreur de personne… ? Tout ça par horreur de l’hystérie, des conflits liés à l’altération, des ruptures et des rencontres pleines d’inconnu… Il n’y a là que la fuite des états de corps passionnés, qu’à l’époque, Tchékhov stigmatise déjà comme se répercutant dans l’alcoolisme, ou dans l’exaltation fournie à bon compte, par les idées aussi neuves que creuses du libéralisme. Et souterrainement, l’allo-phobie inconsciente terrasse et paralyse ces personnages tchékhoviens, aussi misogynes qu’antisémites, rappelons-le. Pour un peu d’ailleurs, la misogynie passe pour un trait d’époque, aussi ! Mais les humains sont-ils donc si noirs ou l’angoisse serait-elle plus forte que tout ? Tchékhov met en scène, comme le montre Jean-Pierre Baro, non pas seulement la critique contre la petite société fermée sur elle-même d’une bourgade russe, mais l’espace qui les cerne et les creuse. Trous d’airs, béances, ombres noires, les menacent en permanence, dans cette écriture tchékhovienne qui assemble des scènes ou des actions sans grand esprit de suite. C’est cet espace-là que Jean-Pierre Baro met en scène par sa scénographie. Le rien de sa mise en scène côté accessoire et décor, sinon quelques chaises, une table, des airs de musique, traduit le rapport démesuré entre l’humain et l’espace. La pauvreté de l’humain, son côté démuni. Donnant à chaque réplique une existence performative en partie autonome, Jean-Pierre Baro continue de mettre en scène le cerne de vide et d’ignorance qui menace chaque être. Une distribution non homogène* dans les habitudes de jeu accentue encore ces abîmes où les personnages sombrent, quand ils perdent la parole…  Abîmes de solitude où ils peuvent ressentir la souffrance de vivre. Mais au lieu d’écouter un peu leur chair en souffrance, chair travaillée inconsciemment par le désir, ils s’agitent en tout sens, impatients de se précipiter chez quelqu’un pour ne plus s’entendre, ne cessant alors de dénigrer et de se plaindre de leurs manques en tout genre… Ainsi le rythme enlevé de la mise en scène traduit-il cet esprit de fuite… Dans ce poème qu’est Ivanov, chaque personnage semble confronté à l’univers et à la vie, mais incapable de faire face, manquant à lui-même, pris dans une course contre lui-même. « Il y a tant de travail à faire ! » se plaint un pique-assiette… qui préfère boire qu’ouvrir un œil. Oui, beaucoup de travail pour faire vibrer la chair anesthésiée par la bêtise d’une définition identitaire de soi, pour donc instaurer un écart entre soi et soi, et un regard juste, d’une justice qui n’ait rien à voir avec celle des biens et des honneurs, mais avec la présence des absents. Ainsi Jean-Pierre Baro construit ce regard du spectateur, en demandant aux acteurs d’être témoins de ce que les autres jouent – même en dehors de leurs scènes, ou même pour Sarah après sa mort, spectatrice sur sa chaise des immondes répliques négatrices de ceux qui veulent oublier le passé pour aller mieux. Disent-ils. Déjà Tchékhov prévoit le négationnisme. Dans la scène de reconnaissance d’Ivanov pour Sarah, scène qu’il va gâcher par son insulte, le plateau se déserte néanmoins, car dans la passion amoureuse, l’on ne comparaît que devant l’autre, sans échappatoire. Mais sans cette justice du regard de l’autre, quel ennui que la vie ! Incommensurable. La très amère chanson de Souchon, la vie de Théodore, et son refrain, « l’ennui, l’ennui, l’ennui, l’ennui », chanson dédiée à la mémoire de Théodore Monod et à son combat pour que l’Occident reconnaisse la douleur du reste du monde, rythme la représentation. Reconnaître la douleur de l’autre, ce fut au cœur de la tragédie grecque (et personne ne comprend la catharsis !), et c’est le travail du théâtre.

 

Jean-Pierre Baro dont Ivanov [ce qui reste de la vie] est le cinquième projet avec sa compagnie la bien nommée Extime, a été accueilli trois semaines en résidence à Mains d’œuvres, avec huit acteurs et les créateurs du son et des lumières, le régisseur son (le metteur en scène Pascal Kirch), et quelques techniciens, tous oeuvrant pour les beaux yeux de la princesse. Quelle affolante réalité de l’économie de la création théâtrale ! C’est qu’en ce monde qui fuit plus que jamais à toute jambe, tout ce qui pourrait donner à entendre que nous subissons la vie, l’autre et la souffrance est complètement insupportable. Mais le vrai nom d’Ivanov est Sarah. Sarah qui était le visage pour lui de cette passion de l’autre dont il n’a rien eu à faire, cette passion tragique parce que liée à la naissance qui voue à la mort, à l’énigme du désir et de l’imaginaire, à cette puissance cosmique qui nous projette sans qu’on sache pourquoi, dans ce qui pas nous-mêmes.

 

Mari-Mai Corbel. REVUE MOUVEMENT.

 

* Ceci étant dit sans misandrie et laissant leur chance à ceux qui échappent à cette pression terrifiante exercée sur l’être masculin

** En Sacha, Caroline Breton dont la poétique personnelle s’illustre par ailleurs dans des performances puisant au monde du merveilleux et du légendaire ; en Ivanov, Elios Noël, un acteur qui ne joue pas de personnage, quand il est dans les créations d’Éléonore Weber ou des Lumières d’Août. Simon Bellouard, Tonin Palazzotto, Roxanne Cleyet-Merle, en revanche sont plus comédiens. Enfin plus encore, Ruth Vega-Hernandez dont l’accent suédois et la flamme donne à Sarah l’étrangeté adéquate, et dans Lebedev Philippe Noël dont le CV est traversé par l’histoire du théâtre.

 

Publié par : mari mai corbel | janvier 8, 2009

fragments critiques

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Josef Szeiler / Mark Lammert  

HEINER MÜLLER, L’INTEMPOREL .

Les commentateurs d’Heiner Müller s’accordent sur la multiplicité, les contradictions, la diversité et le caractère post-dramatique de cette écriture souvent expérimentale - les pièces les plus frappantes d’Heiner Müller ont en effet été écrites loin des scènes. Cette distance de l’écriture d’Heiner Müller à la scène, l’écart de ses textes par rapport au théâtre voilent souvent quel trouble ils sèment, déréglant les temporalités. Heiner Müller a fait travailler ses textes sous des temporalités hétéroclites à tel point que le temps de l’action, du drame ou de la prise de parole semble comme hors du temps, c’est-à-dire indéterminé. Le présent est mis hors de ses gonds. L’hétérogénéité des styles dramatiques qu’Heiner Müller met en oeuvre, souvent à l’intérieur même d’une pièce, vient ruiner le réalisme historique qu’une lecture terre à terre pourrait lui imputer. Prenant aux mythes grecs comme à Shakespeare, aux Lumières révolutionnaires comme au romantisme allemand, à Brecht comme à Artaud, Heiner Müller est un auteur critique qui tente de faire résonner le timbre contemporain d’une Histoire avec un H, d’une Histoire sans âge qui souffle sa tempête de très loin, selon une image donnée par Walter Benjamin, pour commenter un tableau de Paul Klee, Angelus novus. Cet « ange du nouveau » y fut traduit comme l’esprit du temps, projeté dans le futur à reculons ou de façon régressive. Il serait de toute façon difficile de ne pas lire les textes d’Heiner Müller sans penser à cette autre image que Walter Benjamin donna du temps historique, où « l’origine » est ce « tourbillon » qui creuse « le fleuve du devenir »(1), remontant à la surface – cette origine-tourbillon hante tout autant le passé, que le présent et donc le devenir. Ses textes semblent en effet tourbillonner et se creuser pour faire remonter l’énigme du combat obscur de l’homme contre lui-même. Heiner Müller est à entendre avec les voix de Kafka, de Beckett, de Genet et d’Artaud. 

LE GRÜ, ESPACE EXPÉRIMENTAL.Le GRü est emmené depuis deux saisons par ses codirectrices Maya Bösch et Michèle Pralong, dans une recherche fondamentale sur le théâtre.

L’audace de cette interrogation artistique et intellectuelle paraît cruciale, si tant est que l’on considère la pression actuelle de la « société du spectacle » sur les scènes. Force est de constater, que, step by step, le théâtre européen se galvaude… Il ne s’en faut pas de beaucoup pour qu’il devienne possible de voir dans les mises en scène les plus courantes, tantôt une comédie musicale, tantôt un concert rock, tantôt une manifestation d’un folklore culturel, certes parfois de qualité, mais kitsch. Il semble que depuis les années 90 et notamment la chute du mur de Berlin, le théâtre ne résiste plus à sa marchandisation ; il se laisserait définir comme une offre conditionnée par une demande et formater par les critères des services de communication. Il y aurait une glissade, accélérée même, qui irait de pair avec la remise en cause des politiques publiques théâtrales, comme en France.

Devant cette perte d’identité, Maya Bösch et Michèle Pralong ont donc entendu en arrivant au théâtre du Grütli organiser un théâtre de recherche. Ce serait une recherche sur le moyen terme.

1. Elles ont axé la première saison dite « Logos » sur l’apparition du théâtre en la forme tragique, avec Les Perses (2) en point d’orgue.

2. Pour la seconde saison dite « -Re », la résurgence du tragique à la Renaissance a été explorée au travers des créations d’Inferno (3) d’après Dante et de la Phèdre (4) de Racine. Ces deux créations, très différentes, ont en commun d’avoir été d’abord un travail d’acteurs pour dire des textes d’une certaine manière, alors qu’injouables aujourd’hui. Pour Inferno, les acteurs ont travaillé dix mois, sous la direction d’une dizaine d’intervenants. Si au départ de ce laboratoire de recherche, Maya Bösch n’avait pas défini la direction que le travail prendrait et comment les dix-huit représentations finales se dérouleraient, il s’est dégagé qu’Inferno a offert un laboratoire d’écoute aux spectateurs. Au-delà du poème de Dante, les acteurs ont fait entendre une manière de dire particulière qui évoquent une tonalité tragique contemporaine. Cela faisait beau temps pour eux que la question n’était plus d’interpréter mais de se concentrer. – Sur quoi ? Sur une pensée du théâtre, peut-être.

3. Pour la saison 2008/2009, Maya Bösch et Michèle Pralong vont continuer de chercher à faire d’entendre cette rémanence du son tragique à l’ère contemporaine. Sous la thématique du « Chaos », Maya Bösch et Michèle Pralong ont convoqué l’œuvre d’Heiner Müller qui, en héritier de la culture allemande, est sans doute l’auteur contemporain qui a le plus tenté d’analyser comment l’Histoire et le théâtre se liaient pour produire le tragique.

De ces trois saisons, il se dégage que le théâtre s’entend, il se définit comme le lieu qui fait entendre quelque chose de notre temps. Il serait une chambre d’échos où résonne l’époque. En cela, il est un travail sur la parole, comme sur l’écoute, qui présente des analogies avec le travail de la musique et du chant mais qui ne se confond pas non plus avec. Les metteurs en scène qui aujourd’hui disent quelque chose de leur temps travaillent bien dans cette optique. De Stanislas Nordey à Hubert Colas, de Joël Pommerat à Pascal Rambert, d’Anatoli Vassiliev à Gildas Milin, aussi différents et divergents soient-ils, ils ont en commun de concevoir le théâtre comme un travail d’acteur sur la manière de dire des textes sans les interpréter. Tous sont également dans une écoute de leur temps, plus que dans une visualisation ou une représentation.

RÉVOLUTION CRITIQUE. 

Insensiblement, la révolution qui touche l’art depuis l’apparition de l’art contemporain, implique celle du spectateur. Si les formes anciennes de la représentation (y compris de la représentation picturale) appelaient une estimation de leur valeur esthétique, selon des codes critiques précis, les formes nouvelles ne sont pas dans cette problématique-là. Cela peut sembler une manière d’esquiver à bon compte la difficulté ; c’est surtout une manière d’objecter à un système de valeurs un anti-système où les relations humaines posent d’autres problèmes que ceux de la compétition, de la victoire, de la domination, de la réussite… Aussi, l’art contemporain demande au spectateur moins une notation, moins une évaluation, qu’une écoute, qu’une réceptivité à une utopie déceptive où l’homme comme les choses ne sont plus évaluables. Il n’y aurait plus d’objets mais des êtres (et les choses sont là, en effet…). Et des êtres qui nous regardent (au sens aussi de nous concerner). Tout le contraire de cette société d’indifférence où le pathos des uns est retranché des démocraties des autres, tandis que les télés en font choux gras pour nourrir la bonne conscience générale. C’est contre cela que l’art contemporain se hérisse, contre la marchandisation du pathos.

 Si le théâtre a longtemps été le lieu où se représentait une fable lisible, déchiffrable dans la distance critique, afin aussi de porter sur le monde un regard acerbe, il est aussi devenu dans les années 80-90 l’endroit où la bonne conscience « se marchandait » en intelligence culturelle ; le théâtre fut un discours sur lui-même, et aller au théâtre un militantisme. Le théâtre postdramatique a alors appelé à un ressenti plus obscur, à une manière plus difficilement exprimable et individuelle d’éprouver, en devenant soi-même un terrain d’expérience. Le spectateur, à défaut de cesser séance tenante toute collaboration à sa société, s’engageait entièrement dans une expérience. Des metteurs en scène aussi importants dans l’apparition de ces formes nouvelles que Claude Régy, ont osé ainsi évoquer et convoquer la nécessité du travail spectateur. Sans cette écoute du spectateur, qui doit être particulière, le théâtre des formes nouvelles est impuissant à apparaître. C’est dans cette perspective que se comprend le geste de Josef Szeiler dans Configuration HM1, de couper la représentation lui-même quand il estime que ce qui est apparu du texte d’Heiner Müller qu’il a donné une heure avant aux acteurs, suffit ; ou au contraire, que l’écoute étant insuffisante, tant chez les acteurs que chez les spectateurs – puisqu’ils sont liés – rien n’adviendra. Tant que les spectateurs ne sont pas à l’écoute des acteurs, les acteurs ont le plus grand mal à être à l’écoute du théâtre.

 Une écoute particulière. L’écoute n’est pas donnée dès la première fois. Un spectateur débutant ne peut pas s’entendre entendre. De même le spectateur qui s’obstine à se demander devant des formes nouvelles si elles sont bien du théâtre, si elles sont conformes au genre attendu ou revendiqué, et si oui, si elles lui donnent un sens à vivre, celui-là ne veut pas s’entendre entendre. L’écoute ne vient qu’à celui qui se concentre, non pas à partir de rien, comme en position yogi, mais dans une relation déjà pleine de sens envers les acteurs qui se tiennent sur scène et qui se proposent de tenter un acte de théâtre, devant lui. Sans ce crédit d’amitié discret donné aux acteurs, sans cette confiance sans réserve… le théâtre n’est qu’un ring, un cirque, un combat…

C’est, certes, ainsi qu’il commença, à l’époque des tragédies grecques qui étaient des concours entre poètes. Le meilleur tragédien… souvent était celui qui dédiait aux perdants (les Perses… ou Œdipe complètement joué par un oracle…) leurs plus beaux poèmes… Paradoxe difficilement imaginable aujourd’hui, parce que nous ne pouvons comprendre avec les valeurs démocratiques qui sont les nôtres, combien les Grecs étaient inquiets de gagner, et combien surtout ils ne se cachaient pas d’être à leurs propres yeux d’être injustes. La catharsis n’était pas une purge ni une psychanalyse collective mais un moyen de continuer d’éprouver à travers le pathos des vaincus.

C’est concret, la concentration : cela veut dire oublier les soucis, oublier son corps, oublier son « moi » et ses projections, et se dédier aux acteurs, à ces personnes qui sont là, devant, exposées et qui cherchent quelque chose pour nous ou par égard pour nous… Se concentrer pour un spectateur, c’est oublier complètement sa propre existence corporelle, ne plus faire un bruit et déranger le moins possible… afin aussi de s’entendre soi-même résonner dans la chambre d’échos que le théâtre devient. Est-ce si pénible de ne plus bouger quelques heures ?

Et cela ne peut s’obtenir qu’à partir du moment où l’acteur est reconnu pour son courage. Reconnaître cela, c’est lui rendre justice, non pas en l’admirant mais en l’écoutant aller au bout. Et ce courage-là est d’autant plus grand dans les formes nouvelles que les acteurs n’y sont plus de ces comédiens mécaniques qui exécutent une mise en scène calculée dans ses moindres détails, tout en cabotinant par virtuosité. Au contraire, les formes nouvelles cherchent un jeu où l’imprévu a toute sa place, où le caractère insoumis de tout ce qui est vivant est accueilli, et où l’acteur est en danger de ne plus savoir comment faire ou dire. Il y a une éthique du regard à poser sur l’acteur, et des refus aussi à poser. Par exemple, il n’est pas possible d’espérer entendre un acteur, si le spectateur l’observe de manière minutieuse, inquisitoriale, voire érotique. Tant que l’attitude de surveillance de la scène n’est pas abandonnée, et refusée, alors il n’est pas possible d’écouter les voix des acteurs, et, au fond de ces voix, le son du sens. Certains prétendent opposer les significations (le jeu d’acteur, les répliques) aux voix qui seraient vocalisées, chantées même, mais cela comme  réduite à la valeur sonore, toute valeur sémantique dissipée. Haro sur le monde du sens et vive la musique en somme ! Mais tout cela part d’un malentendu sur l’écoute de la musique. Les auteurs et les metteurs en scène qui parlent parfois de musique en évoquant l’écriture cherchent à faire entendre le sens, non pas dans la mélodie des sonorités, mais en dessous même des sonorités… Le sens est bien détecté par les sens. Le sens se situe dans le grain des voix de façon plus ambiguë et passionnante que dans les significations, mais il est fugitif, insaisissable, inexploitable ; enfin, ce qu’un individu entend, un autre ne l’entendra pas. Ce sens-là n’est pas de l’ordre d’un discours et il nous est d’autant plus difficile à imaginer ou penser que dans nos sociétés, la rationalité oppose ce qui a du sens à la folie qui n’en aurait pas, brouillant toutes les cartes. Ainsi dans Configuration HM1 aucun spectateur n’entend pareillement, mais le sens est là, bien là, dans cette utopie d’un échange de regards qui ne soient pas échangistes... avec en fond, l’imaginaire du texte, un soir ce fut Thèbes et Héraklès… l’imaginaire d’un temps hors du temps, échappant à l’Histoire… temps du songe, temps du regard qui n’objective plus l’autre,  mais qui rende justice à sa détresse de mortel ou d’humain maladroit…

 C’est pathétique… Les formes nouvelles ne se distinguent pas véritablement des anciennes ou des classiques. C’est d’ailleurs ce que les créateurs (auteurs, metteurs en scène, acteurs) se tuent à répéter : Shakespeare n’est pas pour eux un « classique »… La nouveauté est dans l’attitude qui se défausse d’avoir à dire qui est le vainqueur de l’autre… Le grand acteur, le metteur en scène de génie qui fait s’agenouiller le public dans l’enthousiasme d’un grand moment de théâtre historique, ou à l’inverse le spectateur qui conspue des acteurs, sont dans une guerre. La critique qui leur correspond verse rituellement dans la polémique, qui vient du polémos, terme qui dit la guerre en grec. Ce monde de la guerre, de la bataille, qu’Heiner Müller a tant décrit, unit dans la globalisation bourreaux et esclaves, riches et pauvres, Américains et Irakiens, capitalistes et consommateurs, et dresse l’homme contre l’homme. C’est dans ce monde-là que se situe le spectateur qui sortira déçu d’un moment de théâtre en lâchant « c’est pathétique ! », oubliant lui-même qu’en tant que spectateur du théâtre public, aujourd’hui, il ne fait pas tellement partie des winners. Il est plutôt du côté des échoués, des plagistes qui perdent leur temps, des éclopés du libéralisme, des acteurs qui sont, en tant qu’artistes, logés à la même enseigne que les intellectuels, celle des improductifs parasitaires, des faibles, enfin des pauvres.

L’utopie que le théâtre cherche confusément à travers l’invention de ses formes – c’est déjà dans L’Illusion comique de Corneille quand celui-ci montre des jeunes gens bohèmes convaincre un représentant de l’ordre patriarcal qui condamnait l’activité théâtrale… – est une utopie du regard. Comment le regard posé sur d’autres individus ou sur des objets est déjà un regard qui soupèse, mesure, évalue, juge, inclut ou exclut, qui fait la guerre, voilà ce que le théâtre met en question. Comment aussi ce regard-là met sur la défensive et peut rendre fou plus d’un qui se sentira ainsi observé et mis sur la sellette… Et comment ce regard gèle la sensibilité, ridiculisant qui se révolte contre l’injustice et s’apitoie sur les perdants. Les formes nouvelles ne sont nouvelles que tant que la critique qui les accompagne est capable d’abandonner ses arguments de spécialistes, ses critères d’appréciation, pour renoncer à une supériorité sur les artistes. Bien sûr, aucun spectateur, même le plus chevronné, n’est sauf de toute une gamme de rejets, dérangements et autres colères intestines, contre ce qui se passe sur une scène, donc de mépris pour des acteurs. Mais le spectateur qui fera là l’expérience de se sentir le terrain de bataille d’une guerre qui au fond n’est pas la sienne, et sera capable à la fois d’être engagé dans sa colère et dans une distance qui lui permette de saisir ce qui le met vraiment dans cette colère-là… sentira alors ce qu’est le théâtre : le passage au travers du pathos. La traversée du pathétique qui fait tant horreur et qui seule pourtant donne accès aux larmes, au sentiment de l’injustice tel qu’il vient aux enfants, à l’éprouvé enfin. MARI-MAI CORBEL.

 


(1) L’origine du drame allemand (Flammarion, 1985, p. 43)

(2) Les Perses d’Eschyles, mise en scène Claudia Bosse.

(3) Inferno d’après l’Enfer de Dante, mise en scène signée et dirigée par Maya Bösch avec un collectif de dix intervenants, dix mois de préparation et dix acteurs, au sein d’un « Labo d’enfer ».

(4)  Mise en scène de Claudia Bosse, en français.

Publié par : mari mai corbel | janvier 8, 2009

RIMINI PROTOKOLL/STEFAN KAEGI

LES INDES AU BOUT DU FIL…

 

CALL CUTTA IN A BOX

 

Call cutta in a box est une proposition
interactive entre un spectateur et un call center de Calcutta, conçue
par les Berlinois du Rimini Protokoll, et programmée au Centquatre jusqu’au 7
décembre 2008.07.01.2009–27.02.2009 => New York. Goethe Institut New York 
 et 04.02.2009–31.03.2009 => Athen. Bios

 Thumbnail       Thumbnail     Thumbnail       Thumbnail       Thumbnail      Thumbnail   Call cutta in a boxune pièce téléphonique intercontinentale est une proposition interactive entre un       spectateur et un call center de Calcutta, conçue par les Rimini Protokoll, un groupe d’artistes basés à   Berlin. Coproduite et programmée au Centquatre jusqu’au 7 décembre 2008, elle aura été jouée à Moscou, Helsinki, Copenhague, Varsovie, Amsterdam, Zurich, Mannheim, Berlin, Dublin ou Séoul. Cette vocation internationale résulte du projet même des Rimini Protokoll qui, depuis 2001, à travers plus d’une cinquantaine de pièces de formes très différentes, intègrent à chaque fois la mondialisation. En France, on a pu voir dernièrement et probablement pas pour la dernière fois au festival d’Avignon (2008), une pièce de l’un d’eux, Stefan Kaegi (Airport kids co-écrite et mise en scène avec Lola Arias) ; à la scène nationale de Cavaillon Cargo-Sofia (mai 2008), toujours de Stefan Kaegi. Les artistes des Rimini Protokoll, Stefan Kaegi, Helgard Haug et Daniel Wetzel, travaillent soit en solo, soit à deux ou trois. Ce groupe très actif déplace à la fois les méthodes de création et la ligne de partage entre les spectateurs et les acteurs, tout cela d’une manière qui fait trembler le cadre de la représentation. C’est qu’à chercher le contact d’une réalité mondiale, il leur arrive souvent de sortir le théâtre de ses théâtres.

Pour Call cutta in a box, ils se sont mis en relation avec une société de marketing téléphonique, Escon Ltd, située en plein le quartier de Salt Lake City à Calcutta où les sociétés de call centers sont concentrées. « En Inde, des millions de personnes travaillent dans des call centers. Pour des salaires défiant toute concurrence, ces ”Bengalore butlers“ délivrent maints services… » informe la feuille de salle. Stefan Kaegi, Helgard Haug et Daniel Wetzel ont pu acheter les services d’une société et formé un employé multilingue. Toutes les heures de 12 à 19 heures, un spectateur peut être reçu dans l’une des ailes du Centquatre, et conduit dans un petit bureau où il prendra un appel.

 

CHAMBRE DE JEU. Dans cette étrange opération théâtrale ou plutôt anti-théâtrale, le spectateur est tout à la fois gratifié d’une relation personnalisée, et sollicité. Mais il conserve la faculté de refuser – de dessiner, de répondre aux questions ou de danser, voire d’être visible par webcam…. Cependant, la performance est construite pour faire tomber les réticences. L’inconnu au bout du fil, parlant un français excellent, commence par des questions bateaux qui en passent cependant par des interrogations cruciales sur la mort, la chair, la vie : Croyez-vous à la réincarnation ? et si oui, en quel animal reviendriez-vous volontiers ? Quel est le plus beau jour de votre vie ? êtes-vous satisfait de votre existence ? Ces questions qui touchent directement à la structure de la passion ont tôt fait de rendre secondaire la facticité de la situation… Ouvertes, elles laissent aussi d’y répondre en inventant ou en déplaçant la réponse pensée, de ne pas s’exposer non plus totalement. Par ailleurs, pendant cette entrée en matière, le cadre conventionnel de la relation téléphonique est taraudé par des événements saisissants, drôles voire agréables : Une bouilloire se met à chauffer pour préparer un thé ; un lecteur CD se met en marche et une musique indienne se fait entendre ; l’ordinateur s’allume ; une clé cachée est indiquée et permet d’ouvrir un tiroir à surprises ; un fax arrive… Le bureau mute en chambre de jeu et le spectateur quitte le temps banal de la journée pour, entre réel et imaginaire, France et Inde, migrer dans un entre-deux mondes.

 

À contre-pied du cynisme du marketing, les Rimini Protokoll crée les conditions d’une conversation ludique entre deux personnes pareillement déplacés par le dispositif. Le spectateur n’en est plus tout à fait un, à cause de l’interactivité, et l’employé performeur ne travaille plus dans une démarche mercantile et confie même des signes de lui. Mais le déplacement n’est pas non plus radical. Le spectateur se retrouve, au contraire de ce que l’interactivité ordinaire provoque, plus abrité que dans un théâtre du regard, étant même caché ; aucun autre spectateur ne peut l’importuner, et la performance suit le rythme de ses réactions et décisions. Le mode téléphonique offre de plus une intimité, pas tant avec l’interlocuteur, qu’avec soi-même. La voix de l’inconnu réactive cette part psychique archaïque de l’audition, d’origine utérine : Le bureau se convertit en chambre d’échos. Le peu de soi qui s’y trahit (inflexions de voix, confidences) y devient audible par soi-même mais y reste confidentiel ; cela s’adresse moins à l’employé performeur qu’à un passeur ou médium. Ce sont des parts psychiques enfouies, car inaudibles dans le monde actuel qui, incidemment, peuvent remonter en surface, et se faire entendre de soi.

 

L’AURA PLUS VRAIE QUE NATURE. Le dispositif de Call cutta in a box est la réalisation littérale – et des plus spirituelles – de cette réflexion célèbre due à Walter Benjamin sur l’aura de l’œuvre d’art depuis les mutations techniques (1). Selon ce dernier, l’œuvre d’art rayonne d’une aura qui la rend à la fois proche et intouchable, alors que le produit reproduit perd toute authenticité (c’est le kitsch). Or, dans Call Cutta in a box, si l’on analyse que l’œuvre se constitue de la rencontre du spectateur et de l’employé, alors leur conversation écrirait le texte. Ainsi, le spectateur ne serait être plus proche d’une œuvre mais, en même temps, il en est éloigné à jamais. Le regard spectateur, au-delà même de la scène cachée du call center d’où des images parviennent par vidéo, se porte sur ces Indes utopiques, image de l’imaginaire et de l’utopie dont chaque rencontre est porteuse. En ce sens, l’employé signale au trois quarts de la performance un passage à l’acte 4, qu’il nomme : « Acte de l’imagination ».

Alors que Call cutta in a box était annoncé comme procédant d’un théâtre documentaire, le spectateur est au contraire convié à une situation proprement situationniste, à un moment poétique non reproductible. Le voilà concomitamment complice d’instiller en un temple du marketing une micro perturbation. Mais la perturbation a un effet de retour. Car la performance procurant ce plaisir irrésistible qui rappelle les jeux de l’enfance, montre aussi comment une relation placebo peut être plus confortable qu’un contact réel, en même temps que trahir la dimension fantasmatique de toute relation véritable. L’évocation, dès le commencement de la performance, de la réincarnation bouddhiste peut même résonner d’un sarcasme sur notre désincarnation, incapable que nous serions de ressentir la différence entre un contact réel et téléphonique, ou du moins de saisir comment le second supplée au manque du premier, à la manière d’une drogue. Il y a vingt ans, un auteur allemand a prédit que dans l’avenir, le contact réel ne serait tellement plus supporté, que l’assassinat à main nue y deviendrait synonyme d’humanité (1). L’ambivalence de Call cutta in a box ouvre un espace critique fécond. Il est même présent dès cette dissociation du visuel (à l’ordinateur) et du sonore (voix téléphonée) qui suppose un monde immergé, obscur, celui des sens. La distance intercontinentale y invite à garder ses distances pour entrer en relation avec ce champ-là. MARI-MAI CORBEL.

 

(1) « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », deux versions de 1935 et 1939 publiée dans ŒUVRES III (Folio n°374)

(2) Il s’agit d’Heiner Müller, in « Le siècle de la contre-révolution », 1990, paru dans Fautes d’impression – textes et entretiens (L’Arche, 1992), p. 186.

Publié par : mari mai corbel | novembre 16, 2008

Heiner Müller au GRü (Genève)

Pourquoi les jeunes

ne montent-ils

plus Heiner Müller ?

 

Maya Bösch a dédié la saison du GRü à Heiner Müller. Cinq créations, cinq metteurs en scène, une scénographie évolutive signée Mark Lammert, pour illustrer la saison dite “Chaos” – prononcez avec l’accent grec <kaosse>. Et comme un soir d’octobre nous en parlions, d’HM, elle me demande tout à trac : “veux-tu animer ma plateforme les 12/13 décembre ? J’invite Jourdheuil, Hans Thies Lehman, Mark Lammert… ” D’autres noms suivent mais je ne les identifie pas. J’entends une seule chose, de toute façon, c’est que Maya veut que je sois assise à côté de monstres préhistoriques… Si, si, insiste-t-elle, c’est toi qu’il faut pour ça. Oui. Depuis, je suis dans Müller jusqu’au cou, je le retrouve plutôt. Il a tant compté pour moi, secrètement. Ce n’est pas d’avoir vu ses mises en scène. À Avignon en 1992, j’entends dans une cour d’un Céméa, une nuit, un jeune homme parler de La mission ou d’Hamlet-Machine ; il est passionné, ça doit être l’époque des mises en scène de Jourdheuil. À Bayreuth, où en 93, un ami m’invite, je passe à côté du Tristan et Ysold qu’il met en scène, pour Parsifal monté par un fils Wagner de manière épouvantable avec une star dans le rôle titre. Sinon, j’en ai vu, tous ratés, hormis deux : Anatomie of fall of Titus, par Philippe Vincent et Hamlet-machine par Dominique Barbier. Un truc de Mathieu Bauer, pas mal à la Ménagerie de Verre en 2003, mais de quel Müller s’agissait-il ? Aucun souvenir, la batterie des Sentimental Bourreaux absorbait tout le sens. Les poupées en sacs poubelles de Irène Bonnaud, une Normalienne, pourTracteur, et l’enfermement scolaire de Quartett sous la main d’une Célie Pauthe qui citait en veux-tu en-voilà Foucault, faute de comprendre Müller, ont été des navets. Mais aussi, pourquoi seules les femmes qui n’ont pas la folie des amoureuses ensanglantées par les Temps… touchent-elles à cette matière ?

 Médée-Matériau, de Vassiliev, oui, bien sûr, mais Müller était écrasé entre la tragédie retrouvé et le souffle de Vassiliev…

Ne parlons pas de la messe récente à l’Odéon avec l’actuelle administratrice du Français et l’actuel directeur d’un CDN à Dijon. 

Comme si pour entrer dans le monde de Müller, il fallait être un spécialiste de Müller ou un monstre, voire les deux. Ou encore un savant brechtien doublé d’un germaniste qui n’aurait rien à apprendre de ses apôtres.

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Pourtant, le moindre texte dans Fautes d’impression par exemple a pris en dix ans une fraîcheur glaçante. Oui, HM connaissait son monde et savait où il allait. Non, Müller n’est pas vieux. 

l’art ne change pas le monde, mais permet d’y survivre

…seul le comédien peut introduire le hasard dans le jeu…

…le théâtre, maison de plaisance et cabinet des horreurs de la métamorphose…

 <deux méthodes pour en finir avec la littérature : en parler ou se taire, la vendre ou l’interdire>

la banalité de tous les jours contre le pathos de l’intellectuel qui souffre de l’histoire

 

maladie infantile du socialisme né avant-terme (un État qui se conçoit révolutionnaire doit faire la critique des besoins son premier besoin…

je ne suis pas un dealer, je n’ai pas d’espoir à fourguer

Jean Jourdheuil m’assure que HM est lu, monté et joué. Pourtant, lorsque je consulte les catalogues de saison, je vois bien que Müller échappe au devenir spectacle du théâtre ! tant mieux, mais en même temps, comment se fait-il que sa voix soit comme assourdie aujourd’hui ? 

 

 

 

 

 

 

 












Publié par : mari mai corbel | novembre 9, 2008

STEVEN COHEN

quintessence amoureuse

trois performances au centre beaubourg

DANCING INSIDE OUT

MAID IN SOUTH AFRICA

CHANDELIER

 Steven Cohen a été invité en France par Régine Chopinot. C’est la chorégraphe qui a longtemps dirigé le centre chorégraphique de la rochelle qui est allée un jour en Afrique du Sud, qui l’a vue, et immédiatement invité. 

Ce n’était pas facile à voir. Steven Cohen, vu de loin, est un drag queen, un très beau drag queen au top, mais un performer ? un chorégraphe ? !

Lubavitch

At the Lubavitch Event  Sandton Square 1998 (photo extraite de son site)

Il peut éventuellement être classé en plasticien pour les quelques objets qu’il réalise, des objets loufoques, plus décoratifs qu’autre chose. Je n’exagère pas. Ce qu’il montre de lui, avant sa rencontre de Régine Chopinot, c’est un drag queen assez provocateur et qui prend une dimension particulière de ne pas oeuvrer de nuit mais de jour. Enfin, il y a en a eu d’autres. Alberto Sorbelli qui n’est un pas drag mais un artiste au départ danseur étoile, a, lui,  ”tapiné” dans des musées, ou posé – plus en travesti, c’est vrai, qu’en drag – devant la Joconde, pour poser un acte symbolique et critique. Alberto Sorbelli, un plasticien aussi, une personne qui dépasse toutes les (mesquines) catégories, pour seulement poursuivre l’énigme, la grande énigme, etc. Steven lui ressemble de ce point de vue. Mais il est plus drag au départ et aussi plus déchiré qu’Alberto.

Pour Steven Cohen, avoir peur de monter sur une scène, ce n’est pas possible. A-t-on jamais vu quelqu’un d’aussi là, présent, et défait de toute angoisse ? C’était au moment de ses trois performances qu’il a données les 6/7/8 novembre derniers (2008) que cela m’a frappé. Dans sa pièce avec Régine Chopinot, l’an passé, absolument sublime, ce n’était pas pareil. Je n’avais pas fait attention à ça. C’était une pièce chorégraphique particulière mais une pièce, pas une performance.

Là, il est seul, sur ce grand plateau noir, il est devant un écran aussi grand que la largeur de scène, tout petit devant les images de ses vidéos, et du premier rang, je vois qu’il n’a pas de tremblote, qu’il peut enfoncer la sonde dans son anus pour que nous partagions la vision d’un intérieur intestinal, ou qu’il peut passer près de nous, tout à fait comme… Pas comme si c’était rien. Il est juste concentré, juste dans la pensée de ce qu’il fait et est. Il sait ce qu’il fait, non pas d’un savoir mental, mais de toute sa chair engagé dans la souffrance… Il est juif, il est homosexuel…

  (photo extraite du Chandelier (to bring light) : la performance a d’abord lieu dans un bidonville de Johanesbourg, et c’est dans la même tenue de chandelier que Steven Cohen se fait hisser au-dessus du plateau, avant de passer devant nous).

….il est blanc sud-africain…

/ des souffrances collectives qui le traversent…  

 

Que fait-il ? qui est-il ?

Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas. LUi ? IL NE SEMBLE PAS CONNAÎTRE L’ÉGO. Il n’existe pas peut-être, ou il est juste un petit homme passé par de grandes souffrances, qui aime quelqu’un fort, fort. Elu, peut-être, son ami, qui l’accompagne. Peut-être pas. Ça me traverse l’esprit: j’ai envie que Steven Cohen soit un amoureux sinon ce qu’il fait ne m’éclaire pas, mais m’opacifie. Et puis je le vois alors commettre des actes symboliques pour défendre cette dimension-là, d’homme qui n’a pas eu peur de la douleur, des larmes, de regarder l’horreur d’avant, l’horreur d’où nous sommes tous rescapés. Je vois un homme-femme, parfait androgyne, qui ne cache ni sa virilité (son sexe) ni sa fragilité (quand il vacille sur ces énormes chaussures de drag où il se tient en permanence comme dans des chaussons pour faire des pointes). Il est nu, ou porte un accessoire (corset, bas). Sa tête rasée est maquillée de dessins assez beaux, et mystérieux qui doivent lui signifier quelque chose. Je pense aux chanteuses des cabarets berlinois. Il le fait exprès, il a mis des musiques pour me faire penser à cette époque-là. Le premier acte est une performance devant le mémorial de la déportation à Lyon. Il fait entendre des enregistrements de bandes sonores des années 40… Pétain, Hitler… Et il accomplit, soit sur scène, soit devant l’ami qui le filme (on ne le voit pas mais on le suppose là), des actes symboliques gratuits mais frappants : par exemple, il est une figure portant une étoile de David devant l’institut de sciences politiques à Lyon, avec une loupe grossissante devant son sexe… Pourquoi Lyon et un IEP ? Parce que, sans doute, c’est la ville du monde d’où les thèses négationistes on reçu une valeur universitaire. Oui, c’étaient les années 1985. J’étais étudiante. C’est de là que c’est venu, de la France et en France de Lyon. Alors Steven danse devant l’IEP où les enseignants nazis ont eu pignon sur rue, et il danse en pleine rue, et les gens le regardent à peine… Ça dure, dure…. Il laisse les films dans leur durée, il ne se passe rien sauf lui sur la voie publique, mais oui, ça fait quelque chose, il se passe en fait beaucoup de chose dans ce montage entre sa figure et le monde, dans ce collage entre lui et le reste… ça fait réaction chimique, ça explose partout dans ma tête, et puis, à un moment, on se dit ils ne vont pas le laisser, comment ça se fait qu’ils le laissent, que quelqu’un ne le frappe pas (Alberto Sorbelli lui a été frappé plusieurs fois). Ben, oui, les flics finissent par arriver, droit sur lui. Ils savaient qu’il était là, l’homme bizarre, sans doute quelqu’un a appelé, en douce et les voilà et c’est assez violent, très même… Presque ils le frappent, en tout cas ils se saisissent de lui, le mettent à terre et abîment… Le film s’arrête assez vite, peut-être j’imagine là, peut-être je n’ai pas vu tout ça… juste vu les flics arriver et sans même lui adresser la parole, pan !

j’ai une obsession, l’obsession des travestis. Ce sont eux qui m’ont fait aimer les boîtes de nuit, je ne sors que dans les boites où je peux en rencontrer, je vais vers eux, je parle avec eux, je cherche à les toucher à les embrasser, je leur offre des verres, je les suis en after, je les vois changer de tenue trois fois dans la nuit… Ils sont à les yeux, la Poésie en personne. La Poésie dans ce qu’elle a de non établi, repérable comme poétique. Trash, d’une dérision toujours vertigineuse, d’une sensibilité inouïe, même le moindre trans argentin a plus de sensibilité que certains prétendus artistes…Vibratiles, exposés, nus, graves… Oui, graves, comme le disent d’eux sans doute nombre des petits banlieusards qui la nuit leur tournent autour, en silence, comme des moineaux qui attendent la becquée…  Mais je le sais, eux, je ne sais pas qui ils sont. Je sais qu’ils prennent en charge quelque chose, comme des chaman ou des sorciers. Ils disparaissent sous cette figure qui les appelle et c’est elle qu’ils nous donnent. L’androgyne, la fusion des contraires, l’idole non castrée, le monde d’avant le mythe de la castration des femmes, qui terrifie les hommes parce qu’ils s’imaginent que ayant quelque chose en moins qu’eux la femme va leur voler leurs chères parties… ou se venger de tout le mal qu’il faut en se racontant la castration, pour se dire, eux, au-dessus des femmes, et justifier moralement que leur force physique leur ait donné le dessus (ils auraient un truc en plus, un truc spécial)…  Les travestis et les drag, ils disent, qu’eux hommes sont des femmes, non pas pour dire que les femmes sont des hommes, mais pour affirmer que personne n’a rien en plus de l’autre. Il n’y a pas de plus qui tienne. Il y a du manque partout et du postiche, du fard, du fétiche, tout ce qui masque le manque et qui finalement l’annonce en gros plan. La loupe sur les parties, ce n’est pas pour dire elles sont plus là que tout, mais pour dire, elles ne sont que des parties, elles sont un postiche à elles-seules, elles sont ce qui masquent le manque de ça.. Mais le déni du manque, c’est le pire ! c’est le fait du négationnisme, qui dit cela qu’il n’y a pas eu X millions de corps carbonisés volatilisés. Alors Steven se met devantdevant l’IEP et il vient comme réparer cette “menterie” du déni pour montrer l’homme postiche ou le postiche qu’est l’homme et rappeler que d’abord l’homme est juif… Il dit que lui il dénie directement la castration, il dit, regardez-moi, je les ai, elles sont sous la loupe, bien en vue… S’il n’y a pas de castration, mais du manque partout et non surtout pas, du plus partout, alors il y a l’imaginaire qui supplée au manque, qui invente. On peut imaginer un autre monde si les femmes ne sont pas considérées castrées et rendues menaçantes pour les hommes… On peut imaginer un monde où les hommes pleurent et tombent et tremblent et se serrent dans le girons de leurs femmes, et un monde où les femmes regardent avec des yeux de désir, choisissent, baisent et jouissent… comme des louves… Parce que faut voir, les têtes des femmes ! ça se voit celles qui ont joui et les autres ! oh là là quel gâchis de chair vaine, tant de siècles de retard… Voilà Steven Cohen il me parle de tout ça.  Je laisse la judéité de côté ici, ça demanderait trop de mots…

 PS/ Une autre pièce était prévue dans le cadre de cette programmation du festival d’Automne, mais Steven Cohen a décidé de ne pas la présenter, ne s’estimant pas prêt. Ils sont rares, les artistes qui n’essaient pas coûte que coûte de produire, ou encore qui se sentent liés par des contrats…

   

Publié par : mari mai corbel | octobre 27, 2008

NULLIPARE /JANE SAUTIÈRE / le désir ou la vie

ralentir

 

À la différence de Pierre Bergounioux évoqué dans le texte précédent, Jane Sautière n’est pas fascinée par la vie pour la vie, ou encore par la vie qui tourne sur elle-même voire à l’envers comme une roue de diligence dans un western, au rythme de la noria des naissances et des décès. nullipare - terme qualifiant les femmes qui n’ont pas eu d’enfant, une fois la ménopause arrivée – fait le titre de son livre. Quelque chose qui est réputé faire l’objet de la vie féminine n’est pas arrivé à Jane Sautière. Pour une fois, une femme écrit non pas sur le bébé et ses joies – rappellerais-je ce récit ridicule de Marie Darrieuseucq… Pour une fois une femme le dit, elle n’a pas eu d’enfants et ce n’est ni triste ni heureux, ce n’est rien /

ce n’est rien du tout /

Jane Sautière le dit et, à la différence des parturientes qui font de l’enfantement et de l’enfance un discours, Jane Sautière ne discourt pas sur le fait de n’en avoir pas, pas plus que sur le manque. C’est même cette peur d’être happé par un discours, un moule et un ordre parental ou de le servir à corps défendant, qui l’aurait retenue de mettre au monde…  N’importe quelle mère est un corps objecté par l’ordre social aux demoiselles, vieilles filles, femmes non appropriées, et autres femmes dépréciées. Et la mauvaise mère, qui est-elle sinon la femme incapable d’abdiquer ? Toutes des sauvages ou des putes, celles-là ! Quelle femme nullipare n’aura pas entendu ces réflexions subites, éruptives, lui enjoignant de se taire (de se la fermer) sur le sujet de l’éducation de ses nièces et neveux ou de l’enfance en général, car qu’y connait-elle, elle sans ? ? ? Mais n’importe quel curé  a plus de droit dans cette conversation qu’une femme sans – /

femme sans / je suis une femme-sans / une femme-sang /femme de sang / femme de chair /femme désirante 

C’est qu’il faut taire que l’on tait qu’il faut taire, ce qu’il y a de toute urgence à taire si l’on veut que ça tienne, cette société de pullulation biologique et économique, société de croissance gloutonne, qui croît pour croître…   Jane Sautière ne le dit pas… Elle vit dans sa sphère, où son champ de vision se découpe dans la nuit où le désir l’emmène… 

Par fragments, Jane Sautière évoque comment c’est arrivé. Ce n’était pas un programme, elle n’avait pas au programme de ne pas en faire. Elle n’avait pas de programme de vie, juste un désir mystérieux dans le corps, un désir connecté à l’amour. Un désir tout court, désir de jouir et d’aimer qui ferait suffisamment rêver pour jouir, désir d’infini, désir d’un monde non fixé, non prévisible, non tracé, désir d’errance, un désir non rabattu sur le désir d’enfant, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est dans le tremblement que donne ce désir-là, d’inconnu, qui cherche tremblant son objet, sa lueur, d’un tremblement d’animal aveugle qui tâtonne, tremblement de ceux qui écrivent à la recherche d’un corps, qu’elle avance mot après mot, souffle après souffle. Mettre de la bouche là où il y avait des mots, écrit-elle. Écrire pour qu’advienne le corps dans l’aventure du désir, voilà ce que j’en entends.

 

Jane Sautière ne récrimine pas – c’est moi qui le ferait à partir d’elle, une fois le livre refermé. Moi qui m’intéresse encore au destin de mes semblables dont pourtant j’ai des preuves comme quoi j’ai peu avoir avec. Je ne suis pas des leurs. Je préfère demeurer coucher, je préfère rêver, je préfère ne pas faire d’enfant (ni d’argent), rester dans ce possible que j’aurais pu, ou que je pourrais en avoir / J’ai bien trop à faire avec l’amour, je finis par voir qu’il n’y en aura pas pour moi, pas plus que pour toutes celles qui ne se la ferment pas / je vois bien que l’homme n’aime pas la femme qui parle / il l’aime faite objet ou idéalisée en mère cocue ou quelques brèves années quand il arrive à la rêver fatale. Je vois bien que l’homme méprise la parturition, que l’homme ne fait rien pour bâtir un monde accueillant aux choses fragiles, graciles, sensibles, imaginatives. Universel mépris masculin pour les larmes féminines. Je vois bien que l’homme tue, frappe, rejette, abandonne, brûle, lapide, viole, suit le rythme de ses éjaculations dont il fait tout pour se persuader qu’elles sont chimiques, utilitaires et dépourvues de sens ou d’énigme, comme pour détruire l’érotisme et le rêve. Je ne vois donc pas quel homme serait fiable pour ça. Pourtant, ça a été plus fort, des fois, que ma lucidité et, comme elle qui écrit, J. S., ça m’est venu / une rêverie / l’envie d’un enfant qui s’appellerait et que…

      Alors le cauchemar ne venait plus de l’homme mais du monde / je ne pourrais pas mettre en crèche mon bébé, le fourrer dans ces maternelles collectivistes et dans ces écoles qui achèvent de vamper l’esprit. Il faudrait l’élever seule… Ça prendrait tout le temps. Où en serais-je de mon désir ? et si cet homme qui aujourd’hui me fait rêver de ça –  parce que je me dis qu’il a bien le droit de devenir père et qu’il me faut par amour surmonter mes répugnances – me larguait ? Que cela reste une possibilité suspendue dans les limbes ! Une manière d’épargner à un innocent les souffrances, surtout psychiques, que l’aventure humaine dispense plus ou moins, mais toujours à tout à chacun / J’aurais cette grâce de faire grâce de la vie, donc de la mort… Tout le désir ne se sera pas épuisé. Bien sûr, comme Jane Sautière, je viens d’un comportement anorexique/boulimique qui parle du refus du plein et du désir de vide, pour avoir faim, pour refaire de la place au désir, pour résister au contentement. Mais ça, ce corps qui ne mangeait plus sans gerber, n’était qu’un cri contre la satisfaction dominicale répugnante qui se dégage de l’univers masculin, occidental ou non, alors même qu’il ne peut plus compter ses crimes. Il y a dans la femme nullipare ou anorexique, un Gandhi. Il y a dans la préférence du désir un acte politique secret.

      La démographie humaine stable pendant vingt-cinq mille ans, se multiplie par six en deux siècles, le temps pour l’homme d’invente la bombe atomique, la bombe à neutrons et les armes bactériologiques, afin de disposer de la possibilité, tel ce dieu qu’il a fantasmé dans son esprit malade depuis seulement 5000 ans, quelque soit sa civilisation ou sa région, de neutraliser toute vie sur terre. L’hymne à la vie, que les mères consentantes chantent en choeur avec les pères de l’ordre me semble masquer son contraire / un ressentiment venimeux contre la vie du désir, contre le secret du désir qui est l’esprit et la pensée / les enfants les plus malheureux sont sans doute ceux fait exprès pour combler le prétendu désir d’enfants / Haine ici refoulée contre tout ce qui fait le corps désirant sans objectif, qui le fait corps subjectif, incertain, espiègle, fantasque, un agir en pur perte, incapable de s’épargner comme de profiter de l’autre ou de quelque chose / un désir à ouverture infinie, sans calcul, un désir de don sans retour / C’est cela qu’il faut à l’ordre nier pour que l’humanité demeure à la botte des hommes d’affaires. Il y a une démesure dans la maternité qui me semble, au contraire de ce que suggère Jane Sautière comme quoi la nullipare garderait une virginité, rafraîchir à chaque parturition la virginité des mères. Enfanter purifie ; mettre au monde met au monde la jeune fille comme Vierge Marie parmi les hommes. Alors que l’éternelle demoiselle n’est plus vierge, d’être léchée très tôt des yeux ; et le vieillissement, accusant l’improductivité  du désir amoureux, souligne la saleté des vieilles (comme des femmes qui ont leur règle), de ne pas engendrer. 

 

 la joie de vivre, la pureté faite femme…

 La fin de nullipare suggère le vieillissement comme atteinte à un corps retiré de la circulation. – je n’ai pas été maîtresse de tout ce qui a poussé en moi avant de décroître, je peux, à la rigueur, m’accoutumer – elle se dénude sur une plage / que le soleil touche, caresse ce corps que peut-être plus beaucoup d’hommes ne regarderont / sans / de toute façon, que voient-ils du centre du monde où ils se tiennent,  dans l’éblouissement où leur grandeur les tient, sinon rien ? que regardent-ils sinon des projections de leurs fantasmes invariablement fétichistes ?

 Mireille, à qui comme à moi-même, les imbéciles donnent dix ou quinze ans de moins que nos 42 ans, me rapporte qu’en Espagne, il y a de plus en plus de femmes qui ont un premier enfant vers 45 ans. Elle me demande si je… 

Non, je, non, je n’ai rien à transmettre, vraiment pas, le HIV et Meetic pour panorama de l’aventure sexuelle adolescente, l’extasy, les fringues de marque et les tubes de merde pour pop culture / je n’aurais pas cette folie douce / Non, je suis bien sans, je suis un peu hors du temps, dans ce suspens, je n’envie aucune femme enceinte / une amie surgit il y a peu avec un gros ventre, la première réflexion qui me vient c’est : comme c’est bizarre, je la croyais de gauche / je la vois à la crèche, discuter avec les autres mères et les éducatrices / je la vois voir son gosse avoir peur de chômer / se normaliser / le regard vide de l’adolescence / peut-être votera-t-il à droite pour la faire chier / voudra à tout prix un scooter / je la vois là avec son ventre rond, qui a cédé, qui se dit peut-être que ce sera bien /il fallait voir pour savoir / je la vois couler – bulle éclatée du ventre à la surface d’une mer de néant – je me dis que c’est agréable aussi de ne pas tout savoir -

 

 

Publié par : mari mai corbel | octobre 26, 2008

Littératateur /Pierre Bergounioux

De façon récurrente, le nom de Pierre Bergounioux me tombe sous les yeux, à l’étal d’un libraire. Je me dis, que, l’homme ne doit pas être mauvais, un critique, de gauche, un écrivain, quelqu’un, je ne sais pas, je me dis, que, Pierre Bergounioux, ça peut m’intéresser. Je feuillette cette fois Agir écrire, dans la belle édition des poètes, celle de Fata Morgana. Des poètes un peu au-dessus du lot, tout de même. Bon. Je tombe sur un phrase qui évoque l’odyssée, et puis une autre, que voici :

- la grandeur de Stendhal, de Baudelaire, de Flaubert, surtout, est proportionnée à celle de leur refus qui est total -

la grandeur me fait peur mais le refus total me séduit / me voilà, au fond de mon lit, à lire ce qui après les premières pages, se révèle un ouvrage à la gloire de Faulkner. Bien. Je n’ai jamais lu Faulkner, je n’ai rien contre cet auteur américain, j’ai bien essayé, tant de gens m’ont dit, que, Faulker c’était….  et là je voyais une bourrasque les traverser / je me disais, on verra plus tard pour Faulkner / je n’ai rien contre le génie,  mais je suis trop petite pour entrer dans le tableau panoramique  -

 la prose de P. B. est entraînante – un mélange de Quignard et de Faulkner, c’est rude, coupant et des fois ça revient en boucle / le motif de l’Amérique qui passe en accéléré du néolithique à la supra modernité / celui de l’Europe pourrie avec sa caste de littérateurs coupés du monde, superficiels avec leurs plaisirs trop raffinés… Ça revient même un peu trop, ça, ce motif des écrivains enfermés dans leur chambre tendue de toile de Jouy… et de jouissance presque / pourtant, il reconnaît, Pierre B. que ces écrivains bien vêtus ont lutté contre leur temps, mais ils lui paraissent l’avoir fait au prix de s’en être exclus, retirés, de s’être isolés  dans un monde livresque… ils n’auraient engendré que des livres de morts, des livres où la vie est immobile ou artificielle… Alors P. B. sort  Faulkner, comme une marionnette géante, ou un gros épouvantail volé dans un champ de coton des années 1930, une sorte de mannequin africain qui exorciserait  la maladie selon lui de la littérature européenne,  celle de sa sophistication qui exige d’elle qu’elle s’écrive à part, après de longs exercices d’orthographe, de grammaire et de lectures / ben oui, il est difficile d’écrire en faisant le maçon / un regret pour P. B. qui aimerait que la vie, le grand récit de la vie, la vie des hommes, de tous les hommes, l’universelle vie des hommes et des femmes et des enfants et des bêtes rentrent dans un récit, dans un seul / ça peut pas rentrer / sauf chez Faulkner, dit-il, parce que Faulkner lui sait agir et écrire, dit-il / Faulkner, plongé dans la merde serait plus spontanée /

sauf que le moindre extrait de Faulkner me fait l’effet d’un plan de western / le western qui depuis que je suis petite me fait chier / voilà je l’ai dit dans la langue où agir et écrire est enfin réuni / le western m’a toujours ennuyée avec ses tourbillons de poussière, ses mecs courts d’esprit qui se tuent pour une poignée de dollars et ses putes, exclusivement belles – même au fin fond de l’Arkansas – ses putes toujours prêtes à se transformer en bourgeoises romantiques / plus tard mon ennui a fait place à la stupeur devant que tant d’individus aiment regarder des westerns /ça me fait vraiment soupirer cet écrivain régionaliste que reste Bergounioux avec Miette, un premier livre sur la paysannerie corrézienne d’où il vient,  qui encense le western / il reste ce prof de lettres en son village corrézien qui rêve de grande odyssée littéraire…

P.B. a d’ailleurs une vision de la littérature un iota tronquée, vu qu’il oublie Cendrars, qui, lui, aussi, a agi et écrit / Cendrars aventurier et auteur, manquant d’un bras après une guerre, la 14-18 / Cendrars engagé dans tout ce qui tourbillonne dans ces années-là, la tête dans le vin et les chattes /Cendrars qui me fait autrement penser à Faulkner mais en moins complaisant avec l’or, dont il fit un récit surréaliste, L’Or, que les imbéciles prennent au premier degré comme un hymne à la lingoterie / il y a un déni dans le fait que le nom de Cendrars ne vienne pas à la bouche de Bergounioux, qui ne peut l’ignorer, en bon petit père normalien qu’il est – mais  Cendrars n’a rien de la grande poupée exorcisant le démon de la littérature écrite au lit entre deux branlettes /  Cendrars, poète qui démasque le merveilleux dans le quotidien,  inventeur de langue, que m’en reste-t-il ?  un grand remue ménage, un portait de vieille femme amputée qui baise avec un légionaire, la Sarah Bernhard en fin de vie, une histoire d’amour dans une grange sur le front entre Kupfka et sa femme,  Saint Joseph de Copertino qui vole à reculons, et alors ? alors, je fais quoi avec cette idée qu’on volait avant mais plus maintenant qu’il y a de vrais avions ? / / pour le style, ça me fatigue maintenant, je ne le relirais pas /ce serait comme retourner prendre des rails de coke, replonger dans le long voyage nocturne /ça se fait jeune, ça, dans l’inconscience,  mais à mon âge… c’est fait. En attendant,  Bergounioux me fait sourire, il a beau être normalien d’origine, son crachat sur les auteurs trop cultivés de l’Europe ne peut choir qu’en omettant de citer l’alter ego de Faulkner /l’une des rares poètes autodidactes  (avec Malaparte) /  Entre faire et dire, agir et écrire, connaître et transmettre, il y aura toujours un fossé et heureusement ! car, à une époque où les hommes, les films et les bourses d’actions font rêver les foules, il n’y a rien de plus urgent que de dire stop / on se calme / car tout va au néant, alors  on se couche, on verra pour la bouffe plus tard / le néant grandit tous les jours tandis que l’amoncellement de riens remplit l’espace mental et visuel pour des existences de plus en plus rabougries et privées d’aventures / la rencontre maintenant, il paraît que ça se pratique sur Meetic / oui, l’aventure amoureuse est en voie de disparition /  Agir écrire fait partie de ces rêves en toc, qui rêve la littérature pour ne pas voir celle qui existe, qui se fait, pour ne pas voir qu’il n’y a pas de récit englobant, pas de technique mana qui permette de dire le monde, le cosmos les bêtes et les femmes, en quelques pages /

Pierre Bergounioux va jusqu’à écrire ceci : - [cet environnement physique et social, cette culture de l'argent] sont l’énergique remède à l’illusion dont les écrivains européens se sont bercés... - la loi de l’argent, typiquement américaine, remet les pendules à l’heure et les auteurs dans la réalité, dit-il donc… /  à le lire Bergounioux, on entend un Faulkner qui relativise le désastre qu’est l’Amérique nord /on oublie l’Irak, Bush et toute cette énergétique d’énergumènes plutôt dangereux à force d’agir en tous sens,  qui se dégage des States / on finit par se dire, que oui, c’est chouette l’Amérique, là-bas c’est la vraie vie à chaque seconde remise en jeu comme sur un tapis à Las Vegas / tanpis pour les peaux rouges – je ne sais pas pourquoi mais j’ai envie de gerber

Publié par : mari mai corbel | septembre 19, 2008

NURITH AVIV /

Langue sacrée, langue parlée + rétrospective jeu de paume

 

Aux 3 luxembourg www.lestroisluxembourg.com et =>23 septembre, au jeu de paume  : www.jeudepaume.org/?page=article&sousmenu=14&idArt=744&lieu=1

 

 

RER A, Paris.

18 sept. Jeu de Paume, salle de projection, pleine. Je suis la première sur la liste d’attente, pour Vaters land (La perte)  de Nurith Aviv, 19H. Je rentre et croise le regard de la réalisatrice qui, sans doute très concentrée, ne me reconnaît pas, il faut dire que depuis 2005 où on se voyait, j’ai changé – je ne porte plus de lunettes, mes cheveux sont coupés plus courts. Nurith Aviv intervient succinctement avant la projection. Ses quelques mots me rappellent soudain comme je suis attachée à cette voix, à cet accent, à cette exigence dans la pensée, à cette indépendance d’esprit, à cette hauteur de vue, voire à cette précision dure dans l’expression, mais aussi à ces grands yeux doux qui soudain, vous isolent, vous détachent de la masse, vous passent dessus aussi sans vous pénétrer. Le film dure 33 min’. Il évoque l’ensevelissement de pans entiers de la pensée, sous le nazisme, en Allemagne. Dans les années 50, la physique et la philosophie n’étaient plus étudiées, et, pire, les universitaires ne s’en parlaient pas, de ce vide, comme si, une complicité… Il y a au début du film une interview de Annah Arendt (je ne l’avais jamais vue et là, c’est un choc, de voir cette femme fumer, habillée en dame américaine, parlant avec un bagout appuyé). Elle raconte qu’en 1933, elle s’est jurée de ne plus jamais fréquenter de milieux intellectuels, parce que les premiers à changer de visage et à ne plus reconnaître leurs collègues, ce furent eux, alors que les gens ordinaires, non. Je pense aux éditoriaux réacs de Jacques Julliard, à cet imbécile de Finkelkraut, à ce pauvre type prétentieux et laid qu’est Jean Clair, à ce publicitaire à la coupe de cheveux savamment étudiée qu’est Onfray, à tous ces pondeurs de livres ou donneurs de leçons, qui se retrouvent pour déclamer qu’il n’y a plus d’art aujourd’hui, que les artistes contemporains sont des merdes, sauf les génies. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que la haine ou le mépris des artistes des arts contemporains est connectée au nazisme. Il y a une perversion ambiante, un lien avec la célébrité, quelque chose dérange chez les artistes contemporains quand ils font de l’art une manière ordinaire de vivre, quand ils ne cherchent visiblement pas à convaincre des foules ou à briller comme idoles. Quelque chose qui dérange tout ceux qui sont esclaves de leur célébrité. Quelque chose de l’obscur qui ne veut pas se connaître. Il faut qu’on dise d’où l’on vient, le fils de qui on est, qui nous a adoubé, quel grand artiste nous a dit d’y aller, quelle appartenance on peut décliner. Et si aucune, si pas d’origine sauf la boue obscure des Temps, alors ça rend nerveux. Quelque chose de très chrétien dans cette nervosité à propos des origines… Quelque chose d’un déni où il faudrait entrer, pour en être, non, les Juifs n’étaient pas juifs, non, les convertis au christianisme eux étaient juifs et depuis, plus de juifs, que des chrétiens ou des impies. Les autodafé au moyen-âge des livres talmudiques. Tout ce qui est juif doit disparaître et déjà, cette idée est connectée à la nécessité de masquer un mensonge collectif sur l’origine. Les intellectuels interviewés évoquent leur enfance dans cette ambiance factice qui ne cesse de se perpétuer, parce que personne ne comprend vraiment de quoi il s’agit dans l’angoisse d’origine, ils découvrent donc comment ils ont découvert brutalement un jour, le manque laissé, comment ils ont été accueillis ensuite par les exilés quand ils allaient à l’étranger renouer les fils du savoir. Tout à coup, je ressens moi aussi le manque. Je le sens en moi, moi aussi. Le trou. J’entends celui qui parle des Allemands qui se sont inventés des biographies juives, après la guerre, pour être du côté des victimes, et qui dit que pourtant la judaïté est dans la perte. Nurith Aviv filme les gares, les arrivées et les départs, qui correspondent à ses déplacements en Allemagne pour aller voir chacune de ses personnes. Les gares, les trains, le train, le cinéma, le travelling, tout cela résonne avec l’industrie de la mort que fut le nazisme. C’est difficile de se pratiquer à nouveau des techniques qui ont servi à tuer. L’une des intellectuelles parle de la langue, comment elle a étudié que la langue allemande porte les séquelles de son instrumentalisation nazie.

Comment Nurith Aviv connaît-elle tous ces gens ? Déjà dans Misafa Lesafa, elle interviewe des dizaines d’intellectuels, de penseurs, d’artistes… La projection est suivie de Misafa lesafa (d’une langue à l’autre) que j’ai déjà vu. J’ai prévu de sortir entre les deux et de marcher jusqu’aux 3 Luxembourg où à 21h il y a une séance du dernier film de Nurith Aviv, Langue sacrée, langue parlée, suivie d’un débat avec Maurice Clender et Alain Fleisher, qui sont linguistes. 


Marche / Perte. Je repense à ces étés de mon enfance où mon père était moniteur de voile dans une colonie d’adolescents juifs, dans le midi. Dans cette colonie, dans les année 70, il n’y avait pas de religiosité sinon culturelle. C’est pourquoi nous pouvions y être. Or moi qui n’avais pas été baptisée, je n’avais encore pas entendu parlé de dieu. Le ciel m’était bleu et vide : pur. Mais je n’ai pas souvenir qu’à Hyères mon ciel se soit meublé, même les jours de shabbat que j’accueillais comme une fête tout court, ni religieuse ni profance, mais une fête sacrée. Mon père lavait tout le matériel de voile, comme tout le monde se mettait à tout laver. La judaïté là-bas était une manière d’être. Je me souviens d’une table dressée dehors, avec une nappe et vaguement, des hommes habillés avec des linges blancs, aussi la kippa que tous les garçons mettaient, ça beaucoup, ça m’a marqué comme quelque chose de joyeux (le velours, doux et brodé), et les bougies allumées alors qu’il y avait encore bien du soleil. L’obscur nous cerne, disaient-elles. Ensuite, miam, le repas, les grandes tables nappées de papier blanc, et tout le monde à la même table. C’était ça, shabbat. Ça rythmait la semaine, ça donnait à la semaine une couleur spéciale. La colonie disposait d’une pinède avec un accès direct à une plage, privative, qui jouxtait la plage réservée aux enfants anormaux d’un institut spécialisé voisin. Je me souviens d’un hydrocéphale qui vient près de moi, qui me regarde et je crie, je fuis. J’ai six ans. J’étais libre d’aller et venir, nous logions dans une grande tente en toile bleue délavée, et les colons dans des tentes collectives. Je me souviens, hormis ces choses, de très peu d’autres : des feuilles de cactées gravées de signes amoureux ;  le sable mouillé qui dégouline de ma main, pour construire des châteaux étranges ; des Bernard l’ermite ; de siestes où j’ai des visions fantasmatiques traumatisantes. Je me souviens de moi comme avec personne autour. Les visages de mes parents et de ma soeur manquent ; leurs présences, évanouies. Je regarde en catimini dans la salle polyvalente des colons qui font du théâtre. Je regarde ça, ça me marque à vie, mais je n’ai pas d’images. C’est tout. C’est comme l’hébreu, quand je l’entends aujourd’hui, il m’est familier, il me bouleverse intimement, mais je ne me souviens pas sauf d’une bribe de chant, que je peux psalmodier encore aujourd’hui, si je veux me mettre à pleurer. Il y a une perte énorme, alors que pour moi, tout commence : le théâtre, le midi méditerranéen, antique,  le fantasme incestueux (retrouvé en psychanalyse), l’hydrocéphale, les bougies, la judaïté qui va incarner tout ça. Et aujourd’hui, parmi les idéaux que j’ai eus qui sont devenus des illusions perdues, c’est le seul qui tienne le coup. Voilà, j’ai traversé Paris sans le voir, traversé l’affreux 6è arrondissement, par les rues des galeries, un soir de vernissage généralisé, je me souvenais pas que ce quartier était aussi puant, agité (beaucoup de circulation), voire provincial si ce n’était l’air plus pollué qu’ailleurs.

21H. 3 Luxembourg. Nurith Aviv me reconnaît, je suis intimidée. Je n’ose pas lui dire que Vaters land m’a bouleversée.

Le film. Même principe, que je vais décrire : Nurith va de Jérusalem à Tel Aviv, en train, pour  interviewer des écrivains, et des poètes, des artistes. Plans pris du train, de droite à gauche, comme on écrit l’hébreu ou l’arabe. Puis, plans d’un siège devant un mur vide, blanc. Puis plan de la personne dans son intérieur, où chaque fois, une bibliothèque fournie domine. La bande-son fait entendre sa voix, mais la personne est immobile. Puis plan de la personne assise et la voix redevient synchrone. De temps en temps, plan fixe sur des mots hébreux qui apparaissent comme transcrivant ce que disent les gens.

Une série. Je me demande, encore une fois, comment Nurith Aviv connaît autant de gens de cette qualité ? On a l’impression qu’il y a un vrai peuple d’intellectuels, et que c’est possible d’avoir sa place dans une société en étant juste intellectuel. Il existerait une entité collective non revendiquée, discrète, de gens qui n’ont pas besoin de la célébrité pour exister (on s’en doute, mais l’intellectuel, quand même, est défini comme ça aujourd’hui) ; Nurith en même temps construit cette entité à partir d’entretiens singuliers qui donne à chacun toute la place. Singulièrement préparés. Les intervenants semblent parler comme ça, comme des livres, mais ils ont été préparés par Nurith Aviv qui est top précise pour partir à l’aventure sur ce sujet. Chaque personne filmée a été en amont l’objet d’une rencontre, comme elle l’a fait dans “Misafa Lesafa” et dans “Vater lands”. Sa direction d’acteur, en somme, est remarquable. Il y a une richesse ensuite de sens, des réseaux d’une individualité à une autre se tissent. Tous ces gens, aussi, torturés par leur temps, contemporains, parce que regardés par les ténèbres du temps présents. Je lis ça dans le RER qui me ramène vers Châtelet, puis Nation, de Giorgio Agamben, dans la parution d’un séminaire  ”Qu’est-ce que le contemporain ? ” (Rivages poche, 2008) :

” Ce que nous percevons dans l’obscurité du ciel, c’est cette lumière qui voyage vers nous à toute allure, mais qui malgré cela ne peut nous parvenir, parce que les galaxies dont elle provient s’éloignent à une vitesse supérieure à la lumière. Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporain. C’est également pourquoi, être contemporain, est, avant tout, une affaire de courage.” (p.20).

   Anxieux, hyper sensibles, de tout âge, de toute génération, origine, sont ces intellectuels et artistes…  La série filmée par Nurith Aviv, est ouverte : on imagine qu’il y a en a d’autres, que ce ne sont pas les seuls, on sent qu’il y a un peuple de solitaires, qui pensent, à partir du nazisme, à partir de la faillite d’une culture qui a produit cela… 

    Langue sacrée : l’hébreu, comme mot, ne veut rien dire dans les textes sacrés. Dans ces textes, on dit “langue sacrée”. Etait-elle parlée ? Tout à coup, une langue est décongelée, plus de deux milles ans après sa présumée vie. Les accents sont inventés, il y a des lettres qui sont imprononçables pour les Ashkénazes. Et en cent ans, les Israéliens en font une langue parlée. Les auteurs sont évidemment confrontés à cette difficulté d’une langue sacrée, qui en devenant un instrument du discours sioniste, se sacralise encore d’un cran. Les inventions de mots, d’orthographes, les rythmes aussi liturgiques à casser ou au contraire à refaire chanter…  

Je pense à ce livre de Pierre Fédida que j’ai commencé il y a quelques jours, Des bienfaits de la dépression – éloge de la psychothérapie (Poche Albin Michel). Le premier chapitre s’appelle “un aspect glaciaire”. Il dit que la dépression porte la trace d’une glaciation, qui protège l’animé de la vie. Il dit que la vie est violente, j’ajoute corruptrice, dégradante, vouée à la mort, à l’angoisse. Devant cela, la glaciation dépressive retient quelque chose, fige le vivant. Fédida rappelle le double apport de Freud et de Ferenczi.

“Au risque de passer  pour ce qu’elle n’est pas – à savoir réductrice et biologisante – la fantaisie spéculative entraîne la vue à imaginer les formes symptomatiques simples d’une névrose glaciaire, protégeant la vie contre ce qu’elle aurait de vivant. À cet égard, la dépression serait l’état corrélatif d’une névrose glaciaire (névrose obsessionnelle) dont il serait la protection. Ce qu’on appelle “psychique”, ne serait-ce pas cela  - le processus même d’une sorte d’évolution fixe accordant les moyens nécessaires de défense contre ce que le vivant de la vie a de traumatique ? (..) Ferenzci ne manque jamais de mentionner la fonction assurée par la dépression comme l’équivalent d’un sommeil d’hibernation et qui doit être traitée et respectée avec tact, afin que l’excitation vivante ne fasse pas violence à la vie ainsi sauvegardée…” (p.35)

Tuileries – on voit mal, c’est un enfant que la dame porte d’une main comme une langue vivante retenue 

éternellement vivante dans un corps de pierre

Je me dis que le dégel de la langue sacrée pour en faire une langue parlée, intervient à un moment où la vie du peuple juif est menacée de façon irréversible, comme une réaction violente de survie, mais que la vie libérée d’un coup est aussi en même temps, un vrai risque, une grande violence. Je pense au terrorisme qui est né là-bas, véritablement, certes en même temps que le terrorisme gauchiste européen, mais celui qui nous reste vient de là-bas. Des bombes comme des bulles de vie bouillante, explosive, intenable. Comme le dit Michal, l’écrivain, il lui arrive de penser qu’un jour, tout cela aura disparu et c’est pourquoi maintenant elle écrit ses livres comme pour témoigner d’avance de la vie qui a eu lieu, là. 

Fédida, dans la suite, continue cette idée que la dépression régule les états vivants, comme un circuit de refroidissement. Et il dit que c’est pourquoi, il ne faut pas sortir un déprimé de son état comme ça, avec des médicaments par exemple, maintenant que la chimie, selon lui, peut le faire /

/ paysages israéliens captés par Nurith Aviv de la fenêtre de trains, paysages qui sont de nulle part, comme j’en ai vu dans l’un des derniers films d’Amos Gitaï. Maladie du mondialisme qui nécrose les surfaces… Panneaux publicitaires, mitage urbain, laideur des automobiles, campagnes cultivées, ou alors abandonnées et désertifiées, polluées peut-être…  Ici comme ailleurs ou nulle part, même chaos, même décalage de l’humain qui ne peut pas se fondre dans le paysage (seul le bourgeois sait se fondre dans le tableau, et faire du paysage un tableau, mais alors la vie y est pétrifiée, factice). 

“Cette non coïncidence, cette dyschronie, ne signifient naturellement pas que le contemporain vit dans un autre temps, ni qu’il soit un nostalgique (…). Un homme intelligent peut haïr son époque mais il sait qu’il lui appartient irrévocablement. (…) La contemporanéité est donc une singulière relation avec son propre temps, auquel on adhère tout en prenant ses distances ; elle est très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme. Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, ceux qui conviennent parfaitement avec elle (…), ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle” (G. Agamben, ibid, p.10.)

Alors c’est dans ce pays-là, peut-être imaginaire dans la Bible précise au moment du débat Nurith Aviv, qui rejoint et décongelé avec sa langue, suscite l’apparition de ces intellectuels anonymes, qui ne s’approprient pas la pensée (puisque sans notoriété mais aussi parce que dans leur manière de penser, la citation, l’héritage est premier, et second, l’imaginaire qu’il avive); mais qui lui donnent chacun un accent singulier. Comment ne pas voir qu’ils sont les contemporains par excellence, à la pointe ou à la proue du temps, le regard fixant l’obscur ? Avec cet hébreu fantastique (comme une ombre fantastique d’un château hanté), d’être consonatique, parce que l’absence de voyelles remet à chacun une part d’ombre, un manque à vocaliser). C’est celle langue qui entretient l’anachronisme entre le présent des corps et l’immémorial du langage, et qui par là oblige à la contemporainéité dans l’invention linguistique, pour trouver des mots qui disent l’intime, le singulier…

Et là, mille pensées sont possibles… 

 

 

 

 

Publié par : mari mai corbel | septembre 17, 2008

LE MARCHÉ DES AMANTS /CHRISTINE ANGOT

LE ROMAN


    Ce matin, en me réveillant, j’étais bien. J’avais fini la veille LE MARCHÉ DES AMANTS, sur la plage de La Baule, au soleil, entre deux bains, assez frais, je le reconnais. Rares étaient les baigneurs. Je l’avais lu aussi les soirs, au lit. C’était violent comme lecture, je devais lire jusqu’au bout, je ne pouvais pas reposer le livre, mais je le reposais pour le faire durer ; j’étais heureuse, de le lire, sur la plage. J’avais passé tout l’été à bûcher dans l’anxiété maximum, pour un article important dans Mouvement. Les dernières semaines, j’étais vissée à ma chaise de 7H à plus de minuit, je sirotais un verre de vin vers 21 h pour me donner du courage, tous les jours, moi qui ne bois plus… ça m’aidait… Plus un demi paquet de clopes par jour… Maintenant, je pouvais ne rien faire, ne plus fumer… m’alanguir sur la plage, me dorer, me baigner, marcher le nez au vent pour humer l’air qui sent bon, sentir les odeurs d’aiguilles de pin et de terre mouillée, caractéristiques des automnes à la Baule… et puis, parallèlement, j’étais hantée par ma propre histoire, ou mon doute amoureux ; par cette impression d’un gâchis, de quelque chose qui ne viendra plus, maintenant que j’ai attrapé quarante-deux ans, et qui, si ça venait, alors aurait la couleur du crépuscule. J’étais là, à la Baule où j’ai grandi, chez ma mère avec laquelle je n’ai pas une relation ordinaire. Sans en dire trop ici, je peux livrer que c’est une relation reconstruite. La mère et la fille sont mortes plusieurs fois, déjà. Désormais subsiste entre nous, le lien, réduit à sa quintessence psychique/organique, mais le lien symbolisé, élaboré, mis à nu, dans son mystère aussi. Cette mère-là, et pas une autre, m’a fait être ce que je suis. Et, comme je lui ai dit la veille de partir, je voyais maintenant son amour…  Le disant, j’ai fondu en larmes. Et puis j’ai dit que je ne comprenais pas qu’aucun homme n’ait jamais su voir son amour, et sa beauté, quand bien même ma mère fut ce qui s’appelait, une très belle femme…  Elle m’a dit qu’elle n’avait rien fait pour. Comme s’il fallait se vendre ! Comme s’il y avait un marché… Mais les nuits là-bas, et cette lecture en parallèle, m’ont fait plonger très loin, très très loin d’ici… J’ai laissé le livre à la Baule, j’ai dit à ma mère, tiens si tu veux lire…

  

maman il y a un ou deux ans.

        Le Marché des Amants est un roman, même si transposant un vécu bien réel. C’est un roman parce qu’il n’est possible de le lire – comme souvent les livres de Angot – qu’en participant à fond, c’est-à-dire en croyant à la narration, à la confidence faite sur le ton d’un je qui aimante le lecteur, et l’absorbe. Et toute la question, alors, est de sentir la violence de ce qui se joue, là, ou plutôt, pourquoi ce je est possible, aujourd’hui, du fait de la société du spectacle. Le je se vit en spectacle, il n’a plus de consistance que dans un spectacle qu’il se donne à lui-même avant tout, dans une résonance qu’il cherche comme un écho qui lui prouverait qu’il parle. Je ne sors pas “la société du spectacle”, comme une tarte à la crème, mais bien comme ce qui fait le fond de ce livre. Christine Angot dont les livres depuis une quinzaine d’année raniment un peu la vie littéraire locale française, soit qu’ils déplaisent, soit qu’ils enthousiasment, n’a pas refusé de devenir un personnage médiatique ou du moins, une notoriété. Elle n’a pas fait n’importe quoi pour le devenir, non plus, mais elle a été vue sur des plateaux de télé. Il se pourrait bien que ça participe de son écriture. Qu’elle fasse un peu exprès pour donner à son je une profondeur trouble. Or, dans ce dernier livre, Le marché des amants, elle tisse un lien nouveau avec la société du spectacle à travers le récit de sa relation avec Doc Gynéco. Oui, on a du mal à le croire, qu’elle ait pu s’entretenir avec un tel garçon, mais ce n’est pas moi, femme, qui la désavouerait, tant il est pénible de dégoter aujourd’hui dans la foule, l’homme qui ne vit pas dans sa tête et qui n’est pas pour autant limité aux zones du bas-ventre. L’homme poète, l’homme qui sait que le désir et l’amour c’est tout un. Mais Duras l’a dit dans Détruire dit-elle, que j’ai relu et vu puisqu’elle en a fait un film, “artisanal” comme elle dit. Or les hommes sont dans le tout ou rien, entre la putain et la mère vierge (!), ou entre l’obscénité et la sentimentalité niaise et creuse, toujours versatile à moins d’un régime disciplinaire ! À tout prendre, la femme en avance préfère l’homme obscène, car elle trouve avec lui une alliance objective, intenable certes, mais à travers lui, sa rage et son envie de mourir peuvent s’exprimer à titre de révolte. – Tiens je te suce un coup, si tu veux savoir ! manière “d’enculer” les familles et toute la respectabilité des sentimentaux bien versatileset trompeurs  ! L’homme du milieu est quasiment la perle, l’introuvable, le poète disparu, l’énamouré lunaire, le clochard céleste et éperdu, celui que ça ne dérange pas de ne rien faire, et, dès que quelque garçon semble l’annoncer, il apparaît comme idéal. Je vois bien ce que Christine Angot, qui rame comme nous toutes, depuis des années, avec la longueur d’avance des femmes libérées, a pu trouver à un tel homme, rebutant à première vue, considérant  son antisémitisme notoire et imbécile ou encore sa position pour la droite sarkosyste et cléricale ! Vague rappeur, animateur d’émissions d’éducation sexuelle, cet homme qui aime les projecteurs ou les a attirés ne pouvait être l’homme du milieu qui ne peut être, lui, que taillé dans l’étoffe de  l’ombre, étoffe  très koltésienne. Et il faut bien lire, et jusqu’au bout, ce Marché des amants - ce que des critiques ne semblent pas avoir fait, tant par exemple dans le numéro du Monde des Livres, le livre semble escamoté par la description qui en est faite, notamment dans sa conclusion sublime, qui voit surgir un réel homme du milieu, d’une marge improbable, un homme d’ombre naturellement… De ce rebondissement assez poétique, rien n’est dit, et Angot est ramenée à une bourgeoise, un peu raciste même, à côté d’un doc Gyneco qu’elle vernirait !  Passons, c’est normal, la société médiatique ne peut que se flatter de se trouver belle dans son représentant, et de rejeter celle qui quoiqu’on en pense, résiste aux lumières des médias. C’est presque ça, son truc au sujet Angot, la résistance, le défi. Elle se met sous les projecteurs et elle montre comme la lumière glisse sur elle, sans la faire briller ni la rendre transparente. Christine Angot reste trouble, opaque, terne, un auteur quoi. Vous n’aimez pas le terne ? Vous trouvez que les objets ternis et les vêtements usés sont moches ? vous aimez plutôt les jupes à paillettes et les montres en or ?

 Cette lecture bouscule les idées reçues, cela pousse dans les retranchements – ah tiens, moi aussi, je n’aurais pas cru ça de moi, le côté people me tient en haleine ? ah oui, ce phénomène de perte de vie intime, de société du spectacle, moi aussi, malgré mes luttes quotidiennes… ? Christine Angot a pris là le risque de se faire honnir, vu que je vois mal les lecteurs ordinaires accepter de descendre aussi bas en eux… pour voir ce qui s’y passe.

   La délicatesse de Christine Angot est de laisser au lecteur le soin d’être  un peu observateur ou de savoir faire quelques recoupements pour savoir ce qu’elle en pense, de Doc Gynéco et de ce qu’il incarne. En tout cas, ce n’est pas elle qui ira se faire mousser en détaillant toute la misère de cette pauvre gloire sans emploi, au surnom mi obscène mi grotesque. Ici le roman est écrit en creux, il laisse le lecteur remplir les creux. Cela fait vivre par procuration, projeter. Il y a aussi le mimétisme. Christine Angot écrit à ce sujet, indirectement, sur les bandes de jeunes qui dans les rues, se forment autour de cet intérêt là. Mais le lecteur est-il différent d’un jeune gars de la Goutte d’Or ? Le bovarysme est un mal connu… Dans Le Marché des amants, les modèles semblent réels, ils en sont encore plus troublants. Les modèles ayant la qualité de célébrités, le lecteur est renvoyé implicitement à son ombre, à son inexistence publique, à un sentiment injuste de vacuité, et il est plus encore entraîné à se projeter imaginairement dans les personnages, comme pour se remplir. Comme si ces fantômes, des publicitaires d’eux-mêmes, vampirisaient sa propre vie intime pour prendre vie dans son imaginaire de lecteur, mais ce dernier, une fois le livre refermé, se sent avoir été dévalisé /

  j’ai fermé le livre de Angot vers minuit, il me restait encore une cinquantaine de pages, mais je me suis effondrée en larmes, pas à cause du livre, mais à cause de ce à quoi il me faisait penser. À ma mère. Il y a la visite de la mère de Angot, pendant le livre, qui a une présence très forte alors qu’elle ne fait qu’un passage éclair et encore, sans réplique. Mais la mère est là, dans l’ombre, la référence d’une femme rejetée parmi d’autres, mal vue. Je me suis dit que maman était une femme bouleversante. Si… Si j’écris sur elle, je lui donne une importance qu’elle refuse ou qui n’est pas la sienne… Maman se cache en riant quand je la photographie ou la filme, l’air de me dire, oh nooon, pas moi, moi une si petite personne… Mais les toutes petites personnes solitaires, un peu sauvages, comme elle, ont une vie secrète intense, un vrai monde intérieur, à fleur de peau, dont la plupart des humains, par comparaison, quand je les croise après avoir été longtemps chez maman, me semblent complètement dépourvus. Au point que je me demande parfois si le clonage n’a pas déjà commencé, ou encore si l’espèce des humains qui correspond aux être de désir, n’est pas en voie de disparition. Cependant, pour bien comprendre qui est ma mère, dont j’hérite, il faut savoir qu’elle a été abandonnée petite fille et qu’ainsi elle a toujours connu une distance entre elle et son identité. Ce qui n’est pas sans lien avec l’identité de Angot, abandonnée avec sa mère, par son père, avant d’être violée par lui dans un raffinement assez ignoble, pour la laisser vierge… et que son acte demeure improuvable ou encore pire, que sa fille reste respectable pour la façade…

 

                        lisant ce Marché des amants, je suis mise à nue,

  parce que cette histoire-là, si elle n’est pas la mienne, je la connais. Je souffre du même problème d’amour. D’abord pendant longtemps j’étais moi-même trop dans ma tête, alors je suis descendue en moi et devenue du milieu, notamment sous l’influence d’auteurs comme Guibert et d’amis aimant les hommes d’amour et de désir. Mais les hommes que j’ai aimés étaient trop en bas, ou au contraire trop dans leur tête,aucun n’était dans le milieu du corps – milieu comme élément ou milieu naturel – dans le corps comme milieu. Alors, avec les premiers, tu jouis peut-être, mais tu supportes tout d’eux – leurs caprices, leurs manières de faire comme si tu n’avais pas besoin qu’on t’appelle, comme si tu étais indépendante ; leur idéologie du sexe qui n’est pas l’amour ou qui sert à faire des enfants ; tu es supposée deviner qu’ils te prennent pour la femme de leur vie (et c’est bien ce que C. Angot rapporte de la solution qu’elle a trouvé pour comprendre Doc Gyneco à la fois prétendant l’aimer et n’étant pas prêt à s’installer avec elle, à renoncer à sa précieuse indépendance). Mais comme il lui dit : Mets-moi au centre de ta vie ! Belle phrase, qui a le mérite d’être claire ! Résultat, elle devrait régler son emploi du temps sur le sien dont une partie de  est off – si jamais elle en est jalouse, ou anxieuse, elle s’entend dire qu’elle est vraiment lamentable d’éprouver des sentiments aussi bas… Jamais elle ne se défait de l’impression d’être tombée dans un piège ou manipulée. Alors elle se fait reprocher de n’avoir pas de confiance, de ne pas éprouver la force du sentiment qu’il y aurait entre eux. Mais, avec les seconds, que je connais bien aussi, ceux qui vivent dans leur tête, là c’est sûr, tu ne jouiras pas ; ils sont à demi impuissants, ils jouissent de te maintenir dans la frustration, et eux (aussi ?) te trompent, ils suivent toujours plusieurs pistes féminines comme des flirts années cinquante, pour se sentir supérieur à toi; ils se racontent qu’ils t’aiment et tu as intérêt à ne pas les détromper ! Avec ceux-là tu passes des soirées dans les restaurants, ou à discuter après la séance cinéma des amours des autres, rien n’est direct, tout est feutré… Ils sont jaloux même quand tu ne couches pas avec eux. Ceux-là te plongent dans la souffrance d’une ouate, d’un réel qui s’absente, tu finis par croire que ces messieurs déjeunent avec toi sans arrière-pensées sexuelles. Ils te font te sentir laide mais non ils te le disent, ils te trouvent très bien aujourd’hui, bonne mine. Il faut dire que pour eux, la représentation sociale compte beaucoup et qu’il leur importe d’être vu dans des endroits en vue, avec une jeune femme qui a bonne mine, parce qu’ils sont en général plus âgés que toi, ceux-là ne regardent plus les femmes au-dessus de 45 ans. Si cette femme est une notoriété comme Christine Angot cela a deux fois plus de prix et elle peut avoir 50 ans. Ceux-là te parlent d’amitié, comme Fabrice ou Marc à Christine, qui la mettent dans de fausses confidences : Christine est tout autant vidée par eux que par Doc Gyneco.

   Ce qu’il y a de sûr, c’est que les deux catégories sont incapables d’aimer, de se perdre dans le regard sur l’autre, de s’oublier, de se bouleverser, de se prendre pour personne, de s’éprouver éperdus. Les premiers se prennent pour des mâles et les seconds pour des importants vite importuns. Il y a toujours quelque chose chez eux qui soit te teste, soit te prend de haut. Evidemment, ça vient de leurs névroses carabinées, ils ont des problèmes de dépendance, c’est-à-dire de lien avec maman, et de sevrage, tandis qu’ils ont une peur fétichiste folle de se faire couper les choses, ce qui donne soit des profils de collectionneurs, soit d’idoles célèbres ou de bruns ténébreux.  Ce que raconte Angot, c’est cette impossibilité pour les hommes de faire le lien entre la culture, le corps, l’amour, l’esprit. Ils n’y arrivent pas, Donc Gyneco est bourré de références, mais comme il dit, peut importe qui a dit ça puisque maintenant, lui le dit, c’est à lui. Ils méprisent la culture qui est une transmission minutieuse, délicate, ou ils méprisent le corps qui demande trop de doigté (!!) pour être touché. Les deux types d’hommes trouvent un terrain d’entente dans le mépris des femmes. Entre Doc Gyneco et Philippe Sollers, il y a toute la différence entre un blanc et un noir : aucune. Si j’ai pleuré en pensant à ma mère en lisant ce livre, c’est aussi que cette lecture m’a renvoyé à la souffrance des femmes et à celle de ma mère, une parmi d’autres, qu’aucun homme n’a su regarder, ni aimer, désirer garder, ou choyer. Si ça vient, car il n’est jamais trop tard, ce sera un don du ciel ou un miracle poétique mais pas de l’ordre du réel humain. Je ne parlerais pas ici de mon père – un homme minable comme les autres, homme banal dont l’aveuglement n’est qu’un stigmate de la souffrance d’une enfance ratée. Mais je le revois, c’est fin des années 80, il est assis sur une chaise dans la cuisine, en train de pleurer. Bref, ce type qui avait trompé, menti, qui s’était moquée de moi et ma soeur toute notre enfance durant (on peut lire aussi à ce sujet ce qu’a écrit Anne Brochet dans un livre sur son enfance ou encore le récit de Chloé Delaume, comme deux portraits de pères ordinaires), ce type qui s’apprêtait à disparaître, sans même connaître de ses petits-enfants que ma soeur lui a données, réussissait à se faire passer pour une victime, à s’apitoyer sur lui-même. Si encore il m’avait regardé et dit, je pleure parce que j’ai tout gâché, je n’ai rien compris, je ne comprends rien, je ne fais que des conneries, je ne sais pas ce que je veux, je vous fais du mal, j’ai peine à jouir sans faire du mal… Mais non, penses-tu, c’était juste qu’il aurait aimé qu’on le traite en pacha après tout ce qu’il avait déjà fait…mais lui il a refait sa vie, sa peine sur sa chaise n’était pas très grave, il est même devenu papa d’un petit garçon… Voilà les hommes. Toujours victimes mais destructeurs. En lisant Angot, je me suis dit c’est de ça dont elle parle. De cette impossibilité là, qu’ils ont de s’ouvrir, d’aimer quelque chose de plus qu’eux. Ils sont limités, ils n’arrivent pas à se dépasser. Quand ils lisent des livres ou vont au théâtre, ils n’arrivent pas à faire le lien avec leur désir, à changer. Ils ne voient pas pourquoi ils changeraient, puisque la société les met au centre, quand ils sont hétérosexuels du moins. Tout ça, Christine Angot le montre dans des faits, mais n’en dit rien. Elle ne dénonce pas. 

  Dans le roman, le lecteur est invité aussi à se mettre dans la position de l’analyste et à spéculer sur le réel. Un homme peut-être en lisant cela… On est d’abord projeté, puis dans la douleur, et alors, on analyse. Le réel est glissant. Le lecteur s’analyse en même temps. Il peut presque juger les personnages, non pas dire qu’ils ont tort, etc., dans l’optique d’une justice, mais comprendre leur névrose, leurs écarts, leurs surdités, ou leurs réactions paranoïaques, ou leurs imaginations déplacées, etc. Alors le lecteur comprend à la fin que l’ombre qui fait son statut (de lire) n’est pas une vacuité néfaste mais un milieu juste.

 

   Là où Christine Angot ne comprend pas peut-être, faute de regard politique, historique, porté sur son temps, c’est que la société, en mettant les hommes au centre, les « colle » à leur personnage, et ils se prennent pour eux-mêmes, ce qui est un désastre. Ils sont autocentrés. Ils ne peuvent pas regarder une femme et s’oublier en la regardant. Seuls les homosexuels ont une chance de se décentrer, s’ils entrent dans une vraie critique politique. Mais les hétérosexuels ne peuvent pas se décadrer, ne pas se prendre pour les Hommes – c’est une vraie impuissance qui les menace, de devenir sexuelle. Alors que les femmes quand elles ont réussi à sortir des mille rôles qui leur sont assignés ne font plus que ça, vivre en regardant les hommes et en les aimant, tout en les devinant. Oui, s’ils ouvraient, ils pourraient… Mais non, ils ne s’ouvriront pas car il faudrait qu’ils renoncent à leur pouvoir, il faudrait qu’ils s’abandonnent, qu’ils cessent de croire en leur nom, prénom, comme un pseudo de scène. Qu’ils renoncent à ces façons de dire « ma femme », pour se donner le droit de vomir sur celles avec lesquelles ils vont pour un soir. C’est eux leurs bourreaux. Virginie Despentes dans King-Kong Theory, le dit très bien.

  J’étais presque en colère avec ce livre. Surtout au début, je me demandais comment l’amour pouvait être réduit à ça. Et puis, après pourquoi elle me faisait ça, de me montrer que je préférais les hommes du bas à ceux du haut, moi pour qui l’art, la culture, enfin ce que vous voudrez mais ces choses-là sont toute la vie ? Ce livre était crade, limite un roman people de gare, limite une opération commerciale avec ce mariage monstrueux de l’écrivain sensible et d’un Doc Gyneco. Mais il me tenait. C’était le mien. La violence de cette invasion imaginaire que je subissais, renvoyait à cette chose qu’elle nomme, Angot, qu’elle dit d’elle-même, disant qu’elle ne sait plus qui elle est, où elle est, elle dit ça plusieurs fois. Elle peut le dire car elle ne dit pas ce qu’elle pense en tant que narratrice. C’est ça qui est intéressant chez elle, car elle s’approche là d’un réel, désagréable à entendre. Alors moi aussi, je me sentais disparaître avec elle, en même temps que mon histoire de vie me semblait de plus en plus pauvre, minuscule, un peu comme si je passais mon temps à étirer de façon romanesque un vécu qui se résume en quelques phrases : ton père est parti, tu as connu une période trash avec de la drogue et de l’alcool, comme tous ceux de ta génération qui ont fait ça, dans les années 2000 tu as cherché à t’en sortir, depuis tu reviens un peu à la surface, mais pour toi, c’est foutu de toute manière ; après quelques histoires chaotiques et toujours brèves, parfois borderline comme avec le repris de justice A., depuis trois ans tu vis une love story avec un mec qui ne vient jamais chez toi alors que tu es à 30 min de chez lui, un peu alcoolique, qui t’aime beaucoup, enfin tu présumes, il ne t’a encore jamais caressée sur tout le corps, il n’aime pas t’embrasser avec la langue, il veut être tranquille et certaines nuits quand vous dormez ensemble, il te repousse si tu te colles à lui, disant qu’il a mal au dos, il ne vient jamais avec toi dans les soirées, il ne t’accompagne pas. Doc Gyneco par exemple n’accompagne pas sans faire la gueule Christine dans des soirées qui se terminent affreusement chaque fois. Au fond tu es très seule, et tu rêves du grand amour, tu t’accroches à celui-ci, parce que c’est vrai, tu es éperdue dès que tu le vois, même si à force d’égratignures, il a refroidi beaucoup ton désir. Mais tu l’aimes et puis lui aussi t’aimes, la preuve, lorsque tu arrives chez lui, il te sourit d’une manière que personne n’a encore jamais eue. Puis par rapport à ce que tu as connu avant, il a la palme côté douceur. Il est le premier qui ne te fait pas peur. Tu t’es même remise à manger normalement depuis que tu le connais. Voilà, et on vit dans un paradis à côté des autres pays ! On est une tout petit groupuscule de femmes privilégiées dans un monde de plus en plus rétrograde. Alors on serre le corps qu’on trouve. Duras disait que l’amour ça ne se choisit pas, on prend celui avec qui on fait l’amour et avec qui il y a du désir. Voilà, on prend, on fait avec. Jusqu’à ce que ça lâche. 

 


 

Publié par : mari mai corbel | août 5, 2008

Questions critiques /2

À l’extrême rigueur, on pourrait dire que…

 

 

Annie Le Brun, Du trop de réalité (Folio Gallimard, 2000) p.52

  Il existe un manque d’intérêt patent pour la réflexion sur la critique ; l’extrême rareté d’ouvrages à son sujet en témoigne. Cela me paraît paradoxal devant ne serait-ce que l’intérêt humblement économique que les artistes, les théâtres ou les services d’aides publiques auraient à se faire plus regardants sur les méthodes critiques, vu que le subventionnement dépend d’articles de presse… – Comment donc ! me dira en premier lieu un béotien, mais l’évaluation est confiée à des organes de presse ? ? – Mais, non, enfin pas seulement, et si parce que, la presse est Indépendante, alors elle est garante de l’Objectivité du Jugement Esthétique, voilà pour le principe. Dans la théorie du régime démocratique, vous devez l’avoir appris, la liberté de presse a la place d’un contre-pouvoir fondateur, elle fait partie de l’espace public. – Mais alors vous osez remettre en cause ça  ? je n’y comprends plus rien… – C’est que le principe s’est vidé de son sens depuis que la presse est entre les mains d’actionnaires, pour lesquels par ailleurs les rubriques de critique d’art dramatique et chorégraphique sont toujours trop longues et trop intelligentes. Il y a bien France-culture, un organe de presse d’Etat jusque-là plutôt indépendant mais aujourd’hui, beaucoup plus surveillé… D’ailleurs mon sujet est plus vaste, parce que la critique a d’autres auteurs que ces pauvres pigistes sous rémunérés, mais ces auteurs-là, universitaires ou amateurs passionnés, n’ont pas de poids pour décider de l’avenir d’un artiste auprès d’une DRAC ou d’un directeur de théâtre. Puis, ah oui, l’indépendance d’esprit ne perd rien à la discussion sur les méthodes de travail. – Bon, okay, continuez alors.

  Oui, je continue. Ce désintérêt me paraît étonnant parce que le milieu artistique porte en lui une ferveur pour la pensée, un désir inexpugnable de réflexion sur ses propres processus et formes. La critique qui dans les arts plastiques est parfois intégrée par les artistes, ne fait cependant pas l’objet d’une réflexion collective, publique. Comment sent-on ? comment voit-on ? comment relie-t-on les choses entre elles pour déduire d’un signe plastique une pensée ? tout cela n’intéresse pas, alors même que le milieu de l’art contemporain se vit comme une petite communauté passionnée de discussions, de lectures spécialisées, et fort avertie des stratégies politiques destructrices, plus consciente même du monde ou disons pour éviter le malentendu sur une présomption d’elle-même que je lui prêterais, capable de porter un regard politique imaginatif, qui ne se contente pas de colporter les analyses des appareils politiciens. C’est ce désintérêt chez des gens plutôt intéressés, qui me fait signe. Comme si la maladie qui rongeait nos sociétés avait tellement progressé, que désormais même ses parties les plus sensibles se mortifiaient… - Moi, ça m’énerve, le catastrophisme…

  Non mais, si. Il faut juste s’arrêter à ça, qu’il y a bien un systèmeque je préfère ici dire “sans nom” – parce que le terme de “libéralisme” me paraît un euphémisme sardonique, ou alors je l’appellerais le “monopole du prix sur les existences” ou MPE. Et ce système travaille à effacer la trace des cheminements, des manières de penser, au nom du résultat chiffré, du coût, qui eux appellent une conclusion sommaire : coupable ou non coupable ? déficitaire ou bénéficiaire ? un four ou un succès ? à mort… ou en sursis ? Oui, les sélectionnés n’obtiennent pas le droit de vivre mais seulement de continuer la guerre. Le système MPE n’est en effet pas là pour éliminer de mauvais sujets (ça c’est ce que nous racontent les églises pour nous endormir ou nous donner bonne conscience) mais pour nous dresser les uns contre les autres dans une guerre civile larvée universelle afin que nous tous nous nous épuisions ensemble. Toutes nos forces sont absorbées dans une survie qui, n’étant plus une vie digne de ce nom, perd jusqu’à son sens, nous faisant baisser la tête de honte. Les plus sensibles sont acculés à des méditations fort corrosives pour eux-mêmes sur le dégoût de vivre, ou le ridicule de faire l’amour ou encore de procréer, ou encore l’absurdité sur le plan métaphysique de nos perspectives historiques. – Peu importent quelles voies nous y mènent, mais la folie, l’étouffement, la misère psychique réussissent tous également à réduire nos champs de vision à un tout petit espace devant les bouts de nez. Ainsi lever la tête vers ce qui se trame au niveau mondial réclame un effort au-dessus de nos forces, trop intense, et, de toute façon, pour un déprimé, le panorama de millionnaires qui jouent entre eux est comme celui de deux mouches qui volent...  Pas plus excitant qu’une nouvelle histoire d’amour qui va capoter de toute façon. Les millionnaires de ce monde peuvent alors fantasmer tranquillement d’appartenir à une démocratie à l’antique, se prélasser dans l’une de leurs nombreuses villas, et s’imaginer que, comme les Athéniens, ils ont leurs forums (l’OMC… ) où discuter périodiquement de leurs intérêts. Oui, ils s’aiment et ils sont sans complexe, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils sont heureux, ça, c’est une autre affaire la question du bonheur des pervers. Mais ce puissant système qui ne s’est pas conçu dans un seul cerveau, est d’autant plus puissant qu’il se nourrit de nos collaborations quotidiennes, à travers ce qui fait peut-être le propre du genre humain, au premier chef le fantasme et le fétichisme. Nous sommes dévitalisés au petit feu des échanges, afin de nous transformer en  monnaie vivante, pour reprendre le titre d’un texte fondamental de Pierre Klossowski (1). Système complexe dont le propre me semble de fasciner. Et d’ailleurs ici même dans cette tentative d’analyse (une de plus depuis Fourrier ou même Marx !), il y a une fascination mortelle, au sens où la Gorgone attire en nous passionnant, pour qu’on s’y noie, dans son regard plein de serpents. Donc, voilà pour le MPE, il ne m’aura pas ici.

   Mais il fallait que j’en fasse un croquis pour ramener à ses proportions ce sujet que je me donne ici, du désintérêt pour la critique dramatique. À première vue, il a la taille d’un brin d’herbe sur un porte-avion américain à l’ancre dans le Golfe (2). Mais à seconde vue, je me demande bien pourquoi, en 2003, le Médef a tout fait pour endommager le régime d’intermittence du spectacle, puis pour empêcher toute réforme utile, et qu’il le laisse pourrir avec le même déficit, mais 30.000 bénéficiaires de moins, tout ça pour ensuite faire payer aux Régions la note en RMI. Ce n’est donc pas un soucis économique mais politique. Pourquoi ? L’art vivant des scènes gênerait-il quelque chose de la marche du monde ?

- Tout de même, un peu de sérieux, des artistes dans le bac à sable…

- Non, pas du tout, l’art présente un réel danger même à dose homéopathique pour les méchants de ce monde, et pas seulement l’art, la philosophie aussi… Pensez donc, un Picasso, un Lacan, quelles révolutions ils soulèvent avec juste des images, des livres – des révolutions du regard qui font le lever les yeux et qui redonnent l’orgueil de vivre !

   Il ne faut pas négliger que si les forces de gauche réfléchissent en cercle fermé depuis des décennies sans jamais lever la tête au-dessus des postes à conquérir dans leurs appareils internes, la droite, elle, a depuis les années 70 des clubs moins de réflexion que d’analyse (l’Horloge, le Grèce). Ils sont un peu secrets, mais pas tant. On sait que ces clubs sont ouvertement d’extrême-droite et que presque tous les leaders actuels de la droite en ont été. C’est surtout depuis 1968 qui a été leur premier cauchemar qu’ils ont été actifs. Ils ont été très impliqués dans l’importation de tout le corpus idéologique américain du libéralisme dans les années 70 et à sa diffusion délicate dans la société des intellectuels. Tout de suite, ils ont appliqué le principe américain d‘une politique qui soit d’abord une stratégie de communication pour faire passer quelque chose (un produit un peu frelaté) sans le proposer de but en blanc, mais comme un rêve publicitaire de paradis. Les cabinets de consultant en communication transforment les campagnes politiques en campagnes publicitaires, nous le savons, mais savons-nous bien pourquoi ? Au fond, le libéralisme n’est pas le sujet. Le libéralisme ou le truc qui se donne cette qualité-là d’être libéral (ouvert d’esprit donc), ne l’est pas plus qu’une plage californienne n’est paradisiaque. Le sujet, c’est comment il leur avait échappé d’avoir fabriqué tant de libertaires  en même temps dans plusieurs pays : en Europe de l’Est, en France, aux USA aussi avec la communauté des gays à San Francisco et les prémices des théories queer… Pas seulement les Printemps mais les hippies, les homosexuels à l’époque militants politiques de contre-société ! avec leurs idées à la noix de vivre sans rien, juste d’amour et d’eau fraîche, ou de façon autonome, puisqu’ils tentent l’autogestion… LIPP en 1973 : des ouvriers qui prennent les commandent, fabriquent, gèrent… Des gens, (très peu) expérimentaient que, pour vivre, les oppresseurs n’étaient pas utiles. Alors les méchants se sont réunis dans des clubs et ont étudié ça de très près. Et ils ont vu que : la politique bourgeoise fascisante d’avant-guerre qui produit 36 => puis en réaction le nazisme et le pétainisme => puis en sur-réaction les Libérations dégoulinantes d’humanisme avec ce préambule de la constitution de 1946 qui a été intégré dans le corpus juridique (ces droits à la culture, à l’éducation, au travail même !) et  ces nationalisations abominables donnant aux services publics une vocation nationale, ce qu’ils n’avaient pas du tout auparavant => tout ça prépare vingt ans d’une prospérité qui permet l’émergence d’une petite classe moyenne dont les enfants sont heureux, protégés et ont plaisir à étudier… => vingt ans d’éducation nationale de bon niveau avec une population exponentielle d’étudiants issus de classes assez pauvres, étudiants qui ont donc un point de vue sur les améliorations qu’il serait nécessaires d’apporter à nos sociétés = 1968 : non, plus jamais ça… Alors d’où venait 1936 ?

- Alors là, je m’y perd…

- Si 36 il y a eu, c’est aussi qu’il y avait eu dix-huit ans de paix et d’école laïque obligatoire…

- Quoi ?

- Oui, 36, congés payés, musées gratuits, ça vous dit quelque chose… ?

- Ah bon, les musées gratuits faisaient partie du programme…

- Oui, ce sont tous ceux qui avaient eu leur certificat d’études mais qui avaient été obligés de travailler, qui ont fait grève… Ils savaient lire et écrire, voilà la vérité et ils voulaient plus encore, ils voulaient accéder à la formation du goût.

- Le Front populaire, c‘est un nom un peu irritant à certaines oreilles même de gauche, aujourd’hui…  J’ai comme une vague impression…

- Et humiliant même, parce que tout ça a été si traumatique que cela tombe sous le coup du non-dit, de l’oubli, voire du déni. La gauche veut oublier d’où elle vient, de quelle Histoire glauque, de quels marécages de sangs, de quels charniers… La gauche a perdu son identité en écoutant les vaticinations économico-idéologiques des droites. Il y a toujours eu à gauche ce complexe ouvriériste contre l’intellectuel, qui était pourtant de son côté. L’intellectuel n’est pas du côté des exploités par compassion bien-pensante, mais par logique, logique de l’écriture et du sens, logique de justesse qui porte une logique de justice en elle. Un intellectuel de droite : un imposteur. Mais l’ouvrier (pour parler comme dans l’ancien temps !) ne sait pas ça, parce qu’il n’est pas érudit, alors il ne voit que l’autorité, une de plus qui cherche à s’exercer sur lui, et il voit quelqu’un aux mains blanches qui pérore, et qui en effet a conservé un orgueil de vivre. Alors cela le rapproche objectivement de l’homme d’affaires qui est anti-intellectuel dans sa fonction, et dont surtout la honte, de façon irrémédiablement enfouie, est bien plus grande. Cela donne que les opprimés se sentent toujours un peu au-dessus de leurs tortionnaires, mais avec eux, de leurs côtés, car ils partagent la perte de la dignité ensemble, dans un espèce d’accord tacite. Sauf en cas de Révolution où les opprimés s’ébrouent, sortent du mauvais sortilège, entrent dans le sens et lèvent la tête pour agiter fièrement leur drapeau aux couleurs de la honte ! Non, nous n’avons plus honte d’avoir honte ! disent les révolutionnaires. Mais cas rares ont été suivis désormais d’échecs sanglants qui ont fait replonger la tête de tous les opprimés de la terre dans la rougeur de la honte… D’où ce rêve bine plus répandu, des opprimés d’égaler ce grand frère clandestin qu’est son oppresseur et d’aller plus haut et de pouvoir se faire propriétaire, comme l’homme d’affaire. Voilà c’est ce qui anime profondément ceux que la maladie de la petite-bourgeoisie contamine. C’est ça la gauche caviar qui, pourtant, rejette Lang et ce qu’il incarne. Oui aux bonnes pour servir le dîner, non à l’art élitiste. Allez comprendre… ! Ça l’a perdue, la gauche, elle a accepté même parmi elle des responsables qui n’avaient aucune origine à gauche, qui étaient directement des hommes d’affaires (genre Fabius, Strauss-Khan) mais qui n’étaient non plus issus d’une bourgeoisie moyenne cultivée, comme Jaurès l’était, donc même pas du côté des intellectuels, ou des humanistes dans le discours. Ils s’en foutaient, ce qu’ils disaient c’était même contre l’humanisme : améliorer les conditions de vie des exploités pour perpétuer l’exploitation. La gauche, elle ne s’est plus pensée, alors que la droite, si. Si bien que la droite lui a fait devenir ce qu’elle a eu besoin qu’elle soit pour s’anéantir elle-même. On a une gauche psychotique qui a perdu son langage et son identité, qui ne connaît plus son histoire ni son origine tragique, ce XVIIIe affamé, et de XIXe qui a été l’enfer avec la première loi sociale qui interdit en 1889  le travail des enfants de moins de 8 ans dans les mines, à l’époque la journée de travail durait de douze à quatorze heures … Oui, c’est par là que la grande bourgeoisie vient, aussi, et comme le soir elle sortait au théâtre ou qu’elle parlait livre aux dîners servis par les bonnes…

  Bon, je continue. Quand la présidence Sarkosy lance les « Révisions Générales des Politiques Publiques » dès le lendemain de son élection, avec le même discours béni-oui-oui, sur la nécessité de bien gérer la petite maison de France, j’ai vu une grosse ombre passer. Oh, ce n’était pas cette histoire qu’ils allaient nous refaire le coup de la chasse aux “gaspis”, pour se rappeler le bon temps des années 70 quand ce cauchemar qu’avait été pour eux le triomphe de Mitterand à des présidentielles n’avait pas encore eu lieu. Non, c’était quelque chose comme une anguille sous la roche, un peu comme ce moment où le Médef pérorait sur la rationalisation du régime chômage d’intermittence dont il avait doublé par mensonge le déficit. Sous ces airs de ménagère honnête, le président actuel me paraît en effet ambitionner autre chose que de dépoussiérer les bureaucraties... Il y a des intérêts autour de lui – très grands intérêts… Je lui trouve une tête d’acteur à jouer un personnage dans un film sur la mafia, ou alors, avec des talons, il pourrait doubler… – Vous voyez cet acteur dont certains discours sont révisionnistes et qui est devenu gouverneur en Californie – la Californie, passée à l’extrême droite ? Vous voyez de qui je veux parler, un type musclé et passé aux UV, mâchoire carrée, pas le genre à s’abandonner, accolée à des bombes sexuelles… un révisionniste antisémite qui ne veut pas que ça ait eu lieu, ça… ces millions de disparus exterminés…

- Stop, pas d’attaque physique ni d’amalgame

- Mais, je ne fais que plonger dans un regard, dans une apparence, je parle ici d’un homme de la politique française, je ne sais pas si l’appeler “homme politique” lui convient… Je caresse la surface de la couverture d’un magazine… Un numéro de l’Express de ce mois de juillet, dédié au couple présidentiel. Dessus, un regard un peu vide et fixe, hypnotique même, vous ne trouvez-pas ?

- Oh, les photos de presse c’est trompeur…

- Non, la princesse Cristina de Grèce sourit VRAIMENT sur les photos…

- Hein ? 

  Bon. D’ailleurs, s’en cache-t-il, le méchant, qu’il en est un ?  N’est-ce pas ça qui le rend excitant, érotique même, notre président, ce côté monsieur-tout-le-monde que peuvent avoir certains assassins ? Le grand méchant loup est dans la bergerie… Il  jouit, lui, devant que les moutons soient aveugles et sourds à force de bêler entre eux, d’autant qu’il a partie liée à ces puissances d’aveuglement que sont les entreprises de télévision, et que pour le loup, cela fait partie du repas de tourner autour de la chèvre… Le loup méprise le troupeau, il va lui annoncer son sort à la boucherie, et ils ne vont même pas y croire – tellement pas que ça les dérange à peine dans leurs bêlements ininterrompus (comme s’ils se parlaient !). Alors il nomme “RGPP” sa politique, qui aura pour but annoncé de détruire l’éducation nationale, la culture et les services hospitaliers, le social, la justice même, bref tout ce qui est secteur public premier, sauf  la police, les prisons et l’armée. - Oui, et la ministre de la culture dès juillet 2007 prononce un discours tambour battant où elle annonce que la culture a des privilèges que nous n’avons plus, nous la France, les moyens de nous payer, il va falloir songer à regarder de plus près à la dépense et à être efficaces en ce domaine. Interloqués, artistes et directeurs de théâtre s’insurgent, c’est quoi l’efficacité d’une pièce de théâtre ? - Ben, comptez les sièges ou le nombre de représentations. L’horreur, mais voilà, et pourtant personne ne peut bouger ou imaginer que l’inimaginable se met en place. C’est plutôt cela. Personne n’y croit, au fond de lui, comme personne ne croyait à ce que le révisionnisme dénia plus tard. 

ET TOUT LE MONDE ENTENDIT RÉVISION

SANS MOUFTER, ÉCRIRONT NOS SURVIVANTS.

  Au départ, je pense à ce temps des examens et à ces périodes terribles qui les précédaient où je suis devenue fumeuse… Image donc que ces RGPP ne sont que la préparation à la grande épreuve fort inquiétante qui se profile… . Alors, après, j’entends le ”révisionnisme” à l’oeuvre. – Oui, ce n’est même pas non-dit ; une vraie stratégie publique de réécriture, de transcription de nos réalités administratives dans un langage hiéroglyphique d’indicateurs chiffrés est en cours. Les bureaucrates nous le disent, pour nous humilier. – On va vous comptez… Raffinement vertigineux des pervers dans leurs jouissances de l’humain fait objet… – Finis les épais rapports que personne n’a plus la patience d’étudier ! Liquidée l’analyse compliquée des processus, des moyens, des procédures, des récits, de l’incalculable, de l’histoire avec un petit h ! Voici la clarté du Nombre, les éclairages du Calcul ! La transparence dont nos gouvernants se gargarisent - par exemple concernant notre secteur culturel avec les dits « entretiens de Valois » consultant un panel représentatif des “professionnels du spectacle vivant”  - … – de leur part n’exprime qu’un sarcasme hideux devant l’« horizon qui s’épaissit chaque jour un peu plus du côté des affaires comme de celui des idées » (3).

  C’est que ce programme qui s’avance sous le mot d’ordre de l’évaluation est purement et simplement une entreprise de dévalorisation de l’esprit dit “critique”, pour que règnent ces nouvelles réalités de la démocratie économique mondiale dont le Parlement est un gala de charité pour millionnaires, présidé par Bush. Bush chez qui, trois mois après son élection, Sarkosy sous prétexte de passer un week-end BBQ chez un « ami » (4), vient comme un mafioso choisir son clan, et prêter serment.  

   Si tant est que le secteur artistique travaille à forger le goût au sens d’exercer cette faculté d’estimer les choses, de développer l’estime portée aux choses – il fait obstacle à ce qui s’instaure aujourd’hui et qui passe par la destruction de nos facultés propres d’évaluation, au premier chef par le dressage de nos yeux. La puissance critique est ce qui dessille, ce qui fait voir à sa manière à soi, selon sa propre sensibilité, ce que l’on veut nous faire voir comme il le faut, conformément aux standards. – Qui irait dire que ce qui est dit beau ne le serait point ? qu’une photo publicitaire pour un slip d’homme montrant un individu d’aspect jeune, imberbe et bronzé, très musclé, sec et nerveux, le regard plongé dans l’avenir, n’est pas un beau mec propre à exciter toute femme, faite dès lors par ce rapport-là, femelle, ou tout homme même fait illico comme un ras par cette image-là, non ? Je ne dis pas non plus que ce modèle n’est pas beau, je dis qu’une photo n’en montre rien, et que l’ordre du désir est non visuel, désormais, À CAUSE DE LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE. C’est en quoi les scènes de théâtre et de danse, et les objets des arts plastiques, sont des endroits subversifs car on y vient voir ce qui n’est pas visuel, on y vient sentir que nos désirs n’ont pas grand chose à voir avec les canons publicitaires des magazines. Non, pas vraiment.

- Vous parlez pour vous, parce qu’une aventure avec un top modèle, ça ne se refuse pas…

- Oh que si, surtout à mon âge, de quarante-deux ans, je ne pourrais pas aimer quelqu’un dont je pourrais être mère… mais vous connaissez-vous vous mêmes donc si bien que ça pour envisagez ce genre d’hypothèse ? Désolée d’oser parler pour vous, ne le prenez pas mal, c’est juste un jeu… 

 -  je continue. La société du spectacle n’est pas une vieillerie situationniste mais bien le sel quotidien de nos représentations mentales. Sans même que personne ne s’en rende vraiment compte, qui réalise que l’emprise du spectacle peut régenter jusqu’à sa manière d’aimer et de désirer, ou son “sens de la beauté” ? On se croit originaux, en ce domaine mais ne sont-ce pas nos yeux et nos représentations mentales que nous nous formons d’autrui qui nous guident, du moins consciemment ? Le mode spectaculaire est visuel, photographique, ciné-génique, mais il peut aussi prendre la forme du discours objectiviste qui fait de la Réalité – l’indéfinissable par excellence – le Spectacle d’une fin en soi. Dans la psychologie de bas étage, il est conseillé de voir son “partenaire” “tel qu’il est”, de renoncer à son “rêve”, pour accepter la “réalité”, et devenir “adulte”. Les images de soi et du collectif se forment en se normalisant, en se moulant dans des normes exposées et glorifiées par le Spectacle qui divertit nos journées, au sens d’un véritable détournement de cette chose de nous-mêmes, qu’on ne connaît plus trop, dont toute l’oeuvre de Marcel Proust est comme un chant du Cygne, de ce monde des images intérieures, monde entre deux mondes, entre le sensoriel et le visuel, un ailleurs… au fond, d’où le rêve nocturne jaillit comme l’illuminant dans les éclairs d’un orage intérieur… provenant d’événements si lointains que le tonnerre ne s’entend plus… Nous ne connaissons plus ce marais obscur où se forment les images, les souvenirs des sensations, tout ce matériel qui n’intéresse plus que les psychanalystes et leurs patients… – et encore… ! Mais cette idée qu’il puisse se passer des choses uniquement en regardant en soi, à travers des mots, n’est-ce pas le principe même du théâtre à l’encontre du principe des spectacles au sens strict qui eux au contraire semblent nous gaver les yeux pour mieux obturer les conduits qui mènent à la formation d’un regard dans l’arrière de la tête ? Les spectacles s’annoncent eux-mêmes comme des divertissement venant combler un besoin de “se vider la tête”, de “se changer les idées”… – C’est ça… Ils font plus que ça. Ils procèdent d’une liturgie tautologique où chacun est comme sommé de répéter son adhésion à ce mode de représentation-là, visuelle, sur le mode de l’acclamation. Le spectacle le plus autorisé est celui qui reçoit les officiels de la République en personne : match de foot au Stade de France, concerts de Madonna ou de Johny Hollysday, ou de n’importe quelle autre idole commerçante.

- Non mais c’est chouette Madonna ! et puis elle est subversive… Et Johny, il est insupportable mais ces chansons, tiens la Petite Marie…

-  Ramassis de niaiseries ! paroles de faiseurs qui n’a jamais rien donné à personne ! avec le temps, je lui trouve une gueule de gueule cassée… comme un retour du refoulé, paf, en pleine face de l’idole, 14-18 et ses horreurs… Céline… Mais Madonna, subversive, excusez-moi, mais jamais un dancing floor, en dépit de tout l’amour que j’ai pour eux, n’a donné d’idées révolutionnaires ! des idées de baises, et encore, faut voir le genre de tac-tac qu’elle inspire… Bon. 

 je continue. les autres spectacles, ceux sans célébrités, par exemple dans les théâtres publics, et de façon accentuée, dans les privés, le public est alors dans la position d’un signe au sens fort d’un prodige qui atteste de la Visitation d’une divinité secrètement adulée par tous (le Pouvoir vide de sens du MPE). C’est le suspense essentiel d’aller au spectacle, à savoir sera-t-il bon ou mauvais ou encore l’unisson divin va-t-il passer ? – Et voilà, vous voyez, le résultat… - Non… alors là, je ne comprends pas ! – Mais si, le rapport entre mon sujet, le désintérêt pour la réflexion sur les méthodes et discours critiques et la politique de communication des RGPP sur le résultat ? – Ouh… je m’ennuie…  Bon, courage, on continue. Les spectateurs mutent en fidèles infantilisés qui n’ont plus pour fonction critique que de se demander pendant tout le déroulement du spectacle s’il est bon ou mauvais. Il n’a pas d’indicateurs personnels, tout ce qu’il sait c’est que si ça lui plaît, il sera enthousiaste, mais qu’est-ce qui lui plaît ? C’est dur de le savoir… Bref, les spectateurs sont perdus, ils se raccrochent dès qu’ils se reconnaissent et là, ils le montrent dans l’angoisse où ils sont, tout de suite, ils se signalent aux comédiens, en rigolant, ricanant, pouffant, éclatant de rire… Des petits bruits de gorge, de toux, oui, sans arrêt, ils disent s’ils suivent, s’ils sont dans le coup, il faut qu’on le sache qu’ils sont dedans… Ils s’épient pour détecter le sentiment général… Si un rire fuse, une épidémie peut s’ensuivre… Ah oui, j’ai compris, ah ah ah…

- Stop, on a le droit de rire dans ce pays !

     -Oui, mais moi, je me demande comment je fais mais j’ai peur de perturber les comédiens et quand je ris, j’ai une grande bouche qui s’ouvre dans moi et ça ne fait pas de bruit, et un vertige me saisit. Sinon, je ris beaucoup, essentiellement quand je suis en situation érotique et amoureuse.

- Je m’en fiche.

- Non, pas moi, je vous parle du désir… toujours… le résultat, le révisionnisme, le désir sexuel, la société du spectacle, le MPE, tout ça se tient... Alors les spectacteurs  cachent dans leurs roucoulements leur angoisse de ne rien comprendre au jeu. Et les acteurs qui aiment l’applaudissement ou le signe qu’ils jugent d’encouragement ou de satisfaction, se vivent dans la terreur aussi de ne rien comprendre à ce qu’ils font… Comme dans les régimes totalitaires dont nous nous croyons tellement éloignés et qui comme par miracle ont disparu de la surface planétaire en dix ans, tant et si bien que bientôt personne ne saura plus ce qui s’y est passé ou ne s’y intéressera – vous voyez une thèse “les tortures en hôpitaux psychiatriques des dissidents dans l’ex-URSS” ? – les patriotes de peur de se faire soupçonner de libertaires, devenaient des zélateurs : Ils applaudissaient à tout rompre au Congrès du Parti, ou ils sifflaient quand ils sentaient que ça n’allait pas dans un sens orthodoxe… Des fois, c’était dur de savoir… 

  extrait d’un article
d’Harmelle Héliot, Le Figaro, sur Hedda Gabler,
ms Lacascade, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre

   La critique n’occupe plus dans ce panorama qu’un strapontin certes quelque peu métaphysique, puisqu’elle est l’organe mystérieux qui décrète le bon spectacle. Pour ce travail, n’importe qui d’un peu volontaire peut faire l’affaire, la preuve :  le très modique coût de ce personnel ! On ne leur demande rien de plus que de continuer la mise en spectacle. C’est pourquoi les revues de presse m’intéressent au plus haut point. J’aime y décrypter les contradictions, les embarras, les impasses de ces manières d’écrire qu’on n’écrira rien… Tout est dit au jugé, par adjectifs qualificatifs. Magnifique, époustouflant, lumineux, superbe, ou énergique, sont assénés sans preuve, car il n’y a rien à prouver, mais seulement à dire qu’on était de ceux qui ont reconnu la Visitation. L’intonation est celle d’un curieux mélange entre l’encensement et le diagnostic objectiviste attestant d’avoir vu. Le lexique est lourd d’un inconscient chrétien, en toute bonne foi : l’incarnation, le miracle de la grande actrice ou l’incandescence du danseur, la joie de l’instant de grâce, la communion, l’illumination, et pour ce qui donne le frisson : les ténèbres, l’oratorio, l’enfer… Peu importent les détours buissonniers intéressants que la critique prend, ce qui intéresse c’est sa conclusion. Le bon spectacle au fond c’est celui qui glorifie le spectaculaire. Le critique de presse qui voit suffisamment de choses passionnantes et qui pourraient n’écrire que pour ce qui l’a inspiré, tient ainsi à dénoncer le mauvais spectacle, et cela dans des termes parfois qui évoquent l’abomination religieuse, ou le moraliste offusqué. Par exemple, on attaquera la nudité inutile et suggéra de recourir au mensonge ou à l’illusion d’un juste-au-corps couleur chair. Si le spectacle n’est pas abominé, voué à la Géhenne, il est regardé comme un pauvre idiot bon pour refaire sa copie au purgatoire : Esthétiquement sommaire, pauvre, essoufflé, exaspérant, ennuyeux à mourir, acteurs qui parlent trop bas, tout cela qui sur scène manque de ce fumet subtil propre à plaire à cette divinité métaphysique innommée mais dont le passage dans la salle donnera le signe qu’elle a été honorée.

//////   Isabelle Huppert, entretien au Monde, sans doute inconsciente, au moment de son travail sur Hedda Gabler/ms E. Lacascade ? Mais non, c’est exactement ça qu’elle fait, c’est cette capacité à ne pas jouer qui intéresse (entre autres) Claude Régy chez Huppert qui joua 4.48 Psychosis (2002)de Sarah Kane et aussi, en 1992, Jeanne au bûcher d’Honneger.

  Les critiques, comme les artistes, ne trouveront pas leur place avant longtemps, mais surtout avant d’avoir analysé que leur drame est lié au destin du libéralisme qui jaillit au XVIIè s. (5). Il leur faut penser qu’alors les arts se spécialisent et deviennent l’Art séparé de la vie, elle-même élevée au carré d’une sacralité tout aussi pétrifiante de “La Vie”. Voilà, les sociétés modernes en route vers la biopolitique sécuritaire et maternante que nous connaissons ! Le regard critique se fait scrutateur, un juge, un surveillant, un mateur maton un peu voyeur. Oui, souvenez-vous de Haute-surveillance de Jean Genet… c’est de cela qu’il parlait à travers son expérience. Comment la société du spectacle fabrique du détenu, du prisonnier, de l’enfermement. Et souvenez-vous de Michel Foucault quelques années plus tard qui parle du panoptique, de biopolitique. Est-ce de l’Art ? cherche l’homme du classicisme (dit aussi l’homme classique), angoissé, sans plus rien voir de ce qui se passe entre l’œuvre et lui, voire entre l’oeuvre et son ventre sensible, avant trois siècles plus tard de se demander si c’est un bon spectacle, qui se digère donc bien, toujours dans l’angoisse machinale et rêveuse des anges qui ont à différencier le bon grain de l’ivraie.

 

Surface de réparation, pièce chorégraphique et plastique de Rachid Ouramdane, création théâtre2gennevilliers, 2007.

Certain philosophe (6) dont je me méfie fort, en raison de son côté publicitaire très contradictoire avec ses thèses, appelle ça d’un terme peu sexy, « le droit d’inventaire » - comparant le regard sur l’art au travail d’un notaire, ce qui tout inconsciemment trahit le désir d’enterrer l’objet de son étude !

Il n’est pas anodin qu’il ait différé de raconter la réalité de sa rencontre avec le grand méchant loup qu’il avait été envoyé interviewer par Philosophie Magazine juste avant son élection. Pour des raisons qui tiennent peu la route au regard du danger encouru par le résultat de cette élection, il n’a publié sur son blog qu’après mai 2007, comment s’est passé véritablement le RDV chez le monstre, ce Sarcome de Kaposi de la démocratie, entouré de ses gardes-du-corps armés et qui ne l’avait reçu, lui précisa-t-il, que pour lui cracher à la figure sa haine de la philosophie et sa détermination à en finir avec ce genre de type comme son hôte…  Mais sur le blog, le philosophe un brin publicitaire précise qu’il l’a mis KO en lui offrant des livres (Marcuse, Levi Strauss) tout infatué de la puissance de ses domaines… – Tu parles !

Peu importe, mais il se prend pour un ange ou quoi, qu’il s’estime autorisé à exercer son droit d’inventaire sur l’art contemporain ? Combien comme lui se prennent pour des instances neutres qui vont diagnostiquer les choses en étant extérieures à elles, un peu comme des juges en chaire ? Oui, on le sait, les anges comme ce philosophe à qui l’art n’inspire que l’imaginaire du droit d’inventaire, ne sont pas très portés sur la chose sexuelle…

- Mais les anges, ce sont des Amours ! Rien ne trouve grâce, décidément, à vos yeux…

- Non, je ne suis pas le genre à être habitée par la grâce du Seigneur… Pas vraiment. Les anges, donc, sont neutres, car ils n’éprouvent pas de désir dégoûtant pour le cul de leurs sujets, et s’ils sont amours, c’est en infirmières… Mais un ange ne peut pas comprendre l’amour humain qui commence par engage dans la passion sexuelle… dans les parties basses.  Un critique qui ne s’engage pas la tête la première dans ce qu’il regarde, sous prétexte de garder l’objectivité de la distance, n’est qu’un ange mal baisé.

- Mais quoi, tout n’est pas bon, tout de même ! et vous ne voulez quand même pas insinuer que vous tomberiez amoureuse des artistes… ??????

– Cela ne vous regarde pas, mais je mentirais de dire que parfois c’est difficile de savoir ce que j’aime…  exactement…

- Enfin, quoi, c’est de l’inceste !

- Non. Ça m’emmènerait loin d’exposer ici la différence entre la passion possible pour un amoureux légitime et la passion pour le théâtre, et leur rapport à travers la séparation à éprouver et traverser. Il faut vivre, oui, il faut y aller, il ne faut pas faire ceux qui n’y touchent pas, mais je ne veux pas dire là par allusion que je touche amoureusement à l’objet théâtral, et à ceux qui le portent en eux, oh que non. Ni même que je le fantasmerais, encore moins… Il faut s’éprouver mais le théâtre reste un espace pour éprouver et penser l’éprouvé comme épreuve.

- Revenons à nos moutons, il y a quand même certains plats (spectacles) réussis et d’autres ratés.

- Oui, et certains disent à raison que la gastronomie est un art de vivre, ce en quoi elle est hautement respectable, mais pour moi, l’art ce n’est pas de faire de la cuisine, ni un art de la table au quatrième étage du Bon Marché, ni d’être oenologue. L’art n’est pas une question de spécialiste, de service, ni de décoration... S’il l’est pour certains qui ainsi le neutralisent, il devient l’Art coupé de nous, comme un enfant abandonné. 

  Et, ensuite, répudiera-t-on éternellement le mauvais objet, l’étranger, l’Autre, ce coucou dans le nid de la mère patrie ? pour jouir en cachette de son fantasme du grand méchant loup qui nous dévore ?  Miam, miam… Comme des enfants sans âge, réduits à jouer dans les jupes des services de police ? Il faudrait plutôt former du sujet, du subjectif, c’est-à-dire du rapport entre soi et l’autre qui soit plus subtil que la fusion trans-émotionnelle ou au contraire le vomissement, et pour cela, fréquenter les objets artistiques sans fin, pour exercer à leur épreuve à régler nos écarts, nos perspectives, nos voisinages, les distances, les proportions… Et ainsi commencer par le commencement, d’apprendre à sentir ce qu’est de sentir une distance, une proximité, un touché… sentir ce qu’est d’être touché, et qui n’est pas réagir sur le vif… Nous le savons pourtant, certains événements ne nous parviennent que des années après, ce qu’ils touchent est si profond en nous qu’il faut du temps pour que ça remonte comme la lumière des étoiles qui nous parvient alors qu’elles sont peut-être déjà éteintes… Alors le “spectacle” tombe de lui-même comme une peau morte de nos yeux qui s’ouvrent au regard sur le temps… l

   La neutralité ne se décrète pas, elle se trouve.

    Mais comment connaître de ce qui nous colle ou nous éjecte… le voir et le penser… … notre temps pendant la représentation  commence bien avant notre conception et se prolonge au-delà de notre mort… cela a à voir avec les enfants inconsolables que nous restons après avoir vu quelque chose où nous n’avons plus été de l’humain même  quelques instants… Comme ce petit garçon sur la lune toute pourrie, et tout tout seul, dans ce conte de Büchner, placé dans Lenz, je crois.  Devant ce qui vient de la scène, il faut être comme devant ce qui remonte de nos temps anciens ou devant ce qui viendrait de notre mort…   / nous nommer à nous-mêmes ce qui a manqué / lutter infatigablement contre le mutisme / prendre au pied de la lettre toutes les tragédies, des toutes petites d’un nourrisson qui hurle aux infinies comme de celles qui séparent les victimes de l’humanité pour subir la perte de leur image, une dissemblance par rapport à leurs semblables / autisme du cochon d’inde qu’on prend pour une boule de poil débile et qu’on laisse dans une cage dégoûtante parce que ce n’est qu’un cochon/ tous les animaux : ils vivent notre refoulé, le sort qu’on leur fait nous dit ce que nous sommes : des tortionnaires de tout ce qui est plus faibles que soi/on peut en rire (cette conne de Brigitte Bardot…!)et comme toujours traiter douce folie cette pensée, ou répondre faut bien manger mais c’est éluder la question des cochon d’inde dans leur cage qu’on ne mange pas et qui savent très bien vivre près de vous sans cage / ne pas voir en l’animal, mammifère tout du moins, un autre de nous-même/ils disent de nous, les scientifiques et idéologues de tout poil, que nous sommes biologiques alors on rature la vie psychique mais en même temps ce qui incarne le mieux dans leur discours la vie réduite à la mécanique biologique – l’animal – il le traite d’une manière qui se met à refléter comment nous nous traitons et nous traiteront – expérience, torture, extermination, abattage, élevage concentrationnaire/pas plus pas moins l’animal que l’humain n’est biologique / humain, animal = souffle = psyché, psychisme/ une parole reconnaît non des faits, mais la douleur de la peau psychique qui a été arrachée / autisme de ceux qui n’ont pas été touché sinon pour pouvoir à leurs besoins affectifs de manière médicale/l’inconsolable douleur devant ce gouffre où l’humain s’égare /gouffre autant de la souffrance physique ou psychique liée aux actes endurés que de ce qui fait qu’un semblable devient un tortionnaire / la parole, non pour consoler ou réparer l’irréparable /mais pour écarter en définitive ce sempiternel soupçon qui pèse sur les victimes écorchées, à savoir qu’elles l’ont bien cherché de se faire dépiauter, violé, et joui, même, hein ? / sarcasme du mac’ / vous-même, aussi, enfant, vous l’avez bien cherché, cette beigne de papa, non ?

– NON. 

    C’est cette parole à se dire à soi, qui redonne le désir de lever les yeux /parole qui vient de ce qu’il a été possible de revoir (pour soi) la ou les scènes qui nous ont brisé pour toujours et laisser avec une surface trouée du côté du toucher / sensation d’une absence qui colle à la peau / insensibilité qui en même temps laisse une grande douleur, celle d’une peau brûlée / manque de quelque chose qui était là avant, comme tout près et chaud et qui a carbonisé… /petit tas de cendre qui tombent des cigarettes/ possibilité même d’accepter de revoir la brisure à travers les représentations sur les scènes de toutes les brisures / l’absence à travers la représentation d’un absent que tout acteur symbolise, n’étant plus tout à fait lui-même ni un autre… /Possibilité d’une fente, d’une faille, d’un écartement qui inaugure la formation du regard par là, comme par un interstice… /énergie alors montante du désir de montrer, de témoigner à son tour… / non pas consolé mais remis en mouvement, en marche / les arts ont à voir avec le toucher au sens littéral des peaux qui sentent… / dispositif de la scène, avec sa séparation de la salle = un milieu placebo pour faire repousser les peaux abîmées, horripilées, brûlées, eczémateuses, entaillées / remettre de la peau/ passer  de la réaction allergique au senti / sentir les différences de pression au toucher / rendre la peau poreuse par sensibilité / pouvoir supporter la pression, laisser traverser  la représentation scénique des traumas… /sentir que la séparation scène/salle est toujours là, même quand les acteurs déambulent entre les spectateurs debout, dans la règle de l’inviolabilité de l’acteur /intouchabilité qui permet la touchabilité ailleurs / séparation qui scarifie / la brisure comme une malédiction renversée en séparation cicatrisée / choses silencieuses, que seules les scènes ou les récits imaginaires… / nécessité vitale qu’il y ait des artistes pour porter tout ça en eux, et des spectateurs pour accepter avec eux de retraverser la douleur /

   Alors les cuisiniers religieux… / si vous voulez bien suivre mon regard vers ces spectateurs spéciaux qui passent la représentation à noter sur des bouts de papier avec leurs genoux pour table… / de ce point de vue, ces gourmets du théâtre avec leurs bons et mauvais repas sanctifiant, leurs extases d’illuminés et leurs embarras intestinaux de gros mangeurs de Cène, sont un peu à côté du sujet, non ? et légèrement arrogants…

- ah d’accord, je vois… 

MMC.

 

(1)  La Monnaie vivante, 1970, Ed. Joelle Losfled.

(2) Dans Sept secondes  de Falk Rickter, il s’appelle “In god we trust” et possède un centre commercial, un mini Dysneyland, et un centre de fitness, des bars. Ce texte a été mis en scène à Avignon, en 2008, par Stanislas Nordey, et créé auparavant au Rond-Point au printemps. Le porte-avion offre un point de vue intéressant sur le restant du monde.

(3)  Annie Le Brun, Du trop de réalité (Folio Gallimard, 2000), p.68.

(4)    Le 12 août 2007, à Kennebunkport.

(5)    Thèse de Giorgio Agamben, notamment dans L’homme sans contenu (Circé, 2003).

(6) Par exemple, Michel Onffray. 

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